Masamichi Noro, photo Jean PaoliLe kinomichi, art martial créé par le grand maître Masamichi Noro est à la fois un art d'une grande modernité et d'essence traditionnelle. Le décès en 2013 de son regretté fondateur a propulsé le kinomichi dans une ère nouvelle. Rencontre avec quelques-uns des disciples et acteurs qui perpétuent, dans la fidélité, l'œuvre de Masamichi Noro, maître de l'harmonie absolue.

(Présentation de son article par Jean Paoli)

 

Sigles utilisés et infos :

  • DNBK : Kinomichi International Instructeur Association General Corporation sous contrôle du gouvernement japonais et sous l'égide de la famille impériale. Cette Corporation a créé le titre de Le titre de hanshi, maîtrises intérieure et extérieure unifiées, grades du 8e au 10e dan (âge minimal de 60 ans) d'après wikipedia.
  • FFAAA : Fédération Française d'Aïkido, Aïkibudo et Affinitaires, avec en son sein la CSDGE : Commission Spécialisée des Dans et Grades Équivalents. (N. B. "dan" se prononce da-n', c'est un mot japonais comme zen)
  • l'UFA : Union des Fédérations d'Aïkido.
  • ki-no-michi, lit. "voie de l'énergie" ; ki-shin-do : lit. "voie - coeur - énergie".
  • uke/tori : tori (取り, lit. "prendre ou choisir") et uke (受け, lit. "recevoir ou subir") sont les deux rôles du travail à deux dans les arts martiaux
  • Vous trouverez de nombreuses infos sur La transmission du kinomichi : Documents disponibles, principes de la nomenclature… paru en juin 2018 avec entre autres des liens vers les instances et une photo de la nomenclature.
  • Les photos de l'article sont aussi de Jean Paoli. Elles sont extraites de l'article mis sur internet en livret-photocopie sur https://madmagz.com/magazine/1394170#/

 

 

le kinomichi labellisé, Catherine AuffretLE KINOMICHI OFFICIELLEMENT LABELLISÉ

Le 13 mars 2018, l'approbation par la CSDGE de l'UFA (Union des Fédérations d'Aïkido) du règlement de la sous-commission des Dans Grades et Équivalents Kinomichi a ouvert la voie du développement et de la mise en place des gradés dan. Au même titre que d'autres disciplines rassemblées au sein de la FFAAA, cela permet d'accéder à une autonomie technique. Cette évolution est le fruit du long travail entrepris par le Kinomichi International Instructeur Association depuis 2001 avec Masamichi Noro sensei. Une liaison constante avec les instances fédérales et le soutien de la Dai Nippon Butoku Kai General Corporation ont joué un rôle essentiel. L'officialisation des grades dans le kinomichi amplifiera le rôle fédérateur de cet art déjà reconnu et plébiscité au sein du monde associatif et fédéral qui a par ailleurs largement contribué à son émancipation. Dans la continuité, les responsables du kinomichi vont s'employer à la mise en oeuvre d'un programme pour l'obtention des diplômes permettant l'enseignement de la discipline dans le cadre de la professionnalisation.

Catherine Auffret

 

UNE ÈRE NOUVELLE[1]

textes et photo de Jean Paoli

Dragon Magazine – H. S. AIKIDO – n° 21, juillet 2018, p. 74-81

 

 

 

Lucien Forni hanshiLucien Forni hanshi, vous êtes l'un des plus anciens proches disciples de Masamichi Noro, le fondateur du kinomichi. Vous êtes un des rares avec lesquels il a le plus profondément partagé son art et sa pratique. Pouvez-vous nous faire la genèse de la création de cet art moderne, puisant dans la tradition, qu'est le kinomichi ?

Masamichi Noro a créé le kinomichi, officiellement, en 1979. Parmi les causes et motivations connues, il y a bien sûr son accident de voiture et les rencontres marquantes ultérieures avec des thérapeutes et des chercheurs dans le domaine corporel, etc. Mais sur le tatami, des signes précurseurs l'annonçaient déjà bien avant. J'ai personnellement observé et senti une différence dans sa manière de montrer les mouvements plusieurs années avant cette date. Pour le pratiquant que j'étais, à l'âge que j'avais alors, je sentais que l'aïkido que l'on pratiquait devenait très difficile, notamment dans les initiations très avancées. Je ne pense pas qu'avec cette pratique, maître Noro aurait pu garder des adeptes longtemps au-delà de 50 ans. Maître Noro se questionnait, il me l'a dit rétrospectivement : « Pourquoi les gens de 50 ans et plus ne viennent plus dans les cours avancés ? Si je perds ces gens-là, c'est de ma faute. Il faut que je réfléchisse à comment les garder. Mon maître, Morihei Ueshiba a pratiqué jusqu'à un âge très avancé. Peut-être que j'ai durci ce que j'ai reçu de mon maître parce que j'ai eu besoin de me montrer, de montrer ma puissance ? Il faut que je continue mon travail en gardant ces gens-là ! »

Bien avant de parler de kinomichi, Masamichi Noro avait déjà transformé son aïkido. Un jour que je lui posais la question : « Pourquoi, maître, vous ne voulez pas entrer dans une fédération ? », Il m'a répondu : « Parce qu'on ne me laissera pas faire. L'aïkido comme je le conçois, n'est pas du tout comme le conçoit le second doshu, Kisshomaru Ueshiba. On n'est pas d'accord sur la manière de l'enseigner. »

Dès le début du kinomichi, maître Noro a voulu une nouvelle pédagogie. Il a commencé par une "initiation 1" toute simple, et là, ce qui a été difficile pour nous, c'est que l'on bougeait peu. Il n'y avait plus cet échange dynamique avec le partenaire. Tout d'un coup, nous nous sommes "figés". Je me rendais compte que maître Noro axait son étude, ses recherches, sur le corps. Pendant les six premiers mois, nous avons fait de la technique de base, nous avons appris des mouvements "statiques". J'ai eu des discussions avec lui, et il m'a dit qu'il voulait nous "désapprendre" l'aïkido efficace. Il a mis au moins 10 ans pour nous "déshabituer" de ce qu'il nous avait appris avant. Il menait une expérience sans savoir si elle allait aboutir. Il a observé les anciens comme les nouveaux, et c'est sur cette observation qu'il a fait avancer son kinomichi.

Une chose m'a frappé. Avant, maître Noro ne prenait que très rarement des femmes comme partenaires. Dès lors, elles sont devenues ses partenaires quasi exclusives. Les femmes l'obligeaient à se canaliser, elles lui permettaient de trouver de nouvelles sensations. Pour moi, le kinomichi n'est pas une rupture avec l'aïkido. Masamichi Noro en a gardé la technique telle qu'il l'avait apprise de son maître Morihei Ueshiba, mais il en a modifié l'esprit et il a transformé les mouvements pour qu'il soit possible de les pratiquer tout au long de la vie, hommes comme femmes.

Définir le kinomichi est difficile. Ce que j'en retiens, c'est l'expérience du contact avec le partenaire. Je me souviens qu'en aïkido, maître Noro nous parlait d'attaque /défense, il fallait ressentir/deviner cette attaque avant qu'elle ne se produise pour pouvoir, par la technique, se fondre dans l'adversaire. Le kinomichi abolit la dualité uke/tori avant la technique, car il n'y a plus que deux personnes qui entrent en contact pour unir leurs énergies. L'objectif commun est la recherche de l'harmonie, la paix et l'amour. Masamichi Noro se situe bien dans la continuité de Morihei Ueshiba ! L'aïkido et le kinomichi ont les mêmes valeurs, mais elles ne sont pas exprimées de la même manière. Ces valeurs fondamentales sont l'harmonie et le respect de l'être humain. La modernité du kinomichi est dans son état d'esprit altruiste, qui est différent de celui de la vie normale, plus égocentrique, car, sur le tatami, on s'occupe beaucoup plus de l'autre – le partenaire –, que de soi. Quand je fais une technique avec un partenaire, je pense à nous, je ne pense pas à gagner mais à unir. En me formant à ne pas penser qu'à moi, je m'ouvre au monde.

Il ne faut pas oublier cette dimension fondamentale de maître Noro qu'est l'ouverture. À partir de 2006, maître Noro nous a proposé l'étape Kishindo. L'une des raisons est le fait qu'il était un homme de dynamisme et il s'était rendu compte que dans son kinomichi, en favorisant les adeptes de plus de 50 ans, il laissait en chemin des jeunes pratiquants. En créant le Kishindo, il voulait dire que sa technique était dynamique pour les plus jeunes afin de ne laisser personne insatisfait. Le Kishindo, pour moi, c'est dynamiser le kinomichi en gardant ses valeurs. Mais il n'a pas pu développer cette étape car, à partir de 2010, ses problèmes de santé l'ont obligé à s'éloigner progressivement des tatamis. Comme il savait que la transmission familiale de son art ne s'était pas faite, pour le futur, avant son décès en 2013, il a désigné quelques personnes responsables, notamment trois, mais il a surtout laissé des directives à Hubert Thomas, notre président, administrativement et techniquement. Pour Masamichi Noro, la technique devait progresser grâce à un groupe, Hubert Thomas, Jean-Pierre Cortier, moi-même et quelques autres.

 

Françoise Weidmann, photo Jean PaoliFrançoise Weidmann, vous êtes une disciple de Masamichi Noro sensei. Votre enseignement est sollicité depuis de nombreuses années. Quels sont les principes et le sens de votre transmission ?

Les principes sont évidemment ceux que maître Noro nous a transmis et dont il faut continuer de se saisir. Entretenir et développer ce qui a été reçu par imprégnation pendant des années, c'est se questionner toujours. Comme dans la pratique, la dynamique de l'échange favorise cette mise à jour continue. Elle est présente dans le contact avec mes pairs et se nourrit dans l'alchimie de l'enseignement.

J'ai à cœur de proposer des moyens qui puissent éclairer chacun dans son chemin d'énergie, accompagner vers la réconciliation et élargir, par l'expérience, l'accès aux lois universelles. Je puise avec curiosité dans notre nomenclature qui ne cesse de révéler les éléments fondateurs du kinomichi qui la sous-tendent. Mon enseignement est, me semble-t-il, fondamentalement enraciné dans un enthousiasme intact pour cet art du mouvement et ses outils, et sur le fait d'être toujours moi-même en quête. Surtout, je trouve motivation et appui dans les valeurs humaines et éthiques qui m'ont été enseignées. Maître Noro a su exprimer à travers le kinomichi un humanisme rare, qu'il a intégré à la pratique et à la technique même. Il a souhaité que nous nous forgions à cette conception et que nous mettions la technique au service de ce grand projet de construction de soi, pour une société pacifique, sans naïveté aucune.

La transmission est donc affaire d'attitude, de présence, d'accueil, de contact. Le dojo est un lieu de reconnaissance. Le pratiquant devient lui-même un maillon de transmission à mesure qu'il éprouve l'instant vivant du contact. Il importe qu'il en devienne, en temps voulu, conscient. Nous avons appris la bienveillance, l'humilité et ressenti la joie dans la pratique. Par l'humour, avec maître Noro, nous avons développé une certaine aptitude à la distanciation, sans aucune banalisation de l'art. Il y a la joie du corps présent, respecté et éveillé, du contact conscient, ou l'effusion de vitalité dans le mouvement, celle de la paix intérieure qui harmonise, l'écho bénéfique des transformations, ou le sentiment d'appartenance au monde ; il y a, plus enjoué, la bonne humeur partagée. Je garde bien sûr en conscience que chacun apporte son poids de vie sur les tatamis… que les événements du monde font souvent grandement pression…

Si, dans cette pratique sans "attaque", toute peur pourrait sembler absente, c'est sans compter sur l'émotion inhérente à la relation entre partenaires, ni connaître l'engagement intime de soi dans la relation à l'espace. Le kinomichi offre une voie exigeante et magnifique pour développer un contact coopératif entre partenaires, qui nourrit, élève et renforce chacun simultanément : recherche de rencontre harmonieuse, en ouverture, écoute et unité dans le mouvement à deux, recul de la dualité. Mon rôle est d'accompagner l'attention à l'instant, vers davantage de capacité à devenir entier, vivant et relié, plus grand humainement. L'appétit vient en sentant et en faisant. Être sensible aide à mieux respecter ses limites propres et génère une attention neuve à l'autre. La compréhension organique et l'intelligence émotionnelle donnent sens. Se tenir dans le présent écarte la complaisance. L'expérience du contact est constitutive du kinomichi. L'équilibre et la force s'y développent. L'homme s'y trouve, entre terre et ciel. Les injonctions de maître Noro à nous réveiller, à nous manifester étaient imagées et stimulantes ! J'encourage beaucoup le travail qui aide à "oser l'espace", à "éprouver la géométrie de l'espace" et entrer dans "la dynamique du souffle". Il nous disait aussi "n'échappez pas" : à soi-même…, à l'instant…, à l'espace…, alors, encore s'incarner plus et mieux, agir avec ou par l'autre, apprendre à recevoir simplement, à partager avec tous.

Continuons de nous ouvrir à tous les champs de résonance que tisse une pratique habitée. Elle prend dans l'existence de chacun une place, un sens qui lui sont propres.

“Mais pourquoi faites kinomichi ?” insistait-il. J'écoute secrètement cette interrogation qui jalonne le parcours du pratiquant. Les évolutions dans la pratique et dans la conscience se tiennent la main. Le présent se gagne, dans le respect du temps du corps, dans la confiance et dans le sentiment d'appartenance à un collectif, à un ordre naturel, à un tout, au-delà même de l'immédiateté du dojo. Être en relation crée le chemin. La gratitude est féconde, j'en suis convaincue.

 

Françoise Paumard,Françoise Paumard, vous avez pratiqué puis enseigné aux côtés de Masamichi Noro sensei depuis la création du kinomichi. Pouvez-vous nous dire quels sont les fondements de votre enseignement ?

En février 1978 je suis invité par une amie à l'Institut Noro pour y découvrir l'aïkido, je découvre un lieu d'exception ; je suis tout d'abord émue et saisie par la beauté du lieu. Lumière, simplicité, le kamiza avec la photo de maître Morihei Ueshiba, des fleurs, une calligraphie, un tatami blanc en coton et, surtout, le silence ; cela ressemble à un lieu de prière pour une prière du corps. Un grand nombre de personnes sont là, assises à genoux "en seiza", en tenues traditionnelles, recueillies, en attente du début du cours. Bien qu'ayant eu une expérience du mouvement par la danse, je découvre là avec maître Noro un mouvement dansé et spirituel inscrit dans une tradition orientale où il est question d'énergie, de force de vie. C'est le début d'un long apprentissage grâce un enseignement de Masamichi Noro et l'accompagnement de ses nombreux instructeurs pour lesquels j'ai une grande reconnaissance. Je découvre cet art, inscrit dans une pratique très structurée, précise et dont chaque geste est porteur de sens pour une meilleure connaissance de soi. C'est une nouvelle étape pour moi. Mû par de nombreuses expériences de vie, réflexions qu'il partage avec ses élèves, évocation de sa vie "d'uschi deshi" avec son maître Morihei Ueshiba, maître Noro, en 1979 décide de renommer son art "kinomichi". Avec lui, nous allons découvrir d'autres expériences corporelles comme la gymnastique holistique de Lily Ehrenfried, l'Eutonie de Gerda Alexander. Des conférences, des "ateliers découvertes" nous sont proposés. Son intérêt pour la danse, la musique, sa curiosité pour divers domaines liés au mouvement pour nourrir sa recherche vont fidéliser certains de ses élèves. Ce chemin ("michi") répond à un désir profond d'allier ses connaissances occidentales à son expérience de l'aïkido. Cette originalité, cet esprit d'ouverture, de recueillement nous révèle très vite, en 1982, le désir de transmettre et de partager cet "art du mouvement selon maître Noro". Enseigner est la meilleure expérience pour en affiner la compréhension.

Quels sont les principes pour l'enseignement ?

Dans notre pratique il y a des "fondamentaux", des mots-clés qui sont : la notion de souffle (principal moteur du mouvement), de contact (la relation au partenaire), la spirale (étirements, libération de l'énergie), l'espace (dilatation interne et externe pour l'expansion) ; chacun y puise comme à une source pour tenter de transmettre cet art. Ce sont les points d'appui stables et précis qui nous relient les uns aux autres dans nos approches différentes.

L'accueil d'un débutant : les premiers pas sont essentiels et précieux pour le débutant car ils impriment le corps d'une nouvelle expérience ; une confiance mutuelle entre l'enseignant et le nouvel apprenti est nécessaire car ils cheminent ensemble. De nombreux éléments dans le cadre du dojo (la maison du travail) permettent un état d'ouverture propice à vivre l'expérience du mouvement, en ressentir les bienfaits que, très vite, le débutant aura plaisir à donner à son tour. Dans les débuts de l'apprentissage de la technique, la notion de disponibilité est plus importante que l'étude même des mouvements ; s'ouvrir à l'expérience dans une attention sans crispation. Les notions de verticalité, d'ancrage, d'enracinement, de détente, de souplesse, de globalité, d'ouverture sont le terreau pour une meilleure conscience de son état corporel, mental, émotionnel. Développer le sens du présent, du mouvement avec une qualité d'attention. C'est au travers du corps qu'un processus alchimique de transformation va s'opérer au fur et à mesure de l'apprentissage de la pratique.

Dans un désir de travail progressif où chacun avance à son rythme, selon ses capacités, maître Noro a établi une nomenclature :

Initiation 1 : les mouvements de base sont au nombre de six et réalisés à deux, la lenteur permettant la précision du geste. Trois mouvements de terre, trois de ciel, ce qui symbolise "l'homme entre terre et ciel". La glace, symboliquement, représente les tensions, les crispations engrangées depuis longtemps dans le corps. Ces mouvements sont l'outil pour faire fondre cette glace. Par la lenteur, c'est aussi la possibilité d'une double observation : l'attention à la réalisation de son propre mouvement, et être sensible et attentif aux trajets qui libèrent l'énergie dans le corps du partenaire ; un "dédoublement de l'attention" vers soi, vers le partenaire.

Le silence est d'or. Ce précieux silence permet au débutant de devenir autonome dans sa pratique car il découvre par lui-même ses erreurs et trouve le chemin juste et à son rythme. Le plus expérimenté doit guider mais non corriger, sans commentaire ni jugement.

Initiation 2 : au nombre de dix-neuf, les mouvements s'inscrivent peu à peu dans la fluidité de l'eau. C'est aussi devenir plus sensible à la géométrie, à la notion d'espace.

Initiations 3, 4, 5 : augmenté de la qualité du feu, vient le temps du dynamisme. La notion de rythme, de musicalité, de recherche d'harmonie. Les deux partenaires sont actifs et "uke", celui qui reçoit la technique, donne à "tori", celui qui donne la technique, l'occasion de réussir son mouvement grâce à l'engagement de tout son corps. C'est un temps pour passer outre ses peurs, sa timidité, pour prendre acte de sa position dans l'espace, de sa faculté à donner. Le corps devient à la fois plus fort, plus sensible, réceptif. Peu à peu toutes les subtilités de l'art sont à affiner dans une découverte permanente.

En conclusion, les motivations pour pratiquer un art du mouvement sont diverses selon les personnes et peuvent aussi évoluer avec le temps. La technique est le support sur lequel s'appuyer au fil des années pour expérimenter notre intériorité et notre relation au monde, aux autres. Comme l'image du miroir qui reçoit la poussière, notre "corps coeur esprit" a besoin d'une technique pratiquée avec sincérité pour se purifier, se transformer. Mais s'approprier la technique est aussi le chemin pour s'en libérer. Ainsi, les mouvements répétés et assimilés de façon fluide sans intervention du mental pour nous permettre de dépasser le "faire" pour "être" en mouvement, pour une dilatation de l'être, une expérience de joie, une spontanéité dans un geste réalisé à deux, une méditation en mouvement. Tous ces principes sont à remettre chaque jour "sur le métier". Avec le temps et l'expérience il me semble important de favoriser en soi une attitude d' "éternel débutant", notion chère aux Orientaux, afin de rester neuf, ouvert et présent à la découverte. Maître Noro, tout en poursuivant son chemin, nous a communiqué sa fidélité à l'esprit de l'aïkido de Morihei Ueshiba qui disait : « En aïkido il faut faire advenir toutes choses de manière merveilleuse », ce qui s'applique aussi au kinomichi. Dominique Balta, ancien instructeur de maîtreNoro, a donné sa définition du kinomichi : « Le kinomichi est un véritable budo révolutionnaire dans la forme, et un véritable budo traditionnel dans l'esprit. »

 

Jean-Pierre Cortier, photo Jean PaoliJean-Pierre Cortier, vous avez le titre de hanshi, vous êtes un disciple de la première heure de Masamichi Noro sensei. Celui-ci avait un attachement particulier à la pratique avec armes traditionnelles. Quelle place et quel sens donnait-t-il à cette pratique dans son art nouveau ?

J'ai rencontré maître Masamichi Noro en 1961 et depuis je n'ai jamais cessé de suivre son enseignement jusqu'à son décès en 2013, ce qui fait de moi son plus ancien élève.

Mon regretté maître avait en effet un attachement particulier à la pratique avec armes traditionnelles qu'il considérait indispensable à la progression et à la maîtrise du kinomichi.

Il leur accordait une place importante et se plaisait à dire « l'arme est votre meilleure amie. » Il expliquait que la manipulation des armes grossit et intensifie nos erreurs dans l'exécution des techniques à l'image du sabre et de la canne qu'il considérait comme le prolongement du corps. Il nous disait : « tous vos défauts sont multipliés par cent ». Masamichi Noro sensei accordait une importance extrême aux notions d'équilibre, d'élégance et de fluidité des mouvements. Sa pratique du kinomichi et des armes traditionnelles participaient d'une recherche de la perfection comme critère d'efficacité dans la réalisation des techniques.

Le sens qu'il donnait à la pratique avec armes traditionnelles dans son art visait à sublimer la recherche de la verticalité et participait à contrôler l'espace dans le contact avec l'autre. Il nous enseignait à modifier notre comportement et notre attitude à l'égard de nos partenaires selon la pratique sans arme, partenaires unique ou multiples.

Avec arme, le travail de la distance est prépondérant, les enchaînements se réalisent sans rupture d'un partenaire à l'autre en forçant le respect de l'art et d'autrui, dans la progression permanente. Le fait d'être nombreux à pratiquer sur un tatami avec boken ou jo nécessite une attention de tout instant pour éviter tout accident. Ces deux éléments sont majeurs, voire essentiels à notre pratique, ce qui nous rend d'autant plus disponibles à l'autre. Et notre maître se plaisait à dire « il faut être à l'écoute de l'autre ».

 

Jean-Pierre Sarton, durant plusieurs décennies où vous avez reçu l'enseignement de Masamichi Noro sensei, votre profession d'historien vous a amené à y porter un regard particulier ; quelles anecdotes vous viennent spontanément à l'esprit concernant votre sensei et la pratique de son art ?

En préalable à toute réponse, je confirme qu'il s'agit bien de mon regard particulier et d'anecdotes et impressions qui me sont propres, même si elles étaient partagées par d'autres partenaires avec lesquels j'ai échangé.

Avant même toute anecdote, c'est d'abord la voix de Noro sensei qui résonne en moi, voix qui a accompagné 35 années de pratique sous sa direction. Sa voix était communicative, contactait notre intérieur avec son volume enveloppant, son intonation chaleureuse, son phrasé particulier qui modulait les syllabes, sa syntaxe qui omettait très souvent les articles et son accent japonais prononcé.

Quand il entrait sur le tatami, c'était essentiellement avec bonne humeur, sourire, ouverture de corps et de cœur qu'il nous lançait son « Bonjour tout le monde, comment allez-vous ? » En une phrase, il enveloppait le dojo et tous les pratiquants tout en donnant l'impression de s'arrêter individuellement à chacun d'entre nous (car il employait le vouvoiement pour tout le monde). Dans ce court laps de temps, il captait notre attention et nous faisait entrer dans son monde. J'ai toujours été émerveillé par la qualité de présence de maître Noro.

Sous un angle plus anecdotique, j'évoquerai volontiers notre arrivée (Lucien Forni et moi) au Korindo dojo le vendredi après-midi à 16 h 20, 40 mn avant le premier cours. Dès que nous franchissions la porte du dojo, de sa petite salle au premier étage, il nous entendait et interrompait nos discussions en cours par : « c'est vous Monsieur Forni ? Venez prendre café ! » Et suivant son envie d'échanger en duo ou en trio, il continuait : « Vous êtes là aussi M. Sarton ? Montez prendre café avec nous ! » Et instantanément notre univers commun s'effaçait comme par magie devant le sien, ses questions, ses demandes d'avis, son regard intense. C'était un homme d'ouverture, de contact.

Une anecdote très personnelle et singulière (dans un registre trivial) qui illustre sa spontanéité et son pragmatisme qu'il mettait volontiers au service des autres suivant les circonstances : la scène se passe en 1986, lors d'un stage. Alors qu'à la mi-journée je me rends aux toilettes, j'y rencontre maître Noro en train de fumer une cigarette. Approchant d'un urinoir, au moment où je m'apprête à retirer mon hakama, maître Noro m'interpelle : « Non, Monsieur, pas nécessaire retirer hakama. Je vais vous montrer. » Il s'approche de moi et me fait une démonstration, « vous entrez main dans fente côté hakama, prenez ficelle du pantalon, tirez et desserrez. Ouvrir pantalon et remonter jambe hakama ; et voilà possible faire pipi sans retirer hakama ! » Tout à ma stupéfaction, je le gratifiai de sa précieuse leçon particulière - que je pratique toujours - par un « merci maître » auquel il répondit avec sa courtoisie coutumière : « Mais je vous en prie ! »

Autre anecdote personnelle toujours relative au hakama. Un soir, en 2008, au Korindo, je pliais mon hakama. Maître Noro, après s'être changé en tenue civile, regarda à l'intérieur du dojo, m'aperçut, retira ses chaussures et me dit : « Vous permettez ? » Après mon acquiescement, il me donna une leçon particulière de pliage du hakama (c'est comme ça que je l'ai vécue à ce moment). Il secoua le hakama, et s'agenouillant sur le tatami, il l'étendit et me montra comment remettre chaque pli du hakama en les plaçant entre le pouce et l'index en haut et en bas tout en tirant en sens opposé. Le résultat était impeccable et rapide, et je n'avais jamais reçu de quelqu'un ou vu quelqu'un le faire de cette façon (mais peut-être n'ai-je pas été suffisamment observateur ?). La simplicité avec laquelle le maître s'agenouillait devant un disciple pour lui plier son hakama m'a profondément touché et honoré.

Catherine Auffret et J-Pierre Sarton, photo Jean Paoli

Comme tous les maîtres, Noro sensei utilisait des anecdotes de sa vie auprès de maître Ueshiba, des métaphores ou des situations présentes pour enseigner. Une, parmi bien d'autres, a été particulièrement bénéfique pour ma pratique et mon enseignement. C'était au Korindo dojo, maître Noro était agenouillé en seiza le regard orienté vers les tatamis pendant que nous réalisions des mouvements. Au bout d'un moment, un peu intrigué, voire inquiet de ce regard perdu vers le sol, je me risquais « quelque chose ne va pas, maître ? Depuis un bon moment vous ne nous regardez plus et vous fixez le sol. » Il releva alors la tête et me répondit : « sachez Monsieur, je n'ai pas besoin de vous regarder pour savoir si vos mouvements sont justes. Il suffit que je regarde vos orteils, et s'ils sont crispés, c'est que votre équilibre n'est pas bon ! » Je remerciais Noro sensei pour cet enseignement simple et précieux.

 

Catherine Auffret, vous avez suivi l'enseignement de Masamichi Noro sensei, vous êtes élue au comité directeur de la FFAAA. Parlez-nous de votre mission.

Lorsque j'ai commencé à pratiquer le kinomichi à Enghien avec Lucien Forni il m'a rapidement encouragée à suivre les stages dirigés par maître Masamichi Noro, et c'est très naturellement que j'ai intégré les cours réguliers.

Dans mes pratiques sportives précédentes, j'étais déjà engagée dans la vie associative. Il me paraît donc naturel de donner bénévolement du temps à une activité à laquelle je m'intéresse. Mes différentes expériences professionnelles m'ayant permis de développer un intérêt pour le travail administratif, j'ai accepté, avec l'aval de maître Noro et d'Hubert Thomas d'apporter mon aide à la KIIA auprès de Lucien Forni, son vice-président, puis un peu plus tard, auprès de Jean-Pierre Cortier son trésorier.

Enrichie de cette expérience, j'ai souhaité postuler au comité directeur de la FFAAA lorsque j'ai reçu le mail d'appel à candidature, adressé aux licenciés de la fédération. Hubert Thomas m'y a encouragée. Je voyais là une opportunité de renforcer les liens entre la KIIA et la FFAAA. Jusqu'à présent il y avait jamais eu de licencié de kinomichi élu au Comité Directeur. Le kinomichi y était représenté par des membres invités.

Ma présence au sein du Comité Directeur alliée à mon engagement à la KIIA en tant que secrétaire, me permet d'une part, de mieux connaître le fonctionnement de notre fédération, d'autre part, de restituer les informations auprès des clubs et des pratiquants de kinomichi et de mieux faire connaître l'organisation de notre pratique auprès des dirigeants de la FFAAA. Dans cette mission, je suis en liens réguliers avec Hubert Thomas, président de la KIIA.

C'est une expérience enrichissante, pour moi, de pouvoir participer aux prises de décision au sein du Comité Directeur, d'autant que j'y ai été chaleureusement accueillie.

La deuxième année de cette olympiade se termine, la saison précédente a vu la création d'une Commission Technique Fédérale de kinomichi, votée par le Comité Directeur de la fédération au mois de mars 2017, signe d'une réelle reconnaissance de notre discipline. D'autres perspectives sont à venir, dont la possibilité d'accéder aux diplômes fédéraux et d'état, par l'intermédiaire de l'accès aux grades. D'autres missions sont à développer, telle l'intégration de pratiquants de kinomichi au sein des diverses commissions (formation, communication, mixité…), la sensibilisation aux enseignants pour participer à la vie et au développement des ligues régionales.

 

Antonio Fernandez, vous assistez le Comité Directeur et le président de la KIIA sur les questions administratives et juridiques. Membre fondateur de la KIIA, vous avez bien connu Masamichi Noro sensei. Suite à son décès en 2013, la situation du kinomichi a évolué. Pouvez-vous nous préciser son statut actuel hors et au sein de la FFAAA ?

Pour ce qui est du statut actuel du kinomichi hors FFAAA en France et à l'étranger, le kinomichi a pu se développer en dehors du cadre fédéral grâce à l'action constante et pugnace de la KIIA qui regroupe la grande majorité des pratiquants se prévalant de l'enseignement de feu Masamichi Noro sensei. Le haut niveau de maîtrise des dirigeants et leur fidélité, tant à la lettre qu'à l'esprit du kinomichi a permis de maintenir l'œuvre de notre sensei et même de le transcender. En ce qui concerne le statut actuel du kinomichi au sein de la FFAAA, le kinomichi a été affilié à la FFAAA comme discipline affinitaire de l'aïkido le 26 novembre 2000. Le 26 juin 2001, il a été reconnu par le ministère de la jeunesse et des sports comme une activité sportive entrant dans les prévisions de la loi.

En France, l'enseignement et la pratique des activités physiques et sportives s'inscrivent dans un cadre normatif dont les règles sont compilées dans le Code du Sport. Dès lors, le statut du kinomichi est aujourd'hui intimement lié à celui de la FFAAA au sein de laquelle il a vocation à évoluer et bénéficier des garanties propres à chaque discipline affiliée.

À cette fin, a été créée, au sein de la FFAAA la Commission Technique Fédérale de kinomichi, composée d'experts, destinée à renforcer l'enracinement de la pratique du kinomichi dans les clubs et dans les ligues, en permettant à tous les licenciés l'accès à des titres fédéraux ainsi qu'à une formation diplômante débouchant à terme sur la délivrance de diplômes d'état spécifiques. Le kinomichi a ainsi vocation à voir son organisation structurée comme tous les arts martiaux considérés par le Code du Sport, comme des disciplines sportives particulières.

 

Hubert Thomas hanshiHubert Thomas, vous avez le titre de hanshi et vous êtes disciples de Masamichi Noro sensei, vous êtes aussi présidents de la KIIA. Le kinomichi entre dans une ère nouvelle ; comment voyez-vous cette évolution et quelles sont les perspectives ?

Masamichi Noro a créé la Kinomichi International Instructors Association en 2001 et m'avait demandé de me présenter à la présidence de la KIIA, lui-même étant président d'honneur. Cette structure associative a pour but de développer le kinomichi et ainsi de le faire évoluer. Avec mes amis disciples de Masamichi Noro sensei nous veillons au respect de l'approche pédagogique voulue par notre maître. L'évolution du kinomichi intervient notamment dans le domaine de son implantation en France et à l'étranger et dans sa mise en concordance avec les impératifs administratifs et institutionnels résultant de l'organisation des arts martiaux et du rôle déterminant des fédérations culturelles et sportives.

Le kinomichi est une discipline affinitaire de l'aïkido au sein de la FFAAA dont le nombre de pratiquants est en constante progression. Nous sommes également référenciés à la Dai Nippon Butoku Kai General Corporation sous contrôle du gouvernement japonais et sous l'égide de la famille impériale. En France, la fédération sportive FFAAA où nos adhérents sont licenciés, a récemment validé la création d'une Commission Fédérale de kinomichi, composée d'experts de la discipline désignés en son temps par Masamichi Noro sensei lui-même. Le travail de nos cadres, la rigueur dans le respect de l'enseignement reçu de notre sensei offrent ainsi des garanties techniques et pédagogiques qui ouvrent la voie à une nouvelle ère pour le kinomichi comme art martial parfaitement intégré dans le modèle institutionnel. Je pense notamment pour la France à la reconnaissance des grades dan ainsi qu'aux qualifications diplômantes qui permettent de voir se perpétuer le projet de Masamichi Noro sensei au-delà peut-être de ce que lui-même avait pu espérer.