Il y a 25 ans en novembre 1994, dans le bulletin de la Voix d'Assise, un hommage a été rendu à Maurice un membre du centre Assise décédé pendant l'été précédent. On y découvrait que depuis un certain temps une petite équipe du Centre Assise accompagnait Maurice, aveugle depuis pas mal d'années, une méditation hebdomadaire ayant même été instaurée chez lui à partir du moment où lui-même ne pouvait plus venir rue Quincampoix pour le zazen matinal... La Voix d'Assise parue en avril 1994 contenait le témoignage qu'il avait écrit à propos de son entrée en cécité, suivi d'un des poèmes qu'il avait écrits. C'est tout cela qui figure dans le présent message du blog des Voies d'Assise.

 

Témoignage de Maurice écrit pour la Voix d'Assise d'avril 1994

 

Jacques me suggère d'expliciter mon entrée en cécité et mon adaptation à cet état. Ce fut tellement progressif que je n'ai pas grand-chose à en dire et que je n'ai guère envie d'en parler. Je vais tout de même essayer, mais je crains que cela ne soit guère intéressant.

En fait, petit garçon, personne ne s'avisait que mes yeux n'étaient pas bons. Il fallut qu'à l'école, vers huit ou neuf ans, on s'aperçut que je ne lisais pas bien le tableau. On me fit voir à un oculiste, un œil était plus mauvais que l'autre, on me prescrivit des lunettes non parfaitement correctrices pour que l'œil mauvais fasse des progrès, c'était une opinion admise à l'époque. J'étais un petit garçon qui courait, qui jouait, je ne voyais sans doute pas d'une façon parfaite, mais je ne m'en rendais pas compte et cela me suffisait tout à fait.

Je me souviens, je n'en ai sans doute jamais parlé, qu'un jour dans la cour de l'école, je suis tombé sur le pied d'un camarade qui courait et j'ai reçu son pied dans l'œil, le garçon n'y était pour rien, j'eus sans doute l'œil au beurre noir, mais on ne s'en n'est jamais préoccupé. Petit garçon, je fus un peu aux louveteaux[1], mes yeux ne me gênaient pas. Ensuite le dimanche dans des sorties à la campagne avec des amis, il y avait une fille de mon âge et un garçon plus jeune.

Par la suite à Paris je vis un autre oculiste qui me donna des verres avec une correction parfaite, je voyais les numéros des voitures et mille autres détails. Je devais avoir onze ou douze ans, c'était très étonnant. À un moment fut diagnostiqué un décollement de rétine sur un œil, on m'appliqua le traitement de l'époque, des injections sous-conjonctivales de solution hypertonique de chlorure de sodium.

L'autre œil était bon avec une bonne correction. Entre 16 et 20 ans à la schola, je lisais la musique très normalement sur mon pupitre.

C'est à ce moment-là qu'on s'est avisé que mon œil relativement bon faisait aussi son décollement de rétine et que cela devenait très sérieux. Je n'étais pas du tout encore aveugle. Mais il étais envisageable que je perde la vue. À ce moment j'abandonnais l'idée d'être organiste professionnel.

J'envisageais alors de devenir masseur, c'était alors peu réglementé : école privée donnant un enseignement de quelques mois avec diplôme de fantaisie. C'est la filière que je suivis, mais la clientèle était très maigre.

Quelques années plus tard, ma vue baisse si bien que je devins légalement aveugle, c'est-à-dire avec une acuité visuelle inférieure à un vingtième. Je suis entré dans un laboratoire pharmaceutique qui m'a envoyé à Lille comme visiteur médical, cela consiste à visiter les médecins de la région en leur vantant les avantages de tel ou tel médicament, et à leur donner des échantillons.

Au bout d'un an, le laboratoire me largue et c'est alors que, devenu légalement aveugle, je pus entrer à l'école des masseurs aveugles.

Bien qu'aveugle, je voyais encore pas mal de choses, assez pour me diriger dans la rue, reconnaître les couleurs, distinguer un homme d'une femme, lire en m'approchant des pancartes du métro. Mais ce statut nouveau pour moi me donnait la possibilité d'entrer à l'école des masseurs aveugles beaucoup plus sérieuse, durée deux ans couronnés par le diplôme d'État d'infirmier masseur qui est devenu ensuite par équivalence masseur médical, puis masseur kinésithérapeute.

À ce moment les hôpitaux de l'Assistance Publique ont engagé trois masseurs aveugles. Je fus l'un d'eux, peut-être grâce à la protection d'un grand patron, mais peut-être aurais-je été pris sans son intervention.

C'est à ce moment que je me suis marié, ma femme, tout à fait aveugle, je l'avais rencontrée à l'école de massage. À ce moment, je ne voyais encore pas trop mal pour la vie pratique.

Puis, avec une opération par-ci par-là, avec tel ou tel traitement, ma vue a continué à se gâter jusqu'à la cécité totale à la cinquantaine.

Mes yeux ne me rendaient plus aucun service, mais étaient très douloureux au moindre excès de lumière, ce pourquoi on m'a enlevé l'un d'abord et l'autre ensuite.

 

Ce processus a été si lent, si progressif que je n'en puis dire grand-chose.

La grande différence est entre le moment où l'on voit encore un peu et celui où on ne voit plus du tout. Mais pour moi du moins cela s'est passé sans drame psychologique.

Ce qui me gêne le plus dans le fait de ne pas voir, c'est la dépendance. Je ne peux lire une lettre reçue. Je ne peux écrire un chèque ; je peux le signer, cela va très bien. Je ne peux trouver une adresse dans un annuaire ; il y a les renseignements téléphoniques bien sûrs mais on n'obtient rien si on ne pose pas la question très précise, alors qu'en parcourant des yeux la page de l'annuaire, on trouve.

Traverser la place Edmond Rostand, prendre dans le métro une correspondance que l'on connaît mal, c'est l'occasion de demander service à celui qui passe. Parler, cela ne me gêne pas, je le fais facilement je pense. Je vais jusqu'à penser que le quidam a de la chance, je l'identifie à Simon de Cyrène. Mais souvent, le passant, si plein de bonne volonté qu'il soit, est très maladroit et un peu paniqué, n'écoute même pas ce dont j'ai besoin.

Être privé des spectacles de la nature, pour moi cela n'est pas très gênant. J'ai assez de souvenirs visuels et j'imagine bien le confluent du Rhône et de la Saône, le panorama que l'on découvre du sommet d'une montagne, l'intérieur de Notre-Dame, l'horrible façade de Saint-Sulpice.

Par contre, c'est gênant pour la vie conviviale, je ne perçois pas les réactions de l'autre sur son visage, dans son attitude. Cela me fait faire des maladresses. Très désagréable aussi de ne pas savoir qui est proche de moi et susceptible de m'entendre.

 

Je joins un poème déjà ancien sur le sujet, mais mon adaptation a été si progressive que je n'ai vraiment rien à en dire.

 

      Silence
      En CE silence je peux pressentir l'autre
      Je peux savoir la source de ma vie
      La source de vos vies
      En ce silence au foyer de mon être
      Je suis fondu dans l'ineffable feu
      Le grand UN où rien n'est Autre

     

statue      Mais en ta présence petit frère
      En ta présence petite sœur
      En vos présences amies
      Ce silence m'est injuste
      Ce silence m'est injure
      Ce silence m'est blessure
      Ce silence m'est violence.

      Chaque geste est pour vous parole
      L'inclinaison de ce front méditant
      Ce visage ouvert
      Ce menton sur la main posé
      Regard lointain perdu dans l'horizon
      Sourcils froncés
      Corps effondré ayant tout perdu
      Torse bombé et poings serrés
      Bras serpentin, féline démarche
      Pas traînés lourds sur le sol
      Coupe trépidante attisant les braises endormies
      Chaud regard coulé sous des paupières mi-closes
      Élan de danseur s'envolant sur les pointes
      Tous messages auxquels je suis sourd

      Je ne connaîtrai pas le ballet des hirondelles
      Je ne connaîtrai pas la procession des fourmis
      Les moutons légers dans la pâleur du ciel
      Je ne connaîtrai plus l'apaisante verdeur de la prairie
      La rouille d'automne sur le velours des mousses
      L'ondulation dorée de moisson
      Finis pour moi les brumeux horizons lointains
      L'empourprement des soleils couchants

      Votre silence m'est blessure
      Votre silence m'assassine

      Je crois à l'inaltérable harmonie
      Mais j'ai besoin de sentir
      Mais j'ai besoin de chaleur
      La coquille de mon cœur s'effrite et s'évapore
      À mes pieds a glissé mon manteau
      Je suis le nouveau-né désarmé devant l'impitoyable nature
      Je suis le cadavre nu devant son juge
      Mon être aboie à cette solitude
      Je ne suis plus que ténèbres

      Mais au fond de l'abîme rougeoie l'étincelle de la résurrection

      

                         *      *      *      *      *

 

Poème du recueil "Souffles de l'ineffable"

 

     

main d'argileMERCI d'être venu
      Je ne t'attendais qu'en la foi
      Je ne t'attendais pas sensible
      Les célébrants profèrent les rituelles paroles
      Et voilà, vient à moi cette suavité odorante
      Parfum suave à mes narines étonnées
      TU es là je sais que c'est TOI
      C'est un parfum de mon enfance aux bords de Loire
      Mais aujourd'hui tu me pénètres
      TU me donnes la paix
      TU me donnes la joie
      TU es là dans cette senteur douce
      TU m'abasourdis
      Je sais toujours les mots qu'il faut répondre
      Je réponds
      J'entends ma voix plus grave et plus moelleuse
      Murmurante
      Méconnaissable
      Tu es là
      Jusqu'à la fin tu me tiens embrassé
      Tu restes là jusques au bout

      Grave en ma chair à jamais cet instant
      Qu'il reste le phare
      Qu'il reste l'ancre
      Qu'il reste le sceau de ton alliance
      Qu'au cours des ans si mon cœur s'éparpille et s'égare
      Cet indestructible filin me ramène à tes bras de miséricorde
      Pardon pour mes tiédeurs pardon pour mes errances
      Tu combles l'indigent tu m'as comblé
      Tu mets dans mes yeux des larmes de joie
      Que mon visage reformé dans ce baptême d'eau vive
      Garde à jamais la signature de TA PRÉSENCE

 

                       *      *      *      *      *

 

Poème de Maurice lu à sa demande lors de ses obsèques

 

      De Toi Seigneur j'implore ta paix et ta lumière
      Car TU m'as appelé et Tu m'as pris la main
      Et j'ai répondu OUI naguère en ma jeunesse
      Et je fus pour un temps ton serviteur ardent

  lilas    Mais tu donnais un labeur lourd et décevant
      Et mes mains inhabiles et mon cœur orgueilleux
      Se sont vite lassés de te servir Seigneur

      J'ai trop aimé la senteur des lilas
      J'ai trop aimé la saveur des fruits mûrs
      La douceur de velours des pêches
      J'ai trop suivi les délections de mon cœur

      Mais TU gardais ma main dans la tienne
      Je te suivais, de loin, un peu, nonchalamment
      Me rappelant mes amours, mes élans de naguère
      En ce temps occupé de complaire à mon cœur vaniteux

      Mon Seigneur je ne suis pas digne
      J'ai les mains vides et je suis nu
      Mais TOI SEIGNEUR, tu es celui qui sauve
      Toi seul Seigneur, tu peux me relever
      Donne-moi de contempler la splendeur de ta face
      De pénétrer les plénitudes de ton amour
      Demande à saint Michel de m'introduire
      dans le glorieux séjour de tes élus.

    

              *      *      *      *      *

 

Accompagnement de Maurice

Témoignage d'un membre d'Assise

 

Voix d'Assise n° 3En 1987… je crois… Le mardi matin de 7 à 8 heures, une méditation était proposée rue Quincampoix, par Chantal Moryoussef[2]. C'est là que je connus Maurice.

Avant cela, je l'avais rencontré au cours de réunions et assemblées, mais je ne m'étais jamais approchée de lui. Il m'impressionnait… Je craignais mes maladresses en face de son handicap, je craignais que ma voix trahisse ma gêne, et puis, je ne savais quoi penser de sa manière d'être, de ses petits sourires sceptiques, ses réflexions parfois sarcastiques. (Plus tard, j'en ai ri avec lui et il reconnut qu'il se faisait souvent "l'avocat du diable").

Après la méditation, nous prenions tous les trois le petit déjeuner. Ce temps d'échange était très court mais se prolongeait par celui du trajet, lorsque je le réaccompagnais jusqu'au métro. À petits pas, au fil des semaines, je découvris que derrière le "personnage" se cachait pudiquement quelqu'un d'hypersensible. À cette époque, il fut hospitalisé. Le sachant très entouré, j'hésitais à lui téléphoner, craignant d'être indiscrète. Chantal m'encouragea à l'appeler et je sus, par elle, combien cette petite marque d'intérêt l'avait touché. Il lui en parla plusieurs fois.

L'un de ces Mardi matin, durant le petit déjeuner, Maurice nous dit son intention de s'inscrire à son premier sesshin. Fut évoqué "le silence". Comment le vivrait-il pendant tout ce week-end ? C'est alors qu'il répondit, accompagnant son propos d'un certain petit rire : « Ah, mon rapport avec le silence… J'ai écrit quelques lignes autrefois sur ce sujet, je vous les montrerai un jour. » Mais il fallut attendre longtemps, réclamer, lui rappeler sa promesse, avant qu'il ne se décide à nous remettre la plaquette des cinquante à soixante poèmes qu'il avait écrits et fait éditer…

Ce poème sur le silence est paru dans le premier numéro de la Voix d'Assise à la suite du témoignage de Maurice sur son entrée en cécité.

Ces trois dernières années, ces sortie trop matinale de n'étant plus possible, Marie-Charlotte[3] et Colette prirent l'heureuse initiative de lui proposer une méditation hebdomadaire le matin chez lui. Dès que mon emploi du temps me le permit, je pris la relève de Marie-Charlotte.

Ce fut le temps d'une autre forme de rencontre, un nouveau pas vers ce qui devint une véritable amitié.

Après une méditation d'une heure, nous échangions. Colette appelait cela notre petite chronique hebdomadaire. C'était une sorte de partage informel, très libre, qui me permet d'apprécier l'écoute de Maurice, sa grande ouverture d'esprit dans tous les domaines explorés, la manière toujours bienveillante, souvent chaleureuse, dont il parlait des autres, l'intérêt qu'il portait à toute situation évoquée devant lui, mettant en œuvre tous les moyens dont il disposait pour apporter une aide et avec quelle ardeur ! Rien ne laissait indifférent.

Suite à ce temps de parole, l'une ou l'autre restait un peu plus, si Maurice avait un service à nous demander (secrétariat ou course compliquée pour lui). En ce cas, il s'informait toujours la veille, par un petit appel, du temps dont nous disposions l'une ou l'autre. Excellent exercice de prêter ses yeux, de se laisser conduire par la voix de l'autre, en se concentrant sur l'écoute. Chez Maurice, dans son univers, tout était organisé pour faciliter la tâche de l'entourage et limiter ses propres dépendances.

Il s'efforçait d'être un bon chef d'orchestre, à nous d'être de bons instrumentistes.

Cette image de Maurice chef d'orchestre n'est pas anodine, car il était aussi musicien. La voix de son orgue nous accueillait parfois. Il avait composé autrefois et envisagé de faire jouer ses pièces pour piano (simplement pour les entendre avant de partir…).

Le vendredi 1er juillet fut notre dernière rencontre. Le mercredi précédent, j'avais assisté aux obsèques d'une tante. Maurice le savait. Après la méditation, je lui en parlai. Ce fut l'objet de notre réflexion de ce jour.

Dimanche 3 juillet, notre ami nous quittait.

Il y avait quelque temps, il avait exprimé à l'une de ses parentes le désir que l'un des poèmes qu'il avait écrits soit lu à sa messe d'enterrement et l'avait désigné (voir plus haut).

Le jeudi 7 juillet, dans l'église Saint-Sulpice, par la voix de sa cousine, s'éleva la prière de Maurice.

 

                *      *      *      *      *

 

      Au revoir Maurice

             (écrit par Jacques Breton)

 

Ce grand ami d'Assise nous a quittés en juillet dernier. Depuis une douzaine d'années, ils participaient assidûment aux activités du centre : session, seshin, zazen, conférences… Malgré son handicap, rien ne l'arrêtait dans son désir de progresser sur ce chemin de réalisation spirituelle. Il y était encouragé par son entourage qui se rendait compte du changement opéré en lui.

De cet homme auparavant si anxieux, si susceptible, il se dégageait une grande paix et une certaine lumière. Les épreuves ne lui ont pas manqué, entre autres l'hospitalisation de sa femme. S'il en souffrait beaucoup, il savait garder le sourire et un certain humour. Esprit et cœur très ouvert, sa conversation enrichissait tous ceux qui l'approchaient.

J'ai eu le privilège de lui donner le sacrement de pénitence quelques jours avant sa mort.

Que sa Vie se poursuive dans la paix de Dieu, qu'il soit toujours présent comme un modèle de fidélité, d'audace et de persévérance.

Jacques Breton

 

Une eucharistie a été célébrée à l'intention de Maurice le 7 décembre 1994 rue Quincampoix.



[1] C'est le premier niveau du scoutisme.

[2] Chantal Moryoussef était dans les premiers temps du Centre Assise l'une des animatrices. Elle était formée à différentes approches psycho-corporelles et proposait un travail d'éveil corporel et des massages rue Quincampoix mais aussi lors de stages à Saint-Gervais après l'achat du domaine. Elle a aussi animé le zazen du mardi matin de 7 h à 8 h rue Quincampoix..

[3] À l'époque Marie Charlotte Aussedat était aussi animatrice du Centre Assise, elle a très longtemps animé le zazen du vendredi 7h30 – 8h 45.