Question de n° 81Introduction de Jacques Breton :

Tout d'abord quelques remarques préalables :

Beaucoup sont arrêtés dans la lecture des livres de Graf Dürckheim par le langage qu'il emploie.

Si par exemple le livre Méditer était présenté à un chrétien très pratiquant, il trouverait qu'il n'a rien à voir avec un livre spirituel ; cela vient en partie de la formation de Graf Dürckheim qui ne s'est pas faite dans une Église ni dans une école théologique mais dans une université. Il est donc plus un langage actuel et philosophique qu'un langage religieux et par là, nous fait sortir du ronronnement habituel tel qu'on peut l'entendre dans nos églises. D'une part, il a été élevé dans une Église protestante très formaliste. Aussi dans tous ses écrits, il a réagi contre une certaine religiosité qui n'avait rien à voir avec la vérité même du christianisme.

Il a donc utilisé un vocabulaire personnel dans lequel les mots n'étaient plus porteurs de l'idéologie chrétienne.

Ainsi refuse-t-il le mot "Dieu" trop porteur pour lui de toutes nos projections. Nous savons bien que nous ne pouvons plus prononcer le mot "charité" parce qu'il a été détourné de son vrai sens qui est magnifique.

 

 

Expérience initiatique et expérience mystique

par Jacques Breton

1e partie d'une intervention faite au colloque de la Ste-Baume, 1984

publiée dans Question de n°81, "K-G Dürckheim" en 1990*

 

Chemin initiatique

 

Graf Dürckheim n'appartient pas à une Église bien qu'il ne cache pas sa foi en Jésus-Christ. Il tient à ce que son travail et son message soient ouverts à tous. Pour être à l'écoute de tous, il ne se présente ni comme un catholique, ni comme un protestant, ni comme un bouddhiste. Ceci est important.

Moi par exemple, si je me présente en tant que prêtre catholique, ce que je vais dire va être entendu comme provenant d'un prêtre, et déjà mon message va être déformé.

Ainsi Graf Dürckheim peut-il accueillir tout homme, qu'il appartienne ou non à une Église.

Par exemple, mon évêque[1] s'est rendu chez lui en se demandant ce qu'ils pourraient se dire. Le premier entretien a duré une heure et demie puis ils se sont rencontrés tous les jours. À la fin l'évêque a conclu : « C'est la première fois que j'ai été écouté. »

 

Dans le langage de Dürckheim le terme "chemin initiatique" qui heurte certains par ses résonances ésotériques pourrait se traduire par "chemin de réalisation" ou "chemin de personnalisation", chemin qui nous aide à être nous-mêmes. De ce fait, il est valable pour tous car chacun d'entre nous est appelé à être soi-même.

Certes les moyens de cheminer sont divers et multiples (yoga, zen, psychanalyse, thérapies…) bien que le chemin ait ses lois propres, difficiles à percevoir. Toutefois, personne n'est dispensé d'un travail sur lui-même.

Et prétendre que la vie purement spirituelle serait suffisante est une erreur grave. Deux exemples peuvent nous aider à le comprendre :

– Le premier exemple concerne un maître des novices dans un ordre religieux pour qui la grâce devait tout arranger. Sur douze novices, un seul est resté, et l'un a même été arrêté comme malfaiteur peu de temps après sa sortie : son passage au couvent a été négatif. Ce maître des novices ne tenait pas compte du chemin de réalisation nécessaire pour accueillir la grâce.

– Deuxième exemple : au sein d'une communauté trappiste, j'ai été bouleversé de découvrir, à côté de moines authentiques, de véritables déchets humains. Des hommes de 45 ans, vides, de véritables loques humaines. Au fond, ils n'avaient jamais été aidés dans leur épanouissement psychique. L'essentiel était qu'ils se donnent à Dieu ; mais ne pouvant assumer ce don, ils refoulaient sensibilité, affectivité, sexualité, sentimentalité.

 

Itinéraire personnel de Jacques Breton chez Graf Dürckheim.

Mon cheminement initiatique a été marqué par ma rencontre avec Graf Dürckheim. J'étais prêtre, persuadé d'avoir la foi et d'être un bon prêtre. Aumônier aux lycées Henri IV et Saint-Louis, j'avais aussi d'autres responsabilités. J'arrivais chez Graf Dürckheim avec l'idée de mettre en place en moi quelques petites choses en vue de me former. Au bout de trois mois, tout s'est effondré !

Je comprends pourquoi Dürckheim insiste tellement sur l'expérience mystique nécessaire au commencement d'un chemin initiatique. Si, au préalable, je n'avais fait certaines expériences, je ne sais comment je me serais retrouvé. Quand cet effondrement s'est fait, j'avais la certitude qu'au tréfonds de moi-même demeurait Celui qui Est. Car tout mon sacerdoce, mon christianisme n'était que superstructure. Je n'étais pas moi mais un personnage, le père J. Breton qui enseignait une doctrine qu'il avait reçue mais qui n'était pas la sienne.

Expérience très dure qui montre que personne n'est à l'abri du fait que nous croyons être dans la vérité alors que nous vivons quelque chose qui est extérieur à nous-mêmes, à quoi nous ne sommes pas intégrés.

Mon christianisme n'était pas intégré à ma vie, mais demeurait une sécurité, une raison de vivre. Il n'était pas moi-même.

 

Les rêves aussi font partie du chemin. Un jour, je rêvais que j'étais en train de juger Hitler. J'en étais très fier. Mais la thérapeute qui s'occupait de moi m'a demandé de jouer Hitler. Tous ceux qui étudient les rêves savent que tout ce qui apparaît dans le rêve est une partie de soi-même. Ainsi, ce que je condamnais faisait partie de moi, et Hitler représentait la volonté de puissance. Pourquoi "Hitler" ne s'était-il jamais manifesté ? Mon éducation m'avait enseigné que, entre autres, la charité c'était d'être gentil avec tout le monde, et donc s'écraser et refouler en soi toute cette partie forte de nous-même qui justement nous aide à réagir et à affronter l'autre.

On mesure ainsi combien parfois notre éducation peut aller à l'encontre de notre épanouissement humain.

 

Huit mois après mon arrivée chez Dürckheim, je fais un autre rêve. Je me trouvais dans une clinique d'accouchement sur une table de travail et me réveillais en train de pratiquer sur moi une césarienne. Ce rêve était prémonitoire, et pendant le mois qui a suivi j'ai éprouvé en moi les douleurs de l'enfantement.

De fait, au bout de neuf mois, Jacques est né. Qu'est-ce à dire ? Celui qui était venu à Rütte n'était pas le vrai Jacques mais un personnage fruit d'une éducation, d'une information, de tout un environnement social et religieux. Cette naissance a été la prise de conscience que j'existais, non plus par les autres, non plus par le groupe, par l'Église, mais par Celui qui, au cœur de moi-même, à chaque instant, me fait exister. Je puisais ma vie, non plus à l'extérieur de moi-même, dans une morale, une éthique, mais au cœur de moi-même. Je rejoignais l'autre pôle de moi-même, le pôle féminin.

Cela ne signifiait pas que j'étais arrivé. Non, je n'étais qu'au commencement du chemin. Mais quelque chose avait changé. À tout instant, je pouvais puiser la lumière et l'amour à la source de la force intérieure. Je faisais l'expérience d'une très grande liberté, même si par la suite il y eut des rechutes.

Au fond, mon séjour chez Dürckheim m'a aidé à vivre d'une façon plus juste et plus vraie ce que d'autres mettent 30 ans à parcourir comme me l'a exprimé un père Abbé bénédictin.

 

La grâce.

Dans mon expérience personnelle comme dans les exemples cités, on comprend que la grâce en elle-même ne suffit pas pour atteindre la pleine réalisation. Comme l'exprime un grand principe ignacien : « Fie-toi en Dieu comme si ton succès dépendait tout entier de toi et en rien de Dieu ; et en même temps, donne toi tout entier à l'action comme si tu n'y étais pour rien et Dieu seul pour tout. »

La grâce est tout, et pourtant tout dépend de vous-même. C'est votre oui – la manière dont vous allez recevoir cette grâce – qui est important. C'est vous qui prenez les moyens et faites les choix, et là est votre liberté. Une rose ne peut pas faire autre chose qu'être rose. Mais l'homme dans sa liberté, par les moyens et les choix qu'il prend, devient responsable de cette grâce qui lui est donnée.

 

Vie mystique

 

Est-ce que le chemin initiatique conduit toujours normalement à la vie mystique ? Le chemin initiatique, dans la mesure où il met de l'ordre en nous-mêmes, crée un bien-être. Ne risque-t-on pas de dire : « Maintenant je me sens bien, je suis bien, je suis dans ma peau, alors pourquoi aller plus loin ? » À la limite, pourquoi faire sortir les pauvres de leur pauvreté : s'ils deviennent riches, ne risquent-ils pas de ne plus être accueillants à la grâce ? Ceci est un faux problème. Il est vrai que tout chemin de réalisation spirituelle comporte toujours le risque de s'arrêter.

Il est vrai aussi que ce chemin nous rend plus heureux, plus libre, mieux inséré dans l'existence, plus en communion avec les autres et le monde, plus en ordre en nous-mêmes. Notre vie prend tout son sens. Aussi faut-il nous interroger : quel est le but de notre recherche ? Au fond, tout dépend de nos motivations. Désirez-vous "être" réellement et aller jusqu'au bout de votre réalisation, en sachant que ce n'est pas seulement vous qui êtes en cause, mais tous ceux qui vous entourent ? En effet : ou bien, si "nous sommes", nous permettrons aux autres d'exister ; bien sinon, nous serons pour eux un poids, un obstacle. Il s'agit pour nous de réveiller sans cesse nos motivations pour parcourir le chemin au prix de remises en cause, d'épreuves douloureuses, de ruptures pénibles.

Par exemple, s'il n'est pas inutile de faire des marches pour la paix, il faut bien nous dire que cette paix dépend d'abord de notre paix intérieure. Tant que nous n'aurons pas résolu nos contradictions, nos conflits intérieurs, nous serons toujours pour les autres sources de conflits. Tant que nous demeurerons dans notre petit moi, nous serons pour les autres possesseurs ou dominateurs.

 

Approfondissement et ouverture.

Certes, aller jusqu'au bout du chemin n'est pas facile. Il nous faut entrer dans la vie mystique. Elle commence à partir du moment où ce n'est plus "moi" qui vit mais "l'Être" en moi. Toute la personne est appelée à être spiritualisée, divinisée. Et celui qui s'arrête régresse.

Cette transformation se fait en deux sens : l'approfondissement et l'ouverture.

– S'approfondir, c'est descendre progressivement en soi pour se retrouver, dépasser les centres, même le hara qui est le centre de la personne, aller au-delà sans les perdre pour atteindre le cœur, le cœur de notre vie, source de l'Être en nous, le cœur de Dieu. Comme le moyeu de la roue, celui-ci est aussi un centre qui rassemble nos contradictions, les pôles divers de notre personne. Approfondissement qui se fait lentement à travers des lâchers-prise, des détachements, des ruptures... Il est aussi une entrée dans le vide, dans la nuit. Nous n'y trouvons pas tout de suite la lumière mais plutôt les ténèbres. Il faut descendre très profond pour que le cœur s'ouvre à la paix, à la joie, à la lumière, à l'Amour.

– Cet approfondissement va de pair avec l'ouverture. Laisser la porte s'ouvrir pour que la vie s'épanouisse en nous-mêmes. Ce mouvement d'ouverture commence à notre naissance. L'enfant est conçu dans un monde clos, le sein maternel. Il en sort pour vivre dans un monde un peu plus large mais encore très protégé, le milieu familial dans lequel il va s'épanouir. À l'adolescence, ce milieu va éclater et le jeune découvre le monde des copains. Puis, petit à petit, de nouvelles relations se créent, et il entre par son travail dans le monde social. Son horizon s'élargit et son cœur s'ouvre pour prendre des dimensions de plus en plus grandes, pour devenir le cœur même de Dieu.

 

Cette ouverture ne se fait pas sans déchirures, parfois terribles ; une femme perd de son mari, ce peut être dramatique, mais ce peut être la chance pour elle de dépasser la vie de couple pour s'ouvrir à une toute autre dimension. Cela explique aussi la mort physique. Dans les limites de son corps physique, l'homme ne peut accueillir toute la plénitude de vie. Nous sommes toujours étonnés d'apprendre que de grands mystiques, tel Ramana Maharshi, meurent d'un cancer. Leur vie n'était-elle pas en ordre ? Mais, à un moment donné, le corps ne peut supporter la vie qui afflue en eux.

À la résurrection, le corps sera totalement transfiguré à la dimension de l'Être. Actuellement, nous souffrons dans notre corps de toutes nos fermetures, nos tensions, nos blocages, nos limites. Nous essayons de nous en libérer pour nous élargir un peu, sinon, nous risquons de vouloir retrouver le milieu sécurisant du sein maternel, de nous replier, de nous enfermer dans le noyau, en ne voulant que nous approfondir sans nous ouvrir. Et par contre, sans approfondissement, nous risquons de nous laisser envahir par les autres, de nous perdre en eux. La vie mystique, qu'elle soit décrite par saint Jean de la Croix, par sainte Thérèse d'Avila et par d'autres, est toujours centration et décentration. Le cœur d'un vrai mystique est toujours un cœur ouvert.

 

Distinction entre vie mystique et expérience mystique.

Et lorsque nous parlons de vie mystique, il ne s'agit pas de la confondre avec l'expérience mystique. Celle-ci n'est que la manifestation de cette vie profonde. Certains mystiques comme sainte Thérèse de l'enfant Jésus n'ont eu que très peu d'expériences. Elle a vécu les dernières années de sa vie dans la nuit la plus totale, tout en restant parfaitement fidèle à son Dieu ; pourtant, sans en avoir conscience, elle rayonnait le Christ intérieur. Par contre, il y a des personnes qui ont eu beaucoup d'expériences sans être de vrais mystiques. La vie mystique demeure souvent cachée.

Je n'ai jamais vu Graf Dürckheim léviter. Pourtant, c'est un vrai mystique. On peut se leurrer sur nos expériences, même si elles peuvent être nécessaires dans certains cas. En effet, elles peuvent nous communiquer la certitude de la Réalité qui nous habite, ou bien nous guider pour une nouvelle connaissance de notre relation avec l'Être.

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ANNEXE
*Présentation de la Revue Question de n° 81, éd. Albin Michel, 1990 :
"Karlfried Graf Dürckheim : Textes et témoignages inédits"
Édité par Centre international de la Sainte-Baume et paru d'abord en 1000 exemplaires aux Éditions de l'Ouvert
 
C'est le compte-rendu d’un colloque tenu à la Sainte Baume en 1984 autour de la personne et de l’œuvre de Dürckheim, ce « Maître » qui se situe à la confluence de trois « voix », celle de Lao Tseu, celle de Maître Eckhart, et celle de Jung. Par voie de conséquence, les apports de ses « disciples » s’organisent en lien avec la sagesse orientale, la psychothérapie et la tradition chrétienne. Le dernier mot souligne la préoccupation fondamentale de ce spirituel : l’Homme dans sa profondeur, en deçà ou au-delà de toutes différences.
 
Sommaire : Jean-Yves Leloup : Introduction
1. Expérience de l'être et sagesses orientales :
  Henri Hartung : Le point de vue traditionnel : René Guénon, Ramana Maharshi, Karlfried Graf Dürckheim –
  Sylvie Hartung : Le Tai Chi Chuan
  Agnès Conrad : L'Aikido
  Sylvie Révillon : L'Ikebana, la voie des fleurs
  Renata Farah : L'influence de ma rencontre avec Karlfried Graf Dürckheim
2. Expérience de l'être et psychothérapie :
  Jean-Yves Leloup : Trois orientations majeures d'une psychothérapie initiatique
  Jacques Castermane : La Personale Leibtherapie (Thérapie sur le corps)
  Jean Marchal : Le processus d'individuation
  Hildegard Weidemann : Le dessin dirigé dans la psychothérapie initiatique
3. Expérience de l'être et tradition chrétienne :
  Bernard Rerolle : Jalons pour un itinéraire de transformation
  Alphonse et Rachel Goettmann : Expérience de l'être au sein de la tradition chrétienne
  Jacques Breton : Expérience initiatique et expérience mystique.


[1] Il s'agit de l'évêque d'Orléans, Mgr Riobé dont dépendait Jacques Breton à l'époque.