Marie-Madeleine Davy nous a quittés il y a tout juste vingt ans, le 1er novembre 1998, c'est l'occasion de lui rendre hommage et de faire découvrir ses écrits à ceux qui ne les connaîtraient pas.

Ce blog est dédié à Jacques Breton décédé lui-même l'an dernier. Il connaissait M-M Davy. Par exemple le 20 avril 1994 M-M DAVY a fait une conférence au centre Assise qu'il a créé, dans le local de la rue Quincampoix, sur le thème « Le cheminement : la montagne ». M-M Davy connaissait aussi K. Graf Dürckheim[1] ,  comme en témoigne J. Castermane : « Marie-Madeleine Davy, me disait un jour en désignant Graf Dürckheim qui était avec d'autres personnes : "Vous avez vu ses yeux... Des yeux lavés par la grande expérience" »[2]

Les conférences de M-M Davy attiraient beaucoup de monde – on sentait la Présence intérieure qui l’habitait – et ses lecteurs sont nombreux. Maître de recherches au CNRS, elle invitait à se mettre en quête de l’infini qui habite quiconque. Elle disait : « tous sont appelés et il y aura beaucoup d’élus. ». Elle parlait avec fougue et bon sens. Sa tombe, anonyme, porte ces mots : “Sois heureux, passant.”

 

Ce message comporte deux parties avec :

I – Des extraits de plusieurs des livres de M-M Davy pour donner envie de les lire. Le premier sur la solitude est autobiographique, Les extraits suivants sont centrés sur la manifestation de l'homme intérieur qui se trouve en chacun tandis que l'homme extérieur petit à petit se défait, un des extraits du Désert intérieur parle aussi de Noces. L'extrait de La montagne et sa symbolique prolonge la conférence que M-M Davy a faite au centre Assise en 1994, et fait écho à des enseignements d'Eizan Rôshi au centre Assise où il recommande de faire zazen (la posture assise de méditation zen) comme le mont Fuji (voir message précédent).

II – Un article peu connu de 1988[3] "Visages du silence". Cette article fait lui aussi écho à l'enseignement d'Eizan Roshi lorsqu'il répète que le zen est la religion du silence. Comme dit M-M Davy : Le silence va au-devant de celui qui l'accueille, non pas comme un visiteur inconnu, mais à la façon d'un amant tendrement épris.

 Liens vers une vidéo, des articles, un site concernant M-M Davy :

 

I – Extraits de livres de M-M DAVY

 

 

M-M DAVY, Traversée en solitaire1) Extrait de Traversée en solitaire[4] .

À l'égard de mon itinéraire, je me pose la question : quel fut mon initiateur, mon véritable maître spirituel ?

 Je réponds sans la moindre hésitation : la solitude.

Elle est un abîme ! Une profondeur ! Une béance !

Dès ma jeunesse, j'ai perçu son appel. Et j'ai été séduite. Depuis, je n’ai jamais regretté l'union de nos amours.

Cruelle par instants, jalouse, elle a su m'enseigner à la chérir.

J'ai épousé la solitude comme d'autres prennent un compagnon de route. Chaque matin, chaque soir, et durant des années, j'ai célébré les multiples anniversaires de nos noces. Noces festives ! Noces secrètes !

Parfois, je lui étais infidèle en lui tournant le dos. Tentée de la quitter, je cherchais ailleurs ma subsistance. Privée de sa présence, je devenais aussitôt une épouse stérile. Alors, j'allais vers elle en claudiquant. Patiente, elle m'accueillait ; généreuse, elle m'offrait le pardon de mes adultères. Et nous recommencions à vivre ensemble avec une tendresse décuplée. […]

Je n'ai jamais eu l'impression de la trahir en voyageant ou en donnant des conférences ici et là. Elle m'accompagnait partout, telle une lumière dont j'étais l'ombre ; le terreau dont j'émergeais, je ne le quittais pas. À son égard ma forfaiture consistait à me laisser distraire de l'essentiel par l'accueil de multiples problèmes ou questionnements qui me jetaient dans l'extériorité.

Souvent, elle se montrait exigeante en voulant que je renonce aux désirs éphémères. Ou plutôt, elle réclamait le « oui » donné avec allégresse lors du départ des biens passagers qui prenaient l'initiative de m'abandonner. Elle attendait de moi, qu'en souriant, je sache leur dire adieu. Si je souffrais, elle se gaussait de mon attitude dérisoire.

De même à l'égard du corps, […] L'homme n'est pas seulement un corps. Sinon il ne serait, durant sa vie, qu'un cadavre ambulant. Il est aussi une animation, une âme dont la fine pointe s'actualise en esprit.

Androgyne par nature, la solitude s'apparente au désert intérieur. Elle n'est pas un terme ; je n'avais pas à l'idolâtrer. Elle me conduisait vers… à la façon d'une cavale sauvage qu'on ne saurait apprivoiser. […]

Je n'aime pas les frontières, et le dedans est illimité. D'où la vasteté du cœur. Celui-ci, semblable à un nid tiède, réchauffe ceux qui éprouvent le besoin d'un refuge car ils souffrent dans leur chair, leur tête, leur affectivité.

La solitude enseigne l'importance du silence, du secret et du mystère. Constamment, elle jette des étincelles dans le cœur pour entretenir la chaleur du feu. Ainsi, elle fait surgir le buisson ardent qui brûle sans se consumer. Gardienne de la suprême aventure, elle révèle la présence du maître intérieur et permet d'entendre son murmure. De même, elle apprend à porter l'univers dans l'amour. Par son intermédiaire, l'amant de la solitude devient la mère anonyme de nouveau-nés dont elle ne pourra jamais voir les visages ni entendre les voix. Ceux-ci naissent soudain à la dimension mystérieuse sans savoir d'où provient la tendresse qui leur permet d'accéder à la clarté. […]

Solitude, tu déchires les voiles, et le regard contemple par instants l'invisible. Tout se transfigure. Il n'y a plus laideur, seulement une transparente beauté.

*   *   *

*

M-M DAVY, Les chemins de la profondeur2) Extrait de "L'art de la vie intérieure"[5] dans Les chemins de la profondeur.

Se connaître, c'est découvrir en soi l'image divine au sens du texte de la Genèse : « Dieu créa l'homme à son image et à sa ressemblance » (Gn 1). Cette "image" est comparée à un germe divin, infiniment petit et fragile. Cette semence est équivalente à un grain de sénevé, de riz, de moutarde. Sa fonction est de croître et de donner son fruit, tel un grain de blé jeté dans un sillon et qui doit grandir et porter un épi.

La vie intérieure a pour fonction d'éveiller cette semence à la façon d'une femelle couvant son œuf. Toute créature est "femme", la semence est divine, il convient de la réchauffer pour la faire éclore : telle sera l'œuvre de la vie intérieure. L'important est de ne jamais perdre contact avec la source de son être, de la faire jaillir telle une eau vive afin de s'en abreuver. Cette semence divine est appelée "royaume", "perle", "trésor". Elle se trouve dans le fond du fond de l'être : c'est pourquoi un forage est nécessaire. […]

Le voyage intérieur conduit à la découverte du fond de l'âme. « Il y a dans l'âme un fond secret d'où découlent la connaissance et l'amour ; ce quelque chose ne connaît pas et n'aime pas ; ce sont les puissances de l'âme qui connaissent et qui aiment.[6] » Or ce fond secret n'a ni passé ni futur. Dès que l'homme y pénètre, il se situe hors du temps et de l'espace. C'est ainsi que l'itinéraire de la vie intérieure aboutit à l'éternité, là où il n'y a rien à attendre et rien à ajouter, rien à gagner et rien à perdre. «Ce fond secret a compris sur quoi repose la béatitude.[7]»

Parvenir à ce fond, tel est l'enjeu de la vie intérieure et en quelque sorte son secret. On est ainsi fort éloigné des aspects dogmatiques et moraux dont on a parfois chargé le christianisme.

*   *   *

*

 

M-M DAVY, L'homme intérieur et ses métamorphoses3) Extrait de L'homme intérieur et ses métamorphoses[8]

Dans l'Écriture Sainte judéo-chrétienne, le "cœur" désigne l'homme intérieur de la même manière que le corps signifie l'homme extérieur. D'ailleurs le cœur est comparable à un corps intérieur, il possède non seulement des sens mais des membres. De l'extérieur le corps s'offre à la vue de tous, mais le cœur est invisible et seule la divinité s'y trouvant peut le sonder. Face à l'homme "caché de cœur" – suivant l'expression de l'épître de Pierre (1, 3-4) – se trouve "le Dieu caché" du psalmiste (Ps 45, 15). Les Pères de l'Église, les Pères du désert et les mystiques de tous les temps donneront au cœur, en tant que dimension de profondeur, la plus grande importance. Dans ce lieu profond rien de trouble ne saurait pénétrer ; l'essentiel est de le découvrir et d'en faire sa demeure. Le cœur est en effet, une maison avec sa porte d'entrée, ses chambres et sa cellule nuptiale.

Selon Macaire († vers 390) le cœur est comparé à une terre dans laquelle Dieu jette sa semence et possède son pâturage. Il est un univers avec son firmament comprenant des étoiles, une lune et un soleil. Profond, il est aussi un abîme privé de limites. Le cœur est assimilé à un char dont le noûs (esprit) est le cocher, il réside au fond du cœur, d’où cette comparaison : l’esprit est au cœur ce que la pupille est à l’œil.

Pour les stoïciens le cœur est le siège du feu et de l’intellect.

Dans la métaphysique de l’Inde, le cœur est un espace : « Ce qu’on appelle brahman, c’est cet espace qui extérieur à l’homme ; mais cet espace qui est extérieur à l’homme, cet espace est le même qui est intérieur à l’homme ; et cet espace qui est à l’intérieur de l’homme est celui-là même qui est à l’intérieur du cœur.[9] »

Cet espace à l'intérieur du cœur est aussi vaste que l'espace que le regard embrasse. « Le ciel et la terre y sont réunis, le feu et l'air, le soleil et la lune, l'éclair et les constellations.[10] »

*   *   *

*

 

M-M DAVY, Le désert intérieur

4) Extraits du Désert intérieur[11].

●  Extrait de la Présentation.

L'homme est appelé à se débarrasser de son plomb, de sa finitude, de son pseudo-savoir, de ses fausses croyances, des superstitions auxquelles il a prêté foi. Tout doit être revu, purifié. Il faut pénétrer dans le creuset alchimique d'où surgira le grand œuvre : l'apparition de l'étincelle divine.

Mystérieux, ce creuset symbolise moins un lieu qu'un état. Il inaugure un passage du dehors au-dedans, du chaos à l'ordonnance, de l'esclavage à la liberté. Terrain de formation sur lequel chacun se doit de tracer lui-même sa piste, il ne peut être abordé que par ceux qui consentent au dénuement, à la nudité, au vide, au détachement suprême à l'égard de soi-même. Seul l'homme privé de tout bagage dans ses mains, de tout savoir et souvenirs dans sa tête, de toute possession intellectuelle en passera le seuil. Ne pourra s'y mouvoir que celui qui préfère l'essence à l'existence, la contemplation à l'action, l'éternité au temps, l'absolu au relatif, le sens intérieur à la littéralité, le silence à la parole ou à l'écriture. N'y sera indigène que l'amoureux de la lumière ou de la ténèbre obscure par excès de clarté ; l'amant du feu qui consume et consomme les scories ; l'imitateur du papillon qui, tremblant de joie, se jette soudain dans la flamme brûlante.

Quel est donc ce lieu d'élection dans lequel amour et connaissance se jumellent, où le détachement fleurit en expérience, faisant franchir la Porte d'or donnant accès au "Verger des mystères" ?

Il porte un nom : il s'appelle désert.

Désert ! Terme fascinant pour ceux qui possèdent le goût de l'alliance, de la montagne des révélations, de la parole reçue dans le cœur, des éternelles fiançailles dont l'amour est avide. Peu importe le passage par la « terre aride et ravinée, de sécheresse et de ténèbres » (Jr 2, 6), les tentations qu'il faudra surmonter, la solitude, voire la déréliction. Un jour arrivera où « l'eau jaillira dans l'aspect inculte, où la terre sèche deviendra un étang, où le pays de la soif se changera en sources » (cf. Is 35, 6-7).

 

●  Extraits du dernier chapitre (avant la conclusion) : NOCES.

Tout s'achève en noces ! Celles de YHWH avec son peuple, du philosophe avec la sagesse ne sont que les symboles d'un thème éternel repris à différents niveaux dont le plus courant est celui de l'union de la femme et de l'homme, du féminin avec le masculin, de l'amour avec la connaissance dont le clavier s'étend du charnel au spirituel.

L'habitant du désert intérieur s'exerce à devenir un parfait amant. C'est pourquoi il pourra célébrer ses noces. Celles-ci surviendront lorsqu'il parviendra à l'unité. Et le temple dans lequel il vivra sa communion indivise, se situe dans sa dimension de profondeur. […]

Au niveau de la manifestation, l'être humain – homme ou femme – part de sa féminité car il est vase à l'égard de la semence divine. Il s'aime lui-même avant d'aimer Dieu et autrui et doit passer par le sensible pour atteindre l'intelligible. Sa démarche s'accomplit dans un sens unique : partir du visible pour accéder à l'invisible, aller du dehors vers le dedans, du fini vers l'infini, de l'exotérisme vers l'ésotérisme, de l'ombre vers la lumière, de l'écoute vers la vision. […]

*   *

Lorsque la dimension de profondeur n'est pas animée, la parcelle divine se trouve dans les ténèbres de sa gangue. Que la gangue fonde, elle apparaît dans tout son éclat de "vivante lumière". Et l'homme est associé à cette lumière, il plonge en elle. C'est à cet instant qu'il devient "enfant de Dieu" (Jn 1, 13). Ses propres ténèbres sont absorbées par la lumière. Il n'y a plus de ténèbres, seulement la plénitude de la lumière.

Un autre terme pourra encore illustrer celui des noces : l'union entre l'audition et la vision ; elles se marient.

Dans le désert intérieur, le labeur de l'homme consiste à écouter la parole divine, elle se manifeste à lui d'abord par les Écritures sacrées et ensuite dans son fond. Toutes les traditions insistent abondamment sur l'importance de l'oreille et son pouvoir d'écoute symbolisée par sa longueur. Ainsi Lao-Tseu portait le surnom de "grandes oreilles". […]

L'oreille est féminine et masculine la vision. L'audition se rapporte à la créature féminine (homme ou femme) par nature ; la vision appartient au ressuscité. […]

Tant que l'homme est uniquement retenu par l'extériorité, il se néantise et devient de plus en plus sourd et aveugle. En lui permettant de recouvrer l'audition et la vue, le désert intérieur lui confère une nouvelle capacité d'émerveillement. Celle-ci se dilate au cours de son ascension. Ce précieux don lui permet d'être accessible à la beauté unifiée du dedans et du dehors. Intériorisé, l'homme redécouvre les paradis perdus auxquels font allusion les anciens mythes…

*   *   *

*

M-M DAVY, La montagne et sa symbolique5) Extraits de La montagne et sa symbolique12].

Une montagne comporte deux versants : l'un est ombré, l'autre exposé au soleil. D'où leurs noms d'ubac et d'adret correspondant à une harmonie cosmique.

« Dieu sépara la lumière de l'obscurité », d'après le texte biblique (Gn 1, 5). Le Zohar[13] commente cette affirmation en disant : « Jusqu'à ce point, le principe masculin était représenté par la lumière et le principe féminin par l'obscurité ; ils furent ensuite unis ensemble et faits un. Ce qui sert à distinguer la lumière de l'obscurité n'est qu'une différence de degré ; les deux sont de la même nature, car il n'y a pas de lumière sans obscurité ni d'obscurité sans lumière[14]. »

Auteur d'un ouvrage consacré à la mystique juive, Édouard Hoffman fait allusion au taoïsme selon lequel les termes yin et yang désignent les deux flancs d'une montagne.

Suivant l'interprétation cabalistique, la partie lumineuse positive est appelée "le roi" ; l'ombre désigne "la reine". Ces deux partenaires s'unissent et engendrent des énergies nouvelles dans le cosmos.

L'être humain est ainsi composé d'ombre et de lumière, de féminin et de masculin. De leur équilibre ou déséquilibre dépend l'harmonie de l'homme. Le rapport intime entre le macrocosme et le microcosme, considéré comme primordial par les écrivains médiévaux, a été peu à peu oublié. Au cours de l'année, les différentes saisons sont soumises à la domination passagère du féminin ou du masculin. Un désordre, modifiant le comportement habituel de la nature, n'est pas sans effet sur l'existence humaine individuelle. L'âme du monde (anima mundi) et l'âme animatrice du corps humain entretiennent entre elles d'étroits contacts. Ainsi les deux versants de la montagne coexistent et ne sont jamais séparés. L'humide féminin et le sec masculin forment une totalité.

Ces deux versants maintiennent une fixité. En effet, à ce double visage correspondent des végétations et des arbres d'essences diverses qui ne sauraient varier. Toutefois, au sommet, la roche nue présente un aspect unique avant l'accès aux neiges et aux glaciers.

*   *

Dans le Nouveau Testament, les évangélistes font souvent allusion aux montagnes. Celles-ci ne sont pas obligatoirement nommées. Il suffit d'évoquer le symbole de la montée pour saisir la signification des textes. Pierre, dans une épître, cite volontiers "la montagne sainte" (2P 1, 18). Le Christ devient en quelque sorte "montagne", on monte vers lui ; le rencontrer suppose une ascension. Jean mentionne ce propos de Jésus : « Quand j'aurai été élevé de la terre, je tirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32). Cette montée vers le Christ-montagne symbolise la montée des montées allant de la Terre au Ciel, c'est-à-dire de la dimension humaine à la dimension divine.

*   *   *

*

 

II – Visages du silence

par Marie-Madeleine Davy

Dans Les veilleurs du silence, Revue Epignôsis/Initiation[15]

 

Nous parlons volontiers du silence. Les uns pour le louer, les autres pour tenter de le fuir en le conjurant. Sa présence est sans doute aussi rare que la sainteté ou la sagesse. Parfois on court après en pensant le rejoindre : tournant autour, afin de le cerner. Il est possible de croire l'appâter en bavardant sur lui. Erreur ! Le silence choisit lui-même ses élus et ses victimes. Tel un oiseau sauvage, il récuse les prisons en échappant aux cages qui voudraient l'enfermer. Le vide l'attire. Dès qu'il s'ébauche dans un cœur, il accourt, s'introduit par des fissures qu'il dilate ; la moindre béance se fait pour lui pipeau. Veut-on l'étreindre, il sourit et s'envole. Il éclate peut-être de rire dans notre dos, à la manière du coucou au printemps ou de la chouette s'esclaffant, lors des nuits d'automne et d'hiver, lorsque la lune pleine se prend pour le soleil !

Cependant il laisse des traces, même si sa venue a été fortuite et passagère : celles d'un labour, d'un creux ; parfois d'une semence et de son verdoiement. Soleil, il hâle le visage intérieur et le burine. Brise, dans laquelle l'Éternel se tient, il colore, rougeoie en imitant le vent descendant d'une cime. Un rien provoque son exil. Le silence devient indigène, se meut avec aisance dans une demeure qu'il adopte et fait sienne, à la condition que son propriétaire ait posé la clé sous le paillasson de sa porte. L'absence du maître des lieux attire sa présence. Alors il s'insinue à la façon d'un voleur ayant auparavant guetté la sortie d'un locataire.

Le silence se veut seul. Aucune cohabitation ne lui agrée. Le Dieu arrive avec son silence comme aura. Celle-ci devance sa venue, l'annonce. Son rayonnement insolite écarte les badauds, les curieux, les touristes de la dimension du dedans. Lorsque l'homme se quitte, du fait d'un suprême abandon, il efface le vacarme du créé qu'il contient en lui-même, et qu'il véhicule dans ses bagages de voyageur.

 

●   Les pseudo-silences.

Des ersatz du silence risquent d'être considérés comme vrais. Le dégagement des gangues n'est pas chose facile. Le cuivre peut miroiter et se faire prendre pour un métal précieux. Le mélange des fibres diverses imite la soie ou la laine. L'œil et la main s'y laissent souvent tromper. Les soldes attirent les acheteurs. Or le silence se révèle à prix d'or. Consentir à laisser sa maison vacante est l'œuvre de toute une existence, d'ailleurs exceptionnelle. C'est pourquoi les pseudo-silences prennent une telle extension aux époques où la pollution se généralise en affectant aussi ceux qui, ayant pignon sur rue au niveau dit "spirituel", acceptent une distance entre leur vie personnelle et leur dire.

Le silence devient alors un aliment surgelé, vendu dans les groupes commerciaux de moyenne surface voués à la "nourriture spirituelle". Les prix ne sont jamais taxés. Le snobisme s'en mêlant, ils peuvent atteindre des sommes exorbitantes. Méditation, concentration, silence se rangent parmi les produits de luxe attirant une clientèle ignorante, souvent pleine de bonne volonté ou parfois séduite par la possession des pouvoirs. Il est évident que le silence engendre une clairvoyance, tout devient transparent. Toutefois le véritable silence refuse toute possession, et les pouvoirs appartiennent à une propriété subtile et néfaste lorsqu'on s'en attribue l'accès et le déploiement.

La mode des groupes et des communautés permet aux faibles de se sentir exister. Ceux-ci portent plus aisément leurs propres névroses en les mêlant avec celles d'autrui. Lorsqu'on se tait ensemble, on pense volontiers atteindre un état silencieux. Mais tout grouille dans le mental, y compris les désirs et les passions. Ce bref intermède peut donner le change. De même un solitaire, devenu isolé du fait de sa condition sociale ou de son âge, condamné à un mutisme qu'il supporte mais ne saurait aimer, n'est point pour autant un ami du silence. Il en considère les effets comme un fardeau dont il souhaite se délester à la moindre occasion. Il s'agit d'un visiteur imposé du dehors. Point de couple, de compagnonnage ou de noces : aucune fécondité ; le pseudo-silence est stérile.

Toute existence humaine apparaît comparable à un tableau. Dans un numéro de la revue "Corps Écrit" consacré au silence, Marianne Roland Michel intitule son article : « Le bruit dans la peinture ». Elle met en exergue un texte de Claudel : « Ce sont de tristes tableaux, ceux auxquels il est impossible de prêter l'oreille[16]. »

Nombreuses sont les existences privées de sonorité. Celles-ci s'avèrent si banales qu'elles ne suscitent pas d'écho. À certains moments de la vie, durant des phases plus ou moins longues, l'étirement du temps ne provoque aucun son. Il ne s'agit pas du silence abyssal, source de genèse, engendrant la naissance des semences, mais plutôt d'une absence de crissement, dû aux pas feutrés que personne ne perçoit. Dans ce cas, le silence se fait isolement. Il est possible de s'en accommoder ou au contraire d'éprouver à son égard une invincible horreur.

Séraphine Louis, L'Arbre de vie (1928), musée de SenlisParfois la vie s'anime après avoir été durablement muette. Il en fut ainsi pour la modeste Séraphine de Senlis (1864-1942), bonne à tout faire chez des particuliers et dans un couvent. Tout en conservant des travaux ménagers pour ne pas sombrer dans la misère, elle s'installe dans un petit appartement. Son ange gardien "lui conseille" de dessiner et de peindre. Elle prie et une sorte de miracle s'accomplit. La voici créatrice, des couleurs extraordinaires jaillissent sous son pinceau. Autour d'elle on se moque, on ironise jusqu'au jour où elle vend ses toiles grâce un spécialiste enthousiaste, capable de saisir la valeur de ses tableaux. Sa gloire sera en en grande partie posthume. L'inspiration qui la visite s'écoule dans son âme simple et silencieuse. Ce don des dieux devient si violent qu'il la terrasse et la détruit. En raison de son incohérence, Séraphine sera condamnée à vivre dans un asile les dernières années de son existence.

L'exemple valait d'être cité. Le silence de la créature provoque le passage des énergies divines susceptibles de faire vaciller, écarteler, voire de consumer à la façon d'un feu. Les ermites sont en danger d'illusions. Ils peuvent aussi devenir les victimes de vibrations qu'ils ne savent point contenir et contrôler. L'invasion lente du silence permet de franchir les échelons sans dommage. Un brusque changement d'état produit un dénivellement, voire une dérive. Le silencieux, surpris, l'éprouve comme un rapt. Le voici submergé. Il risque de sombrer dans la folie ou la mort. Les religions le savent. C'est pourquoi elles défient de l'exploration du dedans et maintiennent leurs fidèles dans une situation plus ou moins somnolente. L'exploration de l'inconscient – et des charges explosives qu'il contient et libère – doit être distingué des visites divines.

Semblable à la prière, le silence est appelé à devenir un état opérant, dans le fond du fond. Toutefois la surface répond à la profondeur. Certes les techniques possèdent leurs efficiences. Cependant, pour être valables, un accord doit s'établir. En effet, l'expérience du silence apporte des modifications. En s'infiltrant dans le quotidien, elle le transforme. Sinon tout serait jeu de hasard. Du fait de sa gravité, le silence exige le sérieux et non la facilité.

 

●   Le silence diurne et nocturne.

Le silence est-il lié symboliquement au jour ou à la nuit ? Toute profondeur est d'ordre obscur. Les "enfants de la nuit" l'emportent, d'une certaine manière, sur les fils du jour. Le discernement distingue la clarté du nocturne. Or l'ombre n'a pas à être confondue avec ce qui apparaît nuit par excès de lumière.

Les approches du silence peuvent se murmurer. Lorsque le mystère du silence devient présent, les mots s'effacent. Tout l'étalement du dire s'estompe. La nuit affecte le langage. Comment exprimer ce qui fuit dès qu'on tente de le saisir ?

Accepter le silence exige de consentir à devenir muet en comprenant que le défilement des mots est ornement, fioriture illusoire. Qu'on se serve des langages dans l'ordre de l'existence est parfaitement normal. L'accès à l'essence les neutralise, les disloque, les enterre. Les voici condamnés à des sépultures, ou simplement à être abandonnés dans des corbeilles à papier ou des poubelles chargées de détritus. Les termes employés ne se montrent jamais adéquats, le feu du silence les brûle. S'agit-il d'une flamme consumante ou d'un froid glacial qui gèle, durcit, pétrifie, rendant inutilisable ce qu'il tarit ? On ouvre un robinet pour faire couler l'eau ; l'extrême froidure suspend tout ruissellement.

La veille poursuivie dans la nuit, tandis que le commun des mortels s'adonne au sommeil, appelle la présence des mystères comme la brillance d'une lampe attire les papillons nocturnes. Ceux-ci s'affolent en se rapprochant de l'ampoule brûlante. Happés par la lumière, leurs ailes consumées, ils tombent foudroyés.

Quiconque a été visité par le silence d'une double nuit, s'étalant à la fois au-dedans et au-dehors, sait la révélation du mystère qu'il contient et qu'il tente vainement de faire partager. La nuit s'apparente à la mort, nul ne peut le contester. D'où la grande frayeur que le nocturne suscite. Se familiariser avec le silence des nuits est une manière de s'acclimater à la mort à venir. Le silence rode à la façon de la pénombre qui gagne peu à peu, avant de vaincre le jour en le chassant jusqu'à la prochaine aube. L'aurore est encore silence. Le chant des oiseaux, célébrant la festivité des premières heures, ne saurait l'interrompre. La vie est-elle lumière ou nuit ? Elle partage les deux dimensions tout en s'originant au silence nocturne, elle se termine d'ailleurs dans ses flancs. Ainsi l'enfant se tient silencieux dans la grotte maternelle et le mort se tait même à l'égard de ceux qu'il aime et qui le chérissaient. Le silence obscur affecte le vivant et le jour l'existant. Entre les deux la distance est incommensurable. Nul ne peut l'établir avec précision.

Le silence, telle la nuit, comporte son secret. Il est seuil et centre, ébauche et plénitude. Tout d'abord il suggère, ensuite il déchiffre. Les sceaux se brisent. Le caché livre son contenu. Dans le balbutiement, sorte de tâtonnement dans l'ombre, l'œil devient visionnaire et l'ouïe distingue ce que la plupart des hommes ne sauraient percevoir. Le silence de la nuit permet d'entendre le chuchotement : ceux-ci deviennent des appels permettant d'émerger d'une somnolence latente. Ce silence berce afin d'imposer un nouveau rythme, allant à l'encontre de l'habituel endormissement. Il se produit un état rigoureusement neuf. Ce qui est nuit pour le commun des hommes devient plein midi pour un tout petit nombre. La douleur provoquée par la conscience aiguë de l'ignorance de mystère se déchire. Dans les interstices se glisse la révélation.

En effet, le silence provoque une écoute : « Fais silence, demande Moïse à Israël et écoute » (Dt 27, 9). Le psalmiste conseille de « garder le silence devant l'Éternel » (Ps 37, 7) ; le prophète Isaïe demande aux îles d'être en silence pour écouter la voix divine (41, 1). Le maître intérieur ne s'exprime que dans le silence, sinon il serait impossible d'entendre sa voix. Le monde invisible devient en partie perceptible par l'œil et l'oreille du dedans, lorsque le contexte est devenu muet. Tout ce qui s'apparente à l'agitation issue de la mondanité cesse brusquement devant l'arrivée du silence. Les mystiques le savent. Parfois, ils bavardent pour le dire et l'on s'étonne de la prolixité de leurs discours. Le vrai silence rend muet. Il suscite l'épouvante et l'extase. Les antinomies appartenant à la condition humaine ne sont jamais durablement dépassées, même par ceux qui font profession de silence par vocation. Certains hommes seraient-ils par fonction adonnés au silence ?

 

●   Le silence monastique.

Il importe de ne pas confondre les moines et les religieux[17]. Entre eux la différence est grande, les uns sont voués à la contemplation, les autres à l'activité. Dans la tradition, les ordres des moines et des anges ne sont pas identiques mais se ressemblent[18]. Entre eux s'établit d'étroites correspondances. « Ce que les anges font au ciel, les moines le font sur terre » écrira saint Jérôme. Le concile de Frioul (796) fait mention des "chevaliers célestes" et des "chevaliers angéliques". Cette comparaison se retrouve dans l'enseignement des Pères grecs et latins, dans les Apophtegmes (sentences) des Pères du désert. Elle est aussi présente dans la théologie mystique médiévale et les romans de chevalerie ; « beaux comme les anges » dira le jeune Perceval en apercevant des visages de moines à travers des feuillages.

Par rapport à l'ange, une certaine supériorité est parfois donnée à l'homme. Commentant un texte de Johannes Scheffler (Angélus Silesius), Bernard Gerceix montre comment la renonciation à laquelle certains hommes parviennent, l'emporte sur la sérénité angélique. L'abandon se pratique dans « le silence le plus absolu ; eux, les anges, il faut qu'ils chantent ; or l'on ne chante bien que dans le silence, car le plus beau chant, en matière mystique, est de "perdre voix et langue" (les anges, eux, ont 100 000 langues)[19] ». Angélus Silesius, explicité par son commentateur, exprime ici l'essentiel de la vie monastique : "perdre voix et langues" en faveur du silence. Voilà qui s'applique parfaitement aux chartreux et en grande partie aux cisterciens et aux autres moines.

De nombreux bénédictins écrivent. L'érudition ne saurait jaillir du silence. Elle est utile et nécessaire. Il ne convient pas de la mépriser. Écrire pour se faire reconnaître, acquérir un nom, se situe à l'opposé du silence. Parfois du silence l'inspiration s'écoule. Dans ce cas, le silence vibre à travers la forme, un rythme sonorise. La poésie, faisant appel à la beauté de la nature, revêt un aspect d'ordre universel rempli d'amour. L'auteur s'abandonne lui-même ; au sein de sa pauvreté quelque chose passe, qui n'est pas de lui. La culture est importante à condition qu'elle ne produise aucun barrage. Le danger du savoir est d'obstruer la connaissance exigeant l'humilité.

Le silence jette dans l'Océan de la Déité. On peut espérer que quelques moines s'y meuvent avec aisance. Si un certain nombre y clapote, cela est sans importance, les bons nageurs suppléent à leur insuffisance.

Par ailleurs, le silence de la cellule la rend comparable à un minuscule paradis. Dans son Traité de la vie solitaire consacré aux chartreux, Guillaume de Saint-Thierry, moine bénédictin devenu cistercien, ami de Bernard de Clairvaux, établit un rapprochement entre la cellule (cella) et le ciel (cœlum), ces deux mots provenant de celo (celler). Dans le ciel et la cellule, tout s'accomplit d'une façon semblable : il s'agit de vaquer à Dieu et de se réjouir de sa présence. Un mystère identique se déroule. C'est pourquoi Adam le chartreux considère la cellule comme la porte du ciel.

À l'origine, Adam apparaît la réplique céleste des anges, il est l'ange terrestre. La faute d'origine le relègue au niveau de l'animal et il se comportera le plus souvent comme un sous-animal. Devenir homme sera désormais une conquête. Origène mentionne les images bestiales correspondant aux divers états peccamineux. L'homme est à la fois lion, dragon, renard, vipère ; porc se vautrant dans sa fange, chien aboyeur. Sorte de ménagerie hurlante qui éprouve la nécessité de vociférer. Si les animaux avaient pu parler – précise Bernard de Clairvaux – ils auraient dit : “Voici Adam devenu comme l'un de nous !” (Serm. XXXV, 3, sur le Cant. des Cant.). Guigues II le Chartreux fait allusion aux mouches tourbillonnantes, aux grenouilles dont il perçoit les coassements en lui-même. C'est par le silence imposé à tous ces animaux dont il est le porteur, que l'homme pourra reconquérir sa dimension humaine et recevoir en lui le silence accompagnant la présence divine.

La Grande ChartreuseGrâce à l'ascèse, la prière, la méditation, la récitation des heures, le moine parvient à dominer le vacarme qui l'habite. Ensuite le silence s'installe en devenant un état. Jean Chrysostome a évoqué les déserts d'Égypte présentant des cœurs angéliques à face humaine ; on pourrait établir cette même comparaison à propos des déserts cartusiens voués au silence.

Le jeûne, la veille, la solitude et la virginité du cœur produise une vacance silencieuse, un rejet des soucis et l'ouverture de l'oreille et de l'œil intérieur. L'ouïe et la vision du dedans sont d'une extrême fragilité. La chair possède ses convoitises, la psyché sa tiédeur et son ignorance, le cœur connaît la torpeur alourdissante. L'Écriture lue et méditée dans le silence permet de distinguer la lettre de l'esprit. Les chants liturgiques jaillissent d'un état silencieux. Le moine est entièrement "regard". Parlant de l'acuité de l'œil intérieur, Philippe de Harvengt (prémontré) compare le moine à un "borgne", il possède un seul œil (monachus quasi monoculus), il devient un regard unique. N'est-il pas unifié ? Monos, monachos, monade se correspondent.

« Ceux qui vivent dans l'histoire deviennent sourds au silence » disait l'écrivain M. de Unamuno. Les moines échappent à l'histoire, leur existence se déroule dans la métahistoire. « Dieu instruit les anges en silence », enseignait Bernard de Clairvaux à ses moines (serm. LXXV, 9). Le silence permet d'accéder à un monde nouveau : « Dieu se fait parfois sensible, mais imperceptible par aucun sens corporel, impensable par aucune raison, insaisissable par aucune intelligence sinon par celle de l'amour illuminé… Il se produit quelque chose de doux dont celui qui aime ne sait au juste ce que c'est, mais qui le ravit ; quelque chose qui est plus aimé que pensé, plus goûté que compris », tel sera le langage de Guillaume de Saint-Thierry. Ce texte éclaire l'expérience monastique, dans laquelle le silence est considéré comme une oisiveté active. Un repos vigilant fruit d'un immense labeur.

Les ignorants, et ils sont fort nombreux, peuvent se poser des questions à propos de l'utilité des moines contemplatifs, des chartreux par exemple, dont le silence et la solitude suspendent toute communication avec autrui. Au niveau symbolique, le monastère signifie la montagne de Sion où séjourne l'homme juste. À ce propos, Armand Abécassis écrit : « C'est lui, le juste, qui porte la charge du monde et la responsabilité de l'univers. C'est lui qui reçoit les révélations divines et les protège jusqu'au moment où le monde est prêt à les recevoir. Il est là, à Jérusalem, pour les autres, non pour lui-même… Il est le point de jonction entre le monde révélé et le monde en attente.[20] » Telle est la vocation du moine contemplatif voué au silence, unifié par ce silence et de ce fait devenu porteur de l'univers.

« Le bruit de nos pas », dira magnifiquement Clara en parlant de sa vie avec André Malraux[21]. Ainsi dans le monde, les pas de certains hommes résonnent durant leur existence et leur retentissement s'accentue parfois au lendemain de leur mort. Souvent, après un intervalle plus ou moins long, une renommée auparavant ténue, surgit et se déploie.

Il n'en est pas ainsi pour les moines. Ceux-ci déambulent sur le sable des déserts. Seul l'Éternel perçoit leur cheminement. S'agit-il de leurs propres pas ? C'est peu probable ! Dieu n'entend peut-être que l'accueil fait à sa présence silencieuse. Ou mieux encore, n'est-il pas audible qu'à lui-même, en envahissant une âme devenue esprit à sa fine pointe ? Le vacarme de la condition humaine ne saurait retenir son oreille, ni les turpitudes attirer son regard. L'homme unifié, moine ou laïc, l'imite lorsqu'il se désintéresse des diverses culpabilités, les siennes et celles d'autrui. Il n'engrange rien de négatif dans sa mémoire. Sinon la nouveauté de vie qu'apporte le silence lui serait définitivement interdite. Cette liberté s'accouple avec le silence, elle en fait partie, s'y intègre, en découle.

Selon l'Évangile de Thomas, « Il y en a beaucoup qui se tiennent près de la porte, mais ce sont les isolés qui entreront dans la chambre nuptiale » (log. 73)[22]. « Jésus a dit : celui qui s'abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et, moi aussi, je deviendrai lui, et les choses cachées se révéleront à lui » (log. 108)[23]. Au sein de la solitude, voire de son isolement, le moine est enseigné directement. Les intermédiaires qui lui servent de guide lui apprennent à se mouvoir au-dedans en se mettant à l'école du silence. C'est ainsi que le moine est comparé au prophète. Selon Philon, le prophète ne parle pas. Il se tient dans un état de silence permettant à la voix divine de s'exprimer à travers lui.

 

●   Le véritable silence.

Peut-on atteindre le véritable silence ? Telle est la question qu'il convient de poser. Le silence n'est pas comparable à un enfant qu'une femme stérile pourrait faire sien lorsqu'il sort d'un ventre porteur. Toute adoption s'avère impossible. Le guru initiateur ne saurait jeter dans le cœur de son disciple un germe de silence susceptible de fleurir. Chaque être possède une béance de silence correspondant à sa propre singularité. L'amour en est le berceau. Toutefois la tendresse humaine ne peut l'engendrer. Le féminin et le masculin sont dépassés. L'androgynat s'installe, il devient un état comportant un au-delà des diverses oppositions. Tout d'abord le silence peut se couver à la façon d'un œuf exigeant la chaleur pour éclore. Le germe n'est point d'origine humaine. Seul le divin le porte et en fait don. Ainsi le silence provient de la seule dimension divine, relevant de l'image de Dieu incluse dès la naissance. Lorsque l'homme en revendique la paternité, il se trompe. Nous l'avons dit, il s'agit alors de silences préfabriqués, dérisoires, inutiles, débouchant sur l'illusoire. Que de silences déclenchent le rêve et l'imagination de ceux qui croient en être les auteurs et les générateurs. Comme par sœur Anne, le silence a pu être guetté, mais rien n'a été vu. Les portes et les fenêtres sont closes et le voici envahissant l'âme, répandant son parfum, abandonnant sur les lèvres de celui qui veut le goûter une odeur de miel royal, dans lequel il devient possible de reconnaître une senteur d'alpage, de fraîcheur, de fleurs sauvages. La nature n'est pas absente, elle est transfigurée. L'homme ne rompt pas avec l'univers, il l'assume silencieusement d'une façon fraternelle.

Le silence va au-devant de celui qui l'accueille, non pas comme un visiteur inconnu, mais à la façon d'un amant tendrement épris. Une fois encore, il convient de le répéter, la place doit être vacante. Le silence devient repos festif, éden, paradis, contemplation séraphique, état paradisiaque, mort et résurrection anticipées.

D'où la nécessité de la solitude. La conscience du trésor découvert provoque tout d'abord une douce joie. Ensuite rien n'est éprouvé, ni plaisir ni douleur. Les antinomies s'éclipsent. Il ne se présente plus de cris de joie ou d'effroi. Le silence, ce faiseur d'unité, apparaît comparable au poussin aux ailes d'or, ou plutôt à l'oiseau couvant l'œuf générateur du monde. Le silencieux devient ailé. Il se détache par son vol de l'épaisseur terrestre et de sa glu. Dans ses yeux le silence flambe, dans sa voix le silence passe au-delà de la sonorité des accents de terroir. Ses mains sont vides. L'air n'est point contenu entre les doigts et le silence non plus. Le silencieux passe… Peu de regards se montrent capables de remarquer son étrangeté. Privé de tout avoir, ce n'est point à lui qu'on s'attache. Les liens lui seraient d'ailleurs intolérables. Il aime en toute gratuité sans pour autant distinguer les bons des méchants. Pour Dieu, toutes les créatures sont équivalentes. Comment ne pas l'imiter ?

Le silence, apparenté à la Déité, qu'il ne convient pas d'éprouver, dont la présence et l'absence se conjuguent, se situe dans un au-delà du passé et du futur. Il appartient à l'instant présent ; il est pont. Dans ce sens, il rejoint le silence des individus qu'il croise sur sa route, communiant aussi avec ceux qu'il ignore et qu'il ne rencontrera jamais. L'aura de la dimension divine se mêle, à travers lui, à celle des autres solitaires silencieux. Le silence se fait passeur entre toutes les rives. Le désert est sa patrie, mais il le transforme en jardin et en verger.

L'expérience du silence s'origine à la présence de la Déité. Tout part d'elle et y retourne. Ainsi le silence devient cette "humanité de surcroît" dont parle l'apôtre Paul. Ce dernier écrit : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Le silencieux pourrait dire : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le silence qui vit en moi. » Le passage du Christ au Verbe est nécessaire. Celui des personnes trinitaires à la Déité s'impose. Celle-ci se tient dans le silence. Rien de valable ne peut se dit ou se murmurer la concernant. La Déité échappe aux paroles. Le Verbe se fait chair et la remontée de la chair au Verbe est exigée afin de permettre le retour à la Déité silencieuse.

Le silence signifie donc une remontée vers sa source. Vivre dans le silence, c'est exister à contre-courant des habitudes, de la monotonie quotidienne. En effet, le silence inaugurant une nouveauté de vie projette dans l'inconnu. Telle est l'aventure que nul ne saurait choisir, tant il est impossible d'opter pour ce qu'on ignore. En tant qu'abîme, le silence ne peut devenir le sujet d'une option. Il est là, telle une mer étale. Plus de reflux et de flux d'une marée descendante ou montante, plus d'alternance et de dualité. Aucun visiteur n'est reçu dans la demeure du silence, nul importun n'en traverse le seuil. Le règne du silence se suffit.

Qui a goûté, ne serait-ce que durant quelques secondes, au silence trouvera désormais les autres nourritures fades et fallacieuses. L'écriture et la parole deviennent comparables à un débordement anonyme. Il convient de laisser passer. Tracer sa propre signature serait un faux. C'est pourquoi l'anonymat appartient au silencieux. Il est possible que le mutisme s'impose un jour d'une façon définitive. Un mutisme fluide, un mutisme amoureux. Un mutisme provenant d'une splendeur découverte dans la mesure où, en s'approfondissant, le silence révèle les trésors qu'il contient et qu'il laisse généreusement percevoir. Le silence opère toujours en lui-même. Extasié, le contemplatif donne son assentiment à l'œuvre qui s'accomplit.

« Silence – on tourne. » L'ingénieur du son met en route son magnétophone, le cadre de sa caméra, le réalisateur dit « action ». C'est le départ de la séquence.

Il n'y aura pas de spectateur pour voir un film concernant le silence. Personne n'est invité lorsque le silence se présente. Tout se passe dans le mystère de la solitude comprenant le vide, l'abandon des signes, des images, des systèmes et même des voies.

Le silencieux peut seulement murmurer avec le prophète Isaïe (24, 16) : secretum meum mihi (« mon secret est à moi »).

Pourquoi "mon secret" ? Simplement parce qu'aucun langage ne peut en exprimer l'ampleur. Situé au-delà du passage du temps et de l'espace, le silence s'implante dans l'éternité. Seuls les enfants de l'éternité sont appelés à s'y abreuver.

 


[1] Le centre Assise repose sur trois piliers : voie du zen, cheminement selon Graf Dürckheim, spiritualité chrétienne (sans compter le kinomichi). Cf. les messages du tag K G Dürckheim

[2] J Castermane raconte aussi l'anecdote suivante : «Une fois, en Belgique, nous étions à table. Graf Dürckheim avait à sa droite Marie-Madeleine Davy. Un garçon s'approche d'elle et lui présente un plateau garni de mets variés. Cet immense plateau était lourd de bonnes choses. Madame Davy arrête le garçon alors qu'il a à peine posé sur son assiette deux morceaux de carottes et une petite feuille de salade. Le garçon présente le plateau à Graf Dürckheim et lui demande ce qu'il désire. Après avoir regardé, successivement et plusieurs fois l'assiette de Marie- Madeleine Davy et l'immense plateau, il regarde le garçon et lui dit : "Tout ce que Madame n'a pas pris !". »

[3] Il n'est cité nulle part sur internet. La revue dans laquelle il a été publié semble avoir disparu, elle ne se trouve qu'en vente d'occasion, voir les coordonnées note 14.

[4] Traversée en solitaire, Albin Michel, 1988, p. 213-215. Livre réédité en livre de poche. C'est un livre en partie autobiographique.

[5] La citation vient du recueil d'articles Les Chemins de la Profondeur, Question de, Albin Michel, 1999, (p.41, 49) mais en fait c'est un ancien article paru dans "Question de", il est mis à disposition sur https://www.revue3emillenaire.com/blog/guides-et-methodes-de-la-vie-interieure-chretienne-par-marie-madeleine-davy/

[6] Maître Eckhart, Traités et sermons, trad. M. de Gandillac, Paris, 1942, p. 256 (sermon Beati pauperes spiritu).

[7] Ibid.

[8] L'Homme intérieur et ses métamorphoses, Éditions de l'Épi, 1987, p. 43. Ce livre a été repris depuis dans L'Homme intérieur et ses métamorphoses, suivi de Un itinéraire, à la découverte de l'intériorité, Albin Michel, 2005

[9] Chandogya Upanishad, 12, 7-9. J. Monchanin et Henri le Saux dans Ermites du Saccidananda, Paris, 1956, p.29

[10] Ibid. p. 30

[11] Albin Michel, 1983, p. 16-17 puis p. 194-195 ; 201-202. Il a étéréédité depuis.

[12] Albin-Michel 1996, p. 24-25 et 105.

[13] Le Zohar, appelé Livre de la splendeur, se trouve au début de la Kabbale juive (XIIIe siècle).

[14] Édouard Hoffman, Mystique juive et psychologie moderne, La voie de la splendeur, traduit de l'américain par Sylvie Carteron, Paris, Dervy-Livres 1988, p. 69.

[15] Epignôsis Initiation N°19, avril 1988, ed. Dervy-Livres. La revue Epignôsis Initiation est l'expression des études et travaux du Groupe de Recherches d'Anthropologie Créationnelle (G.R.A.C.) fondé et dirigé par Yves Albert Dauge. Sommaire du n° 19 : L'autre côté de la parole, J. Biès - Les Centres silencieux de rayonnement, Y.A. Dauge - Proverbes du silence, M. Camus - Visages du silence, M.-M. Davy - Le vivant et la transparence du réel, P. Bernuau - Eléments pour une éthique alchimique, P. Bernuau - Egypte, terre d'alchimie, J. Pialoux.

[16] Corps Écrit, dirigée par Béatrice Didier, n°12, Paris, PUF, 1984, p. 125.

[17] Parmi les moines, retenons les bénédictins, chartreux, cisterciens, camaldules ; pour les religieux, les dominicains, franciscains, capucins, jésuites, etc.

[18] Voir sur ce thème mon article auquel j'empreinte des citations : « Le moine et l'ange en Occident au XIIe siècle » dans L'ange et l'homme, Cahiers de l'hermétisme, Paris, Albin-Michel, 1978, pp. 107-127.

[19] Bernard Gorceix, « L'ange en Allemagne au XVIIe siècle. Jacob Böhmes et Johannes Scheffler » dans L'ange et l'homme, ibid.  p. 147.

[20] « La porte du ciel. La maison d'amour » dans Cahiers de l'université Saint-Jean de Jérusalem, n°2, Paris, Berg international, 1976, p. 49.

[21] Paris, Grasset, six volumes, 1963-1979.

[22] L'Évangile selon Thomas, trad. Guillaumont, H-C Puech, etc, Paris, PUF, 1959, p.41.

[23] Ibid. p. 55.