Lors de ces 3èmes rencontres inter-monastiques Frère Benoît exprime à son tour comment il voit "le chemin vers l'unité". Pour lui ce chemin est celui de "l'amour", et le "un" vers lequel il va n'est pas le "un" inerte d'une pierre, mais le "un" qui est "union" de deux (ou plus) : le "un" de Jésus avec le Père… ; le "un" du couple… Et après avoir considéré un autre aspect du chemin vers l'unité ("Unité avec le monde et chemin de l’ascèse"), frère Benoît nous fait découvrir le chemin de l'amour au travers d'extraits de poèmes mystiques d'Hadewijch d’Anvers[1], puis d'un poème de Jean de la Croix[2].

Pour la présentation de ces rencontres inter-monastiques voir le début du message où se trouve l'exposé de Jacques Mérienne, prêtre responsable spirituel du Centre Assise.

 Quelques-uns des messages consacrés à ces rencontres :

 

 

« Le chemin vers l’unité »

rencontre avec Ryôsan et le Centre Assise, septembre 2019

 

Introduction : unité ou union ?

Au cœur de son évangile, saint Jean recueille cette prière du Christ, prière du Fils qui s’adresse à Dieu son Père en faveur des hommes : « Que tous soient un, comme toi, Père tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous. » (Jn 17,21)

Hadewijch d’Anvers, la grande mystique et poétesse flamande du XIIIème siècle, n’hésitait pas à reconnaître ici « la plus aimable/aimante (liefleecste) des paroles que Dieu ait jamais révélé » (Lettre  22, 319). Il y aurait donc là le cœur brûlant de l’Évangile, d’où jaillit toute vie chrétienne, où toute vie chrétienne doit conduire. Ce mouvement, ce chemin, est celui de l’unité.

Car effectivement il est ici question d’unité. Or paradoxalement cette unité n’est pas unique, mais multiple : Jean évoque successivement l’unité de tous les hommes entre eux (« Que tous soient uns »), l’unité de Dieu lui-même (« comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi »), l’unité de tous en Dieu (« Qu’eux aussi soient un en nous »). L’unité peut-elle donc ne pas être une ?

Au-delà du paradoxe, nous touchons ici au plus profond du mystère chrétien, qui est mystère d’amour : « Dieu est amour » nous dit saint Jean. Or le propre de l’amour est de créer l’unité de ceux qui s’aiment. Pour cette unité toute particulière que forme l’amour on utilisera volontiers le mot d’union, qui la distingue d’autres formes d’unité. Ainsi, l’unité d’un bloc de marbre est parfaite, inébranlable, mais elle n’est pas union car elle n’unit rien, et dès lors elle est sans amour, elle est sans chemin ; l’union d’amour, en revanche, suppose un chemin de rencontre, rencontre vivante de ceux qui s’aiment et que l’amour unit.

Pour le chrétien, l’union n’est pas une forme d’unité au rabais, une unité corrompue parce qu’elle compose le multiple ; c’est la seule véritable unité, car c’est l’unité de la vie, l’unité de Dieu. Le mystère de la Trinité, c’est-à-dire de la vie de Dieu en tant qu’elle est union de personnes, est dans cet échange d’amour et de vie qui crée l’unité la plus parfaite, qui crée l’union d’où découle toute union possible : « Qu’eux aussi soient un en nous ».

Quel est pour nous le chemin de l’union ?

 

Unité avec le monde et chemin de l’ascèse

Rodin, La cathédrâleLa Bible s’ouvre sur le grand poème de la création. L’homme et la femme s’y trouvent dans un jardin. Ils exercent envers le monde une triple activité : se nourrir (ils mangent ses fruits), le connaître (Dieu leur demande de donner à toute chose son nom), le cultiver avec sagesse (et non pas l’exploiter). Ce poème dit notre rapport originel au monde : nourriture, connaissance, culture sont les premiers rapports, indispensables, que l’enfant entretient avec son environnement. Chacun, à sa manière crée une unité : une unité se forme en moi avec ce dont je me nourris, ce que je connais, ce dont je déploie la culture. Il y a unité, mais pas union à proprement parler.

L’union apparaît dans la rencontre de l’homme et de la femme, qui est d’une autre nature que l’unité de l’homme avec le monde qui l’environne. Ainsi Adam (le premier homme du poème) pourra-t-il dire de Ève (la première femme du poème) ce qu’il n’a dit d’aucune autre créature : « Vraiment, celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair ! ». Adam est passé de l’unité à l’union, car il est entré dans l’ordre de l’amour.

Ces premières expériences de l’unité sont magnifiques et indispensables : « Dieu vit que cela était bon » nous dit sans cesse le poème de la création. Elles sont pourtant insuffisantes : il ne suffit à personne d’être rassasié, savant, créatif, ni même d’être époux ou épouse, car le cœur de l’homme le porte au-delà de toute créature, vers celui qui est la source de la création. C’est l’appel de la vie intérieure qui ne nous porte pas vers un autre lieu de l’espace et du temps, mais vers la profondeur ultime d’où jaillit et l’espace et le temps, vers Dieu, le Créateur, qui est la source invisible de toute réalité visible. Saint Augustin (Vème siècle) a magnifiquement dit la naissance de cette quête du Créateur, au-delà du monde créé :

  • J’ai interrogé la terre et elle a dit : « Ce n’est pas moi. » J’ai interrogé la mer, les abîmes, les êtres vivants qui rampent. Ils ont répondu : « Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous. » J’ai interrogé les brises qui soufflent ; et tous les espaces aériens ont dit avec ceux qui les habitent : « […] Je ne suis pas ton Dieu. » J’ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles : « Nous non plus ne sommes pas le Dieu que tu cherches », disent-ils.
    Et j’ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair : « Dites-moi sur mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas, dites-moi sur lui quelque chose. » Ils se sont écriés d’une voix puissante : « C’est lui-même qui nous a faites. » Mon interrogation, c’était mon attention ; et leur réponse, leur beauté. (Confessions, X, VI, 9)

Augustin nous montre ici le chemin qui nous conduit de l’unité avec la création à l’unité plus profonde avec Dieu : l’unité avec notre monde, qui se dit dans l’attention, dans l’écoute de sa beauté, nous conduit au désir de Dieu, de l’union d’amour avec le Créateur. L’une et l’autre ne sont pas étrangères, elles se ressemblent comme le fleuve et la source dont il jaillit, à la fois semblable et tout différent, car il y a une unité entre eux, une unité entre Dieu et sa création :

  • Qu’est-ce que j’aime quand j’aime [mon Dieu] ?
    Ce n’est pas la beauté d’un corps, ni le charme d’un temps, ni l’éclat de la lumière, amical à mes yeux d’ici-bas, ni les douces mélodies des cantilènes de tout mode, ni la suave odeur des fleurs, des parfums, des aromates, ni la manne ou le miel, ni les membres accueillants aux étreintes de la chair : ce n’est pas cela que j’aime quand j’aime mon Dieu.
    Et pourtant, j’aime certaine lumière et certaine voix, certain parfum et certain aliment et certaine étreinte quand j’aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l’homme intérieur qui est en moi, où brille pour mon âme ce que l’espace ne saisit pas, où résonne ce que le temps rapace ne prend pas, où s’exhale un parfum que le vent ne disperse pas, où se savoure un mets que la voracité ne réduit pas, où se noue une étreinte que la satiété ne desserre pas. C’est cela que j’aime quand j’aime mon Dieu. (Confessions, X, VI, 8).

Le chemin vers l’union à Dieu, dès lors, se tiendra à la fois à proximité et à distance du monde créé. Cette juste distance est celle de l’ascèse : elle n’est aucunement une haine de ce monde qui voudrait s’en débarrasser comme de quelque chose mauvais, mais une manière de se situer vis-à-vis de lui de sorte qu’il nous laisse libre de nous tourner, par lui et au-delà de lui, vers Celui qui l’a fait. Alors que l’idolâtrie du monde en fait une fin en soi, où notre existence se réduit au petit univers de nos jouissances, de nos savoirs et de nos pauvres amours, l’ascèse est ce chemin où, sans disparaître, ils ne seront plus le point d’équilibre de notre vie, mais simplement l’une de ses dimensions, équilibrée par l’amour de Dieu. C’est pourquoi toute vie spirituelle suppose une forme d’ascèse.

 

Union à Dieu et errance de l’amour

L’ascèse pourtant ne saurait suffire. Son chemin doit laisser se tracer aussi un autre chemin, qui est plus spécifiquement le chemin de l’amour. Nous l’esquisserons à travers ce qu’en dit Hadewijch d’Anvers.

Comme nous l’avons dit, notre vie, consciemment ou non, qu’on sache ou non le nommer, est traversée par le désir de Dieu ; nous sommes appelés à nous lancer dans cette grande quête de l’amour.

Hadewijch d'Anvers, Les ChantsOr ce désir de Dieu n’est pas le fruit de notre ascèse, mais d’une sorte d’éblouissement qui ne se mérite jamais. C’est l’éblouissement d’une rencontre avec l’amour qui soudain fait fleurir notre vie. Une vie spirituelle, son chemin, se ressource ainsi la plupart du temps dans un événement, dans un avènement inattendu de lumière quand, sans le savoir ou en connaissance de cause, volontairement ou non — peu importe —, nous avons été un jour touché par Dieu, touché par l’amour. Hadewijch le dit magnifiquement, à travers une image qui pourtant nous met en garde :

    Amour d’abord se plaît à nous combler :
    Lorsque, pour la première fois, l’amour m’entretint d’amour
    Ah ! Comme tout en lui me souriait !
    Mais il me fit alors ressembler aux noisetiers,
    qui tôt fleurissent dans les mois sombres
    tandis que leurs fruits se font attendre longtemps. (Chant XVII, 9)

Dans cette spontanéité et cette gratuité du don est déjà dépassé le chemin de l’ascèse, avec ce qu’il a de conquérant, de volontaire. On pourrait appliquer à nos efforts ce que le Cantique des cantiques dit des richesses de ce monde (et nos efforts sont effectivement « de ce monde ») : « Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour ne recueillerait que le mépris. » Autrement dit, toute utile que soit l’ascèse, « Qui offrirait toutes son ascèse pour acheter l’amour ne recueillerait que le mépris. »

Pourtant, l’amour est une conquête, Hadewijch ne cesse de le dire. Après les fleurs inattendues et pleines de promesse de la première rencontre, des premiers instants de la vie spirituelle, vient le long temps de la maturation des fruits, la longue « aventure » de qui part à la conquête de l’amour.

Mais cette conquête n’a rien à voir avec nos conquêtes mondaines : on ne vainc l’amour, qu’en se laissant vaincre par lui ; on ne l’emporte quand le laissant nous emporter. Le thème est récurrent chez Hadewijch ; s’il doit bien mener un combat, celui qui aime ne l’emporte jamais sur l’amour qu’en étant vaincu par l’amour :

    Ah, puissant et prodigieux amour,
    qui peut tout vaincre prodigieusement,
    vaincs-moi afin que je te vainque
    dans ton invincible force. (Chant XIX, 8)

Hadewijch veut dire par là que, dans l’union à Dieu, il est quelque chose qui nous échappe et doit radicalement nous échapper. En un jeu de mot qui n’est possible que dans sa langue, elle dira que la jouissance de l’amour (ghebruken) ne s’épanouit que dans l’expérience d’une défaillance, de notre insuffisance radicale envers Dieu, envers l’amour (ghebreken).

C’est pourquoi, s’il est pour elle un chemin de l’union, un chemin de l’amour, c’est celui de l’errance où se perd tout chemin. Non que l’homme y fasse n’importe quoi ; tout errance ne se vaut pas, et l’errance du péché, l’errance du mal n’a rien à voir avec l’errance de l’amour : ce sont en fait de faux chemins. Mais il arrive un moment où le chemin se perd, où tout chemin disparaît à nos yeux car c’est l’amour seul qui peut nous guider vers l’amour : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit le Seigneur Dieu, et mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55,7) ; dès lors, les chemins de Dieu sont pour nous une errance en laquelle il nous faut accepter d’entrer.

    L’ultime chemin vers l’unité, la voie de l’union, c’est d’entrer dans l’errance de l’amour :
    Qui céderait comme il sied à l’Amour,
    ferait de l’Amour parfaite conquête. […]
    Qui veut goûter cet Amour véritable,
    dans la quête ou la découverte
    ne doit suivre ni voie ni sentier.
    Errant à la recherche de la victoire d’Amour,
    par monts et par vaux, au-delà
    des vaines consolations, des peines, des tourments,
    hors des chemins de la pensée humaine,
    le puissant cheval d’Amour l’emporte.
    Car le raison ne peut comprendre
    comment l’amour par l’Amour voit au fond de l’Aimé,
    et comme il vit libre en toute chose.
    Ah ! Lorsque cette âme arrive à cette liberté que donne l’Amour,
    elle n’épargne ni vie ni mort,
    elle veut l’amour, elle ne veut rien de moins. (Lettre XIX)

Conclusion

Au terme de l’errance de l’amour, l’homme ne s’est pas éloigné radicalement de ce monde ; au contraire, il noue avec lui un rapport renouvelé : il continue de se nourrir, de penser, de créer et d’aimer, mais tout cela lui parle maintenant du Dieu de son Amour. Il a trouvé dans l’union avec Dieu la source de toute union, de sorte que tout ce qu’il a quitté, en quelque sorte, par l’ascèse, lui parle de Dieu maintenant, de ce Dieu qui est « tout en tous », et donc source de toute unité. Alors il peut chanter avec Jean de la Croix :

     Mon bien aimé : les montagnes,
     Les solitaires et ombreuses vallées,
     Les îles étrangères,
     Les fleuves au bruit puissant,
     Le sifflement des vents porteurs de l’amour.

    La nuit accoisée
    Qui laisse deviner l’éveil de l’aurore,
    Le concert silencieux,
    La solitude sonore,
    Le souper qui recrée et qui énamoure. (Cantique spirituel, strophes 15-16)

                                                                                                                                     fr. Benoît



[1] Hadewijch d'Anvers (XIIIe siècle) est connue de certains membres du Centre Assise puisque le 8 mars 1989 Odette BAUMER avait fait une conférence dans le local de la rue Quincampoix sur le thème : "Expérience de la vacuité chez Hadewijch d'Anvers".

Dans le présent exposé Fr. Benoît cite un extrait du début de la lettre XIX, il est tiré du livre Hadewijch d'Anvers, Lettres spirituelles, Genève, 1972. Il semble qu'Hadewijch était responsable d'une petite communauté, ses lettres étant adressées à ses sœurs béguines.

Hadewijch est à l'honneur en ce moment. en effet, des manuscrits de 45 de ses Chants ont été découverts en 1838, et une édition vient de voir le jour en français : Les chants, Albin Michel, collec. Spiritualité, mars 2019, 416 pages, 24.00 € : « Traduction inédite de l'intégralité des 45 chants, œuvre de poésie mystique découverte au XIXe siècle à Bruxelles, commentés et accompagnés d'un état des lieux des connaissances sur la béguine du XIIIe siècle et la mystique flamande. Avec un CD comprenant les reconstitutions mélodiques d'une partie des poèmes.»

[2] Pour découvrir Jean de la Croix, allez lire l'enseignement donné par Jacques Breton, le fondateur du Centre Assise : L'expérience mystique selon saint Jean de la Croix d'après un enseignement de Jacques Breton en avril 2002.