Une des clés pour entrer dans l'Évangile est de voir qu'il met en œuvre le paradoxe. Celui-ci s'exprime souvent sous la forme de deux affirmations qui semblent contradictoires tout en émanant de la même source. La confrontation avec le paradoxe oblige à dépasser le niveau de la pensée dualiste dans un mouvement qui n'a pas de repos.La structure de l'expérience spirituelle est paradoxale, et l'utilisation des kôan par le maître zen va dans le même sens.

Jean Sulivan, Paradoxe et scandaleParadoxe et scandale paru chez Plon en 1962, un des premiers livres de Jean Sulivan, porte sur ce sujet en nous invitant à une incessante marche.

Jacques Breton (1925-2017) à qui est dédié ce blog était prêtre et pratiquait le zen en travaillant les kôans avec Eizan Rôshi[1], il avait écrit l'article Rétablir enfin l'unité corps-esprit, par Jacques Breton, témoignage paru dans "Sulivan et l'intériorité", c'est donc une bonne chose que de faire découvrir la pensée de Jean Sulivan ! Un autre message du blog a déjà pour thème le paradoxe : Extraits de "Un chemin de paradoxe : la vie spirituelle selon Maître Eckhart" de Cyprian Smith

J. Sulivan (1913-1980), pseudonyme de Joseph Lemarchand, fut prêtre, journaliste, écrivain et poète, passionné de cinéma et de littérature. Il écrivit de nombreux romans ou essais : Mais il y a la mer, Consolation de la nuit, Les mots à la gorge, Joie errante, Petite littérature individuelle, Le plus petit abîme, Bonheur des rebelles, L'Exode, La traversée des illusions…  

Paradoxe et scandale fut réédité avec des compléments avec comme titre Dieu au-delà de Dieu chez Gallimard en 1968, et de nouveau réédité chez DDB en 1982 avec une préface de Raymond Jean. Ce message est en fait une suite du précédent, l'hommage à M-M Davy, pour qui ce livre était le plus important des livres de J. Sulivan.

Figurent ici surtout les passages parlant du paradoxe et présentant le Jésus des évangiles et des lettres de Paul. Pour ne pas mettre trop de notes de pages, les textes sont présentés suivant les chapitres du livre d'où ils proviennent.

 

  • « Être à la fois mystique et sceptique rend tout difficile. Les uns nous prennent pour un idéaliste, illuminé ; d'autres pour un esprit négatif. Un petit nombre perçoit la source unique. » (Jean Sulivan, Parole du passant)
  • « Quand  Sulivan dit s'être retiré de l'activité culturelle pour entrer dans l'activité littéraire, c'est qu'il souhaitait être plus vrai, moins sclérosé. Tous ses romans sont des pichenettes dans nos scléroses. Quels que soient les personnages qu'il prend, le but est de choquer, de faire bouger. Dire l'essentiel du mouvement de la vie. Le mouvement est plus important que tous les endroits où l'on a eu envie de s'arrêter. […] Sulivan me paraissait différent chaque fois que l'on se voyait. Il était très vivant. Il me surprenait toujours. Pour moi, Sulivan ressemble à l'évangéliste qui précise à chaque instant : “De ce jour-là, les apôtres ont commencé à se fier au Messie.” On avait toujours l'impression qu'il commençait l'Évangile aujourd'hui. C'est cela le mouvement, et quand on a eu la chance d'avoir connu Sulivan, on ne l'oublie pas.» (Jean Grosjean, "Cheminements et détours", Le sacrement de l'instant, Question de 80, p. 92).
  • « Jean Sulivan savait l'importance du paradoxe. Il le comparait à "une épée", à "l'arme privilégiée du réveil", il lui a consacré des pages suggestives […] Parmi les ouvrages de Jean Sulivan, celui qui m'a le plus retenue est son essai sur Dieu au-delà de Dieu. Un tel livre s'offre à la réflexion aussi bien des athées que des chrétiens, il émet un son d'authenticité. » (Marie-Madeleine Davy, Traversée en solitaire, Albin Michel, 1989, p.116-117).

 

Le langage paradoxal de l'Évangile

Extraits de Dieu au-delà de Dieu

 

II[2]. Le guerrier de la connaissance.

[…] Le paradoxe est l'arme privilégiée du réveil.

Lui opposer d'abord son contraire : le préjugé. « Ce qui est jugé d'avance, c'est-à-dire avant qu'on ne se soit instruit. » L'opinion commune est faite de préjugés. Fidélité à soi-même qui camoufle l'attachement, orgueil et passion, paresse, constituent et renforcent l'opinion commune.

Peu d'hommes savent se déterminer par le poids réel des choses. Il y faut un trop long ascétisme. La vérité ne les atteint que sous forme d'opinions indûment transformées en foi. Ils ne veulent pas savoir que la vérité est abandonnée dans un désert. Ils attendent le grand nombre qui les précipite alors au secours des victoires. S'ils cèdent à la justice et à la vérité c'est que l'habileté des pouvoirs les a su transformer en pressions et forces de nature.

Jean Sulivan, extrait du Plus petit abîmeLe paradoxe est l'instrument privilégié du langage pour retrouver l'intrépidité originelle d'une pensée décollée de la nature. Il faut s'en défendre puisqu'il menace la tranquillité. […]

Le paradoxe propose la vérité en l'éloignant indéfiniment. « Le Tao est un grand carré sans angle », dit Lao Tseu, ou encore : « Qui sait lier n'a nul besoin de corde et nul ne saurait défaire le nœud. » « Tends la joue gauche – Donne aussi ta robe, dit Jésus. – Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. » L'invitation est sans limite. Le « Qui perd sa vie la sauve » je puis naïvement croire l'avoir réalisé, mais du même coup je m'aperçois que je transforme le renoncement même en objet de complaisance. Le sommet se cache au-delà d'une multitude de crêtes qu'il faut d'abord franchir. On voit par là que le paradoxe ne saurait laisser l'âme en repos : il l'élargit dans toutes les directions comme cet amant supérieur qui retarde la rencontre jusqu'à l'instant que l'âme soit si déliée qu'elle a déjà trouvé presque en elle-même son accomplissement. Ne faites pas les malins, vous n'avez pas encore commencé de vous avancer sur la voie de la connaissance : il nous ôte la tranquillité dans les limites, en nous entraînant vers l'impossible-nécessaire.

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III. La fuite devant le paradoxe.

Face aux ambiguïtés du paradoxe qui voit la perte dans le gain, la joie dans la douleur et la mort dans la vie, la tentation la plus habituelle est d'accommoder ces vérités inconfortables afin de parvenir à une nouvelle sagesse équilibrante dans une synthèse objective. Nous verrons plus tard – mais dès maintenant nous les pouvons les prendre à titre d'exemples – comment les paradoxes de l'Évangile ne s'opposent que pour empêcher qu'on ne s'installe en aucun d'eux. Au niveau de l'énoncé, il ne peut y avoir d'accord sinon mortel. Car ce n'est que si on se laisse tirer, tendre, écarteler et ouvrir, sans lâcher aucun point d'appui, qu'on finit effectivement par retrouver un équilibre supérieur, la souveraine sagesse de l'esprit, celle même qui est folie aux yeux du monde. Cette mesure n'est ni dosage, ni accommodement, car la conscience – qui resserre dans l'unité audace et réserve, don et pudeur, nécessité sociale et vocation personnelle, intransigeance et tolérance, qui ne s'applique ni à se conformer à l'opinion, ni à reproduire un modèle, qui s'est renoncer et s'accroître, choisir sans exclure, goûter la beauté des choses sans s'y perdre – est œuvre de conciliation. Non pas la conciliation juridique qui est compromis : la conciliation de la fleur plutôt. La graine qui tombe en terre est plus forte et s'impose. Elle lance autour d'elle un appel à l'espérance : voici la terre, l'eau, l'air, la lumière qui participe à la transfiguration. Elle se crée et s'unifie de toutes les oppositions. Une grande âme : celle qui rassemble le plus vaste univers.

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VI. L'accord et la rupture.

[…] Parce que Jésus ne fut pas un doctrinaire, il ne s'exprima pas à la manière des professeurs, mais d'un prophète qui jette brûlantes des vérités qui étonnent et scandalisent, car il ne recherche pas une connaissance mondaine, ni la seule compréhension intellectuelle, mais à susciter le don. S'il dit qu'il parle « de telle sorte que ceux qui entendent ne comprennent point », il veut signifier qu'il ne s'adresse ni à la curiosité ni à la raison qui classe et organise, mais à l'intelligence profonde qui trouble parce qu'elle engage.

[…] Jésus ne répond pas toujours et dévie. Il transpose délibérément à un niveau supérieur sans prévenir et sans aider l'interlocuteur si ce ne sont les apôtres. En refusant toute concession, il ne semble pas redouter le dialogue de sourds, qu'il s'agisse du temple où l'on n'adorera plus et qu'il rebâtira en trois jours, de la nécessité de renaître, de l'eau vive proposée à la Samaritaine, du pain qui est sa chair, de son départ sans dire où il va, de son élévation de terre[3], lui qui est la "condescendance", n'éclaircit pas, ne glisse pas la marche intermédiaire, il se dresse dans sa hauteur, répète et insiste : en vérité, en vérité… C'est que sans doute l'explication en cet ordre détruit ce qu'elle prétend élucider, ôte ce qu'elle donne. S'il refuse de s'abaisser c'est pour nous élever. Sa rigueur est la forme de son respect. […] S'il ne demande pas d'abord à être compris c'est qu'il veut être cru. Car expliquer et comprendre par soi-même est œuvre de raison et de nature, tentative pour régler à Dieu son compte. Quand il réplique aux pharisiens, ce n'est jamais pour entrer dans leur raisonnement. À quoi bon ? « Ce langage est trop fort, qui peut l'écouter ? » (Jn 6, 20).

Le fils prodigue est le plus aimé. Il faut quitter le troupeau pour la brebis perdue. L'ouvrier de la onzième heure est payé comme celui qui travailla tout le jour. Dieu n'est pas "juste". Nul ne peut se prévaloir de son mérite. Le riche est malheureux. Ce que vous avez vous possède. Ainsi ce qui a l'air de compter ne compte pas : il faut délaisser les calculs de l'ordinaire sagesse.

Les premiers sont les derniers. […]

« N'allez pas croire que je suis venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère… On aura pour ennemis des gens de sa propre famille. » (Mt 10, 34-35). À ses yeux la famille naturelle n'est pas sacrée. « Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. » (Lc 8, 21). Car les liens de l'esprit sont plus forts que ceux de la chair. Si la famille pour la société est une organisation sexuelle, économique, sentimentale qui devient mythique dans la conscience collective, elle est tout autre chose à ses yeux : un passage pour aller plus loin, un obstacle autant qu'un moyen. S'il accomplit c'est en crucifiant : car l'amour qu'il annonce est hors du monde.

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VII. Le paradoxe absolu

Nombreux les penseurs et les réformateurs qui ont utilisé l'arme du paradoxe. Toute pensée authentique comme toute œuvre d'art ne peuvent qu'être jaillissement et se heurter aux résistances. Si certains ont su ajuster une pensée insurgée à une vie paisible, si d'autres ont payé le prix, le Christ n'est ni un penseur ni un réformateur ; il est révélateur : c'est pourquoi sa vie entière et sa mort sont en totale rupture avec toute autre expérience. S'il sait, comme nous l'avons vu, concilier dans un équilibre supérieur la nouveauté et l'accord, comme il allie la parabole et le paradoxe, la fermeté et l'humour, s'il ménage les étapes, voile la lumière trop crue qui aveugle, à aucun moment il ne se dérobe. À vrai dire, sa pensée n'est paradoxale que parce qu'il est lui-même le paradoxe vivant. « Paradoxe absolu », dit Kierkegaard[4].

Vingt siècles, la phraséologie pieuse, une foi devenue presque naturelle d'être habituelle, les réflexes humanistes qui sont notre secrète défense, ne nous permettent plus d'éprouver ni stupeur ni scandale.

 

Jean Sulivan, Dieu au-delà de DieuNé Juif, « le plus petit de tous les peuples[5] », messie et fils de Dieu, il est pauvre dans un monde qui, selon la tradition biblique interprète les biens de la terre comme une bénédiction divine. Dès le début, il y a des policiers en chasse, c'est la fuite, l'exil ; il vient sauver ; il provoque la mort d'enfants innocents. Les bergers ont pu chanter dans la miraculeuse lumière, les mages agenouiller un instant devant lui la splendeur du monde, ce ne sont qu'épisodes furtifs, signes avant-coureurs du matin de Pâques, comme plus tard l'élévation dans la lumière du Thabor face aux Oliviers… Mais dès l'enfance sa vie commente la parole de Jean, après la guérison de l'aveugle né : « Je suis venu pour que les aveugles recouvrent la vue et que les voyants deviennent aveugles. » (Jn 9, 39)

 

Il faut choisir et le suivre à l'âge d'homme, par exemple, quand, le désert traversé, possessions et puissances à jamais renoncées, il entre dans la ville et convoque Lévi qui sera Matthieu. Un douanier, un gabelou, un collaborateur environné de mépris et de haine, en pays d'occupation. Le messie qui doit nous libérer de Rome, voici le disciple qu'il appelle. Le parvis du temple regorgeait de spécialistes et de docteurs, il choisit des incultes comme apôtres. Que ne sont-ils allés faire leur théologie dans nos universités, ils auraient quelque chance d'être dans la ligne et de nous donner moins de fil à retordre. Mais les maîtres en religion sont des « aveugles, conducteurs d'aveugles ». Belle lurette qu'ils administrent le salut comme une entreprise capitaliste et qu'attentifs aux concepts, aux lois et à l'aveugle obéissance ils ont oublié la liberté et l'amour sans lesquels l'obéissance est vaine. La stupeur s'aggrave ; il annonce à Lévi qu'il va manger chez lui : « Pourquoi mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » (Mt 9, 9), comme il s'invitera chez Zachée, ne craindra pas de parler aux femmes, même pécheresses, comme il laissera Marie-Magdeleine répandre le parfum sur ses pieds et les essuyer de ses cheveux.

Que n'est-il allé trouver le grand prêtre pour le convaincre, ou Tibère, les mettre dans le coup. Ils avaient de grands moyens, les choses seraient allées plus vite : il perd du temps, le Seigneur. En prendre son parti : il ne rend pas visite aux notables et ne leur demande la permission ni d'annoncer le message, ni de faire des miracles. Dès l'entrée, le voici donc du mauvais côté qui fait scandale. […]

 

Cet homme qui parle de Dieu comme nul n'en a parlé, dont il faut bien reconnaître l'élévation morale, nul doute il n'est pas normal. Classer c'est rapetisser, rapetisser c'est se tranquilliser. Ainsi tous les sages des temps à venir qui voudront en faire un homme, supérieur peut-être, mais un homme, jusqu'à Renan, jusqu'aux modernistes, jusqu'à Gide et Alain.

Car pour les pharisiens, être normal c'est être accordé à la société du grand nombre. Sa famille même doute de sa raison. « Des siens sortirent pour s'emparer de lui, car ils disaient : il est hors de son bon sens. » (Mc 3, 21) Les pharisiens sont payés cependant pour éprouver ses réparties ironiques ou cinglantes, son habileté à déjouer leurs intrigues, jusqu'au jour où il laissera se refermer le filet parce que l'heure du Père est venue… Et pourtant jusqu'à la fin il leur plaira de maintenir cette fiction de la folie. Le manteau royal dont Hérode le revêtira, le sceptre et la couronne expriment à jamais cette imposture à la face du monde. Celui qui se laisse arrêter, juger, crucifier, tel un bandit de droit commun, consentant ainsi à ne plus compter à jamais pour des Juifs qui voyaient dans la Crucifixion l'absolu du déshonneur, laisse encore les Juifs le narguer jusqu'au bout : « Descends de ta croix et nous croirons en toi. »

[…]

Le paradoxe central qui origine tous les autres, celui qui fait du Christ le signe de contradiction, la pierre d'achoppement, « cause de chute et de relèvement pour beaucoup », le paradoxe ouvert sur la croix pour rassembler l'inconciliable, c'est que l'on peut être aimé de Dieu, « l'objet de ses complaisances » (Mt 3, 17) et être malheureux. Comment peut-on se savoir aimé de Dieu et être « triste à en mourir » (Mt 26, 38) ? Quelle place pour la douleur peut demeurer chez un être envahi par l'amour infini, – quand il suffit de quatre ans d'exercice à un fakir pour échapper à la souffrance – ou quelle ombre chez celui qui est soulevé de terre par la lumière de la transfiguration ?

Jésus est aimé du Père et Jésus souffre. Mystère insondable sans doute mais dont nous pouvons percevoir les lueurs qui éclairaient notre condition.

S'il ne s'agissait que d'être aimé de Dieu, la douleur ni la mort ne seraient nécessaires. Dès lors que nous sommes conviés à aimer, il n'est pas d'autre voie que l'étroite. Sans doute faut-il donner à l'amour le temps de naître, de s'éveiller pour nous éviter de le confondre avec l'amour de soi qui nous referme sur la première jouissance. Car tout homme veut marcher au "tic-tac des petits bonheurs" et les bonheurs pieux ne sont pas nécessairement d'une essence différente. Le fruit du paradis terrestre est moins anecdotique qu'on ne le pourrait croire. Il n'y a de péché que de gourmandise. La gourmandise est l'impatience de jouir. De même que l'intelligence ne commence qu'avec l'arrêt, le refus du réflexe, le choix des moyens adaptés ou des mots qui exprimeront la pensée, de même pour rejoindre le Dieu réel, non mythique, il faut traverser l'obstacle. Le "fils de l'homme" bute lui-même sur la nécessité et tente d'écarter le calice. Le Satan du désert, qui avait fait éclater les prestiges du "tout tout de suite", revient en force à Gethsémani, comme il apparaît encore pour l'ultime offensive : « Descends de ta croix… »

L'Évangile est une arme à double tranchant : il ne nous dit pas seulement que Dieu nous aime, mais que son amour est inséparable de la blessure. Il nous apporte la vie et nous demande de mourir. Dans les "derniers temps", l'amour ne peut nous atteindre que par la croix. L'amour qui sauve passe par le Christ crucifié. Tel est l'objet de la foi chrétienne.

 

À plusieurs reprises, dans les évangiles, Jésus semble vouloir présenter une étrange ambiguïté : il parle de son élévation sans préciser s'il s'agit de la croix ou de la montée au ciel. C'est la même route.

Toutes les théologies et spiritualités professent le même fait : il faut mourir pour vivre. […] Les variations innombrables sur le péché, le prix qu'il faut payer, la "colère" et la "justice" de Dieu, masquent une vérité plus profonde que le vieux Moïse avait aperçue déjà : « Nul ne peut voir Dieu sans mourir. » Le péché radical est de croire qu'il est possible de s'en tirer autrement. Dès la Genèse le paradoxe est exprimé de façon fulgurante : « Vous vivrez », dit Satan qui veut perdre et propose la vie en prime du mensonge. « Tu mourras », dit YHWH qui veut sauver.

[…]

Cependant l'invitation au festin tient toujours. Tous s'excusent. J'ai acheté une paire de bœufs, un champ, j'ai pris femme. Qui nous arrachera à nos refuges ? Je viendrai comme un voleur. Mais Celui qui vient comme un voleur, les portes closes, est aussi Celui qui demande à naître, une chambre à l'auberge, un baptême au Baptiste, l'eau à la Samaritaine, à Lévi une place à sa table, une pièce pour la Pâques, une heure à ses amis pour veiller avec lui, une heure seulement, et son dernier cri sur la croix n'en finit plus.

Il est moins facile de répondre qu'on ne croit. Car il y a toujours un scandale à surmonter.

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VIII. Le scandale.

[…] Le premier, Paul a reçu la blessure. […] Son tempérament extrême et sa lucidité suffiraient à expliquer son pessimisme. Mais angoisse et pessimisme sont retournés en espérance et en joie. Ses quatorze lettres, encore ruisselantes de l'éblouissement de Damas, commentent, à travers une dialectique rigoureuse et lyrique, le paradoxe qui est au cœur de la foi.

« Les Juifs veulent des miracles, les Grecs demandent la sagesse ; nous, nous annonçons Jésus crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs(1)… Nous sommes faibles et vous êtes forts ; vous êtes nobles, nous sommes sans prestige… Nous souffrons la faim, la soif, on nous soufflette, nous n'avons pas de demeure stable… On nous méprise et nous bénissons… Nous sommes devenus la balayure du monde(2). » Pour lui, aucun doute, le "signe de contradiction(3)" est planté dans toutes les consciences où se joue le conflit entre l'homme à venir qui s'accroît de la mort de l'homme ancien pour faire une "nouvelle créature(4)". Le grain de toute sagesse doit se corrompre et s'abîmer dans l'ignorance pour que germe un "connaître" supérieur. Les lois de la raison ne jouent que pour la connaissance pratique et charnelle dans l'univers des apparences. […] « Car quand je suis faible, c'est alors que je suis fort(5) ».… « On nous croit mourants et nous sommes vivants ; tristes et nous sommes dans la joie ; pauvres et nous possédons tout(6)…, Nous portons dans notre corps la mort du Christ pour qu'apparaisse la vie(7) » « nous voudrions bien ne pas mourir et revêtir l'immortalité et la gloire par-dessus notre corps mortel(8) »… mais il n'est pas d'autre chemin.

L'altitude dialectique de Paul, on le voit, est liée à la conscience aiguë du paradoxe. Elle conduit à la distanciation. Non qu'il s'agisse de ce statufier dans l'indifférence en laissant passer sur soi le plaisir et la douleur : Épictète ne tient sa souveraineté que de lui-même, le chrétien accepte joie et coups de la vie, les reçoit en profondeur car il tient sa souveraineté du Christ crucifié. C'est pourquoi « que ceux qui ont une femme soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, ceux qui usent de ce monde comme n'en usant pas. (9)  » Rien n'est impur en soi, car « tout est à vous. Mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu(10)  » : soyez donc capables d'être « dans l'abondance et d'avoir faim, de vous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, de pleurer avec ceux qui pleurent(11). » [6]

Il est difficile d'imaginer tranquille, béni, accordé à la société, le chrétien que Paul nous décrit, et dérisoire de s'étonner qu'il soit persécuté. Venu d'une autre planète, il crée le malaise et dérange. C'est une victime désignée ; logiquement, il est voué à la mort. Qu'il nous laisse entre nous domestiquer l'infini. S'il est couvert de louanges, de médailles, embaumé, il peut bien continuer à dire cette prière, il est hors de jeu, déjà décomposé. « Malheur à vous quand tout le monde dira du bien de vous, car vos pères en usaient ainsi à l'égard des faux prophètes. » (Lc 6, 26).

 

Le paradoxe qui est au cœur de la foi ne peut pas ne pas apparaître comme scandale. Skandalon dit "piège". Sa racine en sanskrit S. K., celle qu'on retrouve dans ascendere : il faut monter si l'on ne veut pas rester pris au piège. Est scandale ce qui empêche sur la route. […]

S'il est une chose évidente, c'est que Jésus n'a jamais craint le scandale fécond et n'a jamais utilisé les mensonges déguisés. À lire l'Évangile celui par qui vient le scandale réel, celui qui veut protéger ses mains, ses pieds, son œil, c'est d'abord celui qui croyant protéger les petits, les ignorants, leur cache la vérité. « Mieux vaudrait qu'il soit jeté au fond de la mer. » Car le scandale n'est pas de diviser : il peut être de refuser ce qui divise et scandalise. Jésus n'a pas craint de diviser : innombrables les textes où l'on voit la foule se scinder en murmurant ou tourner le dos[7]. Il y a scandale réel quand, ici ou là, le message n'apparaît pas dans sa vérité tranchante qui est perte pour les uns, salut pour les autres. C'est la politique qui tente de maintenir l'accord de la foule sur des compromis. La foule n'existe pas pour l'apôtre, seulement les personnes qui sont appelées – chacune par leur nom – à un niveau supérieur de vie. Il y a scandale réel quand les apparences sociologiques cachent la vérité de la foi. […] Les vérités de la foi ne blessent que pour guérir, elles ne jettent le trouble que pour inaugurer un ordre nouveau. Elles sont toujours de circonstance.

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IX. Sören Kierkegaard.

[…] Sans doute est-ce l'une des illusions de ce temps de croire qu'il faille d'abord atteindre l'écorce et la conscience superficielle pour pénétrer jusqu'aux profondeurs où se situe l'adhésion. Il est reposant de maintenir des apparences, de monter des réflexes conditionnés.

S'il est vrai que la foi ne saurait tenir en l'air, il y a péril à trop la laisser se confondre avec ses environnements sociologiques. Ce qui est gagné finit par être perdu. Certes il est toujours possible de lutter jusqu'au bout pour prolonger les folklores, mais le temps est déjà venu que le paradoxe sera non seulement annoncé mais vécu, que les chrétientés seront crucifiées, ensevelies, devront "perdre pour gagner", faire sauter les murailles de Chine élevées contre les barbares. Ce n'est là ni souhait ni prophétie : il faudrait beaucoup d'ignorance et de témérité pour appeler les catastrophes. C'est la constatation d'une réalité en marche non loin de nous.

Ce qui s'est passé autrefois n'en finit plus d'arriver. Quand le Christ est réellement mort, quand tout espoir terrestre est perdu, alors a lieu la nouvelle naissance des disciples. Les choses arrivent en leur temps. « Le blé lève sans qu'on y pense. »

Dans toute une partie du monde oriental, Noël est devenu une fête prodigieuse : crèches, sapins, cloches et réveillons. La mode occidentale réussit là même où le message avait échoué. Mais l'idée ne viendrait à personne que ces fêtes au champagne constituent une approche du mystère chrétien. C'est un exemple lointain qui nous dit que lorsque les thèmes chrétiens ont été banalisés, folklorisés, réduits à des fonctions sociales, il est infiniment plus difficile pour les consciences de recevoir l'intime révélation.

Et de même, le message dilué, expliqué, rationalisé, n'est plus reçu dans sa vraie dimension. Les forts s'en désintéressent, les faibles le saisissent superficiellement comme il est livré. Il faut qu'il soit révélé de nouveau et pour cela il doit quitter la zone du quotidien, le monde des émotions et sentiments ordinaires, des habitudes et besoins sociaux afin d'atteindre à la jointure de la chair et de l'esprit.

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X. La sagesse ou le regard en arrière.

[…] La tentation est toujours de céder trop aux appels des sagesses rationnelles. S'il est évident que la foi sous peine de se dissoudre doit s'exprimer en catégories précises, garanties par le magistère ecclésial, afin de répondre aux besoins de l'intelligence, la tentation reste toujours dans l'action concrète de viser une vérité contraignante, faussement logique, péremptoire, une vérité de philosophe qui donne une fausse sécurité mais qui prépare l'athéisme.

Redire sans cesse que le Christ n'a jamais voulu contraindre. Il ressuscite de nuit. Marie-Madeleine le prend pour un jardinier dans la lumière de Pâques, les disciples pour un voyageur sur la route d'Emmaüs, les apôtres pour un pêcheur qui est en train de faire cuire quelques poissons sur un feu de bois, au bord du lac. Ainsi la gloire du Christ ressuscité continue de se perdre dans la foule…

Les installations techniques trop parfaites, comme les vérités arrangées en système de pression qui ne laissent plus apparaître le paradoxe d'un Dieu sans visage qui veut être reconnu par la lumière intérieure, risquent toujours de se confondre avec la sagesse naturelle.

[…] Une chose est certaine c'est que la foi ne peut arracher l'homme à sa torpeur naturelle que s'il vit les valeurs chrétiennes à leur vraie hauteur : non pas comme des recettes pour la conduite de la vie, non pas en cédant aux conformismes sociaux et aux fausses évidences rationnelles mais en témoignant que le Christ est vivant et en affirmant par sa vie que l'homme n'est pas « la mesure de toutes choses. »

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XI. Le paradoxe au cœur de l'Église.

Le paradoxe de Dieu méconnu dans l'homme se retrouve dans l'Église. Quand Jésus dit : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de scandale », l'Église pourrait dire : « Heureux qui me voit faible et humiliée et croit cependant que je détiens le salut universel. Ou bien heureux qui me voit puissante au cours des siècles, organisée comme une armée et reconnaît en moi cependant le Christ. »

Car il y a toujours un obstacle à traverser, une possibilité de scandale et de foi. Tel est l'ordre des choses.

Le fils de Dieu, le Messie d'Israël devait être héroïque, puissant et vainqueur. Or on connaît ses origines, il n'est même pas stoïque devant le mal, il éprouve l'agonie et l'abandon. Ainsi repousse-t-il à jamais le mythe dont ont besoin les hommes pour suivre les chefs. Et de même l'Église visible n'a jamais superposé une église mythique, immaculée : elle est elle-même cette Église « pure sainte » en même temps qu'elle est livrée aux contingences de l'histoire. Tantôt ou ici, réduite à une poignée de fidèles, souterraine, presque sans visage, le chrétien croit qu'elle porte en elle l'unité du monde. Tantôt ou là, toute-puissante par son organisation et ses méthodes, solidement appuyée sur des forces politiques, le chrétien voit en elle le Christ crucifié. […]

Dans les premiers temps, entrer dans l'Église c'était entrer dans la communauté des saints. On renonçait à ses biens, on risquait la mort. Les circonstances mettaient le paradoxe en pleine lumière. Le développement des communautés, les nouvelles conditions historiques rendirent l'adhésion plus facile jusqu'au moment que la pression sociale, qui avait joué contre le christianisme, joua pour lui… Et cependant l'Évangile, quelles que soient les circonstances, a demandé et demandera toujours à chaque disciple une attitude héroïque. La foi est exigence de perfection.

Mais il est vrai, l'Évangile n'a pas dit que cette exigence devait être remplie aussitôt et totalement par tous. Il n'y a qu'une partie du grain à tomber sur la bonne terre, rappelle Luc aux premiers chrétiens, la semence ne lève pas de même manière. En même temps que l'exigence de perfection, il a donc été révélé que le royaume ne connaîtrait pas un facile et rapide succès dans les âmes.

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J Sulivan, Dieu au-delà de DieuXVII. Dieu au-delà de Dieu*

* Pour les mystiques Dieu est Tout et Rien. Tout parce que sa présence est universelle, Rien car nulle parole ne peut l'exprimer. Tel est le paradoxe. Chaque mot qui concerne Dieu étincelle d'une double lueur, celle du vrai et du faux, du mensonge et de la vérité. À Maître Eckhart pour qui Dieu est l'étant–non-être et qui dit : Je prie Dieu qu'il me fasse oublier Dieu, ou encore : Si j'avais un Dieu que je puisse connaître je ne le tiendrais plus pour Dieu, répond Angélus Silesius qui écrit : Ce qu'on dit de Dieu ne me suffit absolument pas : la Sur-Déité est ma vie et ma lumière.

Une partie de l'athéisme contemporain restera parfaitement incompréhensible à qui ne peut pressentir qu'il fait en quelque sorte d'expérience du Rien, l'un des noms de Dieu. L'expérience mystique est descendue dans la rue. Ou plus exactement l'homme sans Dieu de la science et de la technique connaît une exigence non mystique, analogue à celle des mystiques, mais que ni la mystique, encore moins la technique théologique traditionnelle ne pourront lui révéler.

 

Quatrième de couverture :

Dieu au-delà de Dieu, qu'est-ce à dire sinon que Dieu est livré aux mots, que les mots sont liés au temps, et que chaque génération à travers les mots, contre et avec eux, ne peut que s'insurger, c'est-à-dire se réveiller et se mettre en marche ? Les mots masquent autant qu'ils révèlent et ne tiennent leurs promesses qu'à celui qui conquiert leur signification.

La Vérité n'existe pas une fois pour toutes, pour tous et pour personne. Seuls les violents s'en emparent en la réchauffant de la chaleur de la vie. Elle ne s'hérite pas comme une terre, ni ne se communique avec le sang. On ne l'a pas. Elle nous investit à condition de marcher éveillé. Tout éveil est un nouveau sommeil dont il faut s'éveiller encore. Les mots sont des sources, mais aussi des tombeaux dont il faut rouler la pierre.

L'Évangile aujourd'hui comme hier déchire le voile, détruit le Temple parce qu'il sait que le Temple se relève en trois jours.

 

 

 

Jean Sulivan,

« Il est des auteurs que l'on lit. Il en est d'autres, rares, une poignée dans une vie, dont les mots vous blessent, vous labourent, dont la langue frémit jusque dans vos fibres, dont la parole devient vôtre, car elle a fait son gîte dans les profondeurs de votre être.

Sulivan est pour moi l'un de ces écrivains.

Certains de ses livres m'habitent et sont devenus part de ce que les Hindous nommeraient mon "corps subtil", ce tissu d'impressions, de bonheurs et de meurtrissures, de références et de souvenirs qu'il nous faut bien appeler ma sensibilité.

La lumière de la vie surgit souvent des rencontres, de la découverte jubilatoire d'une âme, d'un dedans manifesté au-dehors par la singularité d'un sourire, d'une voix, la spécificité d'une unique présence. »

(Gilles Farcet, "Le scandale Sulivan", Le sacrement de l'instant, Question de 80, p. 51).

 



[2] Chapitre II du livre.

[3] Références des citations : Jn 2, 14 ; Jn 3, 1 ; Jn 4, 20, Jn 6, 32; Jn 7, 34 ; Jn 12, 32

[4] Kierkegaard, Riens philosophiques, N R F, p. 99.

[5] Deutéronome 7, 8.

[6] Références des 11 citations : (1) 1 Cor 1, 17; (2) 1 Cor 4, 10sq ; (3) Lc 2, 34 (4) Ga 6, 15 ; (5) 2 Cor 12, 10 (6) 2 Cor 6, 9 (7) 2 Cor 4, 10 ; (8) 2 Cor 5,14 ; (9) 2 Cor 7, 29 ; (10) Ph 4, 11-13 ; (11) Rm 12, 15.

[7] Jn 7, 43 ; 10, 19, etc.