Graf Dürckheim est décédé il y a plus de trente ans en fin d'année (28 décembre 1988) et c'est une sorte d'hommage que nous publions ici en mettant deux choses :

  1. un lien vers la vidéo réalisée par Patrice Chagnard en 1988 où la caméra suit le parcours de Bernard Rérolle avec par moments la voix off de G. Dürckheim, et au milieu la visite de B. Rérolle au chevet de G. Dürckheim (qui meurt quelques mois plus tard à 91 ans). Pour B. Rérolle c'est un moment difficile puisqu'il prend sa retraite à 65 ans et quitte la Sainte-Baume où il était directeur du Centre. Cette vidéo illustre certaines des thérapies initiatiques proposées au Centre Assise.
  2. le témoignage de B. Rérolle prononcé lors du colloque consacré à la figure et à l'œuvre de Dürckheim en 1984 où il parle de son premier séjour à Rütte en 1980-81, avant son engagement à la Sainte-Baume.

C'est aussi l'occasion de rendre un hommage à Bernard Rérolle décédé le 11 janvier 2000, il y a presque 20 ans. Nous avons déjà évoqué sa participation au même voyage inter-monastique que Jacques Breton en 1983 en donnant des extraits de son témoignage[1]. Prêtre mariste, il commence la pratique du yoga[2] dans les années 1960 et l'enseigne au centre de la Sainte-Baume situé à Plan-d'Aups dans le Var dans les années 1970, il est également professeur de philosophie. Il passe deux ans (1980-1981) auprès de Graf Dürckheim dans son centre de Rütte et c'est là qu'il découvre le zen. De 1981 à 1988 il est directeur du Centre de la Sainte Baume, au début il est aidé par le dominicain Jean-Yves Leloup. Le centre devient célèbre pour son ouverture aux autres religions. En 1989, B. Rérolle rejoint la communauté du 104, rue de Vaugirard, à Paris, et le centre culturel du Forum 104. Il y enseigne le yoga, le zen[3], la calligraphie chinoise... et publie des livres ainsi que des articles[4]. Il est à l’origine (avec Renata Farah, elle-même élève de Dürckheim et enseignante de yoga) de la création de la lignée du yoga "dans l’Esprit de Dürckheim" à l’Ecole Française de Yoga.

 

I –"Karlfried Graf Dürckheim, Le geste a la parole"

Vidéo de P. Chagnard filmant le parcours de B Rérolle à Rütte

Une production : CFRT/ TF1 réalisée en 1988

 

Bernard RérolleCette vidéo a été réalisée par Patrice Chagnard à Rütte, le centre de thérapie initatique. Il a été mis en accès libre en 1988 pour les trente ans de la mort de G. Dürckheim. Il dure 48' 20.

Lien : https://videotheque.cfrt.tv/video/karlfried-g-durckheim-le-geste-a-la-parole/

La caméra suit essentiellement le parcours de Bernard Rérolle aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur : à l'intérieur il suit les thérapies initiatiques (calligraphie, musique, danse, champ d'argile, dessin méditatif, leibthérapie, masque, voie du sabre…), il participe aux séances de zazen et par ailleurs il met régulièrement par écrit son ressenti ; à l'extérieur il est dans la neige où il marche et travaille, il coupe du bois, il participe à une messe… Au milieu il y a la rencontre avec G. Dürckheim qui est dans son lit (les mains y ont un grand rôle). On y voit plusieurs thérapeutes dont certains sont venus au Centre Assise (Régine Helke pour le dessin ; Stephan Wiedemann pour la Voie du sabre…).

 

●  Présentation de la vidéo par le CFRT :

Karlfried G. Dürckheim a 91 ans quand le réalisateur Patrice Chagnard lui consacre ce documentaire. Il mourra quelques mois plus tard, le 28 décembre 1988. 2018 célèbre le 30e anniversaire de la mort de celui dont l’œuvre se situe “au confluent d’une triple source : la psychologie de C.C. Jung, la mystique de Maître Eckhart et la tradition zen qu’il a rencontrée au Japon.” 

Karlfried G. Durckheim, philosophe allemand, fut l’ami de C. Jung, de Paul Klee, de Rilke. Son itinéraire a été marqué par la découverte du boudhisme Zen qu’il fit au Japon où il vécut plus de dix ans. En 1947, il s’installe à Rütte, un petit village de Forêt Noire, où il crée avec sa femme, la psychologue Maria Hippius, et un nombre croissant de collaborateurs venus les rejoindre, un centre de Thérapie initiatique. Réconcilier en nous l’Orient et l’Occident, découvrir notre corps comme lieu de l’ouverture de l’Être, lieu de la rencontre avec Dieu, telles sont les clefs de son enseignement.

Ce film tourné peu avant sa mort – il était alors âgé de 91 ans – veut être un hommage à l’œuvre de cet homme étonnant qui fut pour beaucoup un véritable maître spirituel.

 En suivant le parcours d’un de ses disciples, Bernard Rérolle, prêtre mariste, ancien directeur du Centre International de la Sainte Baume, au cours d’un séjour à Rütte, nous découvrons les différents exercices qui y sont pratiqués. Il commente sa retraite qu’il sait mue par le désir profond de “faire la vérité pour parvenir à la lumière”. Les gestes les plus simples, projetés dans la lumière de la conscience, deviennent ici des signes sur le chemin à parcourir vers la connaissance de soi. Et l’on comprend alors que de tels exercices puissent être perçus comme autant d’étapes nécessaires vers cet éveil intérieur sans lequel il ne peut y avoir de christianisme vécu.

En off, des extraits d’entretiens de Karlfried G. Dürckheim avec Claude Métra et Alphonse Goetmann, enrichissent et éclairent le déroulé et la visée de la retraite spirituelle.

 

●  À propos du réalisateur Patrice Changard.

Sur ce blog nous avons déjà parlé de deux figures qui font écho à deux films de Patrice Chagnard :

Sur la même page que la vidéo "Karlfried Dürckheim, Le geste a la parole", vous trouvez aussi la courte vidéo de Patrice Chagnard réalisée par le CFRT https://videotheque.cfrt.tv/video/patrice-chagnard-plus-de-35-ans-de-realisations-cfrt/ Durée : 04:31. Entre 1966 et 1994, Patrice Chagnard a réalisé de nombreux films documentaires pour l’émission du Jour du Seigneur, sur TF1 puis sur France 2. À l’occasion de la rétrospective qui lui est offerte au centre Pompidou, ainsi qu’à sa femme et réalisatrice, Claudine Bories, le CFRT est allé le rencontrer. Quelle est sa vision du film documentaire ? Quel est son film préféré ? Comment a-t-il réussi à convaincre les producteurs d’aller en Inde filmer un moine bénédictin devenu bouddhiste pour notre émission catholique ?

 

II – Jalons pour un itinéraire de transformation

Intervention[7] de B. Rérolle au colloque de la Ste-Baume en 1984

 

Graf DürckheimLa plupart de ceux qui l'ont rencontré reconnaissent que la personne et l'enseignement de Karlfried Graf Dürckheim ont changé quelque chose dans leur vie. C'est pour en témoigner que nous sommes réunis ici. Témoigner ce n'est pas philosopher, c'est prendre le risque de raconter un peu sa vie, […]

La personne et l'enseignement disais-je. C'est la personne que j'ai rencontrée d'abord. Rencontre brève, au plus creux d'une année de "désarroi". Mais rencontre qui suffit à déclencher en moi le besoin d'entrer dans son enseignement, de lire ses livres, d'en faire le "pain quotidien" de ma pratique.

La Bagavâd Gitâ nous dit que le "désarroi" joue un grand rôle dans notre vie spirituelle, l'Évangile aussi d'ailleurs, car nous avons besoin de cette impulsion pour nous mettre en route, dans la plupart des cas.

Une étape de ma vie venait de se terminer, et déraciné, désenchanté, j'errais à la recherche d'une nouvelle implantation, avec des sentiments d'échec. J'avais entendu parler de Karlfried Graf Dürckheim, j'avais même somnolé sur les premières pages du livre Le zen et nous.

J'arrivais donc à Rütte comme un petit "prof de yoga" pour inscrire une spécialité (la méditation) sur ma carte de visite mais en prenant garde de ne pas me faire annexer ni par un homme ni par une école : autant dire que je m'approchais du Maître avec un mélange inconfortable de bonne volonté et de circonspection. Il n'est pas jusqu'au mot "Maître" qui n'ait provoqué chez moi plus que des démangeaisons ! Et le Maître ne fit rien pour me séduire, bien au contraire.

Quinze jours de méditation abruptes et d'exercices insolites, quelques heures de questionnement souriant (mais impossible à contourner) par les collaborateurs devant le miroir inexorable de mes dessins, de mes colombins d'argile ou de mes sensations… Et pour finir une heure d'entretien personnel avec Dürckheim fort bien renseigné sur mon cas : j'allais dire “il ne me fit pas de cadeau”, mais c'était un cadeau et certainement l'un des plus beaux que j'ai jamais reçu. J'ai la chance de ne pas avoir eu envie de m'enfuir de nouveau dans les explications et les justifications comme par le passé, et d'accepter de pouvoir me tenir debout devant ma vérité les yeux ouverts. Il faut croire que le fruit était mûr à point : je pris aussitôt la décision de revenir pour un séjour de longue durée et de me plonger sans plus attendre dans la lecture de Méditer, pourquoi et comment ? Ce livre se mit à me parler…

Ces premières impressions se sont gravées très fortement en moi. Je vais tâcher de les décrire (sans esprit de démonstration méthodique) pour vous en rendre compte. Bien souvent, ce qui m'a le plus touché, c'est ce qui me prenait "à contre-pied".

 

●  Ce qui m'a touché : la qualité des rituels, des objets, des gestes… j'avais un "compte à régler" dans ce domaine.

La qualité des détails. Par exemple : la qualité des rituels, des objets, des gestes… C'est certainement un héritage direct de la minutieuse attention japonaise en général et du zen en particulier.

Je dois confesser que jusqu'alors je me trouvais bien de “ne pas trop faire attention aux détails pourvu que l'ensemble fonctionne !”. Venant à Rütte, je prenais mon élan pour me dédier aux grands problèmes, et voilà qu'il me fallait me rendre à l'évidence : le charme discret d'une certaine ambiance de soin, presque partout et toujours présente, opérait sans coup férir comme base de transformation.

J'ai eu l'occasion de l'expérimenter encore bien davantage au Japon. C'est un cadre qui oriente la qualité du travail à entreprendre, c'est une façon élégante et souriante de vous inviter à garder les pieds sur terre : cela n'a rien à voir avec la mondanité, cela relègue au second plan les bons mots et les belles pensées. C'est aussi une façon merveilleuse de vous prévenir, sans parole, que vous êtes un hôte attendu et respecté, et que l'enseignant qui vous reçoit ainsi ajoute un plus qui vient de la qualité de son être. Vous vous sentez invité à ÊTRE à votre tour, sans plus attendre. L'arrangement d'objets simples et beaux, l'éclat d'une bougie allumée ou d'un bouquet, un espace habité, aimé et entretenu entre en résonance avec les dimensions mystérieuses de notre personne dans sa profondeur… Je suis de ceux qui ont eu à réapprendre à voir et à sentir tout cela.

Je dois dire que j'avais un "compte à régler" dans ce domaine. Il y a belle lurette que les rites ont pris un "coup de vieux", aussi bien dans la vie sociale que dans la pratique religieuse. Depuis trente ans, la mode est au renouvellement, à l'invention, à l'informel, à secouer les vieilles routines. Il y a une sorte d'instinct de rejet des uniformes (vêtements ou pensée), des gestes accomplis en fonctionnaire.

C'était donc un choc pour moi de renaître à la signification plus profonde des rites : ils peuvent créer une vie sociale cordiale et respectueuse des personnes, ils peuvent porter témoignage à la vie de l'esprit ! Ce n'est que peu à peu, il est vrai, que j'ai pu mesurer combien le prurit d'anticonformisme peut rester superficiel et retarder d'autant l'évolution véritable de la personne… alors que, lorsque l'ambiance le permet, un geste habité dans un espace habité, s'il est répété dans sa forme avec attention, peut devenir un exercice quotidien, ou plutôt L'EXERCICE au sens fort du terme, au sens par exemple où l'entendait saint Ignace, qu'il s'agisse de culte, de méditation ou de repas ou de n'importe quoi d'autre.

Une fois ce seuil franchi, ce n'est que très progressivement que les vraies dimensions de l'enseignement de K. G. Dürckheim se sont révélées à moi.

Boule de feu insaisissable qui n'a jamais fini d'engendrer des énergies nouvelles, comment la décrire sans déformer ?

 

●  Découvertes au niveau de l'engagement corporel mis au service de la recherche spirituelle.

L'engagement corporel au service de la recherche spirituelle a bien sûr joué un grand rôle dans mes expériences de Rütte.

Je n'arrivais pas sans bagages puisque j'enseignais le yoga depuis plusieurs années déjà. J'étais entré naïvement dans le yoga une douzaine d'années auparavant et c'est bien sûr grâce à tout le vécu psychosomatique qui s'y rend sensible que je me trouvais au point où j'en étais.

Je m'étais senti mis en route en direction de la méditation et du labeur de la transformation personnelle par le simple fait d'avoir pris au sérieux les expériences intérieures aussi inattendues qu'irrécusables vécues dans les postures, les silences, la vie de groupe… Mais j'avais accepté comme une conséquence inéluctable le fait d'avoir à me familiariser avec la civilisation orientale, ses langages, ses images, ses modes de raisonnement. Cela m'était difficile, je n'y entrais qu'à regret, les instruments de rationalité et de compréhension étant souvent pris à contre-pied. Je ne me sens vraiment pas la vocation de changer de culture !

Pourtant, en sens inverse, il me fallait bien reconnaître que les enseignements du yoga avaient dévoilé devant mes yeux un nouvel et vaste horizon capable de me faire dépasser à la fois mes certitudes occidentales et les impasses qui s'y rapportent.

Et voilà qu'à Rütte tout s'est organisé en moi de façon cohérente comme par enchantement, grâce aux perspectives jungiennes que partage Dürckheim et ses collaborateurs… c'est-à-dire grâce à la possibilité de traduire ce que nous vivions au jour le jour dans mon langage de tous les jours, mes images, mes modes de raisonnement, etc..

Il est vrai que j'ai dû consentir à un certain "lâcher prise", ne serait-ce par exemple que parce que le yoga est tenu à Rütte en une certaine "suspicion". Je n'épiloguerai pas sur les raisons de cela, mais cela m'a obligé à un décapage de ce que je croyais être et savoir. Cela m'a placé devant la nécessité de creuser plus profond : je ne pouvais ni ne voulais récuser la valeur de ce que j'avais vécu et qui m'avait amené là, et je sentais bien que la discipline yogique est complémentaire des autres disciplines employées à Rütte car le but spirituel est le même. J'ai senti que c'était en moi qu'il me fallait réconcilier tous ces mondes.

En travaillant dans cette direction, peu à peu j'ai été amené à intégrer dans des postures et respirations de yoga ce que je ressentais dans les autres exercices corporels (danse, dessin, musique, aïkido, etc.) et en même temps à faire bénéficier ces exercices de tout l'acquis de ma pratique de yoga.

 

Prenons-en pour preuve (entre autres) un exercice central pour le yoga et pour l'enseignement de Dürckheim : le lâcher-prise.

  • Patanjali enseigne que, pour être juste, une pratique de yoga (postures, respiration, concentration…) doit être en même temps stira (c'est-à-dire ferme, solide, énergique, exigeante…) et sukha (c'est-à-dire tranquille, aisée, harmonieuse, douce…).
  • Dürckheim enseigne à la suite des maîtres zen que la base de la spiritualisation de nos actes et de nos attitudes c'est de parvenir par l'exercice à l'expérience pluri-quotidienne du lâcher-prise.

En d'autres termes, pour passer du stade de la relaxation et du bien-être gymnique au stade de l'aventure spirituelle du processus de transformation, il faut passer par une "porte étroite" (le trou d'aiguille de l'Évangile, l'illumination du zen, le svadaya du yoga), au sein d'une expérience corporelle persévérante, se sentir naître à de nouvelles perceptions de soi, du monde et de Dieu parce qu'on abandonne les crispations du volontarisme.

 

Je disais plus haut que ce qui m'a touché, c'est ce qui m'a pris à contre-pied. C'est vrai des exercices corporels particulièrement.

Jusqu'alors, je m'étais habitué à les pratiquer dans un esprit de prudence, loin de toute recherche de performance, uniquement désireux d'aboutir à sentir dans une ambiance intérieure de calme et de vigilance. Or il m'a fallu les cadences rapides et parfois même exténuantes de l'aïkido (par exemple) pour arriver à dépister un piège sournois de l'ego.

C'est très bien de travailler tout en lenteur et en attention aux choses subtiles, mais l'ego et le mental sont "rapides", et presque instantanément, ils se mettent à ressaisir tout le travail en cours pour leur profit… du genre : « Je suis le champion de l'esprit de non-performance ! » ou « venez voir comme je n'ai plus d'ego ! » ou encore, tous mes muscles tremblent sous l'effort de pousser plus loin mon lâcher prise ! J'ai vécu quelques séances mémorables dont je peux sourire aujourd'hui, mais je peux dire que “j'en ai bavé” et que cela a été salutaire… Parler de "boules de feu" n'a rien d'exagéré.

Cela a été pour moi des occasions de vivre cet enseignement capital : au bout de l'effort volontaire, à la limite de la résistance du souffle et de la capacité musculaire, au seuil de l'impossible, là est une chance incomparable d'expérimenter le lâcher-prise.

Au creux du gouffre psychologique, dans l'effondrement du courage et de l'espérance, un seuil offre des chances semblables. Stira-sukha n'est pas seulement une expérience réservée aux moments exceptionnels d'une pratique de yoga quand tout va bien, c'est la qualité de notre vie quotidienne, un entraînement pour préparer les crises. Il m'a fallu pleurer comme un enfant pour que cet enseignement s'inscrive enfin dans ma chair, dans mon cœur, dans mon esprit. Cela m'a permis d'entrer dans une tout autre façon de comprendre et de vivre le : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces et de tout ton esprit. »

[…]

 

Quelques critères de G. Dürckheim au sujet de l'homme qui se transforme.

Dürckheim donne quelques critères pour s'y reconnaître.

1. L'homme qui se transforme (parce qu'il a senti affleurer en lui l'Être essentiel) se révèle capable d'assumer les échecs et les souffrances de sa vie tout autrement qu'avant.

2. Cette transformation modifie sa vie active : libération de certains freins ; nouvelle conscience qui l'oblige à un chemin différent - le chemin qui met sa vie tout entière au service du divin… modification qui peut aller jusqu'au changement de métier, de religion, de cercle de relations…

3. L'homme qui se transforme est peu à peu transfiguré par un rayonnement d'un genre nouveau : tel le rayonnement qui distingue l'homme heureux de celui qui ne l'est pas, l'amoureux ou de celui qui vit un abandon, le rayonnement qui distingue celui qui est libéré par l'expérience de l'Être de celui qui reste préoccupé par le seul souci de l'existence.

Tous ces "symptômes" ne présentent aucun intérêt tant que nous ne les avons pas perçus sur nous-mêmes. Au cours des périodes intensives d'exercices vécues à Rütte, ils se rendent corporellement perceptibles, dans cette forme de perception absolument unique et paradoxale dont il est si difficile de rendre compte en paroles… cette impression irrécusable et pourtant évanescente que quelque chose s'est passé et que désormais ce ne sera plus comme avant.

 

Très souvent je ne me rendais compte qu'après coup de la transformation, et très souvent il fallait que quelqu'un d'autre me fasse remarquer le changement de geste, d'attitude, ou même de "rayonnement".

Au début je pensais naïvement que "par métier" j'étais directement branché sur l'Être essentiel. L'impression que je m'en donnais à longueur de méditation ou d'exercice me semblait bien centrée, et me donnait l'assurance que je faisais partie des "élus" à qui il est donné d'entrer dans le Royaume sans détour… Au bout de six mois, ces belles illusions se révélèrent pour ce qu'elles étaient en réalité : un montage fignolé de l'ego pour contourner l'obstacle… l'atterrissage fût cruel !

Mais ce fut aussi le commencement de mes prises de conscience de ce dont Dürckheim parlait réellement. J'appris peu à peu à renoncer à me présenter comme j'avais coutume de le faire, que ce soit sous la forme visuelle ou autrement, un Être essentiel objectivé… J'appris par la même occasion à laisser s'épurer mes images de Dieu, à entrer dans "l'apophatisme", dans un agir cultuel non-agi, dans une pensée théologique non-pensée… et par contrecoup dans une manière plus laconique d'enseigner.

Dürckheim  m'a appris à retourner la situation. Par exemple, lorsqu'au bout de six mois je me suis senti complètement catastrophé par le peu de progrès de tous mes efforts à Rütte,

  • il me fit comprendre documents en main (mes dessins, etc.) de quelle manière c'était mon ego qui obstruait le passage “par le désir de trop bien faire” ;
  • il me montra en même temps le chemin pour retourner vers mes responsabilités sans désespoir ni agressivité. Pour cela il me suffisait de faire acte de foi dans la logique de mon existence passée : les crises et désarrois divers avaient joué un rôle aussi important que les moments étoilés et les nobles désirs pour m'amener au seuil de la porte, ou plutôt au seuil de ma propre porte, c'est-à-dire à me mettre en route.

 

●  Se mettre à un cheminement qui ne supporte pas l'esprit de retour.

En effet, autre retournement, me retrouver ce n'était pas rentrer enfin chez moi pour m'y installer confortablement, mais parvenir au seuil de ma porte pour me mettre courageusement à un cheminement qui ne supporte pas l'esprit de retour. « Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n'est pas digne de moi », disait Jésus ; ou encore cette parole de Dieu au prophète Jérémie : « Je t'ai établi pour planter et pour arracher »… et dans l'Ecclésiaste : « Il y a sur la terre un temps pour toutes choses. »

Ce que l'ego a bâti à la force du poignet tout au long d'une existence parfois bien rude est destiné à disparaître à la façon dont le bourgeon, puis la fleur, puis le fruit, sont destinés à disparaître pour faire place à ce qu'ils préparaient.

Si j'ose m'aventurer à prendre exemple de l'enseignant (je ne suis qu'un sempiternel commençant), je dirais que le meilleur enseignant n'est sans doute pas celui qui a la plus grosse bibliothèque (dans ses livres ou dans sa tête !) mais celui qui n'arrête pas de cheminer.

Comme beaucoup, j'ai commencé à enseigner le yoga très tôt après l'avoir découvert, tout à la joie de faire partager ma chance. Et bien sûr, très vite, je me suis retrouvé en train de tourner quelques manivelles et de rabâcher ce qui me réussissait le mieux… avec d'excellentes excuses sur le temps qui me manquait pour approfondir… Il m'arrive encore de le faire, hélas puisque rien n'est jamais acquis, et que la régression est sans cesse à l'œuvre, mais maintenant je sais mieux à quoi m'en tenir et je ne récuse pas cette vilaine image dans mon miroir : “me répéter, c'est m'arrêter”.

Or le processus de transformation n'a qu'un terme dans notre vie ici-bas, le terme qui est notre mort – et même, pour ceux qui croient à la résurrection, notre mort n'est encore qu'un passage vers la transformation infinie. Ainsi, celui qui s'arrête entre en contradiction avec la vie.

[…]

 

Je terminerai par l'invitation à prendre du temps pour moi. J'ai déjà fait allusion à ce qu'il peut y avoir de faux dans le besoin de dévouement. Ceux à qui je vais dédier mes généreux efforts n'ont pas besoin de ma pagaille ni de mon indiscrétion, ils ont besoin que l'amour que je leur dédie soit issu de mon fonds le plus solide, le plus fidèle.

« Trouve la lumière et des milliers la trouveront à ton contact » et cesse de te poser l'inutile question des rapports entre l'action et la contemplation.

Il y a une manière de repousser à plus tard le temps de m'occuper de mes problèmes personnels qui est un pur et simple non-sens, une fuite devant ma mort-résurrection et une négation de la demande d'autrui. Tout est urgent, il faut apprendre à choisir.

Jésus a été présent dans ma vie depuis le début. C'est bien de lui que j'ai parlé pendant toutes mes années de jeunesse, et ce n'était pas nul, compte tenu de ce que j'étais. Aujourd'hui, c'est toujours le même Jésus même si j'en parle un peu autrement car « Il est, il était et il sera. » Mais je sais que je dois être vigilant au bien qu'il me fait en passant à travers moi et à faire ainsi fructifier mes talents.



[2] Bernard Rérolle se référait à l'époque à l'enseignement de TKV Desikachar, 'enseignement de Madras'.

[3] A l'initiative de Bernard Rérolle, le zazen est pratiqué au Forum 104 depuis une trentaine d'années sans discontinuer dans la crypte du Forum104. Actuellement c'est le vendredi soir (cf. http://www.forum104.org/offres/gestion/actus_753_24592-1/meditation-dans-l-esprit-du-zen.html  )

[4] B. Rérolle a écrit des livres : Le Japon du silence et la contemplation du Christ et Passage vers l'autre rive. Dynamique des Béatitudes (1993), Prier corps et âme et des articles dans la revue Française de Yoga, dans des livres collectifs dédiés à Graf Dürckheim, ainsi que "Nuage et eau" (Cf. http://www.questionde.com/la-revue/la-revue-question-de/meditation/complements-d-enquete/le-bouddhisme-nuages-et-eau )

[5] En 1985Patrice Chagnard a fait un film Zen ou le souffle nu qui est passé au Jour du Seigneur" les 29 décembre 1985 (I) et 5 janvier 1986 (II) : Shigeto Oshida converse avec Patrice Chagnard. Les réflexions de Oshida sont exprimées sur un ton extrêmement expressif et sont ponctuées de rires. On peut voir 5 mn du film surhttp://spinescent.blogspot.fr/2012/08/zen-avec-vincent-oshida.html . Le film complet (69 mn) est paru en DVD, on peut se le procurer avec la revue "La Source" n° 29 (11 € en novembre 2016) : http://www.sources-vivre-relie.org/feuilleter/seul-et-ensemble/15/2.aspx . Pour une présentation de Shigeto Oshida avec une partie de ses articles voir Shigeto Ohida (1922-2003) : une parole venue de l'Orient et fécondée par les traditions chrétienne et bouddhiste-zen..

[6] Sous la forme de récit autobiographique, combinant les textes d'Henri Le Saux, souvent d'une grande beauté, et le souvenir de ses proches, l'itinéraire de ce moine bénédictin converti à l'hindouisme. En vente à 19 € sur http://www.inner-quest.org/Fr_DVD_1.htm#Swamiji ou visible sur https://www.youtube.com/watch?v=Nb346vQo0WM

  • [7] Il y a ici la plus grande partie  de cette intervention qui a été publiée dans un recueil édité par le Centre international de la Sainte-Baume: L'école de Todtmoos-Rütte. Karlfried Graf Durckheim et Maria Hippius., Éd. de l'Ouvert, 1985. Les titres qui figurent ici ne sont pas ceux du livre et trois ou quatre passages ont été modifiés très légèrement. B. Rérolle évoque donc surtout ce qu'il a vécu à Rütte dans les années 1980-81.