Nous avons déjà eu l'occasion de publier sur ce blog des réflexions de Jean Marchal (Place de la Vierge Marie dans notre cheminement, Jamais deux sans trois) le premier étant extrait d'un de son livre Contempler, réfléchir, aimer, la deuxième étant la transcription d'une double conférence qu'il a faite au Centre Assise. Du fait que la pensée de Dürckheim est un des piliers du Centre Assise, voici des extraits d'un article de R. Faraha et J. Marchal où ils reprennent de façon concise la pensée de Karlfried Dürckheim sur le quotidien.

Ce qui est mis ici a été en grande partie publié dans la revue du Centre qui s'appelait la Voix d'Assise (n° 52 de janvier 2012), l'article lui-même vient de la Revue Française de Yoga n° 23[1] car R. Farah et J. Marchal étaient professeurs de yoga et étaient intervenus aux XXe Assises nationales de yoga de juin 2000. Le numéro 23 est épuisé si on regarde le bon de commande qui figure sur leur site.

Comme les conférenciers se réfèrent à la pensée de Dürckheim et en particulier à des termes hérités de lui, voici des liens vers d'autres messages introduisant à ces notions de Dürckheim. Ils sont suivis de liens vers d'autres messages concernant Jean Marchal :

 

D'après Rénata Farah et Jean Marchal

Le sens de la vie

Un chemin de vie…

 

Un chemin qui réconcilie continuellement « le corps que nous avons » et « le corps que nous sommes » ce qui nous met au service de la « Présence qui nous cherche ». Cette Présence-Source qui donne vie et qui nous permet d'être relié au Tout Autre (si proche) et de donner.

Être en marche dans une démarche de transformation, donc d'évolution vers la maturité.

 

Selon Karlfried Dürckheim : « Être en chemin, c'est renouveler constamment la décision de se mettre au service de la Grande Vie. »

 

[…] Trois nécessités s'imposent à nous :

  • d'abord introduire dans nos journées un temps pour l'ascèse, c'est-à-dire pour l'exercice (aikésis en grec signifie exercice)
  • mais aussi faire de tout ce qui constitue notre quotidien – pensées, travaux, événements fortuits –, un exercice continu.
  • Enfin, il est important de consacrer un moment particulier à l'extinction de toute activité, de toute parole et de tout mouvement dans l'assise en silence pour ouvrir l'oreille intérieure au "son de l'être".

 

L'EXERCICE QUOTIDIEN

1. Tout d'abord certains des actes qui rythment nos journées de façon régulière peuvent être vécus comme un rite au service de la Grande Vie, c'est-à-dire dans une conscience qui demeure centrée sur l'Être et non de façon mécanique dans l'absence à soi-même : ainsi les repas et les évacuations. Absorber de la nourriture et évacuer les déchets sont des actes pluri-quotidiens qui nous mettent directement en relation avec la Grande Vie. Nous en recevons les éléments matériels nécessaires à l'entretien du corps et les dépenses énergétiques, et nous lui restituons une partie de ce que nous avons reçu pour qu'elle soit réintégrée dans le grand cycle de la vie. Le repas ordinaire a ainsi été ritualisée dans les religions par des bénédictions qui le précèdent et le suivent. Sans compter les "repas" rituels comme l'Eucharistie dans lesquels la nourriture matérielle est vécue explicitement comme le support d'une influence spirituelle.

Il y a aussi une façon consciente de boire lorsqu'on a vraiment soif (et pas seulement envie de boire), qui nous ramène concrètement à nous situer dans le grand courant de la vie cosmique qui nous traverse.

Il y a enfin les jeûnes volontaires qui favorisent la mise au service de l'esprit des dynamismes pulsionnels de notre psychisme ; ainsi devient-il plus facile de déplacer, dans l'acte sexuel, la dimension purement génitale du désir et de plaisir pour entrer dans toute la profondeur de cette relation privilégiée dans laquelle l'Esprit peut alors se révéler. Comme l'écrit un romancier contemporain : « le soir, les hommes et les femmes se mettaient en harmonie avec l'univers. »

De façon plus banale il est possible de conduire sa voiture en dépassant l'état quasi paranoïaque où se trouvent la plupart des conducteurs dès qu'ils s'emparent du volant : conduire peut alors devenir un exercice spirituel. À ce propos, il est frappant de constater, quand on écoute les rêves des patients jour après jour, que la voiture est l'objet le plus souvent fréquenté la nuit par les rêveurs et qu'elle symbolise avec beaucoup de précision notre façon de conduire notre vie. Les phares sont en panne, ou les freins n'obéissent plus, ou les pneus sont crevés (pneuma en grec signifie Esprit) […].

 

Angelus de MiletMais il y a aussi les actes non habituels que suscitent les diverses religions pour nous ramener de façon régulière à la conscience de la vie divine en nous. Ainsi les cinq prières rythmant la journée du musulman et qui ont leur équivalent dans le christianisme sous la forme de l'angélus[2]. Matin, midi et soir (trois fois) les cloches des églises appellent (ou appelaient) les fidèles à tout lâcher pour se mettre à l'écoute de l'ange (l'angélus) qui ne parle pas seulement à Marie mais à chacun de nous pour en faire un "serviteur du Seigneur". À chaque fois, trois fois, trois battements de cloches suivis d'une volée viennent nous rappeler que nous avons rendez-vous avec le Verbe qui s'est fait chair et vit en nous, même si nous passons notre vie à l'oublier […].

 

3. Autre type d'exercice quotidien : celui que l'on choisit personnellement de répéter chaque jour comme un rappel de la conscience à elle-même.

Gurdjieff faisait ainsi pratiquer le rappel à ses disciples à différents moments de la journée : toutes les actions étaient brusquement suspendues et la conscience rendue à sa profondeur non identifiée ni engagée.

calligraphie K G Dürckheim

Pour Dürckheim, l'exercice consistait à peindre chaque jour un cercle ou un bambou selon la technique japonaise du Sumi-e, la peinture instantanée à l'encre.

Mais il peut s'agir tout simplement de la pratique régulière d'un artisanat, tellement utile à l'intellectuel plus ou moins coupé de la réalité matérielle. Il s'agit alors de faire de bout en bout à partir d'une matière brute un bel objet, car « l'homme se fait en faisant quelque chose. En faisant des bouts de choses, l'homme devient un homme » (Lanza del Vasto). […]

De tous les travaux artisanaux, le jardinage est celui qui met le plus directement en prise avec la Grande Vie visiblement à l'œuvre depuis la graine jusqu'à l'épanouissement de la fleur et du fruit ; « du germe d'une force à la fleur d'une forme » (Lanza del Vasto) […].

Les Chinois et les Japonais ont d'ailleurs élaboré un art directement en prise avec la nature : celui de l'arrangement floral ou ikebana. Par la mise en œuvre de toute une science millénaire des proportions et des correspondances, le pratiquant insère dans l'harmonie cosmique aussi bien les quelques végétaux qu'il manipule que son propre esprit à l'œuvre dans la confection du bouquet. Celui-ci devient alors un reflet de l'ordre cosmique.

Enfin un autre exercice quotidien peut être choisi parmi tous les travaux sur le corps développé surtout en Orient : yoga bien sûr, mais aussi tai-chi-chouan, chi-cong et tous les arts martiaux japonais par l'exercice desquels le corps lui-même devient l'instrument de l'ouverture de la conscience à la Grande Vie.

 

 

LE QUOTIDIEN COMME EXERCICE

Exercices initiatiques, K G DürckheimKarlfried Dürckheim insistait sur le fait que si un exercice particulier régulièrement pratiqué est nécessaire pour avancer sur la Voie, c’est en fait toute l’existence qui doit devenir un exercice. Il raconte :

« Un ami japonais m’a demandé un jour : « Quand faites-vous votre exercice ? » Avec la meilleure conscience je lui ai répondu : « Une heure tous les matins, très tôt ». Voilà qu’il répondit : « Cela montre que vous n’avez encore rien compris ; ou vous faites l’exercice toute la journée, ou vous pouvez tout aussi bien vous en passer ». Il est certain que si je lui avais répondu : « Je m’exerce toute la journée » il m’aurait dit : « Vous n’avez encore rien compris, car sans l’exercice particulier vous n’arriveriez pas à faire de progrès dans l’exercice continuel » ».

Vivre le quotidien comme un exercice au service de la Grande Vie repose avant tout sur deux attitudes qui sont comme les deux colonnes sur lesquelles se construit l’édifice de la vie spirituelle. Toutes les traditions religieuses sont d’accord là-dessus : il s’agit de la vigilance et de l’acceptation.

 

La vigilance

Le soir, avant de regagner leurs cellules pour dormir, les moines catholiques se réunissent une dernière fois à l'église pour chanter l'office des complies, qui s'ouvre par ces mots : Sobriet estate vigilate… « Soyez sobres et vigilants car votre adversaire le diabolos[3] (l'ego) rôde, cherchant qui dévorer : résistez-lui, solides dans la foi ! »

[…] Déjà le Christ, la nuit précédant sa passion, reprochait à ses disciples qu'il avait trouvés endormis : « Vous n'avez pas été capables de veiller une heure avec moi ! Soyez vigilants et priez pour ne pas entrer en tentation, car l'esprit est ardent mais la chair est faible. »

Cette vigilance doit bien sûr s’appliquer à tous nos actes, mais très particulièrement dans certaines circonstances. Tout d’abord chaque fois que se lève en nous une émotion : vigilance pour ne pas nous laisser emporter comme un fétu dans la tempête, mais aussi, une fois le calme revenu, vigilance pour discerner quel aspect particulièrement vulnérable de notre psychisme a été touché et pourquoi.

Vigilance nécessaire également pour discerner le sens des évènements, heureux ou malheureux, qui viennent infléchir le cours de nos existences et qu’en général nous attirons en fonction de nos états intérieurs. En particulier, il faudrait nous interroger sur ce que veulent nous dire les maladies qui nous frappent et qui ont toujours une racine psychologique.

Apocalypse, épée du verbe divin, la Ste Chapelle, ParisVigilance aussi pour accorder de l’importance aux phénomènes de synchronicité, plus fréquents qu’il n’apparaît superficiellement et que nous avons trop tendance à banaliser sous le vocable de « hasard ». Ils nous rappellent que le monde où nous vivons, et que nous prenons pour la réalité, conditionné par l’écoulement du temps et les lois du déterminisme, n’est que le reflet d’un monde où règne l’instant éternel et les lois de l’analogie.

D'une façon plus générale, vigilance pour discriminer le réel de l'illusoire, l'important de l'accessoire, le nécessaire du superflu : bref, ce qui est nourriture de ce qui est poison pour la vie de l'esprit. C'est cette discrimination vigilante que symbolise entre autres l'épée qui sort de la bouche du Verbe divin dans la vision qu'en a saint Jean et qu'il décrit au début de son Apocalypse.

[…] Il en va de même pour les nourritures du corps ; un minimum de discrimination nous fait éviter les aliments néfastes à la santé au profit de ceux qui la cultivent

 

L’acceptation

C’est le second pilier de la vie spirituelle. Sa place dans nos existences est parfaitement définie par la prière de l’empereur Marc-Aurèle : « Mon Dieu, dans les évènements donne-moi le courage de changer ce qui peut être changé, la sagesse d’accepter ce qui ne peut pas être changé et l’intelligence de discriminer entre les deux ». C’est dire qu’acceptation n’est pas résignation et que là encore l’intelligence vigilante est nécessaire pour distinguer ce que, devant un évènement que nous ressentons comme injuste, nous pouvons ou non essayer de changer. Par exemple, devant la mort d’un proche nous ne pensons rien faire d’autre qu’accepter l’inéluctable, ce qui revient à faire l’économie de l’émotion perturbatrice : touchés nous sommes, mais pas emportés par le refus.

Il s’agit simplement d’accepter ce qui, indiscutablement, est : et ne pas surimposer sur « ce qui est » ce qui selon nous devrait être (à savoir que la personne disparue soit toujours là). Par contre, si notre enfant est malade, nous pouvons essayer de transformer cette réalité en appelant le médecin tout en acceptant ce qui est ici et maintenant : notre enfant malade. Donc être efficace sans émotion.

Il est des circonstances où « accepter ce qui est » nous paraît impossible et où toute notre conscience est envahie par le refus. Dürckheim en distingue trois où l’acceptation est particulièrement difficile:

  • la proximité immédiate de la mort,
  • la solitude totale
  • l’absurde.

Dans ces trois épreuves extrêmes il s’agit, dit-il, d’accepter l’inacceptable :

« L’homme peut alors faire l’expérience d’une protection inconcevable pour l’esprit humain, alors qu’il est abandonné par le monde. Dans les trois cas, l’acceptation de l’inacceptable n’est ni de l’héroïsme, ni de la résignation, mais l’expérience d’une liberté inconnue de lui par laquelle il dépasse l’expression de son moi habituel. Au cœur de l’anéantissement, des ténèbres et de la cruauté de ce monde, l’homme accède à une Force, une Clarté et un Amour qu’on peut dire surhumains parce qu’il les éprouve en contradiction avec toutes les contingences de ce monde. Lors d’une telle expérience se reflète la structure ternaire de l’Être supraterrestre dans sa plénitude créatrice et son unité intégratrice » (L'homme et sa double origine).

[…] Concernant l'absurde, Thérèse Brosse, qui fut une grande figure dans l'histoire occidentale du yoga, raconte dans son livre La conscience-énergie comment pendant la guerre de 1944, emprisonnée avec d'autres femmes par la Gestapo dans une geôle de Lyon, elles étaient torturées chaque jour. Toutes ses compagnes étaient possédées par la haine de leurs bourreaux, mais Thérèse Brosse surmontant cette émotion leur proposa de prier pour eux : une seule accepta. Dès le lendemain, les tortures cessèrent. Quelquefois, l'acceptation de l'inacceptable est d'une incroyable efficacité pour modifier favorablement une situation absurde et révoltante : c'est un aspect du sens du pardon des offenses.

En cette attitude « d’acceptation de ce qui est » réside l’aspect essentiel de ce que Dürckheim appelle "conscience coupe" ; la coupe accepte tout ce qu’on y verse, nectar ou poison, sans refus. Elle a son contraire dans la "conscience flèche" qui malheureusement caractérise la plupart de nos états de conscience ordinaires : sans cesse tendus vers un but et d’autant plus dans le refus de l’échec que le résultat espéré paraît important.

La possibilité de se situer dans cette "conscience coupe" dans les moments dramatiques ne nous est en général pas accessible sans un travail intérieur préalable. Ce travail nous amène à voir en tout ce qui nous arrive et en tout ce qui nous entoure la présence de Dieu.

[…] La base de ce travail intérieur est la pratique régulière, si possible quotidienne, de l'assise en silence

 

L’assise en silence

S’asseoir en silence et tenter d’entrer dans l’état méditatif, c’est d’abord renoncer momentanément à toute action et à tout attachement aux pensées concernant les actions passées ou à venir, pour demeurer immobile dans la seule présence de l’ineffable : centré sur l’unique Réalité, l’Un sans second au-delà de toutes les apparences dans lesquelles nous nous agitons à l’état ordinaire. Cela suppose le renoncement provisoire mais inébranlable à toute impulsion aux mouvements : mouvements du corps dans l’immobilité totale, fluctuations des pensées dans le détachement de leur déroulement sans fin. Ne plus être emportés par le besoin continuel de bouger, de parler, de considérer le passé et de préparer l’avenir, c’est le grand silence qui nous fait entrer en relation avec notre réalité ultime, « notre visage originel, celui que nous avions dès avant la naissance ».

L’assise en silence donne de l’importance à la tenue, à la forme et à l’unité. S’asseoir, s’enraciner, croître. Renouveler, approfondir, recommencer l’expérience de s’asseoir extérieurement et intérieurement au plus profond de soi-même. Se lâcher : c’est la personne entière qui se lâche dans une bonne tension. Passer de la performance à la "transformation" en devenant de plus en plus transparent à la "Présence" qui nous donne la chance de devenir disciple de l’Être Essentiel. Accepter de se laisser inspirer, expirer, suivre, accompagner cette respiration qui devient Souffle et qui est la manifestation de Dieu en nous.

Nous exercer tous les jours, méthodiquement, dans un moment privilégié à cette assise en silence développe en nous cette « conscience coupe » qui nous garde des émotions et des actes inappropriés dans les circonstances difficiles de l’existence: l’assise nous oriente vers les actions justes à accomplir dans chaque situation. Alors, comme le dit Karlfried Dürckheim : « Chaque situation devient la meilleure occasion de faire la grande expérience », celle de la Grande Vie qui est l’indestructible en nous.

 

CONCLUSION : LE DHARMA

Cheminer dans la vie vers notre visage originel suppose que l'on soit à l'écoute des deux guides sur la voie que sont, selon la terminologie hindoue, le dharma et le svadharma.

  • Font partie du dharma des différentes traditions des rituels quotidiens qu'elle propose à la pratique des fidèles […]. Mais n'oublions pas que si dharma signifie "Loi", il signifie aussi "Ordre". Maintenir un ordre harmonieux dans l'espace qui nous entoure contribue beaucoup à entretenir en nous un ordre intérieur qui est une des conditions d'entrée dans la "conscience coupe" […].
  • Il faut aussi savoir écouter la petite voix intérieure comme disait Dürckheim, celle du svadharma : cette nécessité intérieure qui parle en secret à chacun de nous, et qui parfois entre en conflit avec l'ordre du dharma […].

Accepter que la vie soit un « stage d'amour sur la planète Terre ». Ceci implique le pardon. Sans "par-don" pas "d'à-venir".

Témoigner de la Grande Vie en étant au service des autres (facile à dire). Quelle histoire sainte…

 



[1] N° 23, janvier 2001, pp. 271-283. Le titre était "Le sens de la vie : un chemin de vie en yoga", très adapté à un congrès de yoga.

[2] Texte de l'Angelus : ℣. L’ange du Seigneur apporta l’annonce à Marie, . Et Elle conçut du Saint-Esprit […] ℣. Voici la Servante du Seigneur, ℟. Qu’il me soit fait selon ta parole […]℣. Et le Verbe s’est fait chair . Et il a élu domicile en nous.

[3] Le diabolos dont nous avons fait "diable" est la puissance de dispersion (préfixe grec dia-) qui s'oppose au travail symbolique (syn-bolon) qui unit (préfixe grec syn-)