La revue "Il est une foi" – qui a existé de 1989 à 1992[1] – a fait paraître un dossier sur l'Asie religieuse en France" peu après la mort de K-G Dürckheim survenue le 28 décembre 1988, donc il y a trente ans de cela. Voici deux extraits de ce dossier :

  • "Dürckheim, un passeur entre l'Orient et l'Occident, vient de mourir. Bernard Durel nous retrace son itinéraire".
  • "Bernard Durel, dominicain, pratique le zazen", Propos recueillis  par Agnès Rochefort-Turquin [B Durel est venu au zazen par Dürckheim entre autres] ;

Dans l'encart sur les sessions de zen non reproduit ici, le journal mentionnait des sessions avec Bernard Durel (Strasbourg et Arbresle), Jacques Breton (Paris, rue Quincampoix[2],) et Jean-Pierre Lintanf[3] (Val Martel).

À noter : le témoignage sur Dürckheim compète le témoignage de Claude Mettra déjà publié ici, et d'autre part l'interview de B. Durel est une nouvelle pièce à mettre au dossier du rapport entre zen et christianisme – mais attention, en fait si on lit bien ce que dit B. Durel, "le" christianisme comme tel n'existe pas !

On trouvera des références concernant B. Durel sur un autre message du blog des Voies d'Assise : Jean Tauler et la naissance de Dieu en toi, Sermon pour la fête de Noël commenté par Bernard Durel, dominicain.

 

 

Dürckheim était un passeur entre l'Orient et l'Occident

Bernard Durel nous retrace son itinéraire

 

K-G DürckheimDürckheim était un professeur de psychologie allemande qui, ayant un certain éveil, un certain questionnement spirituel à partir de Maître Eckhart, dominicain au XIIIe et XIVe siècle, fondateur de ce qu'on a appelé la mystique rhénane, initié donc à la mystique chrétienne, s'est rendu au Japon, de 1936 à 1946. C'était la guerre : il fut prisonnier des Américains. C'est pendant toutes ces années au Japon qu'il est entré en contact avec la tradition du zen, avec les maîtres du zen. Ce qui va caractériser Dürckheim qui est un esprit "pratique" pourrait-on dire, c'est qu'il est entré dans le zen par la pratique.

 Dürckheim a surtout pratiqué le zazen, la calligraphie, le tir à l'arc. Son intuition fut que le zen conduisait à une expérience humaine comme telle, qui appartenait à toute l'humanité, dans des vêtements symboliques, religieux, divers. C'est pourquoi il a entrepris tout un travail de traduction pourrait-on dire quand il est revenu en Occident.

Il était préparé à ce rôle de médiateur par la lecture qu'il avait faite de Maître Eckhart. En effet, il s'est rendu compte, au Japon, qu'il rencontrait des éléments qu'il avait déjà trouvés dans Maître Eckhart, qui donc étaient déjà présents dans notre Occident, peut-être oubliés, refoulés, mais qui appartenaient bien à la civilisation occidentale. À son retour, il a essayé d'élaborer un cheminement à partir du zen accessible aux occidentaux. « Dans l'esprit du zen » dira-t-il précisément, ce qui le différencie de ceux qui, dans d'autres filières, proposent le zen dans son intégralité japonaise. Il a fait un travail de traduction pour introduire les occidentaux à un travail dans l'esprit du zen.

Rentré en Europe, Dürckheim a cherché à exprimer son expérience dans les catégories de l'Europe, dans la mesure où, pour lui, il n'était pas question de devenir un maître bouddhiste. Il estime d'ailleurs qu'« un occidental ne peut pas devenir bouddhiste ».

Comme il ne voulait pas non plus fonder une école de prière par exemple, c'est dans les catégories de la pensée de Jung qu'il a trouvé le cadre conceptuel dont il avait besoin. On peut donc dire que le travail de Dürckheim repose sur deux piliers : la tradition du zen japonais, et la psychologie des profondeurs de Jung.

Nous sommes dans un cadre thérapeutique. Il disait lui-même, sur le sens des exercices, qu'ils visaient à « préparer les conditions d'une plus grande transparence à la transcendance intérieure ». Tous les mots ont leur importance.

Il n'y a pas d'annonce de l'Évangile, mais il y a un travail thérapeutique qui n'est pas au service de la santé au sens étroit de "réparer" la personne, mais plus profondément au service de l'ouverture intérieure. C'est un travail thérapeutique qui ouvre au spirituel. C'est cela qui a aidé nombre de prêtres, de religieuses, beaucoup de gens en difficulté par rapport à leur vocation, par rapport à l'Église, qui sont allés travailler avec lui ; mais lui n'a pas fait œuvre d'annonce de l'Évangile.

Peu à peu, il s'est mis sous une espèce de titre : il s'est dit « thérapeute initiatique ». Rentré du Japon, il s'est fixé avec une collaboratrice, Maria Hippius, psychologue de la tradition de Jung, en Forêt Noire, à côté de Fribourg. Il y a là un centre, un village entier, qui reçoit des hôtes, centre qui a ensuite essaimé.

Dürckheim, au moins par sa mère, était d'origine catholique, mais il ne pratiquait pas. Dans ses ouvrages, surtout les plus récents, il parle du Christ, mais il ne parle jamais ni de l'Église ni des sacrements. Mais je dirais que, d'une certaine façon, c'est un Christ qui n'est pas Jésus de Nazareth. C'est un Christ initiatique.

Beaucoup de chrétiens d'un peu partout sont allés travailler chez lui. En France, le principal héritier de Dürckheim est Jacques Castermane, qui se trouve à Mirmande, dans la Drôme[4].

 

Citation de K. Dürckheim : « On me demande si mon travail est bouddhiste et je réponds : non, il n'est pas bouddhiste, mais il n'est pas non plus non bouddhiste. On me demande si mon travail et chrétien et je réponds : il n'est pas chrétien, mais il n'est pas non plus non chrétien. »

 

 

Bernard Durel, dominicain, pratique le zazen

Propos recueillis  par Agnès Rochefort-Turquin

 

Bernard DurelComment êtes-vous venu au zen ?

B.D. : En 1971, une fois achevées mes études de théologie et philosophie, je suis parti en Suède, envoyé par ma Province. J'y ai vécu de 1971 à 1983. Je n'avais aucune idée, en me mettant en route vers la Scandinavie, que je me mettais en route vers le zen. Vers le socialisme suédois, très en vogue à l'époque, et vers le protestantisme luthérien, oui, c'était bien évident. C'est au bout de quelques mois là-bas que j'ai été invité tout à fait par hasard, à une session œcuménique où étaient présentées différentes méthodes de méditation, dont la méditation zen. Je l'ai alors "essayée" pendant ces quelques jours. On m'a alors donné un livre de Karlfried Dürckheim que j'ai découvert.

Alors que j'étais dominicain depuis huit ans, que j'avais donc été initié à la méditation chrétienne et aux différents aspects de la vie liturgique, j'ai fait l'expérience qu'il y avait là quelque chose que je cherchais depuis longtemps, et j'ai commencé à approfondir dans cette voie.

Il faut rappeler le contexte dans lequel mon expérience prend place. Nous étions en Suède, à cette époque qui a vu ce qu'on a appelé "l'arrivée de l'Orient". Plus tôt en France, L'Orient est arrivé sous la forme de la méditation transcendantale qui a été et reste la forme la plus pratiquée. C'est la plus simple, la plus immédiate d'accès, et elle fut servie par des méthodes de marketing visant à l'adapter, pour le meilleur et pour le pire, à la culture de l'Occident.

Alors qu'on croyait la culture scandinave "vaccinée" par rapport à ce qui est de l'ordre de la religion ou de la spiritualité, voilà qu'il y eut une sorte d'explosion de la méditation transcendantale, avec ouverture de centres un peu partout. Il s'agissait d'une tradition orientale, dans le sens qu'elle vient de l'Inde, mais elle avait transité par les États-Unis.

Assez rapidement, les milieux d'Église se sont inquiétés. Que les gens ne pratiquent plus, c'était une chose : ils étaient livrés au diable, en quelque sorte. Mais qu'ils se mettent à prier, à s'intéresser à la spiritualité, à la mystique, à la religion, en dehors des Églises et de la tradition chrétienne, c'était une tout autre affaire. Très tôt, il y eut des colloques, des rencontres entre chrétiens, pour comprendre le phénomène. Des attitudes divergentes se sont fait jour. Quelques religieux et religieuses catholiques, appartenant aux traditions carmélites et dominicaines, présents dans ces rencontres à dominante protestante, prenaient une attitude de dialogue. Ils reconnaissaient pour une part leur bien dans ce qui arrivait d'Orient à partir de l'expérience monastique, alors que la majorité du protestantisme prenait une attitude négative et de condamnation.

C'est donc sous la pression des évolutions que je viens de décrire que je me suis intéressé au zen. Mais c'est aussi par intérêt personnel. Je ne serais certainement pas allé plus loin, si cela ne rejoignait pas une insatisfaction, un appel, un besoin, qui étaient en moi depuis longtemps. Il faudrait décrire la conjoncture dans laquelle je me trouvais, quelques années après 68, alors que la majorité des Frères de ma génération avait ou étaient en train de quitter l'Ordre, moi-même étant dans un état de crise et d'incertitude spirituelle et religieuse… en état de manque ou, en tout cas, de recherche.

Le zen est venu à moi, où je suis entré dans le zen, à travers Dürckheim. Il vient de mourir il y a quelques jours [le 28 décembre 1988]. Je l'ai connu longtemps à travers ses livres, et en 1982, je suis allé travailler avec lui. C'est un travail thérapeutique qui ouvre au spirituel. Cette démarche, les exercices, la mouvance m'ont apporté une aide sans laquelle, aujourd'hui peut-être, je ne serais plus religieux.

 

Quelle articulation avec le christianisme ?

B.D. : Il y a plusieurs voies. Mon propos n'est pas personnellement de promouvoir un zen chrétien. Quelque part en moi, certes, j'estime que les deux se réunissent ; je distingue, au plan des pratiques, entre les pratiques catholiques d'une part – les offices liturgiques, l'Eucharistie, les sacrements, la lecture de la Bible… qui appartiennent en propre au monde symbolique du christianisme dans lequel je suis enraciné depuis mon enfance –, et d'autre part, la pratique et les exercices du zen, que je ne pratique pas dans un contexte bouddhiste même si je m'y intéresse par ailleurs.

Je fais l'expérience en profondeur que ces deux pratiques se nourrissent l'une l'autre. La pratique du zen, et même la fréquentation d'une pensée bouddhiste à travers des intermédiaires m'a ouvert à une lecture de la Bible plus dynamique, concrète, par exemple : nous sommes victimes, en Occident, du dogmatisme, des catéchismes, des doctrines… Il est sûr que, depuis le concile Vatican II notamment, il y a eu un retour aux textes de la Bible, un intérêt pour le contexte dans lequel évoluait Jésus de Nazareth ; il y a là un éveil extraordinaire et j'en ai profité comme bien d'autres ; mais il me semble que l'expérience du zen m'a donné un accès à la pédagogie de Jésus, à sa démarche paradoxale, au langage des paraboles. Jésus est quelqu'un qui choque, et qui choque délibérément comme d'ailleurs les maîtres du zen et tous les maîtres spirituels authentiques. Qu'ils appartiennent à la tradition soufie, hassidique juive ou autre, les maîtres choquent, c'est-à-dire qu'ils déstabilisent ceux qui sont installés dans des idées toutes faites quelles qu'elles soient, y compris religieuses.

Les écrits des chrétiens théologiens, prêtre ou religieux, qui viennent du Japon, qu'ils soient japonais, allemands, irlandais ou autres, m'ont beaucoup apporté. Par le contexte de leur vie en Orient et par leur pratique des exercices du zen, ils ont une approche beaucoup plus dynamique de l'Évangile, beaucoup plus concrète.

On dit dans le zen, et je fais mienne cette parole « une vérité n'est pas véritablement vraie tant qu'elle n'est pas descendue dans le corps. » Je crois que c'est tout à fait endogène au christianisme qui, au jour de Noël, nous rappelle que le Verbe s'est fait chair. C'est une chose de le dire, et c'est une autre chose d'entrer dans des dynamiques corporelles qui font que, oui, cela devient chair !

Pour ma part, il y a une fécondation par le zen, pratique et lecture, qui renouvelle mon expérience chrétienne.

 

N'avez-vous jamais été tenté de vous en tenir au zen seul, pratique bienfaisante, religion sans Dieu ? Que vous apporte le christianisme en plus ?

B.D. : Il y a des moments, certainement, dans la vie, où les bienfaits de ce cheminement sont tels qu'à côté, l'espérance chrétienne peut pâlir. Les cheminements des uns et des autres sont très divers.

L'irruption du zen, ou d'autres traditions orientales fortes, dans la vie de personnes dont l'identité religieuse personnelle est faible, incertaine, confuse, peut, bien sûr, avoir d'autres fruits que les fruits dont j'ai bénéficié.

Sur le fond de la question, je crois que le Bouddha et Jésus ne sont pas sur le même plan. Le bouddhisme zen est une spiritualité temporelle, an-historique. On peut lire les maîtres, mais ce n'est pas indispensable ; on est toujours dans le "maintenant". Quand vous entrez dans une école de zazen, on vous donne un coussin ; vous vous asseyez et vous commencez. Par contre, le judéo-christianisme repose sur des éléments historiques. Quand on dit le Credo, on dit : « crucifié sous Ponce Pilate » ou bien, lorsqu'on célèbre l'Eucharistie on dit : « l'année même où il fut livré ». L'espérance chrétienne est liée à des événements situés dans le temps et dans l'espace. Le Bouddha est un maître de spiritualité ; en termes modernes Dürckheim le disait ainsi : "c'est un grand thérapeute", et il n'a pas du tout les prétentions de Jésus.

 

Le christianisme vous apparaît-il différemment ?

B.D. : Le christianisme n'existe pas. Il y a des christianismes, et ce, dès l'origine. Il y a eu un christianisme juif à Jérusalem, qui a peu à peu disparu ; il y a eu un christianisme paulinien, un christianisme grec, puis il y a eu des christianismes qui se sont séparés du christianisme romain, lors des grands conflits.

Un des fruits de mon cheminement m'a amené à faire la nécessaire distinction entre le Christ et les christianismes. Au niveau des christianismes, il y a déjà entre les différentes Églises des incompatibilités, des frontières, des traditions. Mais le Christ est lui-même au-delà des christianismes, et, quand on pratique le zen – mais c'est vrai aussi dans la tradition mystique occidentale – on est amené à ne pas accrocher toute sa vie, toute son existence et son identité à une seule et unique formulation du christianisme.

On dit : le zen fait perdre la foi, comme on dit aussi : la psychanalyse fait perdre la foi. Il faudrait dire en réalité : le zen et la psychanalyse font perdre les croyances : c'est-à-dire qu'ils en ébranlent les formulations acquises. C'est inévitable, il faut le reconnaître.

Je retrouve le débat foi-religion. On a cru qu'on pouvait avoir une foi sans religion. C'est un peu la même problématique ici. C'est une illusion de penser qu'on pourrait vivre sans croyances, mais par contre, il est juste, si l'on est vivant, que les croyances se modifient, parce que la foi est au-delà des croyances.

À partir du moment où on est vivant, quel que soit le chemin sur lequel on s'engage : politique, zen, ou autres, les croyances se modifient, avec des processus de deuil, de perte. « Je ne crois plus comme avant » est le titre d'un livre. C'est une illusion de croire qu'on irait vers une foi pure : on va d'une formulation à une autre, mais on va vers une simplification. Tous les mystiques le disent : on passe de la méditation à la contemplation, d'une prière compliquée à une prière simple, plus dépouillée.

Là, nous rejoignons la grande tradition, depuis Grégoire de Nysse jusqu'aux maîtres rhénans, ou les mystiques anglais de la Renaissance. Toute la grande tradition mystique, en consonance avec la mystique universelle, nous dit que nous allons vers le nuage de l'inconnaissance ou de la ténèbre. C'est-à-dire que la clarté, les formulations, les signes, ne sont que des étages, et que la maturité de la foi, la maturité humaine finalement, est au-delà des formulations, des explicitations, des cadres, des signes. On trouve cela, dans saint Thomas d'Aquin : les paroles, les symboles, les sacrements, l'Église comme telle, sont des choses qui préparent à la vision béatifique, à l'expérience de l'illumination.

La mystique conduit à une relativisation de tous les instruments, de toutes les médiations.

 

Comment envisagez-vous le dialogue des religions ?

B.D. : Dans les traditions spirituelles où on propose des exercices de méditation avancée – qui vont vers le vide – on dit toujours, en Orient comme en Occident (mais les occidentaux ne l'entendent pas toujours ou ne le suivent pas assez) qu'on ne peut s'engager dans ces chemins périlleux que sur la base d'une première identité religieuse et éthique, car ce travail va "s'attaquer", "toucher" à l'ego. Ce travail ne peut donc se faire que s'il y a déjà un ego ! C'est le drame, aujourd'hui, de beaucoup de gens qui pratiquent ces techniques. Les maîtres authentiques ne doivent pas laisser certaines personnes s'engager dans ce chemin avant qu'elles n'aient acquis un certain poids d'expérience personnelle de la vie.

Dans le domaine du dialogue des religions, Mircea Eliade dit qu'on ne peut s'intéresser aux religions qu'à partir d'une religion. On ne peut pénétrer dans une religion qu'à partir d'une expérience religieuse personnelle. La condition d'un bon dialogue interreligieux, c'est qu'il se fasse entre personnes vraiment enracinées dans leur tradition. Tout à l'heure, je disais qu'il y a un processus de simplification, de modification des croyances, mais qu'on n'est jamais sans croyance. De même, on ne peut s'approcher d'une autre religion que par un approfondissement parallèle concomitant de son propre enracinement religieux.

Mon expérience, mon contact avec le zen, et pour une part avec le bouddhisme, m'a conduit à approfondir mon identité chrétienne, au sens du Christ, même si elle m'a aussi amené à réévaluer certains aspects de mon espérance chrétienne.

La conjoncture rend le dialogue interreligieux aujourd'hui inévitable. Plus que cela encore : pour quelqu'un qui a une aspiration religieuse, le christianisme n'est plus évident.

Pour ma part, je pense qu'il est quasiment impossible à un occidental de devenir bouddhiste ; question de grammaire, de vocabulaire… On peut se raser le crâne, manger avec des baguettes, mais devenir pleinement bouddhiste…

 

Cela pose de graves questions quant à la Mission ?

B.D. : Ce n'est pas simple en effet. Si on comprend le projet de mission comme une implantation du christianisme tel qu'il s'est développé chez nous, on ne fera qu'échouer. Mais si le but est de libérer le Christ déjà présent, alors là, c'est autre chose, c'est beaucoup plus complexe, mais c'est la seule issue réelle.

Oshida, dominicain japonais, dit : « Je suis un bouddhiste qui a rencontré le Christ (ou que le Christ a rencontré) ». Donc, pour lui, il y a une espèce d'assomption de son bouddhisme dans son existence chrétienne[5].

J'ai vu dans le journal "La Croix", il y a un an, une très belle interview d'une jeune femme musulmane devenue chrétienne, qui continue de faire le ramadan avec sa famille. Elle se considère comme musulmane/chrétienne. Je pense que c'est dans cette direction qu'il faut aller, où l'on assume tout ce qu'on peut assumer.

Pour favoriser ce dialogue, il me semble qu'il faudrait sortir de l'abstraction et du nominalisme. Nous discutons "christianisme et bouddhisme" ou "christianisme et islam".

Le christianisme lui-même n'existe pas ; c'est déjà un syncrétisme effarant ! La Bible elle-même s'est constituée par l'accumulation de couches, l'une sur l'autre, qui ne sont pas toujours articulées les unes avec les autres. C'est un chaos complet ; ce qui rend des gens mal à l'aise, qui voudraient y voir là une doctrine simple, carrée.

Le christianisme est en réalité un processus permanent que, pour ma part, dans la foi, je crois animé de l'intérieur, par l'Esprit. Mais on n'a pas à faire un dialogue entre des ensembles constitués, fermés. Raisonner comme cela, c'est se condamner à la stérilité et aux guerres de religion, finalement. Le zen m'a aidé à comprendre que c'était une voie sans issue. Les mots abstraits : marxisme, christianisme, bouddhisme…

Pour le christianisme, on dit : « je suis [du verbe suivre] le chemin de Jésus », ou alors pour le bouddhisme : « je suis le chemin de Bouddha ». Et c'est vrai, qu'est-ce que le christianisme ? La seule chose concrète, c'est lui, ou moi, Bernard, qui cherchons notre chemin.

Cela, dans le zen, en méditation sur votre coussin, vous le sentez bien : vous êtes seul au monde. Ce que le pape ou le président du conseil œcuménique des Églises disent est intéressant, mais ce n'est pas votre chair. Cela transforme la notion même de religion, d'Église. Dans le Royaume, il n'y aura plus d'Église, c'est dans saint Paul : tout partira en fumée il n'y aura plus que la charité… Pourquoi ne pas y croire ?

 

PREMIER ENCART : D'où vient le zen ?

D'après Bernard Durel

 

Il existe plusieurs traditions bouddhistes. Le bouddhisme zen nous vient d'une tradition japonaise toujours présente au Japon aujourd'hui mais dont les racines anciennes sont en Inde. Le zen même vient du dhyana-yoga, de cette méditation qui est plus ancienne que le bouddhisme. Le dhyana bouddhiste a gagné la Chine où il a été transformé par le taoïsme et a donné le "chan", puis il est arrivé au Japon qui lui a donné une connotation plus disciplinaire, plus militaire, c'est là qu'il est devenu le zen japonais.

Mais le zen est aussi une nébuleuse qui comprend plusieurs disciplines :

  • ikebana : art floral
  • arts martiaux : aïkido[6], judo, kendo, tir à l'arc ;
  • tchado : cérémonie du thé ;
  • théâtre ;
  • zazen : méditation assise, immobile.

Suzuki, un de ceux qui a fait connaître le zen en Occident, a dit : « le zen est une tradition sans Écritures », c'est-à-dire qu'au centre du zen, il y a l'expérience – concept-clé – qui se fait justement à travers ces différentes disciplines. On peut dire que le zen est, de toutes les traditions bouddhistes, la moins dogmatique. On voit donc déjà comment une tradition non dogmatique va pouvoir éventuellement avoir une certaine compatibilité avec la tradition chrétienne.

 

DEUXIÈME ENCART écrit par Bernard Durel

 

Au Japon, on peut appartenir à plusieurs religions, parce que chaque religion gère un aspect de la vie. Le bouddhisme gère la mort, les enterrements. Il joue le rôle de pompes funèbres en quelque sorte.

Un Japonais, après une longue démarche catéchétique, est baptisé, et il dit : « Qu'est-ce que Bouddha doit être content ! »

Je trouve cette histoire très belle.

 

CITATION

Le nuage de l’inconnaissance (p. 206-216), un livre de Bernard Durel

Dürckheim insiste sur le fait qu'il faut d'abord avoir un "moi construit", il y a donc une place légitime et même nécessaire pour un intérêt et une connaissance de soi, mais il y a un risque que, durant des décennies, on peaufine sa psyché et qu'on en reste au plan psychologique. Or quels que soient les chemins, il y a différents stades : tout le monde, à des moments de sa vie, doit bien sûr et à de multiples reprises, faire un effort pour mieux se connaître, pour repérer par exemple les projections afin que les autres, autour de nous, souffrent moins. Mais le stade suivant… est de reconnaître que l'on est un mystère à soi-même, aussi bien côté ténèbre que, plus encore, côté lumière. Il y a des réalités profondes en moi, inaccessibles à la psychologie, les profondeurs ultimes m'échappent. Même s'il reste des choses à dire, on en vient rapidement au silence. C'est toute la différence entre la science psychologique illustrée par cette parole de Jung dans sa dernière interview : « Je ne crois pas, je sais », qui affirme une science qui sait et vise a une certaine maîtrise des choses, et un langage spirituel comme celui du Nuage d'inconnaissance et de tous les mystiques qui débouche sur le silence et appelle à l'expérience. Le langage spirituel authentique expire, et dans le rapport du maître au disciple, le maître doit finalement se taire en reconnaissant qu'il ne sait rien de son disciple. Le langage spirituel bascule dans l'au-delà des mots, dans la non-forme. […]

Il y a des “voies”, des exercices, mais il y a un moment où il faut lâcher prise de toutes les voies. Le chemin est donc au-delà de tout ce qu’on peut en dire, c’est le chemin sans chemin, c’est marcher sans trace, comme on dit dans le tao ou le zen. Non seulement les autres ne peuvent pas nous suivre mais, si on se retourne, on ne sait même pas par où on est passé. C’est toujours le paradoxe : le but du chemin, c’est le chemin lui-même.



[1] « La Lettre, publication créée en 1957 par la société Temps Présent (connue aussi comme « le 68 rue de Babylone ») […] cesse sa parution en 1987. La société Temps Présent lance l’année suivante une nouvelle revue, "Il est une foi" sous la direction d’Agnès Rochefort-Turquin ... En 1991, cette dernière… démissionne. "Il est une foi" cesse de paraitre en 1992 » (http://www.calames.abes.fr/pub/#details?id=FileId-2122)

[2] Le domaine de St Gervais du Centre Assise venait tout juste d'être inauguré, cf. 1989-2019 : échos des trente années du centre Assise vécues dans la propriété de Saint-Gervais

[3] Le dominicain Jean-Pierre Lintanf est décédé en octobre 2016 à 91 ans, il a été l’un des prédicateurs de l’émission télévisée "Le Jour du Seigneur". Mais aussi  « Beaucoup se souviennent encore du Val-Martel que Jean-Pierre Lintanf, provincial des dominicains avait sorti de son sommeil, en 1977, afin de l'ouvrir au monde et d'en faire un lieu incontournable où se côtoyaient laïcs et religieux.» (Ouest-France du 24/12/2016)

[4] Le Centre Assise qui a des activités à Paris et dans le Val-d'Oise propose aussi des thérapies avec des collaborateurs de Dürckheim, ou des gens formés dans son centre.

[6] De l'aïkido  est issu le kinomichi, art créé par maître Masamichi Noro, un ami de Jacques Breton (cf. Les messages du tag kinomichi)