Pendant de nombreuses années, Ania Scher (d'origine ukrainienne) a animé des week-ends de chant sacré au centre Assise créé par Jacques Breton, week-ends intitulés "La vie par la voix". Ce type de stage a eu lieu jusqu'en 2011, Ania Scher ayant dû arrêter pour cause de santé. En décembre 1998, dans le bulletin interne au centre, la Voix d'Assise n° 12, elle racontait comment elle en était venue à découvrir la méditation zen avec Jacques Breton, c'est ce qui figure ici en première partie. A l'époque Jacques Breton animait des soirées dans la crypte de l'église Saint-Merry, et d'après ce que dit Ania Scher, il enseignait la méditation et le kinomichi.

 Dans la Voix d'Assise n° 2 de juillet 1994, une participante à un week-end a donné son témoignage, c'est ce qui figure en deuxième partie.

 

Si le chant est affaire d'amour[1],

la méditation est affaire de présence

 

 

Si le chant est affaire d'amour, la méditation est affaire de présence. Que d'années d'interrogations, de doutes, de souffrances pour arriver à cette conclusion !

Les Béninois ont bien raison de dire que

« celui qui attend Dieu ne doit pas avoir mal aux pieds » !

 

J'ai beaucoup marché, en effet, en quête de Dieu. C'est en parlant de cette quête à une amie qu'elle m'a incité à aller méditer à l'église Saint-Merry. La méditation, je ne connaissais pas. J'enseigne le chant avec conviction, je pratiquais la prière du cœur grâce à mes racines orthodoxes, mais pas la méditation zen. Je ne voyais pas le lien qu'il pouvait y avoir entre la religion chrétienne et le bouddhisme. Et puis la posture… je ne m'en sentais pas très capable !

En entrant un soir dans la crypte Saint-Merry, je tombai sur la pause entre le kinomichi et l'enseignement. Jacques Breton s'est mis à parler de la souffrance, de la tendresse, et en l'écoutant, j'avais la certitude d'avoir déjà employé ces mots-là avec mes élèves, d'avoir eu ces mêmes pensées… La résonance était là.

J'ai donc cheminé auprès de Jacques pendant cinq ans pour essayer de comprendre ce qu'était le zen. Je ne sais pas si j'ai compris, intégré, expérimenté… Sans doute pas ! Le chemin est infini… Il n'en demeure pas moins que c'est dans la méditation zen que j'ai puisé le calme et la patience, que j'ai développé mon intuition et que je trouvais les racines qui me manquaient pour enseigner le chant d'une façon harmonieuse pour moi et pour mes élèves.

 

Si la méditation est intériorisation, le chant est manifestation.

Le silence, à la fois profond et palpitant, qui s'installe au cours de la méditation nous fait toucher à l'essentiel de notre être. Nous nous mettons à l'écoute de notre vie. Si les Japonais sont à l'écoute du "Mu", les orthodoxes et beaucoup de chrétiens avec eux, disent que nous sommes des "Christophoros", ou porteurs du Christ en nous. Ce qui nous relie, c'est cette présence…

Au cours des séminaires de huit jours où j'invite les stagiaires à méditer le matin et le soir de façon facultative, je remarque que ceux qui méditent régulièrement n'ont pas d'états d'âme au cours du séminaire et font des progrès beaucoup plus facilement que ceux qui ne viennent pas aux méditations et qui ont tendance à se mettre à part dans le groupe. Les premiers "lâchent prise", les seconds restent bloqués sur "leurs" désirs et ne sont pas dans l'accueil. Dans le verbe "accueillir", il y a le mot "cueillir". On ne peut donc pas cueillir si l'on n'accueille pas !

Notre voix est un moyen de communication. Nous manifestons ce que nous sommes aux autres. Et le chant est une manifestation authentique qui met en lumière le meilleur de notre être. Ce qui fait que les stages de chant forment des groupes en général homogènes. C'est ainsi que les week-ends "chant et méditation" ou "chant sacré et méditation" à Assise sont si harmonieux que j'ai à peine l'impression de "travailler" ! La connaissance se fait au niveau des vibrations subtiles pendant le temps de la méditation ou le temps du chant et les mots sont superflus. Un de mes élèves, psychiatre, qui a suivi beaucoup de stages dans diverses disciplines a été étonné par l'harmonie et la gaieté de notre dernier séminaire : il n'avait jamais vécu ça !

La voix c'est la vie ! Avez-vous déjà chanté dans une église romane ? La pluie d'harmoniques, si vivante, si vibrante qui vous baigne, vous fait prendre conscience de votre dimension sonore, dimension à laquelle vous n'êtes pas habitués, vivant dans les villes où vous vous manifestez si peu ! Comment chanter dans le métro ou dans la rue ? Notre liberté s'arrête à celle des autres.

On peut donc dire que la méditation nous met dans un état de présence tandis que le chant manifeste notre être, épuré, débarrassé – partiellement certes – de nos ruminations obsessionnelles et "polluantes" car, pour citer Jean Biès :

« Le danger est de penser avec sa tête, alors qu'il convient d'apprendre à penser dans l'amour et l'intuition. »

Et la tête, chez les Français, c'est terrible : ça contrôle tout ! Je me bats beaucoup pour qu'ils la lâchent afin de percevoir la sensation du chant. Mais voilà : la sensation touche à l'émotion et notre éducation n'a pas été vaine, on nous a bien appris à tout contrôler, surtout les émotions et quant aux sensations… La tête, au moins, ça raisonne, ça ne risque pas de se laisser aller ! Les Belges, les Canadiens, les Suisses, sont beaucoup plus spontanées, plus "nature", et arrivent plus rapidement à ce lâcher-prise nécessaire dans toutes les disciplines d'évolution.

Il faut donc développer le plus possible les qualités d'intuition, d'écoute, de présence, de cœur en méditant. Et chanter pour le transmettre !

C'est grâce à la méditation que j'ai appris à accueillir mes élèves tels qu'ils étaient sans vouloir échanger contre leur gré, ainsi que j'avais tendance à le faire auparavant, j'ai appris la patience – avec de grandes difficultés – en leur laissant le temps qui leur était nécessaire pour comprendre sans vouloir à tout prix leur imposer mon rythme. J'ai appris ce respect de l'autre qui va bien au-delà de la simple pédagogie. Par ailleurs, il faut savoir que la respiration est la même en cours de méditation qu'en chant. C'est la respiration abdominale, que nous perdons très tôt dans l'enfance, qu'il nous faut retrouver. Je n'ai su l'expliquer clairement à mes élèves qu'après l'avoir expérimentée en méditation. Une fois la respiration abdominale acquise, il appartient à chacun de nous de réveiller notre voix, de lui rendre sa sensualité, son timbre et sa vibration première. Cette voix "ouverte" nous permet de renaître et cette renaissance nous en sommes les seuls artisans : personne ne peut chanter à notre place ! Lorsqu'elle devient la manifestation authentique de notre être, libéré de ses tensions majeures, elle devient vibration pénétrante, rayonnement et amour.

Je tiens à citer cette phrase de saint Augustin qui s'est beaucoup exprimé par rapport au chant, preuve qu'il y accordait de l'importance :

« Le chant est l'amour brûlant de l'homme pour ses frères. »

… pas n'importe quel amour mais "un amour brûlant", tel une flamme, un amour compassion, un amour total qui ne demande pas la réciprocité, un amour qui est joie et élan vers autrui. C'est ainsi que je conçois le chant.

Je terminerai par une citation de Durkheim :

« Le son de l'Être essentiel retentit sans cesse. La question est de savoir si, comme instruments, nous lui sommes assez accordés pour qu'il résonne en nous et que nous l'entendions. » (Le son du silence)

 

 

II Témoignage d'une participante

à propos d'un week-end sur la Voix animé par Ania Scher

Voix d'Assise n° 2, juillet 1994

Voici la présentation du stage[2] :

« Le chant sacré met l'homme en harmonie avec lui-même, ses semblables et la nature qui l'entoure. Ania Scher, d'origine ukrainienne, propose de nous faire partager sa passion pour le chant sacré byzantin qui, comme tout chant sacré, est une respiration essentielle. Jacques Breton initiera à la méditation zazen et à la marche méditative et célébrera l'Eucharistie avec ceux qui le désirent. »

 

musique au centre Assise

Saint-Gervais est un lieu propice à la méditation, au silence, au recueillement. La campagne, le jardin, le bruit des oiseaux, la cloche de l'église du village, tout cela est apaisant et incite à la contemplation.

Une seule personne peut interrompre, modifier ce silence, c'est Ania Scher. C'est alors, par le travail sur la voix, une explosion de gaieté et de joie de vivre. C'est ainsi que fut perçu le week-end du 23 avril 1994 par les 21 participants.

Ania utilise parfois un bouchon de champagne pour travailler l'articulation. Pour en conserver la symbolique, nous pourrions dire que, lors des exercices en solo, le bouchon saute pour laisser jaillir ce breuvage plein de bulles aériennes et toujours associé à la fête. C'est l'explosion venue des profondeurs, d'une source intérieure et pure, même si l'expression en est parfois imparfaite sur le plan technique.

 

La voix est un moyen de communication.

La voix parlée : si elle est juste, bien placée, ponctuée, permettra l'échange, le dialogue avec l'autre, et aura un impact positif.

La voix chantée : si elle apporte d'immenses joies, aide à sortir son agressivité, ses peurs, ses angoisses, comme un cri. Travaillée, gérée au plus juste, elle libère, dans le bonheur et la gratification, la véritable expression de soi.

  • La voix parlée peut être le reflet de l'être existentiel par sa formulation ;
  • la voix chantée, le reflet de l'être essentiel[3] par sa vérité et son authenticité.

Ania Scher[4] nous fait ressentir tout cela ; elle a la capacité d'extraire le meilleur de nous-mêmes et nous met en totale confiance par sa personnalité ouverte, chaleureuse et à l'écoute de tous et de chacun.

Le trac peut persister mais les complexes, les blocages et les tensions accumulées sautent au fur et à mesure que nous avançons dans ce travail sur la voix, qui est aussi un chemin sur la Voie.

La gorge, organe de l'expression orale, est aussi symbolisée par un des sept chakras, centres d'énergie vitale ; et sur le plan de la couleur elle est représentée par le violet :

  • violet positif  => centre gorge. Expression de soi-même, prière, méditation, compréhension et respect des autres.
  • violet négatif => introversion, intolérance verbale, médisance, langage négatif ou blocage de l'expression.

Enfin, sur le plan de la respiration, que de découvertes. Le souffle vital ressurgit des profondeurs. Inspirer, expirer par le ventre, permet le recentrage, l'enracinement et la transmission plus aisée de ce souffle.

 

Pendant ce week-end, l'expression de soi fut comblée par le chant et la danse. Nous fûmes portés avec compétence et gentillesse par Dominique Langlois au piano. Il a également abordé avec beaucoup de patience le chant choral.

Son animation, avec le concours des participants à l'Eucharistie, a contribué à vivre des moments forts, harmonieux et en symbiose avec l'autre et l'Autre.

La méditation avec Jacques Breton, les repas silencieux, nous ont permis de retrouver notre paix intérieure. Le jaillissement avec les chants, le recentrage avec la méditation.

« La parole est d'argent et le silence est d'or. »

Un psaume nous dit : « Le silence est la source du chant, l'arrêt du chant nous fait goûter le silence. »

 

chant sacré au centre Assise



[1] Comme le dit saint Augustin.

[2] Ce type de stage a eu lieu jusqu'en 2011, Ania Scher ayant dû arrêter pour cause de santé.

[3] Cette distinction entre "être existentiel" et "être essentiel" vient de Dürckheim (un message ultérieur paraîtra là-dessus )

[4] Ania Scher a fondé en 1988 l'association "La vie par la voix" http://olehanna.pagesperso-orange.fr/avv.htm . Elle a formé de nombreuses personnes. Son dernier concert de chants ukrainiens a lieu en 2014 : https://www.ladepeche.fr/article/2014/10/05/1965507-emotion-saint-benoit-der-choeur-tebe-poyem.html