Vous trouvez ici des enseignements d'Eizan Rôshi au cours de plusieurs sesshin qu'il a animées pour le centre Assise. Ils sont transcrits à partir de la traduction que l'interprète a donnée oralement au moment de l'enseignement, et n'ont pas été relus par Eizan Rôshi. Ils ont déjà fait l'objet d'une publication dans les numéros 23 et 24 de la Voix d'Assise en 2003[1].

Tout maître zen se situe dans une tradition. Les deux courants principaux du zen en Europe sont le zen sôtô et le zen rinzaï. Les deux se réfèrent aux kôan, mais c'est dans le zen rinzaï que le travail sur les kôan fait partie de la pratique. Depuis 2008 Eizan Rôshi est responsable du Ryutaku-ji, le temple créé par Hakuin, et Hakuin est celui qui a codifié l'étude des kôan.

D'autres messages complètent celui-ci :

 

Le rôle des kôan et l'expérience d'éveil

Enseignements d'Eizan Rôshi

Sesshins d'avant 2002

 

I – Le rôle du kôan MU

 

Eizan Rôshi, seshin à St Gervais

●   Le premier kôan

Le premier kôan n’est pas "donné" rapidement. Quand j’ai demandé un kôan pour la première fois il ne m’a pas été donné[2] : ma posture était insuffisante. Il faut trois ans pour arriver à une posture correcte.

Le premier kôan est le kôan MU. Il faut réaliser l’éveil en franchissant ce kôan. On reste dessus plusieurs années, et ensuite, on revient à lui très souvent même si on passe d’autres kôan. Moi-même j’ai répondu au kôan MU au bout de trois ans… mais sans l’avoir bien compris. Il m’a fallu six ans pour le comprendre. Joie, fête… on a célébré l’événement !

 

●   Les deux protagonistes des kôan.

Le kôan MU est très court. Il débute par la question d’un moine (cf. Le kôan Mu).

Le problème posé par un kôan peut avoir différentes formes :

  1. Celui qui pose la question ne connaît pas la réponse
  2. Celui qui pose la question connaît la réponse, il teste. C'est la forme la plus courante. Dans ces "joutes" un desservant de temple peut perdre sa charge s'il perd. C'est comme un duel à l'épée dans un Dôjô : si le maître est blessé, il rend son Dôjô. Mourir ou tuer.
  3. Chacun connaît la réponse, selon une forme originale, particulière
  4. Personne ne connaît la réponse. Ce type de kôan n'existe pas dans les textes zen.

 

●   Dans le kôan MU : la question du moine

Ainsi, un jour, un  moine a posé sa question à Maître Jôshû  mais "un jour", "à un moment" … ce n’était pas le hasard, ce moine avait une idée derrière la tête, il devait être très versé dans le bouddhisme, dans les kôan. Il avait une grande énergie pour renverser maître Jôshû par cette question. En zen on peut frapper le maître… ou frapper juste à côté.

"Un jour", "à un moment"… mais attention, pour le pratiquant cette question mettait en jeu toute sa vie. C’était une question de vie ou de mort. Cette question s’est posée dans le cadre d’une chance unique, d’une rencontre unique entre le maître et son disciple.

Vous-mêmes, vous êtes là…vous avez consacré du temps, des efforts, de l’argent… et puis, plus tard, on pourrait résumer cela en disant : « un jour vous étiez à tel endroit ». Il y a une très grande profondeur dans cette petite histoire. Ce n’est pas seulement quelques lignes écrites, c’est comme un affrontement, un choc gigantesque entre le disciple et son maître, et c’est cette phase-là qui est très importante.

 

●   La clé du kôan MU.

Comment alors comprendre ce MU en réponse, voilà la clef du kôan.

Qu’importe le sens des mots, on s’applique par le MU à approfondir la respiration : MU-MU-MU-mu-mu-mu [prononcez "Mou" avec beaucoup de force, pas de façon molle]. Nous expirons sur le son MU et nous recommençons. C’est la répétition, presque l’invocation de MU.

 En faisant MU j’absorbe en moi tout l’univers. Quand vous prenez une douche, vous devez constater que votre ventre s’est arrondi comme celui d’une femme enceinte, parce que vous avez fait MU pendant trois jours [on était au 3ème jour de la sesshin]. Vous avez commencé à respirer au niveau du ventre ; l’énergie du cosmos est entrée dans le ventre. Ce n’est pas bon d’avoir un gros ventre en buvant de la bière. Mais si vous faites zazen le nombril se tourne vers le haut, pour ceux qui boivent de la bière c’est le contraire ! »

Pour résumer : d’abord on compte les respirations de 1 à 10[3]. Puis on arrête et on fait MU à l’expir, puis on donne un kôan qu’il faut franchir. 

 

●   L'expérience de Maître Mumon

Il faut lire et relire le commentaire de Maître Mumon.

Maître Mumon avait reçu le kôan MU de son maître et il était resté dessus plus de six ans. Dans son commentaire il décrit son expérience, il interprète son éveil : quand il a entendu le tambour de la salle à manger, il était en samâdhi et il a ressenti ce bruit comme un vrai coup de tonnerre. Le bruit s’épanche à partir du ventre et vous prend tout entier. Alors toute pensée, toute dispersion est tranchée. Tout d’un coup, tout s’est écroulé et il a surgi d’un coup, d’un seul dans le ciel pur et éternel, et il s’est rendu compte que tous autour de lui étaient déjà réalisés.

Il faut vivre la même expérience d’éveil que Maître Mumon.

 

II – Le rôle des kôan par rapport à l'expérience d'éveil

 

●   Kôan et expérience religieuse.

Il y a une relation entre silence et foi. D'abord (1er point) ces deux domaines se recouvrent. Pourtant (2e point) le silence de Dieu n'est pas le silence de l'homme.

3e point. Si on pose que l'origine de l'homme est dans la parole, l'origine de Dieu est dans le silence ; et, dans le monde du silence de Dieu, il n'y a pas d'antagonisme avec les mots.

4e point. La prière est le passage des mots vers le silence, en particulier à la messe : « Alléluia…» et dans toute religion, dans la méditation… et l'opération des mots est l'importance…

5e point. Que ce soit dans le bouddhisme ou dans le christianisme, tous les mots surgissent du silence. Le silence, c'est notre expérience du MU en zazen. Et quand le Bouddha s'est éveillé, la trame même des mots des sûtras est sortie de sa bouche (noter que sûtra veut dire "fil"), il a réalisé le kenshô dans le monde du silence. De même pour nous en zazen, il y a le kôan MU et tout un tas d'autres kôan qui surgissent.

En résumé, dans le zazen, le monde du silence est un monde qui est là avant toute séparation entre sujet et objet, entre objectif et subjectif… c'est là qu'il faut se plonger, arrêter toute pensée discriminante. 

Le kôan est né d’une expérience religieuse, du zazen[4]. Jouer dans sa tête avec un kôan est un non-sens. Cela revient à jeter du pain dans les toilettes en pensant que la destinée du pain est bien de finir là ! Simplification outrancière ! Il faut pratiquer pour le résoudre. 

 

il n'y a pas de porte

●   Mu-mon (pas de porte).

 "Mu-mon" (無門) : "sans porte", "il n’y a pas de portail". Si on construit une porte, c’est une limitation, les gens sont obligés de l’emprunter. Mais, dans le zen, il n’y en n’a pas… Il faut un passage, un portail pour apprécier le monde. Mais ici, il n’y en n’a pas. Eh bien on va poser que cette absence de porte, c’est ça la porte. D’ordinaire, on croit que s’il y a une porte, il faut la franchir, et nous serons éveillé pour le satori. Eh bien, il n’y a pas de porte, tout est déjà satori. Vous tous qui m’écoutez là en ce moment, comprenez bien que partout et toujours, c’est le satori. Pas de porte, donc aucune possibilité de pouvoir entrer ou sortir...

 

●   Devenir MU

 Quelles sont les méthodes pour réaliser l’éveil ? Le corps entier fait MU, devient un bloc de MU, exactement comme un chat qui tient une souris, ou comme une mère qui tient un enfant. Il faut toujours rester dans cet état d’esprit. Un MU tiède n’amène à rien. Persévérer. Ne pas faiblir. Ne pas se précipiter non plus.

 Il faut faire MU comme si MU devient MU : ce n’est pas moi qui fais MU, mais c’est MU qui fait MU en moi. Le monde de l’absolu, c’est le monde où MU devient MU-même. Dans ce monde il n’y a ni subjectivité ni objectivité, il n’y a pas de dualisme. Il n’y a ni Bouddha, ni homme, ni Dieu.

On nomme ce monde soit Dieu, soit Absolu, soit Autre. Vous connaissez ce passage de saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » Prier, c’est supprimer la distance homme-Dieu, c’est devenir Dieu et homme, un seul cœur, un. Le monde où Dieu et l’homme deviennent un est appelé le monde de MU.

Lorsque vous pratiquez zazen, si vous avez une idée de Dieu, ce n’est pas Dieu, cela s’appelle makyô (hallucination).

Jusqu’à hier il a beaucoup plu, et on n’a pas vu le ciel bleu ; mais bien qu’on ne le voie pas, le ciel bleu existait. Si vous contemplez le ciel, vous vous apercevrez que c’est l’espace infini ; le zazen c’est entrer dans ce monde. Zazen c’est enlever les nuages qui cachent le ciel bleu. Le satori c’est découvrir que le ciel bleu existait.

 

Le mot "religion" vient d'un verbe qui veut dire "relier". Il s'agit de la relation entre Dieu et l'être humain. On peut l'analyser de 4 façons :

  • Dieu et l'homme sont sur deux parallèles.
  • Dieu se fait homme.
  • L'homme devient Dieu.
  • L'homme et Dieu ne font qu'un de toute éternité.

Le Bouddhisme zen s'édifie sur cette 4e possibilité. De toute éternité l'homme est Bouddha (c’est-à-dire "l'Éveillé")

 

●   Le samâdhi.

Dans son commentaire du kôan MU, Maître Mumon parle du samâdhi : « C'est comme un muet qui aurait eu un rêve car il sait ce qu'il a vu mais il ne peut en parler à quiconque. » Le samâdhi, il n'y a que vous qui puissiez savoir. 

 Dans la pratique, au début "je" fais "zazen", nous sommes deux ; puis il n'y a plus que zazen qui fait zazen. Voilà où démarre le samâdhi.

Quand on rentre dans le samâdhi, c'est inconscient. S'il y a quelque part cette pensée : « Je rentre en samâdhi », ce n'est pas bon. Si vous dites « Ça y est, j'y suis », ce n'est pas cela car on rentre dans le samâdhi sans savoir que c'est le samâdhi.

Dans cet état il y a unification de l'esprit. Il y a négation du petit "moi". On est dans un état de pureté, d'harmonie. C'est de cet état que naît la sagesse/connaissance du Bouddha.

Et, pour ceux qui sont en samâdhi, il y a cette occasion de l'éveil, le kenshô.

Dans le christianisme, je pense que le kenshô c'est la résurrection.

Il y a des gens pour croire que le kenshô est un miracle, mais non. Rien ne change entre avant et après, et c'est le kenshô qui permet de s'en rendre compte.

Ce n'est que grâce à l'éveil que l'on peut savoir ce que l'on sait, et savoir ce que l'on ne sait pas, ce qui est l'évidence. Par exemple maître Dôgen a dit après son éveil : « Les yeux sont à l'horizontale et le nez à la verticale[5].» C'est parce qu'ils ne sont pas éveillés que les gens dévient (du verbe dévier) dans l'existence.

On fait zazen, on rentre dans MU, on rassemble son énergie et on rentre en samâdhi… et il y a cette chance du kenshô. C'est comme une lampe qui s'allume. Le monde des ténèbres se renverse en clarté.

 

Singe, Hakuin●   La nécessité d’un maître. L'exemple de Hakuin.

La direction zen est une question de timing, et c'est pour cela qu'il y a des échanges de mots et de coups de bâton. L'éveil est un moment particulier, mais ensuite il ne faut pas en rester prisonnier.

Je vais vous raconter ce qui s'est passé pour l'éveil de Maître Hakuin au son d'une cloche.

Il avait coutume de pratiquer zazen de nuit face à une tombe. À l’aube il a entendu, venant d’un temple très loin, le son d’une cloche, et ce son l’a pénétré tout entier.

Il est alors allé voir un autre maître, Shôju. Pas besoin de saluer. « Alors ce kôan MU ? » Hakuin donne le papier où il avait marqué la relation de son éveil. Et l’autre d’envoyer le papier : « C’est ce que tu as pensé dans ta tête » On vous envoie valser …

Alors Hakuin a fait comme s’il vomissait le kôan MU. Mais Shôju ne s’en est pas satisfait : « Parle   … »  Et Hakuin a dit : « MU on ne peut le restituer par des mots, la main n’a pas de prise. C’est dans le silence ». Alors maître Shôju a tordu le nez de Hakuin : « Tu t’es enivré de toi-même. Quelle erreur ! » Hakuin est resté sans voix.

Hakuin était là à toute extrémité quand s’est révélé le grand Hakuin.

 

 Le zazen, c’est comme un savon pour se purifier, mais après, vous gardez l’odeur du savon ! Après l’éveil il faut aussi couper avec cette odeur d’éveil. La succession des kôan est là pour ça.

 

●   Actualisation des kôan.

Concernant les kôan, il ne s’agit pas de s’intéresser à une histoire du passé, il faut les transposer dans le monde présent, dans les difficultés où nous sommes. Autrefois les maîtres étudiaient d’abord la philosophie puis faisaient zazen. Aujourd’hui ils ne le font plus. Or, si les maîtres zen n’étudient plus la philosophie, il leur manque l’armature intellectuelle pour commenter les kôan.

On commente les kôan, on raconte la vie des maîtres zen  ou on lit la Bible de façon actuelle. Il faut "réaliser" cela, et le montrer.

Dans la grande tradition qui est née en Inde, puis qui est passée en Chine avant de venir au Japon, on a toujours fait zazen. Il y a eu, bien sûr, des différences selon les coutumes et les cultures des pays traversés, mais, dans son fondement, le zazen est resté absolument intact. Le passage que je vous ai lu sur la vie des maîtres est toujours neuf, il concerne toujours la réalité d’aujourd’hui. Je voudrais insister sur le fait que, si je lis un verset de la Bible aujourd’hui, et que j’y apporte la même interprétation qu’il y a un, cinq ou dix ans, alors, ça ne va pas. Si vous approfondissez votre expérience et votre foi grâce à la méditation et que vous lisez la Bible, alors, vous trouverez d’autres interprétations.

J’ai moi-même lu et relu les kôan il y a 20 ou 30 ans, mais à la relecture de ce que je viens de vous lire, je me sens moi-même questionné. Il y a, dans le zen, des kôan pour résoudre les kôan que l’on a déjà résolus[6]. Au fond, le zen est une succession de ces étapes, toujours dans l’instant ; c’est sans fin. C’est vous-même qui devez décider en vous-même de votre interprétation, c’est vous-même qui devez éprouver la satisfaction, mais, en même temps, il ne faut pas que vous soyez totalement juges selon vos propres règles. Le kôan est un instrument spirituel juste, et il faut le pratiquer pour votre ascèse de manière juste.

 

●   Des kôan à partir de la Bible et des grands penseurs chrétiens ?

Il y a ici des catholiques qui approfondissent leur foi grâce au zazen. Il faudrait en fournir une preuve. Pour cela il faudrait élaborer des kôan à partir de la Bible. Le christianisme peut demander des kôan au Bouddhisme.

Il pourrait par exemple y avoir trois groupes :

1er groupe : des kôan vers la Résurrection en s’appuyant sur le MU chez maître Eckhart, sur la phrase de saint Paul : "Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi"

2e groupe : des kôan qui donnent une preuve, un témoignage de son avancement sur la Voie. Exemple : "Au commencement était le Verbe" ou bien "la Trinité"

3e groupe : des kôan concernant tout ce qui a trait au paradis, au salut.

Il faut les faire jaillir d’une réflexion qui s’appuie sur les grands penseurs : saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Paul … . Il faudrait préparer pour cela une assemblée réunissant des maîtres zen, des responsables de monastères chrétiens chargés d’élaborer des kôan chrétiens.



[1] C'est Christiane Marmèche l'auteur de ces deux articles et de cette présentation.

[2] Travailler un kôan se fait avec un maître dans le cadre d’un sesshin (retraite zen). Cela désigne un processus qui englobe non seulement une référence à un texte, mais aussi une façon de respirer, et il n'a de sens que s'il a des répercussions dans la vie quotidienne. Le Rôshi fait travailler les kôan lors des entretiens facultatifs privés (matin et soir pendant l’heure de zazen). De plus, chaque jour, lors de son enseignement, le Rôshi parle des kôan devant tout le monde.

[3] Cette pratique vient de Hakuin : « Au commencement [pratiquez] l'attention au compte des respirations. Cette pratique est la meilleure parmi les innombrables formes de samâdhi. » (Exhortation de Rohatsu)

[4] On ne peut expliquer ce qu’est un « kôan », pas plus qu’on ne peut définir ce qu’est un « jeu » en général. À la limite, tout peut devenir un kôan. Ne voir dans un "kôan" qu’une énigme à résoudre, c’est passer à côté de la réalité.

[5] Dans le Eihei Koroku, Dôgen écrit : « Ayant seulement étudié avec mon maître Nyojô et ayant pleinement réalisé que les yeux sont horizontaux et le nez vertical, je reviens chez moi les mains vides... Matin après matin, le soleil se lève à l'est ; nuit après nuit, la lune s'enfonce à 1'ouest. Les nuages disparaissent et les montagnes manifestent leur réalité, la pluie cesse de tomber et les Quatre Montagnes (la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort) s'aplanissent. »

[6] Philippe Jordy (l'interprète de la majeure partie des sesshin animés par Eizan Rôshi) en parle dans un article dont des extraits seront prochainement mis sur le blog.