Les termes de "corps", de "psychique", de "spirituel" (d'esprit) se trouvent fréquemment sous la plume de Jacques Breton quand il parle de l'apport de Graf Dürckheim. Il a semblé intéressant d'extraire d'une conférence-débat qu'il a animée en 1985 les précisions qu'il a données à ce sujet. On voit qu'en fait corps, âme, esprit ne sont pas des parties composantes de l'homme, mais des dimensions fondamentales. Par exemple le corps n'est pas réduit à la composante physique, il inclut aussi la dimension intellectuelle qui a un ancrage dans le corps. Au 2° vous verrez que, plutôt que de parler de psyché ou d'âme, J. Breton parle du cœur et en parle d'une façon proche du cœur hébraïque où le cœur est le centre de l'être…

Voici donc deux extraits de la rencontre-débat organisée par les Réseaux Espérance en 1985 : J. Breton y parle de l'apport de Graf Dûrckheim et du zen. La transcription de cette rencontre qui est assez longue paraîtra prochainement.

 

 Corps, psyché (âme ou cœur), esprit

 

1) Extrait de l'exposé.

Karlfried Graf Dürckheim est un Allemand qui a été professeur de psychologie aux universités de Leipzig et Kiel dans les années trente, où il a introduit Freud et Jung. Il faisait partie de l'intelligentsia allemande. Sa famille était d'une grande famille bavaroise et cela lui a permis d'être envoyé au Japon pour prendre contact avec l'intelligentsia japonaise, et essentiellement avec les milieux religieux : il était chargé d'étudier les religions japonaises. Là aussi, ce n'est sans doute pas par hasard. Et c'est avec toute sa formation psychologique qu'il s'est initié au tir à l'arc, au zen… à toutes ces dimensions de l'Orient.

En rentrant en Allemagne, après la guerre, il renonce au professorat, retrouve Maria Hippius, une amie psychologue dont le mari est mort en déportation. Il décide de fonder avec elle un centre de psychothérapie à Rütte en Forêt Noire. Ce centre est essentiellement un centre de thérapie, mais pas une thérapie quelconque puisqu'il y a introduit une dimension spirituelle.

À l'époque où Dürckheim a commencé le Centre de Rütte[1], on était encore très freudien : le spirituel était considéré comme une sublimation de l'individu et il ne faisait pas partie intégrante de la personnalité. Pour Dürckheim – et c'est son génie de l'avoir redécouvert – l'homme est un tout : il n'y a pas d'un côté le corps, de l'autre le psychique et un autre encore le spirituel. On ne peut pas essayer de guérir quelqu'un sur le plan du corps si l'on ne tient pas compte du psychique et du spirituel. Tout se tient dans l'individu ; en outre, l'homme ne trouvera son équilibre que s'il y a harmonie en lui de ces trois dimensions fondamentales : le corps, le psychisme et l'esprit. Cela était fondamental dans le centre créé par Dürckheim.

 

 

Etre MOI, PiemPremière donnée : L'unité corps/esprit[2].

C'est chez Dürckheim que j'ai retrouvé l'harmonie entre le corps et l'esprit[3].

En effet, je puis vous l'assurer, lorsque je suis arrivé en vie érémitique, le corps était pour moi un poids-lourd qu'il fallait traîner et qui était bien encombrant ! Et cette sexualité, qu'est-ce qu'on en fait ? Et cette sensibilité qui parfois nous joue des tours ? J'essayais de me débrouiller comme je pouvais ! Heureusement, il y avait la vie spirituelle à laquelle je pouvais me donner à fond. Le reste, ça se traînait et souvent ça se rebellait pas mal ! On arrivait ainsi à des catastrophes.

Nous avons vécu un dualisme très fort entre le corps et l'esprit. Il existe encore maintenant, il ne faut pas se leurrer. Ce dualisme, nous le vivons actuellement en sens inverse : on a le culte du corps, par le sport, les passions… on en fait une entité dont il faut s'occuper, mais à côté de l'esprit. On donne au corps une dimension extraordinaire, mais au détriment des autres. Là encore, il y a rupture.

Chez Dürckheim j'ai retrouvé cette unité, d'abord à travers les arts "martiaux" – mot dangereux car il nous fait penser à la guerre, et je préfère dire –, à travers les arts de vivre japonais.

Et ce qui est extraordinaire – je ne cherche pas à l'expliquer, je constate – c'est que dans le christianisme pour qui le corps est quelque chose de fondamental – nous croyons au Dieu qui s'est incarné, nous croyons en la résurrection de la chair – le corps est rejeté, alors que chez les Orientaux, les hindous pour qui le corps n'est qu'une illusion qui doit disparaître un jour, au contraire, on a pu concevoir cette unité.

L'unité corps et l'esprit, c'est savoir que mon corps ne vivra et ne peut vivre que si continuellement il est animé par l'Esprit. Mon corps est appelé à être spiritualisé, mais dès maintenant toute activité du corps, quelle qu'elle soit, doit continuellement prendre sa source dans l'Esprit.

Un geste, s'il est purement corporel, va créer un conflit, une rupture alors que, s'il jaillit du fond de vous-même, il va au contraire créer de l'harmonie. C'est là tout le travail du kinomichi (et d'abord de l'aikido) que j'ai pratiqué[4]. C'est vrai aussi pour le yoga.

À ce propos, Dürckheim a ce mot splendide : nous avons vécu trop avec "le corps que nous avons", mais "le corps que nous sommes", qui nous fait parfois perdre la tête, il faut le trouver pour qu'il soit en harmonie avec nous-même et avec le monde.

Ceci, c'est la première donnée de Dürckheim.

 

Deuxième donnée : le psychisme tel que considéré par Dürckheim.

La deuxième donnée est aussi fondamentale, c'est sa ligne psychique. En effet, jusqu'alors, dans la maladie, on traitait la maladie et non la personne. Le freudisme a créé, par la psychanalyse, une dissociation entre le psychique et le spirituel, oubliant que le psychique ne peut se mettre en ordre véritablement que si toute la personnalité est en ordre : l'homme ne pourra se réunifier que par la force spirituelle qui l'animera.

D'autre part, il serait extrêmement dangereux de penser que le spirituel pourrait tout arranger par lui-même ; et cela je l'ai aussi vécu très fort.

En tant qu'ermite, j'ai eu le privilège de pouvoir entrer dans les Trappes[5] (même les religieux n'ont pas le droit de rentrer à l'intérieur des Trappes). J'y suis rentré, j'y ai vécu et j'ai été effrayé par l'hécatombe qu'il y avait : des jeunes entraient pleins d'enthousiasme, prêts à donner toute leur vie, et à 40 ans c'étaient des épaves humaines, car tout leur psychisme avait été complètement détruit : on ne tenait pas compte de ce qu'ils avaient une sensibilité, une sexualité, une affectivité, et que tout cela devait se mettre en ordre pour qu'ils soient eux-mêmes, pensant que la grâce arrangerait tout !

Quand on met l'homme en ordre, au plan spirituel et au plan psychique, l'homme peut petit à petit se construire et se réaliser.

Le travail thérapeutique qui est fait chez Dürckheim est un travail à travers des médiations – dessins ou autres[6] – qui sont des explorations de l'inconscient. Et dans tout ce travail, le spirituel est présent, il n'est pas évacué. Je ne vais pas essayer d'étudier en moi-même mes richesses ou mes difficultés sans la présence de l'Esprit : cela ne peut pas se séparer. Il faut "distinguer" mais pas séparer" : il faut créer cette unité profonde.

C'est la première chose qui a été fondamentale pour moi chez Dürckheim : la rencontre avec cette unité que je cherchais. En effet je souffrais de mes distorsions, de mes déchirements, de cette coupure. Et puis, petit à petit, j'ai pu intégrer tout ce que je suis, ma sensibilité, mon affectivité.

 

2) Extrait du dialogue avec les participants.

En réponse à une question sur le "soi", Jacques Breton a précisé :

Pour moi, il y a trois dimensions dans l'homme : le corps (au sens de Dürckheim), le cœur (ou la psyché) et l'esprit.

  • Le "corps" au sens de Dürckheim, ce n'est pas seulement le corps physique, mais tout ce qui est relié au corps charnel, par exemple les facultés intellectuelles et leur site charnel car je n'ai pas une intelligence détachée de mon cerveau…
  • Le cœur, c'est là où ma personnalité se crée et se développe, c'est le "je", c'est là où je suis, et c'est là où je reçois l'autre, ou j'accueille l'autre. C'est le "je" et c'est aussi le lieu de la relation. C'est aussi ce que l'on appelle dans le christianisme l'âme (la psyché[7]), ce qui anime toute ma personne.
  • L'esprit, c'est ce qui est au cœur du cœur, ce qui, au plus profond, me met en relation avec le divin. Quand saint Paul dit : « L'Esprit s'unit à mon esprit »[8], il le prend dans ce sens-là.

calligraphie de Eizan RôshiEt quand je descends au cœur, c'est là où je suis, c'est là où je m'unis, c'est là où va s'enraciner ma liberté. C'est là où je peux recevoir l'autre dans tout ce qu'il est, c'est là où je vis réellement.

Quand Jung parle du "soi", c'est en quelque sorte le cœur, c'est le "moi immédiat" qui n'est pas encore arrivé à l'esprit. L'arrivée au "moi profond", c'est le moment où je ne fais plus qu'un avec l'Être profond, où l'Esprit s'unit à mon esprit pour vivre ce que j'ai à vivre. C'est ça descendre au "cœur du cœur", au "moi profond".Les hindous parlent de la "grotte du cœur"[9], un très beau mot.

Mais il faut savoir une chose, c'est que le cœur où je dois d'abord descendre est – contrairement à ce que l'on croit – un lieu très douloureux, très désertique, très sombre, ténébreux… C'est curieux, mais c'est comme cela : le cœur c'est le désert. Et c'est dans ce cœur, mais au-delà, que l'Esprit, la Lumière, la Parole, va pouvoir jaillir. Mais c'est un lieu où l'on n'aime pas descendre et où on a peur. C'est vraiment ce que le zen appelle le vide. Saint Jean de La Croix parle de la nuit obscure, d'autres mystiques parlent du désert. Dans toute la Bible, c'est le désert, c'est pourquoi Osée annonce à propos de sa femme : « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os 2,16).

C'est pourquoi le zen vous fait descendre au cœur, mais on s'arrête généralement avant, parce que le cœur c'est un abîme qui va nous ouvrir à l'autre dimension qui est l'Esprit.

Tant que je ne suis pas au cœur de moi-même, l'unité entre le physique (et mes facultés) et le psychique ne se fait pas.

Je peux avoir une conscience purement au niveau de mon corps, une conscience purement intellectuelle. Mais Dürckheim parle de la conscience essentielle qui habite au cœur de moi-même, une conscience qui, plus elle ira au fond, plus elle va s'ouvrir, s'élargir, s'éclairer.

C'est comme la connaissance qui peut être uniquement mentale, extérieure ; mais si je vais au cœur de moi-même, j'ai une connaissance beaucoup plus profonde à la fois de moi et des autres. Si je connais quelqu'un uniquement par ce que l'on m'en dit, je ne le connais pas beaucoup. Par la science, je le connaîtrai peut-être un peu plus. Mais la connaissance profonde, c'est un mystère, et je ne le découvrirai qu'éclairé par l'Esprit.

Et si l'on borne l'homme uniquement à quelque chose d'extérieur, on peut commencer à douter de lui. C'est pour cela que l'on parle d'une conscience superficielle et d'une conscience essentielle.

C'est cela notre drame et celui de nos enfants : nous avons été reconnus non parce que nous étions réellement mais parce que nous travaillions bien (on non), parce que nous avions de bons résultats (ou pas), donc par des choses qui étaient extérieures à nous-même. Il n'y a pas d'amour vrai si l'on ne va pas au cœur et au-delà du sentiment.

C'est le drame de beaucoup de couples qui se sont aimés parce qu'ils avaient de bons sentiments ensemble. Mais tant que l'on ne s'aimera pas jusqu'au cœur, on ne s'aimera jamais.



[1] Dans les années 1947.

[3] Sur l'histoire de J. Breton, voir son 2ème livre Itinéraire singulier d'un prêtre catholique, et les messages du tag histoire J Breton.

[5] Les trappistes sont des moines cloîtrés appartenant à l'ordre cistercien de la stricte observance et vivant dans le silence, la prière et le travail manuel.

[7] Traditionnellement les termes de de psyché et d'âme sont équivalents.

[8] D'après « L'Esprit témoigne à notre esprit…» (Rm 8, 16), le mot traduit par "esprit" étant pneuma en grec qui désigne aussi le souffle. À noter qu'il n'y a pas de majuscule dans le texte grec…

[9] Henri le Saux (1910-1973) parle de la grotte du cœur, et c'est même le titre d'un livre écrit sur lui : Shirley Du Boulay, La Grotte du cœur : La vie de Swami Abhishiktananda (Henri Le Saux), Paris, Cerf, 2007.