« Si l'une des missions de l'homme est de gérer le monde comme il doit gérer sa propre vie, il se doit de le respecter fondamentalement. C'est donc toute une attitude à acquérir qu'il va développer même dans les plus petites choses…»
J. Breton nous propose de découvrir un chemin permettant d'acquérir cette attitude, un chemin que lui-même a emprunté : « Je l'ai découvert au travers de tous les arts de vivre japonais : aussi bien à travers la cérémonie du thé qu'en kinomichi dans l'usage du bokken (sabre en bois) et dans le travail avec un partenaire. »
Dans le texte publié ici, Jacques Breton nous donne des indications pratiques sur ce qu'il a découvert dans la pratique du kinomichi inventée par son ami Maître Noro en continuité avec l'aïkidô. Ce texte est extrait d'une ébauche de livre qui s'intitulait "Oui à l'inaltérable".
Deux autres messages contiennent des propos de J. Breton sur le kinomichi : Ecrits de Jacques Breton sur Maître Noro et le kinomichi et Kinomichi et christianisme. Article de Jacques Breton, prêtre.

N B : Sur la photo qui date de 2004, lors de la soirée du jubilé de J. Breton à Saint-Gervais, ce n'est pas un bokken qu'il tient mais un jo (canne).

 

Ce que dit ici J. Breton peut aider beaucoup d'entre nous dans des circonstances diverses. Lors d'une conférence intitulée "Être soi-même" un auditeur avait posé la question « Quand on est victime d'une agression, qu'est-ce qu'on peut faire ? » à laquelle J. Breton avait fait une réponse qui développait les mêmes principes :

  • « On peut être agressé directement par quelqu'un ou indirectement par des injustices qui vous atteignent. Je dirais : vous êtes agressé à partir du moment où vous êtes atteint au plexus. Dans ce cas, en général, vous vous révoltez, ou bien au contraire – c'est le plus souvent –, vous encaissez, et ça fait des nœuds, ça bloque tout, vous vous repliez totalement.
    Alors que faire ?
    Vous savez, je pratique beaucoup le kinomichi qui vient de l'aïkido. Quand quelqu'un vient sur moi avec sa force, je prends sa force et je la renvoie, c'est-à-dire que je ne laisse pas sa force entrer en moi, je la prends et je la renvoie à l'autre[1]. »

 

Accueillir la force de l'autre

et prendre un objet en communion avec lui

 

Dans notre société pour qui l'économique est le moteur essentiel, il y a peu de place pour l'humain. L'homme se met de plus en plus au service de la science, de la technique pour une efficacité plus grande, et quand il rentre le soir par dans sa famille, comment lui serait-il encore possible de vivre cette reconversion de lui-même, écouter son conjoint, ses enfants ? Comment peut-il résoudre ce paradoxe ? Tout va dépendre de la manière dont il va vivre son travail. Si la matière, les objets, l'univers ne sont pour lui qu'un moyen d'exercer sa suprématie, comment ne va-t-il pas développer ou exacerber ce côté de volonté de puissance, de pouvoir et finalement de jouer à l'apprenti sorcier… Il en est tout autrement pour celui qui, avant de commencer toute activité, se met dans une attitude de réceptivité.

Ce monde est avant tout un donné. Le monde comme la vie ne m'appartiennent pas, je ne puis en faire ce qui me plaît. Et si l'une des missions de l'homme est de gérer le monde comme il doit gérer sa propre vie, il se doit de le respecter fondamentalement. C'est donc toute une attitude à acquérir qu'il va développer même dans les plus petites choses.

 

J Breton, kinomichi à la canne avec HubertCela je l'ai découvert au travers de tous les arts de vivre japonais à travers la cérémonie du thé et aussi en kinomichi dans l'usage du bokken (sabre en bois[2]) et dans le travail avec un partenaire.

Il y a une manière de saisir l'objet qui justement ne cherche pas à prendre mais à accueillir et qui permet de communier à l'objet comme pour en faire le prolongement de moi-même. Je suis à l'objet comme l'objet est à moi. Je le reçois comme un cadeau précieux, à travers lequel je me communique entièrement et c'est ce que j'appelle le respect.

Il en est de même dans le kinomichi au niveau de la relation à l'autre : tout le kinomichi est l'art de recevoir la force de l'autre pour la laisser passer et la redonner. La manière dont je vais entrer en contact est capitale. Si je prends sa main, je crée un état de possession et il n'y a plus d'harmonie possible mais au contraire il s'agit pour moi, au travers de ma propre main, d'être tout entier là pour accueillir dans ce contact toute la personne de l'autre. Si à un certain moment je cherche à saisir, l'harmonie est tout de suite rompue, l'énergie ne circule plus.

 

Or je suis continuellement en contact tout au long de la journée avec des objets, ne serait-ce que mon stylo à bille, ma table, ma chaise. De quelle manière est-ce que je me sers de ces objets ?

Par exemple, je fais souvent cette expérience : si je prends l'objet avec tous mes doigts, il est certain que je suis possessif ; si au contraire je laisse l'index libre – l'index n'est pas fait pour prendre, il est fait pour orienter – je laisse une ouverture qui change radicalement mon attitude.

C'est vrai aussi quand je donne une poignée de main. Je puis prendre la main de l'autre simplement à son niveau… mais si la poignée de main veut être ce qu'elle est, c'est-à-dire une manière de rencontrer l'autre, alors il est important que j'accompagne de toute ma présence ce contact pour recevoir la personne entière au travers de la main.

Cette attitude se développe aussi à travers les échanges. Combien de fois je me suis surpris à avoir répondu à une question avant même qu'elle ne soit énoncée tout entière ! Je n'ai fait qu'écouter des mots et non une personne qui parlait, et cela aurait demandé de ma part un temps de silence pour écouter la personne bien au-delà des mots. Bien souvent ces échanges sont des dialogues de sourds.

Bien entendu ce manque de respect nous le retrouvons dans nos activités les plus diverses : le médecin qui ne voit que la maladie, le symptôme qu'il cherche à analyser, sans tenir compte de la personne ; l'éducateur qui impose ses idées sans faire attention à qui il s'adresse… Comment respecter les choses, les personnes, le monde, si moi-même je ne suis fondamentalement pas respecté ?



[1] Ceci est vrai aussi pour l'aïkido. L’idée de Morihei Ueshiba le fondateur de l'aïkido est d'apprendre à se défendre dans un esprit pacifique, en faisant le moins de mal possible à "l'adversaire" (que le kinomichi considère comme "un partenaire"). L’idée c’est d’utiliser la force même de l'autre pour le déstabiliser. Ainsi, cette méthode est accessible au plus grand nombre

[2] Le bokken (木剣, littéralement « sabre de bois ») ou bokutō (木刀, nom généralement utilisé au Japon) est un sabre japonais en bois imitant la forme du katana. Son usage en kinomichi vient de l'aïkidô. On le travaille soir seul soit avec partenaire.