Lors des cinq premiers jours de sesshin, Eizan Rôshi a commenté en japonais des passages des Entretiens de Lin-Tsi (jap. Rinzai) : d'abord l'histoire qui a eu lieu entre Rinzai et son maître Ôbaku, puis le passage où Rinzai lance son cri « Katsu ! », ensuite le passage où Rinzai parle de la vue juste. Lors du 6ème jour il a pris le passage le plus connu où Rinzai dit : « Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le », mais on n'a que le début de son enseignement. Le 7ème jour qui était le dernier du sesshin, il a fait un résumé en actualisant encore le tout et en citant un très court entretien de Lin-tsi sur les quatre Katsu et en racontant ensuite une histoire de bonze à propos de cela. (N B katsu se prononce kats' en japonais et correspond au khâtz du livre de Demiéville)

Liste des messages concernant les enseignements d'Eizan Rôshi à Tôkyô 1992 ; des informations concernant le sesshin, la transription, la lecture du japonais figurent dans le 1er message (les messages publiés progressivement) :

  • Jours 1 et 2 : L'histoire de Rinzai avec Ôbaku (ch. Lin-tsi et Houang-po), Entretien n° 66 : Jours 1 et 2 : Rinzaï et Ôbaku .
  • Jours 3 et 4 : La montée en salle et le Katsu de Rinzai. Entretien n° 1 a et b : Jours 3 et 4 : Le Katsu (Khât) de Rinzaï.
  • Jour 5 : La vue juste selon Rinzai. Entretien n° 11 :  Jour 5. La vue juste selon Rinzai.
  • Jours 6 et 7 : « Si vous rencontrez un Buddha, tuez-le » et les 4 Katsu de Rinzai. Entretiens n° 20 et 61 (présent message)
  • Entretiens de Lin-tsi traduits par Paul Demiéville : présentation du livre suivie de 7 extraits dont 5 correspondant à ce qu'a commenté Eizan Rôshi

 

Sixième enseignement d'Eizan Rôshi

« Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le » (Rinzai)

 

  •    « Vous tous qui m'écoutez, bonzes entrés en religion, le plus important pour vous, c'est de pratiquer l'ascèse. Moi, par exemple, j'ai étudié au début les commandements, puis les soutras, et la glose des soutras. Par la suite, j'ai compris qu'il ne s'agissait là que de la notice, en quelque sorte, de ce qui est écrit sur la pancarte qui indique le médicament capable de guérir les maladies du monde. Alors, brusquement, j'ai totalement cessé l'étude et je me suis plongé dans le zen pour chercher la voie. J'ai rencontré un grand maître et j'ai obtenu, pour la première fois, un satori authentique. Alors, j'ai été à même de discerner le vrai du faux dans les satoris qui existent de par le monde. C'est quelque chose qui n'est pas inné, que votre mère ne vous donne pas. J'ai réalisé cela à l'issue d'une longue et totale ascèse – en japonais, quatre caractères : corps, recherche, exercice, polissage.
        Vous tous qui m'écoutez, si vous voulez obtenir le juste, le vrai satori, ne soyez pas abusés par les gens. Tuez tout ce que vous rencontrez, que cela vient de l'extérieur, que cela vienne de l'intérieur. Tuez tout ce que vous rencontrez : si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le ; si vous rencontrez les mettre, tuez-les ; si vous rencontrez des moines, tuez-les ; tous vos proches, tuez-les. C'est ainsi que vous pourrez atteindre le vrai kenshô – en japonais, deux caractères : résoudre, ôter.
    Sans être le moins du monde ficelé, sans tomber dans des rêves multiples, vous vivrez une vie toute empreinte de la grande liberté. »
         (D'après Instructions collectives nos 20, T 500b, 16 et 21)

 

1992, enseignement Eizan RôshiNous en sommes au sixième jour du sesshin. Voilà une semaine que nous nous sommes revus, et la fatigue qui se voyait sur vos visages à la suite du voyage a totalement disparu. Au cinquième ou sixième jour d'un sesshin, je vous dis toujours de regarder vos visages : votre nez, vos yeux sont toujours à la même place, mais tout a changé, notamment dans votre regard. En fait, ce visage que vous avez acquis aujourd'hui, vous l'avez toujours eu. Mais dans votre vie quotidienne, vous êtes sale. Le zazen est une pratique qui purifie l'esprit et le corps.

Ces temps-ci, on parle de pollution dans le monde. C'est très bien d'en parler, mais la première condition ce serait de vous purifier chacun individuellement le cœur-esprit. Quand je dis que vous avez changé de visage, cela veut dire que le visage que vous aviez jusqu'alors était le mauvais visage. Je sens ici la beauté, la splendeur, et en même temps, l'aspect formidable et redoutable du zazen.

Il y a beaucoup de pratiques spirituelles, mais le zazen est une pratique fondamentalement simple que tout le monde peut expérimenter, et c'est une pratique qui ne requiert pas un centime. Si vous avez le cœur pour le faire, vous pouvez le faire à n'importe quel moment, dans n'importe quelle occasion. Combien nous sommes privilégiés d'avoir pu rencontrer le zazen. Et si on la fait, c'est une pratique qui nous permet d'apprécier pleinement notre vie.

[…]

 

Septième enseignement d'Eizan Rôshi

Résumé des enseignements précédents

Les quatre Katsu de Rinzai

 

●   Résumé des enseignements précédents

Pour commencer l'enseignement d'aujourd'hui, je vais un peu résumer les enseignements que j'ai donnés ces derniers jours.

J'ai déjà indiqué à quel point, à chaque fois que je relis l'histoire de maître Rinzai, je découvre un éclairage nouveau. Cette histoire où il vient, repart, revient, et va frapper sans cesse à la porte de maître Ôbaku… Il faut toujours lire avec un nouvel œil pour apprécier chaque phrase sous un nouvel angle. Ceci est aussi valable pour la littérature que pour les ouvrages de spiritualité.

Au Japon, en décembre, on a coutume de jouer une pièce de kabuki célèbre intitulée « Le trésor des vassaux fidèles[1] », et en même temps on donne un concert classique, c'est toujours la neuvième symphonie de Beethoven. C'est une pratique qui peut paraître assez figée, mais cela signifie, pour nous, la fin de l'année et l'annonce d'une année nouvelle. À chaque fois, nous pouvons apprécier avec un regard nouveau la technique et le jeu des acteurs ou bien la musique.

 

Pour en revenir au passage que nous avons lu hier, le point le plus important me semble être cette simple phrase[2] : « Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le. » Existe-t-il au monde une religion qui ose une phrase aussi agressive ? Elle est tellement agressive que les philosophes et les religieux ont prétendu qu'avec une telle phrase, le zen n'était pas une religion ! Ils disent que, puisqu'il est question de tuer Dieu ou Bouddha, ce n'est pas une religion. Si l'on s'attache au domaine de la philosophie religieuse, peut-être en est-il ainsi…

Le passage que je vous ai lu est le passage le plus célèbre de l'enseignement de Rinzai.

 

On dit aussi que le cri Katsu de Rinzai fait date dans l'histoire du zen. Dès qu'un bonze ou un pratiquant se présentait devant lui, il poussait ce cri ; que le pratiquant réalise ou pas, il recevait le coup de bâton ! De fait, il n'y a pas d'autre moyen que le geste pour s'exprimer puisque les mots ne servent à rien, que les paroles ne décrivent plus.

cas 6 Bouddha lève une fleurL'enseignement ultime du Buddha, au-delà des mots, c'était d'indiquer la fleur. On dit que, lors de son dernier enseignement, plus de mille personnes s'étaient rassemblées devant lui et que, sans dire un mot, le Buddha est monté sur une estrade et a montré une fleur – ce qui est enseignement ultime le plus grand –; presque tout le monde a regardé cette fleur sans rien comprendre, l'esprit complètement désorienté. Seul Kâshyapa, un disciple du Buddha a eu un sourire et le Buddha a dit : « Lui a compris mon enseignement et il est à même de transmettre. » Cet enseignement est conservé dans un sûtra très célèbre[3]. Même si vous lisez ce sûtra, même si vous le mûrissez, on dit, dans le zen, que cela ne suffira pas.

Si Kâshyapa n'avait pas eu ce sourire, pensez-vous que la loi du bouddhisme aurait pu se transmettre ? Supposons autre chose : si toute l'assemblée avait eu ce sourire, comment l'enseignement aurait-il été transmis ? Autrement dit, vous avez là le fondement d'un véritable kôan[4].

 

●   Les quatre Katsu de Rinzai (Diagnoses n° 61, T. 504 a, 26)

Le Bouddha montrait une fleur, Rinzai pousser son cri Katsu : c'est là l'enseignement d'aujourd'hui.

Maître Rinzai a indiqué qu'il y avait au moins quatre sortes de Katsu :

– « Parfois ce Katsu est capable de couper à leurs racines les pensées parasites. » Autrement dit il n'y a pas de différence entre ce Katsu et le Mu que vous faites. Bien ou mal, favorable ou défavorable, Buddha ou Dieu… tout est dans ce Katsu.

– « Parfois ce Katsu est un lion qui se tapit, prêt à bondir. » Il faut absolument que vous fassiez un zazen semblable au lion qui se tapit prêt à bondir. Si vous faites un zazen juste, une grande force vient en vous, telle celle du lion.

– « Parfois ce Katsu permet de discerner entre le vrai et le faux. » Par exemple il permet de discerner si le pratiquant est éveillé ou pas. Supposons que l'on plonge un bâton dans un étang, on peut en connaître ainsi la profondeur : il s'agit de ce Katsu.

– « Parfois c'est un Katsu qui depuis longtemps n'a plus besoin de Katsu. » Il s'agit du Katsu  qui a toujours été sans Katsu ; c'est un Katsu  qui permet de couper tout attachement.

Et quand Rinzai proférait son Katsu, il y avait dans celui-ci ces quatre catégories.

 

Au Japon comme partout ailleurs, il y a une cérémonie pour les funérailles. On y lit longuement des sûtras, et à la fin de cette litanie, il y a ce cri Katsu. Si vous pouviez le voir, ce serait très utile.

Cela me fait penser à Kyodo (?[5]), un bonze qui a vécu il y a une centaine d'années dans un temple d'Osaka. Il avait pu pratiquer pendant trois ou quatre ans de suite des austérités dans un temple dédié à cette fin, et il avait été ainsi promu desservant de son temple d'origine. Parmi les gens fréquentant le temple, il y eut le décès d'une fille pour laquelle Kyodo a procédé aux funérailles, et à la fin de la cérémonie, il a poussé ce fameux cri Katsu. Ensuite il est retourné dans la pièce servant de vestiaire pour se changer. Le père de la jeune fille est venu le voir avec un plateau portant les présents en remerciement de cette cérémonie : « Je vous suis profondément reconnaissant, dit-il en baissant la tête, de ces funérailles, de la récitation émouvante des sûtra que vous avez faite. » Jusque-là, rien de spécial. Mais alors, le père de dire : « Vous avez proféré le Katsu. Comme disait maître Rinzai, il y a quatre catégories de Katsu. À quelle catégorie appartient le vôtre ? » Kyodo ne savait que répondre et restait silencieux. Devenu tout rouge, il s'est incliné, plein de confusion, car il ne pouvait pas répondre à cette question. Alors le père a pris le pâton qui se trouvait devant lui et a frappé Kyodo : « Quel bonze aveugle, au cœur ignorant. Est-ce qu'avec des funérailles conduites par un bonze aussi aveugle, ma fille pourra vraiment renaître dans une bonne condition ? » Le sang coulait sur le visage de Kyodo. Toujours pas de réponse… Et là, on a la preuve de la sincérité des gens d'autrefois : Kyodo s'est replongé dans la pratique et dans l'austérité. Il lui aurait fallu absolument arrêter ses fonctions de prêtre desservant, mais comme il ne le pouvait pas, il est resté en fonction dans la journée, et la nuit il allait à 20 km de là pratiquer les austérités dans un temple près d'Osaka, à l'aube il allait en dokusan. Sans un jour de relâche, il a fait cela pendant 10 ans. On dit qu'il est devenu un très grand maître zen – si vous voulez enseigner, il vous faut avoir une vie d'expérience.

On imagine Kyodo le soir, après une journée de labeur, se rendant à pied au temple faire zazen pendant la nuit, puis aller en dokusan à l'aube et retourner dans son temple pour assurer son service. En revenant il longeait la rivière et sur la berge il y avait beaucoup de pierres. Chaque jour il en prenait et les mettait dans sa manche si bien que finalement, il y a eu une véritable colline puisque dix ans ça fait 3650 jours ! C'était un homme extrêmement travailleur et appliqué. Il s'est mis à creuser un puits dans le jardin de son temple, or pour vraiment creuser un puits, il faut y consacrer toute son énergie : plus on creuse, plus on s'enfonce, plus il faut pratiquer de reprises pour pouvoir remonter. Il paraît que le plus difficile est de pratiquer ces mains courantes. Et il enfonçait les pierres ramassées en chemin dans les trous. Il faisait cela chaque jour. Le plus important dans cette histoire, c'est la régularité avec laquelle il faisait cette construction.

Jacques Breton, quand vous étiez jeune, il paraît que vous étiez bûcheron. Un bûcheron doit travailler régulièrement et sans relâche, s'il le fait trop vite, il se blesse… Il faut une pratique régulière constante et sans précipitation, c'est la seule méthode qui permet de mener à bien une tâche.

 

●   Le zazen.

Le zazen, c'est la même chose : sans se presser, sans relâche, régulièrement. Il faudrait que vous conceviez clairement ce qu'est cette pratique.

On dit qu'il y a plus de six milliards d'habitants sur notre planète, et combien, parmi eux, pratiquent vraiment le zazen ? C'est juste une trace sur le sol en quelque sorte ! Je tiens à souligner que ce n'est pas vous qui faites le zazen, c'est le zazen qui vous a choisi. Le zazen vous a choisi, et comme vous le pratiquez justement, cela fait ainsi un ensemble.

 

Si nous sommes dix ici, il y aura dix façons de penser différentes, autrement dit, dix philosophies, dix religions. Dans le monde, il y a en gros quatre très grandes religions : le bouddhisme, l'islam, le judaïsme et le christianisme. Mettons le bouddhisme à part. Dans les trois autres religions, il y a beaucoup de points communs. Ce sont, semble-t-il, des religions qui sont nées dans le désert. Ce désert a permis récemment à beaucoup de ces pays de s'enrichir grâce au pétrole, mais autrefois, pendant toute l'histoire du désert, il n'y avait rien. Vous aviez beau creuser : pas d'eau… vous avez beau planter : pas de végétation. Quand on se trouve dans un tel milieu, on ne peut pas ne pas ressentir la solitude profonde de l'homme. L'homme placé dans un tel milieu réclame une existence qui lui est supérieure : Dieu.

Je veux bien croire que la foi est quelque chose de très fort, mais cela aboutit à des guerres de religion, alors que les religions ont pour principe fondateur la paix dans le monde. Il n'y a rien de plus contradictoires que cela. Pour chercher la paix, on fait la guerre : c'est l'histoire humaine.

Il faut connaître ce monde contradictoire de l'homme. Pensez au comédien Charlie Chaplin qui a dit quelque chose de célèbre : « Si vous tuez quelqu'un, c'est un crime ; si vous tuez dix mille personnes quand vous faites la guerre, vous êtes un héros. »

Au Japon, nous produisons des photocopieuses très perfectionnées et à Hong Kong on en fabrique aussi. On peut ainsi faire toutes sortes de copies avec ces photocopieuses couleur, notamment à Hong Kong on peut falsifier des documents en les copiant. Par exemple en médecine il y a beaucoup de problèmes qui s'accumulent…

Pensez aussi au pape dans son palais immense ! Mais dans le bouddhisme nous avons aussi nos propres problèmes !

Il faut absolument chercher, trouver, la vraie religion. De plus en plus, l'humanité tourne le dos aux religions et elles se vident en quelque sorte. Le principe religieux existe toujours. La cause ne réside pas dans la masse des fidèles ou de ceux qui ont été des fidèles, mais elle réside dans les groupements religieux. Cependant, au cœur de ces problèmes, il y a celui de la foi. Il y a de moins en moins d'expériences concrètes concernant la foi. Et s'il y en a, on ne les pratique pas. Une religion qui n'a pas ce genre d'expérience n'est pas une religion.

Voilà où nous en sommes, nous les hommes, que ce soit en religion, en philosophie, en histoire… partout.

Ce sesshin est un sesshin qui recherche une religion authentique, une religion de la foi. Il faut absolument penser au principe fondateur d'une nouvelle religion pour le XXIe siècle. Je crois profondément à une renaissance de la religion, et ce que nous avons fait ensemble cette semaine en unissant nos pratiques le fait espérer.

 

Pour ce sesshin, heureusement, j'avais l'aide de trois disciples [japonais], et grâce à leur aide précieuse le sesshin a pu être mené à bien.

Comme pour les Japonais, j'ai souvent utilisé comme base de mon enseignement des textes très difficiles, ceux de Rinzai. Je suis très reconnaissant à Philippe qui a été un excellent interprète.



[1] Chūshingura 忠臣蔵 (le Trésor des vassaux fidèles)

[2] C'est une phrase qui a été reprise dans le commentaire du kôan MU, le premier kôan du Mumonkan (Passe sans porte) qu'Eizan Rôshi prend pour référence.

[3] Il s'agit du Lankavatara Sūtra,

[4] Effectivement cette histoire est un kôan qu'Eizan a commenté lors d'un autre sesshin, Par Eizan Rôshi. Enseignement du 4e jour de sesshin 1995 : Le kôan "Bouddha lève une fleur".

[5] Il n'est pas sûr que Kyodo soit effectivement son nom… C'est simplement ce qui a été entendu par la personne qui a transcrit l'enseignement d'Eizan.