Il n'est pas courant qu'un centre soit relié à une abbaye bénédictine et à un monastère zen. C'est le cas du centre Assise qui est relié d'une part à l'abbaye de Fleury située à Saint-Benoît-sur-Loire en France, et d'autre part au Ryutakuji, monastère zen situé près de Mishima au Japon. Ce message et le suivant évoquent un peu comment cela s'est fait et continue de se faire.

La relation entre le centre Assise et l'abbaye bénédictine de Saint-Benoît-sur-Loire existe dans les deux sens : des frères de l'abbaye ont beaucoup reçu des enseignements de Jacques Breton (kinomichi, assise zen, et au début exercices dans l'esprit de Dürckheim), et Assise bénéficie de l'aide et de l'accueil des frères. D'où les deux parties du présent message.

 

2011 Frère Etienne père Abbé, Jacques Breton Abbaye de Fleury

 

 

I – Le lien d'amitié vu du côté de l'abbaye de Fleury

par frère Étienne Ricaud, abbé de Fleury

Texte paru dans la Voix d'Assise n° 51 de mars 2012

Les titres et notes ont été ajoutés

 

Abbaye de Saint-Benoît-sur-LoireOn me demande d'écrire quelques mots sur le lien d'amitié entre notre communauté et le P. Jacques Breton. J. Breton l'évoque lui-même dans son récent livre autobiographique[1] : on peut donc s'y reporter pour l'entendre lui-même en parler.

 

● Jacques ermite en Sologne et visité par les frères.

Ce lien remonte au milieu des années soixante-dix, lorsqu'il était ermite en Sologne ; l'évêque d'Orléans qui l'avait accueilli dans son diocèse, lui demanda alors de se relier à notre monastère pour être accompagné dans cette expérience, notamment par le père abbé d'alors, Dom Bernard. Il venait de temps en temps, logeant en communauté, et nous allions parfois le visiter : je me souviens ainsi que, avec le noviciat, nous avons organisé une sortie dans son ermitage, appelé Bellefontaine, et j'y suis revenu seul une semaine, à l'automne 1977, pour y faire ma retraite préparatoire à ma profession solennelle.

 

● Le travail des frères avec Jacques : un juste rapport au corps.

Quand Jacques alla se former auprès de Dürckheim dans son centre de la Forêt Noire, il resta en lien avec nous, puis commença à nous initier aux exercices de kinomichi et à la méditation en zazen ; chemin qui s'ouvrit avec une session mémorable, animée par quelques collaboratrices formées à ces méthodes – dont l'argile et le dessin méditatif –, à laquelle presque toute la communauté participa.

Par la suite, un petit groupe de frères continua à travailler avec Jacques, lors de sa venue mensuelle au monastère : ainsi se créait un échange entre nous, lui venant se ressourcer ici spirituellement, nous recevant de lui une pratique à la fois physique et spirituelle qui ne pouvait que nous aider à nous unifier ; le moine n'est-il pas celui qui cherche l'unité intérieure ? Pratique précieuse tant pour la célébration de l'office que pour l'oraison, qui requièrent l'une et l'autre une posture physique juste et une respiration apaisée soutenant la présence et l'intériorité. J'ai découvert alors que cette discipline et l'esprit qui la sous-tend sont en harmonie avec la vie monastique ; par là, nous réapprenons un juste rapport au corps, quelque peu oublié en Occident, soit qu'on l'ignore, soit qu'on le châtie de façon artificielle ; mais le christianisme est la religion de l'incarnation : loin de prôner le mépris du corps, il l'intègre dans la croissance en chacun de l'homme nouveau recréé par le Christ (cf. 2 Cor 5,17).

Outre ce travail, Jacques exerce parmi nous son ministère sacerdotal, offrant son écoute et le sacrement de réconciliation aux moines qui le lui demandent.

 

●   Voyage intermonastique de Jacques et d'un frère de St-Benoît dans un monastère zen.

Ce lien avec le monastère le mena en 1983 à participer, avec un de nos frères, au premier voyage que des moines européens firent dans un monastère bouddhiste japonais, dans le cadre du Dialogue Inter Monastique, organisme créé par les bénédictins et les cisterciens pour favoriser la rencontre entre moines de différentes traditions religieuses.

 

●   La visite des frères à Saint-Gervais.

Par ailleurs, le groupe de frères travaillant régulièrement avec lui a passé une journée à Assise dans les années quatre-vingt-dix afin de mieux connaître son Centre.

 

Voilà donc environ trente-cinq ans que Jacques et nous entretenons ce lien d'amitié, au point qu'il se sent chez nous comme chez lui ; nous lui devons beaucoup, et pour ma part, je peux témoigner que, sans les exercices qu'il nous a appris et que je pratique quotidiennement, je ne saurais pas habiter mon corps et l'impliquer dans ma vie liturgique, ma prière personnelle et ma quête spirituelle comme je peux le faire aujourd'hui.

 

II – Le lien vu du côté de J. Breton et du centre Assise

 

1) Ce que dit Jacques Breton de ce lien.

 

En 1972, Jacques Breton vit dans un ermitage de la fraternité des Carmes qui se trouve près d'Orléans. Il travaille comme bucheron. Un jour il reçoit sur la jambe un arbre qu'il est en train de couper avec sa tronçonneuse. Le médecin lui fait un arrêt de travail, et Jacques décide de chercher un autre ermitage loin de tout. Il découvre alors « une petite ferme abandonnée située en plein cœur d'une propriété de mille hectares, sise en Sologne ». Le propriétaire accepte de la lui prêter.

 

 « De l'autre côté de la Loire se trouvait l'abbaye bénédictine de Saint-Benoît-sur-Loire. Je la connaissais peu mais j'en avais entendu dire le plus grand bien. J'ai écrit au père abbé pour lui demander l'autorisation de passer un mois dans cette communauté. J'espérais qu'ainsi un lien allait s'établir et qu'en cas de difficultés je pourrais avoir recours à eux. Renseignements pris, les moines acceptèrent ma proposition. Je ne me sentais pas particulièrement attiré par la spiritualité bénédictine, mais j'ai trouvé là une communauté très fraternelle, priante, chantant avec beaucoup de force et de beauté les offices dans cette magnifique basilique de Fleury. J'ai éprouvé pour eux beaucoup d'amitié. Partageant leur vie très équilibrée, de travail, de prière, d'échanges au cours des chapitres[2], je me suis senti adopté comme si j'appartenais à leur famille. Par la suite, en revenant chez eux, j'ai toujours été reçu comme un frère, un ami. À telle enseigne que, maintenant encore, une cellule à l'étage du noviciat, avec mon nom inscrit sur la porte, est à ma disposition. L'appartenance à cette communauté allait jouer un grand rôle au cours de mon itinéraire. Par elle, je me suis senti relié à l'Église. Au fond, c'est ce que je cherchais. » (Jacques Breton, Itinéraire singulier  d'un prêtre catholique, p. 43)

 

C'est dans cette abbaye que Jacques Breton a demandé à être enterré, ce qui s'est fait le samedi 25 février 2017.

 

2) Quelques éléments de l'aide que le centre Assise a reçue des frères.

 

Centre Assise, Saint GervaisLes liens existent depuis longtemps entre Jacques Breton et l'abbaye. C'est plus récemment que le centre lui-même a profité de l'aide des frères.

a) À Saint-Gervais des week-ends ont été animés par des frères de l'abbaye. Le bulletin des Voix d'Assise en donne des échos, en particulier trois d'entre eux au moins feront l'objet de messages ultérieurs sur le blog :

  • "Qu'est-ce que la vie spirituelle", par Bernard Ducruet (ancien abbé de St-Benoit), Voix d'Assise n°30, mai 2005
  • "La prière du moine", par Bernard Ducruet, Voix d'Assise n° 32, octobre 2005
  • "Trois axes de la Règle de st Benoît", par Étienne Ricaud (actuel abbé de St-Benoît), Voix d'Assise n° 48, février 2011.

b) Le père abbé de l'abbaye est devenu garant spirituel du centre. C'est à ce titre par exemple qu'il avait répondu à l'invitation de Jacques pour co-animer le week-end des responsables et membres actifs d'Assise en décembre 2010. C'est à cette occasion qu'il a partagé son expérience de moine vivant la règle de saint Benoît et a transmis comment cette règle peut être valable aussi pour les laïcs.

Tous les trois ans, le père abbé de St-Benoît-sur-Loire est chargé de faire la visite canonique du centre et de rendre compte de sa situation auprès des deux évêques de Paris et de Pontoise. C'est ce qui a eu lieu les 20-21 septembre 2014, un questionnaire ayant été envoyé avec l'indication donnée par Jacques : « Les réponses doivent être envoyées au Père abbé, Abbaye de Fleury, 45730 St-Benoît-sur-Loire - par LETTRE et non par mail -  avec la mention ‘PERSONNEL’. Vos réponses doivent faire mention de vos nom, adresse, téléphone et email, au cas où le père abbé vous demanderait une explication. Les ‘visiteurs’ (le père abbé de St-Benoît et le père Émeric Dupont représentant de l'évêché de Pontoise)  feront un compte-rendu général, à la suite duquel toutes vos réponses seront brûlées. »                   .

c) Depuis août 2011, la session d'été L'éveil et le chemin" – qui avait lieu jusque-là à Hurtebise en Belgique – se fait à Saint-Benoît. Depuis l'été 2017, suite au décès de Jacques Breton en février 2017, les frères ont un rôle plus important dans cette session.

d) Après le sesshin d'août 2017, pendant trois jours, 14 personnes d'Assise (dont certains participants du sesshin) sont allés à l’abbaye de Fleury avec Ryôsan (le moine zen mandaté par Eizan Rôshi pour diriger ce sesshin). Cette rencontre entre moines chrétiens et moine zen fut très enrichissante pour tous. La rencontre interreligieuse est bien au cœur d’Assise. Elle prolonge ce qui a été initié par DIM (Dialogue Interreligieux Monastique.: http://www.dimmid.eu/)

 



[1] L’itinéraire singulier d’un prêtre catholique. La traversée de l’obscur, éditions de L’Harmattan. 2011, 154 pages, avec une préface d'Etienne Ricaud, le père abbé de Saint-Benoît-sur-Loire. Ce 2ème livre de Jacques Breton retrace sa vie et son évolution avec la rencontre de KG Dürckheim et du zen ; il est disponible en numérique.

[2] Le chapitre d'une abbaye de moines est l'assemblée des moines réunie dans des conditions et pour des raisons définies par la règle. Chaque abbaye a son chapitre à intervalles réguliers, voire quotidiens.