Dans la tradition du zen (ch. chan) des séries d'images – souvent dix – symbolisent les étapes du voyage zen vers l'Éveil. Elles « ne cherchent pas à expliquer mais à permettre d'appréhender les points essentiels de la doctrine et à susciter directement l'expérience d'Éveil.» Plutôt que des étapes, les images représentent des états qui peuvent donc coexister en chacun de nous.

La série la plus connue est celle de maître chinois Kakuan (XIIe s.), elle est connue en France sous le nom d' "images de la quête du Bœuf". Des séries existaient avant lui comme celle de Fumyô, mais sa série est considérée comme la plus complète. Figurent ici la version de Kakuan, celle de Fumyô, et une autre série qui n'a que six images.

D'après Catherine Despeux on peut distinguer deux tendances principales dans les versions de la quête du Bœuf, « celles qui mettent l'accent sur la progression des étapes et semblent une description du travail mental effectué au cours de la méditation assise et lors des activités quotidiennes, et celles qui se concentrent sur l'expérience de l'état d'Éveil et mettent en relief son caractère subit. »

Dans ce blog dédié à Jacques Breton et au Centre Assise, après avoir publié des textes importants du zen (sutras, kôans….), il était temps de donner place à ces séries. Eizan Rôshi qui est le référent zen du Centre, a évoqué la série de Kakuan[1] dans ses enseignements sans toutefois la commenter.

 

Présentation des textes publiés ici (par Christiane Marmèche).

Une partie des textes vient du livre Le chemin de l'éveil de C. Despeux[2]. Elle est spécialiste du taoïsme et du ch'an (jap. zen), professeur émérite à l'INALCO, et elle est reliée à un maître chan de Chine. Il semble que la rencontre de Graf Dürckheim ait joué un rôle dans son itinéraire zen, c'est donc tout naturellement que sa traduction figure sur le présent blog dédié au Centre Assise dont deux des trois piliers sont Graf Dürckheim et le zen.

Référence : Le chemin de l'éveil, C. Despeux, Paris, éd. l'Asiathèque, 1981 (réimpr. 1992; 2015) : 18 € sur https://www.asiatheque.com/fr/catalogue?search_api_views_fulltext=Despeux, Une partie de sa traduction figure sur le site anglais terebess[3]. Quelques petites modifications à sa traduction ont été apportées ici… par exemple, dans sa traduction il s'agit d'un buffle, ici ce sera un Bœuf car dans le zen occidental japonais on parle plutôt de bœuf. En effet le kanji 牛 (ushi) désigne des bovins : bœuf, buffle, taureau…le choix du bœuf est peut-être dû au fait que D. T. Suzuki – l'un de ceux qui ont introduit le zen en Occident – a traduit 牛 en anglais par ox (bœuf). Par ailleurs C. Despeux se réfère au chan chinois et non au zen japonais, d'où, dans sa présentation,  certains mots chinois ont été complétés par la traduction japonaise.

Une deuxième traduction française provient de "Bouddhisme-Zen et mystique chrétienne"[4], un article de Augustin Ichiro Okumura, un japonais qui est né dans une famille bouddhiste et s'est converti au christianisme d'une façon assez étrange[5]. Il a continué à travailler les textes bouddhiques et dans cet article il étudie en détail les tableaux de la quête du Bœuf avec des commentaires et des vers. Il fait une analyse de trois versions, celle de Fumyô (XIe s.), celle de Kakuan (XIIe s.) et une autre intitulée "Tableaus du bœuf blanc" dont l'auteur est inconnu mais à laquelle le maître zen Kyotetsu a ajouté des vers au XVIIe siècle (la traduction de cette 3e série par I. Okumura ne figure pas ici car je n'ai pas trouvé les images correspondantes).

 PLAN
I – Les dix images du Bœuf version Kakuan, A) trad. C. Despeux ; B) trad chez I. Okumura
II – Les dix images du Bœuf version Fumyô, A) trad. C. Despeux ; B) trad chez I. Okumura
III – Les six images du Bœuf version Jitoku Keiki, trad. C. Despeux
COMMENTAIRE (texte de Catherine Despeux)

 

Les images de la quête du Bœuf,

symboles du chemin vers l'Éveil

 

I – Les dix images du Bœuf version Kakuan

Les séries de dix images du moine zen japonais Shubun, du XVe siècle, est une reproduction exacte des séries maintenant perdues de Kakuan. Les images sont toujours présentées avec un avant-propos général à la série, et des préfaces spécifiques à chaque image, de Chi-yuan, moine dans la lignée directe de Kakuan, et avec un ensemble de trois poèmes, chacun d’un auteur différent, le premier étant de Kakuan. Ne figure ici que le poème de Kakuan.

 

A) Traduction de Catherine Despeux légèrement modifiée.

 

1. Le Bœuf n'a jamais été égaré. Pourquoi le rechercher ?

1- A la recherche du boeuf, par Tenshō ShūbunAyant tourné le dos à l'Éveil, celui-ci devient diffus, et dans ce monde de poussière nous le perdons complètement, tandis que notre maison s'éloigne progressivement. Ayant pris des chemins de traverse, nous nous égarons toujours plus loin. Les notions d'obtention et de perte prennent de la vigueur. Les notions de vrai et de faux apparaissent, incisives.

    Vite, il part à sa recherche et coupe les herbes folles sur son chemin.
    Allant parmi les vastes cours d'eau, les monts lointains et les chemins interminables,
    Ses forces sont épuisées et son esprit fatigué; il ne sait plus où le chercher,
    Mais il entend dans les érables le chant nocturne des cigales.

尋牛序一

從來不失,何用追尋,由背覺以成疏,在向塵而遂失。家山漸遠,岐路俄差,得失熾然,是非鋒起。

頌曰。    茫茫撥草去追尋,
              水闊山遙路更深,
             力盡神疲無處覓,
             但聞楓樹晚蟬吟。

 

2. Les traces sont visibles.

2- Découverte des tracesGrâce aux sûtras, il commence à comprendre et, par la lecture des enseignements, il découvre les traces. De même que les objets sont tous faits du même or, de même les dix mille choses sont le Soi. Il ne distingue pas le correct du perverti, ni le vrai du faux. Il n'a pas encore franchi la barrière, commence à apercevoir les traces.

    Dans la forêt, au bord de l'eau, les traces sont nombreuses.
    Voit-il là-bas les herbes odoriférantes foulées ?
    Pourtant, les monts reculés, les gorges profondes,
    Et l'azur illimité ne peuvent dissimuler son museau.

見跡序二

依经解义,阅教知踪。明众器喂一金,体万物为自己。正邪不辨,真伪奚分,未入斯门,权为见迹。

頌曰。    水邊林下跡偏多,
              芳草離披見也麼,
              縱是深山更深處,
             遼天鼻孔怎藏他

 

3. Le Bœuf est visible.

3- Découverte du BœufPar une écoute attentive, il pénètre dans la Voie et remonte à la source. Les six sens sont harmonisés et immobiles. Partout, le Bœuf est présent, tel le sel dans l'eau ou la substance dans la couleur. Il tourne son regard vers ses sourcils (concentre sa vision vers l'intérieur). Il ne s'agit de rien d'autre.

    Perché sur une branche, le rossignol égrène son chant.
    Le vent bruisse dans les saules de la berge chauffée par le soleil.
    Le buffle est là, sans nul endroit où s'échapper.
    Quel artiste pourrait peindre cette tête splendide et ces cornes majestueuses !

見牛序三

從聲得入,見處逢源。六根門著著無差,動用中頭頭顯露。水中鹽味,色裡膠青,眨上眉毛,非是他物。

頌曰。    黃鸝枝上一聲聲,
              日暖風和岸柳青,
              只此更無回避處,
              森森頭角畫難成。

 

4. Il attrape le Bœuf.

4Aujourd'hui il a retrouvé le buffle, si longtemps dissimulé dans la campagne. Il fut difficile à rattraper, lui qui fut tant séduit par le monde extérieur. Il songe constamment aux buissons parfumés et il garde encore sa nature sauvage, rétive et fort puissante. Pour le dompter complètement, il faut redoubler de coups de fouet.

    De toute l'énergie de son âme, il a pris possession du buffle,
    Dont la vigueur et la volonté sont difficiles à chasser complètement.
    S'il parvient enfin sur les hauts plateaux,
    Il retourne encore au fond du val brumeux.

得牛序四

久埋郊外,今日逢渠。由境勝以難追,戀芳叢而不已;頑心尚勇,野性猶存,欲得純和,必加鞭撻。

頌曰。    竭盡神通獲得渠,
              心強力壯卒難除,
              有時纔到高原上,
             又入煙雲深處居。

 

5. Dressage du Bœuf.

5Quand une pensée s'élève, une autre la suit. C'est à partir de l'Éveil que s'accomplit le Vrai. C'est à partir de l'égarement que naît l'illusion. Elle ne provient pas de l'existence du monde extérieur, elle est engendrée par notre propre esprit. Il tire fermement la corde passée dans ses naseaux, sans céder en rien.

    Corde et fouet sont toujours à ses côtés,
    De peur que le buffle ne s'égare dans le monde de poussière.
    Ainsi dressé, il devient tout à fait docile,
    Sans attache, sans licou et sans nulle contrainte, il suit l'homme de lui-même.

牧牛序五

前思才起,後念相隨。由覺故以成真,在迷故而為妄。不由境有,唯自心生。鼻索牢牽,不容擬議。

頌曰。    鞭索時時不離身,
              恐伊縱步入埃塵,
              相將牧得純和也,
              羈鎖無抑自逐人。

 

6. Retour à la maison sur le dos du Bœuf.

6- Retour à la maison sur le dos du BœufLa lutte est terminée. Les notions d'obtention et de perte n'existent plus. Il fredonne un air de bûcheron, et joue sur sa flûte les airs champêtres des enfants. Juché sur le dos du buffle, il contemple l'empyrée. Il ne se détourne pas quand on l'appelle et ne demeure plus dans l'attachement et les tentations.

    Le long des chemins sinueux il rentre chez lui, à cheval sur le buffle.
    Les sons mélodieux de son pipeau accompagnent les lueurs du couchant.
    Il chante en mesure une infinité de sentiments
    Que l'ami intime devine, sans l'interroger.

騎牛歸家序六

干戈已罷,得失還空。唱樵子之村歌,吹兒童之野曲;身橫牛上,目視雲霄,呼喚不回,撈籠不住。

頌曰。    騎牛迤邐欲還家,
              羌笛聲聲送晚霞,
              一拍一歌無限意,
              知音何必鼓唇牙。

 

7. Le Bœuf est oublié, l'homme reste seul.

7- Le Bœuf oublié, l'homme seulLes choses sont Non-Dualité, le buffle n'est qu'un symbole pour parvenir au but. ll faut distinguer le lièvre du piège qui sert à l'attraper ou le poisson de la nasse. C'est comme l'or issu de sa scorie ou la lune émergeant des nuages. Un seul rai d'une lumière éclatante, un son majestueux dans l'au-delà du temps !

    Chevauchant le buffle, il est déjà parvenu à sa demeure rupestre.
    Le buffle a disparu et l'homme reste seul serein,
    Le soleil rouge est monté haut dans le ciel tandis qu'il rêve,
    Et soudain, dans sa chaumière, la corde et le fouet sont inutiles.

忘牛存人序七

法無二法,牛且為宗。喻蹄兔之異名,顯筌魚之差別。如金出礦,似月離雲。一道寒光,威音劫外。

頌曰。    騎牛已得到家山,
              牛也空兮人也閑,
              紅日三竿猶作夢,
              鞭繩空頓草堂間。

 

8. Homme et  Bœuf sont tous deux oubliés.

8- Le Bœuf et l'Homme sont tous deux oubliésToutes les passions de l'homme du commun ont été éliminées, et l'idée de sainteté a disparu. Il ne s'attache ni à résider dans la bouddhéité, ni à fuir rapidement l'état de non-bouddhéité. Même le Bodhisattva aux mille yeux ne pourrait discerner qui il est. Si une foule d'oiseaux venaient à lui offrir des fleurs, quelle dérision !

    Tout est Vacuité (a disparu) : fouet, corde, homme et buffle.
    En vérité, il est difficile de concevoir l'immensité de l'azur.
    Les flocons de neige s'évanouissent au-dessus du fourneau de braise,
    Arrivé là, il est uni à l'esprit des patriarches.

人牛俱忘序八

凡情脫落,聖意皆空。有佛處不用遨遊,無佛處急須走過。兩頭不著,千眼難窺,百鳥銜華,一場懡㦬。

頌曰。    鞭索人牛盡屬空,
               碧天寥闊信難通,
               紅爐焰上爭容雪,
               到此方能合祖宗。

 

9. Retour à l'origine, à la source.

9- Retour à la source et l'origineDepuis le commencement, tout est pur sans un grain de poussière. Il contemple la croissance et le déclin des phénomènes, tout en restant dans l'état de calme immuable du Non-Agir. Comme il ne s'identifie pas aux fantasmagories, qua-t-il à faire de culture illusoire? Parmi l'eau verdoyante et les monts bleutés, assis, il contemple le début et la fin (des choses).

    Retourner à l'origine, à la source, c'était vain.
    Mieux vaut être sourd et aveugle.
    Dans son ermitage, il ne voit pas les choses à l'extérieur;
    La rivière coule, infinie, la fleur rouge s'épanouit.

返本還源序九

本來清淨,不受一塵。觀有相之榮枯,處無為之凝寂;不同幻化,豈假修治,水綠山青,坐觀成敗。

頌曰。    返本還源已費功,
               爭如直下似盲聾,
               庵中不見庵前物,
               水自茫茫花自紅。

 

10. Il entre dans la ville les mains couvertes de bénédiction.

10- Les mains ouvertes sur la place du marchéLa porte de son humble chaumière est formée et les plus sages ne le connaissent pas. Il a dissimulé son propre paysage intérieur et ne suit pas la voie des anciens sages. Portant une gourde, il se rend au marché. Appuyé sur son bâton, il rentre chez lui. Il convertit les aubergistes et les marchands de poissons, il les conduit à la bouddhéité.

    La poitrine et les pieds nus, il entre au marché.
    Couvert de boue et de cendres, un large sourire éclaire son visage.
    Sans l'aide des véritables formules secrètes des immortels,
    il enseigne directement, et les arbres morts se couvrent de fleurs.

入廛垂手序十

柴門獨掩,千聖不知。埋自己之風光,負前賢之途轍。提瓢入市,策杖還家,酒肆魚行,化令成佛。

頌曰。    露胸跣足入廛來,
               抹土塗灰笑滿腮,
              不用神仙真秘訣,
              直教枯木放花開。

 

B) Traduction qui se trouve dans l'article de Ichiro Okumura.

 « Le bœuf de Kakuan n'est ni noir ni blanc. Il ne se préoccupe pas de la couleur du bœuf, mais ce qui l'intéresse, c'est la présence du bœuf, purement et simplement… Pour lui, l'homme a la place centrale; cette idée s'affirme très nettement dans sa dixième image intitulée: "Au cœur des Masses". » (I. Okumura)

 

1. La recherche du bœuf.

A vrai dire, il n'est jamais perdu; à quoi donc sert de le chercher? Il nous est perdu, parce que (c'est) nous (précisément qui) le cherchons là où il n'est pas, et c'est nous qui sommes perdus, par les appétits déréglés. La maison (paternelle) s'éloigne de nous de plus en plus loin. On ne sait plus au carrefour quel chemin prendre; et on se perd dans la confusion des multiples idées.

    Seul dans les lieux sauvages, perdu dans la jungle, il cherche, il cherche.
    Eaux gonflées par la crue, montagnes éloignées, voie qui n'a pas de fin.
    Épuisé et désespéré, il ne sait où aller.
    Il entend seulement les cigales du soir chantant dans les bosquets d'érables.

 

2. Les traces du bœuf.

Avec l'aide des sûtras et en cherchant dans les doctrines, il a trouvé les traces du "bœuf". Il comprend maintenant que tous les vases d'or ne diffèrent que par leurs formes, et que tous les êtres se terminent en l'unique Etre : le Moi. Il n'a pourtant pas encore l'esprit de discernement concernant la vérité et l'erreur. On dit alors qu'il n'en a aperçu que les traces.

    Près de l'eau, sous les arbres, çà et là, voici les traces du bœuf perdu.
    Les bois parfumés deviennent épais. A-t-il trouvé le chemin?
    Si loin par-delà les collines, si loin que le bœuf puisse errer,
    Son mufle atteint les cieux et rien ne peut le cacher.

 

3. Le bœuf retrouvé.

A partir d'un signe, on doit pénétrer la profondeur de l'être, comme il retrouve son bœuf par le mugissement. Tous ses sens sont dans un ordre harmonieux. Cette harmonie se manifeste à tous, ses comportements (ses actes). Il est comme le sel dans l'eau et la base adhésive dans la peinture. Il voit alors tous les êtres comme tels.

    Là-haut, perché sur une branche, un rossignol chante à cœur joie.
    Le soleil est chaud, la brise rafraîchissante souffle à travers les vertes feuilles des saules sur la rive.
    Le bœuf est là, tout seul; nulle part il n'y a de place où il puisse se cacher.
    Sa splendide tête décorée de cornes majestueuses, quel peintre pourrait la reproduire?

 

4. La capture du bœuf.

Après une longue séparation, il rencontre aujourd'hui son bœuf. Mais il est encore difficile de le capturer, parce qu'il ne cesse d'aller chercher des herbes fraîches, et que sa nature sauvage est encore indocile. S'il désire que le bœuf soit entièrement soumis à son pouvoir, il lui faut employer largement le fouet.

    Avec l'énergie de son âme tout entière, il s'est enfin emparé du bœuf.
    Mais combien sauvage est la volonté de l'animal, combien ingouvernable sa puissance !
    Parfois il escalade fièrement un plateau.
    Et le voilà perdu dans la brume d'un défilé impénétrable.

 

5. La garde du bœuf.

Lorsqu'une pensée surgit, une autre suit, et puis une autre lui succède... Par l'illumination, tout cela se transforme en l'unique vérité; mais l'erreur s'impose lorsque la confusion domine. Les choses nous oppriment non point à cause d'un monde objectif, mais à cause d'un esprit qui se trompe lui-même. Pour tenir le bœuf, ne lâchez pas la corde (passée dans les naseaux), et ne vous laissez pas aller à aucune indulgence.

    Ne vous séparez jamais du bœuf ni du licol,
    de peur qu'il n'aille vagabonder dans un monde de souillure.
    Une fois soigné comme il convient, il va devenir pur et docile,
    et même sans sa chaîne, sans rien pour l'attacher, de lui-même, il vous suivra.

 

6. Le retour du bœuf avec soi.

Le combat est fini; gain ou perte, il ne s'en préoccupe plus. Il fredonne un air rustique de bûcheron, il chante les simples chansons de l'enfant du village. Installé sur le dos du bœuf, ses yeux se fixent au ciel. Même si on l'appelle, il ne tournera pas la tête; quelles que soient les séductions, il ne s'attardera jamais plus.

    Sur le dos du bœuf, sans hâte il va son chemin vers sa maison.
    Enveloppé dans la brume du soir avec quelle harmonie le son de la flûte s'évanouit.
    Il chante une ballade dont il bat le rythme, son cœur plein d'une joie indescriptible.
    Qu'il soit maintenant un de ceux qui savent, est-il besoin de le dire ?

 

7. L'oubli du bœuf.

Les choses sont une (les êtres sont un); et le bœuf est symbolique (symbole pédagogique). La Loi de l'Univers est l'unique, non pas multiple (ou dualiste). Le bœuf n'est qu'un moyen pour l'expliquer. Une fois saisi, le moyen n'est plus nécessaire, et il disparaît donc. On n'a plus besoin de filet, ni de piège, dès qu'on a attrapé des poissons ou des lièvres. C'est encore comme l'or séparé de la gangue, comme la lune surgissant des nuages. Le rayon unique de lumière sereine se répercute au-delà de l'Univers.

    Sur le dos du bœuf, il est enfin de retour chez lui.
    Et là voici qu'il n'y a plus de bœuf ; dans quelle sérénité il est assis tout seul !
    Bien que le soleil rouge soit déjà haut dans le ciel, il semble être encore tranquillement endormi,
    Sous un toit de chaume, son fouet et sa corde inutiles sont posés près de lui.

 

8. L'oubli mutuel.

La frivolité (la banalité; les pensées trop humaines) s'est alors complètement effacée; l'idée même de sainteté n'a pas cours. Il ne s'attarde pas à errer là où se trouve le Bouddha, et là où il n'y a pas de Bouddha il passe rapidement. Comme en lui il n'y a nulle ombre, personne ne peut le percevoir. Une sainteté devant laquelle les oiseaux viennent faire des offrandes de fleurs n'est qu'une farce.

    Tout est vide, le fouet, la corde, l'homme et le bœuf.
    Qui a jamais embrassé du regard l'immensité des cieux ?
    Sur le brasier en feu, un flocon de neige ne peut pas tomber.
    Lorsque cet état règne, manifeste est l'esprit de l'ancien maître.

 

9. Le retour à la source.

Dès le tout premier commencement, pur et immaculé, il n'a jamais été affecté par la souillure ... Il contemple dans une immuable sérénité tous les êtres comme tels, qui naissent et meurent, et il s'établit dans l'abîme du silence (le silence abyssal: silence de «non-acte» - dynamisme infini). Le monde apparaît alors pour lui, non plus chimérique mais une réalité éternelle (la dernière phrase est explicative!). Et il n'a plus besoin d'artifice pour le faire sien. L'eau bleue coule, les montagnes vertes s'élèvent, assis seul, il les observe (contemple) comme elles se présentent sans feinte.

    Retourner à l'origine, revenir à la source! Déjà c'est là une démarche fausse!
    Il vaut mieux rester chez soi, aveugle et sourd, tout simplement et sans agitation.
    Assis dans la hutte, il ne prend nulle connaissance des choses extérieures.
    Voyez l'eau qui s'écoule, où ? Nul ne le sait, et les fleurs rouges et fraîches, pour qui sont-elles?

 

10. Au cœur des masses.

La porte de son humble maison est fermée, et même le plus saint ne peut la pénétrer. Sa grandeur et ses vertus sont cachées aux yeux des hommes, et il se comporte avec une étonnante liberté de sorte qu'il n'imite plus ses maîtres anciens. (Sa vie est fort simple); portant une gourde, il sort pour se rendre au marché; appuyé sur un bâton, il rentre chez lui (rien de plus). On le trouve en compagnie de commerçants de vin et de poissonniers; c'est-à-dire qu'il se fait ami avec tout le monde, et ils se transforment par lui en Bouddhas (par son contact).

    Poitrine nue, pieds nus, il se rend sur la place du marché.
    Éclaboussé de boue, de cendres, comme il sourit largement!
    Nul besoin du pouvoir miraculeux des dieux!
    Car à son toucher, voici que les arbres morts sont en pleine floraison!
    Il entre dans la cité et ses mains répandent des bénédictions: au cœur de la masse.
    Au milieu des hommes, porter le salut aux hommes, au monde.

 

II – Les dix images du Bœuf version de Fumyō (ch. Puming)

 

A) Traduction de Catherine Despeux.

 

Puming 011. Pas encore dressé.

L'animal rue, les cornes haut dressées,
Et gambade sur les sentes de montagnes, toujours plus loin.
Tandis qu'une sombre nuée obstrue l'entrée du val,
Qui sait combien d'herbes tendres sont foulées à chacun de ses pas !

未牧第一   猙獰頭角恣咆哮,奔走溪山路轉遙
                 一片黑雲橫谷口,誰知步步犯佳苗。

 

Puming 02

2. Le début du dressage

    Je possède une corde tressée passée dans ses naseaux,
    Et le fouette sévèrement à chaque tentative de fuite.
    Il a toujours été d'une nature vile et rétive,
    Et le bouvier doit encore de toute sa force le tirer.

初调第二    我有芒绳蓦鼻穿,一回奔競痛加鞭;
                  从来劣性難调制,犹得山童尽力牵。

 

Puming 033. Le dressage

    Peu à peu dressé et soumis, il cesse de gambader.
    À travers rivières et nuées, pas à pas il suit le bouvier,
    Qui tient d'une main ferme la corde, sans jamais la relâcher,
    Et veille tout le jour, oubliant sa fatigue.

受制第三    渐调渐伏息奔驰,渡水穿云步步随;
                  手把芒绳无少缓,牧童终日自忘疲。

 

Puming 044. L'animal tourne la tête

    Après de longs jours d'un travail assidu, il tourne la tête.
    Les forces de son esprit fou sont peu à peu domptées et assouplies.
    Mais le bouvier est toujours défiant,
    Et l'attache encore avec la corde.

回首第四     日久功深始转头,颠狂心力渐调柔;
                   山童未肯全相许,犹把芒绳且系留。

 

Puming 055. L'animal est dressé

    Près de l'ancien torrent, à l'ombre du saule vert,
    L'animal lâché se promène à son gré.
    Au crépuscule, à travers les prés odorants et les nuées bleutées,
    Le bouvier s'en revient, sans avoir à tirer l'animal.

驯伏第五    綠楊陰下古溪邊,放去收來得自然。
                  日暮碧雲芳草地,牧童歸去不須牽。

 

Puming 066. Sans obstacle

    Libre et apaisé, le Bœuf repose sur le champ humide de rosée.
    Nul besoin désormais du fouet ni d'aucune sorte de contrainte.
    Le bouvier est assis sous le pin verdoyant,
    Jouant une mélodie paisible, expression de sa joie.

无碍第六     露地安眠意自如,不鞭策永无拘。
                    山童稳坐青松下,一曲升平乐有馀。

 

Puming 077. Suivre le naturel

    Les lueurs du couchant illuminent le saule et l'eau frémissante au printemps,
    Dans la brume légère, la prairie verdoyante embaume.
    S'il a faim, il mange, s'il a soif, il boit, ainsi passe le temps.
    Tandis que sur un rocher, le bouvier dort d'un sommeil profond.

任运第七     柳岸春波夕照中,淡烟芳草绿葺葺;
                    饥餐渴饮随时过,石上山童睡正浓。

 

Puming 088. Oubli réciproque

    Immaculé, le Bœuf demeure au sein d'une blanche nuée,
    Homme et buffle sont dans l'état de "sans-conscience"
    La lune déchire les nuages blancs et projette son reflet d'albâtre.
    D'ouest en est défilent la lune radieuse et les nuages blancs.

相忘第八    白牛常在白云中,人自无心牛亦同;
                   月透白云云影白,白云明月任西东。

 

Puming 099. Illumination solitaire

    Le Bœuf a disparu, le bouvier est serein,
    Tel un nuage solitaire parmi les vertes falaises.
    Sous le clair de lune il bat des mains et chante à haute voix,
    Mais sur le chemin du retour se trouve encore une passe difficile.

独照第九     牛儿无处牧童闲,一片孤云碧嶂间;
                    拍手高歌明月下,歸来犹有一重关。

 

Puming 1010. Disparition des deux

    Homme et Bœuf ont disparu, sans laisser de trace.
    Le clair de lune embrasse tous les phénomènes dans la Vacuité.
    Si quelqu'un demande le sens de cela ?
    Qu'il regarde les fleurs sauvages et les herbes parfumées croître d'elles-mêmes.

双泯第十      人牛不见杳无踪,明月光含万象空;
                     若问其中端的意,野花芳草自丛丛。

 

B) Traduction qui se trouve dans l'article de Ichiro Okumura.

« Le texte le plus ancien, celui de Fumyô, se distingue nettement de celui de Kakuan... On le remarque facilement sur les Tableaux: le bœuf de Fumyô est tout noir dans le premier tableau et il blanchit peu à peu suivant les dessins pour devenir tout blanc au huitième, et disparaître finalement dans le dixième. Fumyô indique par là la progression du "dressage du bœuf", selon une doctrine nettement ascétique dès le point de départ. Pour Fumyô, l'âme souillée de mauvaises tendances est représentée par un bœuf noir et, par la discipline ascétique, elle se blanchit pas à pas, parvenant finalement à l'état mystique: union du Moi avec le Soi absolu. » (I. Okumura)

 

1. - Le bœuf indiscipliné.

Le bœuf sauvage s'ébroue fort  
et il s'égare au loin dans les montagnes.
Un nuage noir couvre les vallées,
et il risque de ravager un beau jardin sans le savoir.

 

2. Le premier dressage.

Une corde à la main, le pâtre l'attrape par le nez.
Il le frappe chaque fois qu'il tente de s'échapper.
Comme il est mauvais de nature et difficile à contrôler,
le pâtre le retient avec force.

 

3.La discipline acceptée.

Progressivement, le bœuf devient doux, et il ne court plus à son gré.
Mais il suit volontiers son pâtre pas à pas sur les collines et sur les eaux.
Pourtant le pâtre ne veut pas relâcher sa corde, même pour un moment.
Et il ne pense pas à la fatigue du jour.

 

4. Le bœuf tourne la tête.

Après une longue discipline, le bœuf commence à tourner la tête vers son pasteur.
Sa nature violente est finalement adoucie.
Mais le pâtre ne le laisse pas totalement sans surveillance. (Il n'a pas encore la confiance totale du bœuf).
Il le tient en laisse à un arbre.

 

5.La docilité du bœuf.

A l'ombre verte des saules, près du cours d'eau,
le bœuf se promène à son gré.
Le soir, la brume s'étend sur la prairie, 
et le garçon retourne chez lui. Le bœuf le suit spontanément, sans aucune contrainte.

 

6.La liberté.

Le bœuf s'endort tranquillement sur la terre.
On n'a plus de corde pour le garder.
Le pâtre s'assied sous un pin vert.
Et il est comblé de joie au son de sa flûte.

 

7. L'abandon de soi.

Le soleil crépusculaire près du cours d'eau, nous annonce le printemps.
Les herbes vertes sont agréables à la vue;
On mange à sa faim; on boit à sa soif; ainsi tout est merveilleux.
Sur un rocher, le garçon s'endort profondément.

 

8. L'oubli mutuel.

Le bœuf blanchi reste toujours dans les nuages blancs.
L'homme se libère de tout dans la paix, et le bœuf de même.
La lune traverse les nuages blancs, et l'ombre des nuages est blanche elle aussi.
La lune se dirige vers l'ouest, et les nuages vers l'est; ainsi, chacun suit son chemin.

 

9.La solitude illuminée.

Le bœuf a disparu, et le bouvier s'en libère.
Un nuage solitaire passe sur les monts;
Sous la lune, le garçon bat des mains en chantant.
Il lui reste pourtant un pas à faire.

 

10. L'effacement total.

L'homme et le bœuf ont disparu tous les deux. On n'en trouve aucune trace.
La lumière fraîche de la lune se répand dans l'univers vide.
Si on veut comprendre cet état d'âme,
regardons les fleurs épanouies de la campagne.

 

III – Les six images du Bœuf version Jitoku Keiki (ch. Zide Huihui) (1090-1159)

         Illustrations de Shibayama Zenkei (1894-1974)

 

Cette version comporte un blanchissement progressif du buffle.

 

Jitoku 11. Dès que l'on commence à s'informer et à avoir quelque connaissance, l'esprit de confiance naît. Cet esprit de confiance se développe et devient le fondement de la Voie. C'est pourquoi le buffle a un point blanc sur la tête.

    Une pensée fondée sur la confiance,
    Telle est l'origine de l'entrée sur le Chemin après mille vies.
    On s'afflige d'avoir égaré la nature d'Éveil
    Et d'être en maints endroits terni par la poussière.
    A chaque instant reverdissent les herbes folles,
    Chaque jour refleurissent les fleurs sauvages.
    Une immense nostalgie nous envahit,
    Et nos vêtements s'alourdissent de larmes.

 

Jitoku 22. L'Esprit de confiance s'est développé. Chaque pensée a été nettoyée et l'esprit soudain brille de sa lumière. On en conçoit une grande joie. C'est le début de l'entrée [dans la Voie]. C'est pourquoi la tête [du buffle] est entièrement blanche.

    J'interroge et enquête sur ce buffle,
    Je me suis trompé, mais n'est-il pas déjà trop tard?
    J'ai quitté le logis depuis plusieurs kalpa,
    Tant de fois entraîné par les pensées irréelles.
    Chaque pensée retourne à la Non-Pensée,
    À chaque réflexion est éliminé l'objet des réflexions.
    C'est à partir de là qu'on entre dans la Voie,
    Pour réaliser graduellement le Non-Agir.

 

Jitoku 33. Le cœur brille de sa lumière, les imprégnations de l'ignorance s'effacent peu à peu. La sagesse intuitive (prajñâ) purifiée et rendue lumineuse n'est cependant pas encore tout à fait pure. C'est pourquoi le buffle n'est qu'à moitié blanc.

    Combien de printemps et d'automnes passés à le dresser
    Pour que le buffle repose sur le champ de rosée,
    Détaché des herbes parfumées,
    Et flânant près de l'Himalaya.
    Bien que les pensées justes retournent à l'Un,
    Les pensées erronées continuent de s'écouler pêle-mêle.
    Soudain, toute empreinte du Cœur a disparu,
    L'homme n'est plus soumis aux six destinées.

 

Jitoku 44. Il n'y a plus de pensées irréelles. Seul subsiste le Cœur véritable et purifié, illuminant intensément le corps entier.

    L'homme n'est plus soumis aux six destinées.
    L'arbre Udumbara fleurit dans le feu,
    Toute attache a complètement disparu.
    Pureté et lumière ont éliminé la poussière,
    Corde et lien ne sont plus d'aucune utilité.
    Que sont devenus l'homme et le buffle?
    S'ébattant dans la Vacuité au-delà du temps,
    Même l'éveillé ne sait pas où ils sont.

 

Jitoku 5 5. Cœur et choses sont oubliés. Homme et buffle ont disparu, ayant à jamais transcendé les phénomènes extérieurs. Seule subsiste la Vacuité-vacuité. Cet état s'appelle porte de la délivrance et artère de vie des anciens éveillés.

    Homme et buffle ont disparu,
    Les amis intimes ne fréquentent plus l'ancien chemin.
    La brume s'enroule autour des milliers de pics paisibles,
    La mousse tapisse les trois sentiers profonds.
    Le Cœur est Vacuité et ne contient plus rien,
    Les passions sont éliminées et inexistantes.
    Où se trouve le vieillard qui tenait le crochet ?
    Le ruisseau Pan est recouvert d'une végétation luxuriante.

 

Jitoku 66. La racine de vie ayant été coupée et éliminée, il y a retour dans la vie; chacun selon ses caractéristiques reçoit un corps différent et joue son rôle sur cette scène de théâtre. Seul a été transformé l'homme d'autrefois, l'endroit où il marchait n'a pas changé.

    Au bout de ces merveilles, de nouveau il y a un chemin,
    Et il retourne parmi les six destinées.
    Toutes choses de ce monde sont affaires de Buddha,
    En tous lieux se trouvent les coutumes de chez soi.
    Il est tel le jade éclatant qui scintille dans la boue,
    Ou l'or fin qui brille dans le feu.
    Sur la route sans fin, il se promène, satisfait,
    Et s'adapte aux circonstances, léger et détaché.

 

COMMENTAIRE

Extrait de la présentation de C. Despeux figurant sur Internet[6]

 

Le chemin de l'éveil, Catherine Despeux« Le thème du dressage d'un animal a servi à illustrer comment une personne en quête spirituelle doit s'y prendre pour dompter sa nature et parvenir à l'Éveil. Il existe plusieurs versions du dressage du buffle, avec un nombre variable d'étapes (quatre, six, huit, dix ou douze), certaines versions mettent l'accent sur l'aspect progressive du cheminement, d'autres mettant en relief l'identité des phénomènes et de l'Absolu. » (C. Despeux, 4e de couverture de Le chemin vers l'Éveil).

 

« Selon le bouddhisme chan (j. zen), la nature de bouddha est donnée à tous, chacun étant un éveillé qui s'ignore. Aussi ne peut-il être question d'obtenir l'éveil, état dans lequel disparaissent la distinction sujet-objet et la notion de perte et d'obtention. Pourtant l'homme ordinaire doit le réaliser et, pour ce faire, parcourir un chemin au bout duquel il redécouvre cet inconcevable et inexprimable état d'Éveil.

Si certains textes bouddhiques emploient le raisonnement et la logique, d'autres ont plutôt recours à des métaphores. Ils ne cherchent pas à expliquer mais à permettre d'appréhender les points essentiels de la doctrine et à susciter directement l'expérience d'Éveil. Les métaphores les plus courantes sont celles du rêve, du reflet de la lune dans l'eau, de la bulle d'air, etc.. Plus que tous les autres, les textes du chan révèlent ce souci d'éviter les discours doctrinaux et d'employer de préférence des images, des moyens quasi pédagogiques d'enseignement.

C'est à partir du VIIe siècle que s'est développée dans le chan la métaphore du dressage du buffle comme illustration du chemin vers l'Éveil. Puis, un peu plus tard, probablement aux alentours du Xe-XIe siècles, sont apparus des poèmes et des illustrations développant plusieurs étapes le dressage du buffle. L'apparition de telles illustrations n'est pas un fait isolé. D'une part, elle participe d'un mouvement général sous la dynastie des Song de représentations graphiques de systèmes philosophiques, ou purement artistiques. D'autre part, elle correspond à l'apparition et à l'expansion en Chine de la xylographie comme moyen de diffusion à grande échelle d'écrits profanes et bouddhiques accompagnés le plus souvent de figures ou de représentations. Malgré la proscription de 845 contre le bouddhisme en Chine, le zen non seulement a continué à être florissant, mais il s'est développé et divisé par la suite en cinq écoles principales, celles de Cao Dong, Linji, Fayan, Yunmen, Gi Yang. C'est principalement dans deux de ces écoles, les écoles Cao Dong (j. Sôtô) et Linji (j. Rinzaï) que se sont développées les versions illustrées du dressage du buffle. […]

Il faut noter dès l'apport que la description des étapes de la Voie intérieure dans le dressage du buffle est loin d'être aussi précise et rigoureuse que dans les textes bouddhiques qui décrivent par exemple les dix terres que doit parcourir le bodhisattva, le "candidat à l'Éveil", chaque terre étant affectée de caractéristiques précises et qui ne varient guère d'un texte à l'autre. C'est ici davantage l'inspiration poétique de l'auteur qui paraît avoir dicté le nombre des étapes menant à l'éveil, encore que le choix du chiffre dix ait pu être influencé par l'existence des dix terres. Mais plus que d'étapes, il s'agit de description d'états.

On peut distinguer deux tendances principales dans les différentes versions du dressage du buffle : celles qui mettent l'accent sur la progression des étapes et semblent une description du travail mental effectué au cours de la méditation assise et lors des activités quotidiennes, et celles qui se concentrent sur l'expérience de l'état d'Éveil et mettent en relief son caractère subit. Nous retrouvons ici la distinction dans le bouddhisme zen entre deux courants : le courant gradualiste et le courant subitiste illustrés par les deux stances célèbres de Shenxiu et Huineng :

Shenxiu (Jinshu) :      Le corps est l'arbre de l'Éveil
                                   L'esprit est comme un miroir clair.
                                  Appliquez-vous sans cesse à l'essuyer
                                  Afin qu'il soit sans poussière.

Huineng (Eno) :      L'Éveil ne comporte point d'arbre
                                Ni le miroir clair de cadre.
                                La nature de bouddha est éternellement pure
                                Où y aurait-il de la poussière ?

Ainsi la version en 10 étapes de Puming (j. Fumyō) marque une purification progressive de l'esprit, puisque le buffle blanchit au cours des étapes, alors que dans la version en dix étapes de Kuoan (j. Kakuan), le buffle est blanc dès le début, car il s'agit de retrouver un buffle qui n'a jamais été égaré.

Que signifie le buffle ? Il représente notre nature propre, la nature d'Éveil, la nature de bouddha, l'Ainséité. L'homme symbolise l'individu, l'être humain ; le bouvier, la partie de l'individu qui se tourne vers la nature profonde ; la corde et le fouet sont des moyens habiles, les différentes méthodes de travail mental qui guident vers l'Éveil. L'idée de dressage implique celle d'un long travail constant, quotidien, effectué avec une grande patience et une vigilance sans relâche. Cette idée de dressage ou domptage n'est pas nouvelle, on trouve dans nombre de textes bouddhiques l'expression "esprit à dompter".

Certaines versions mettent l'accent sur la notion bouddhique de retournement, d'inversion, car c'est une inversion de notre esprit qui engendre les illusions et le monde extérieur tel qu'on le vit d'ordinaire. »

 

P S. Un commentaire des dix étapes selon Kakuan fait par le maître zen AMA Samy (qui est également prêtre et anime une sangha en Inde) figurera sur le présent blog en 2020.



[1] « À mon mari et moi Eizan Rôshi a même donné un lot de plus de 20 cartes postales représentant la série des images 10 étapes de Kakuan, et des commentaires en japonais » (Note de Christiane Marmèche, auteur du blog)

[2] Une page lui est dédiée avec sa bibliographie sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Catherine_Despeux et une autre page est sur terebess avec plusieurs extraits de ses livres, en particulier du livre traduction du Mumonkan qu'elle a publié en 2014, La passe sans porte : Les énigmes des grands maîtres zen de Huikai Wumen. Éd. Points. 272 p : https://terebess.hu/zen/mesterek/CatherineDespeux.html

[3] Cf https://terebess.hu/english/oxherd0.html. Par ailleurs C. Despeux était à l'émission Sagesses bouddhistes les 11 & 18 octobre 2015 -: "Le chemin vers l’Eveil dans le Chan, le taoisme et le bouddhisme tibétain, selon la métaphore du dressage du buffle, du cheval et de l'éléphant", voir les vidéos : 1ère partie  -  2e partie

[4] Article publié dans la revue Teresianum (Rivista della Pontificia Facoltà Teologica e del Pontificio Istituto di Spiritualità "Teresianum" Vol. 42, Nº. 2, 1991, p. 475-510).

[5] I. Okumura né d'une famille bouddhiste au Japon en 1923. Dans sa jeunesse il étudia le Shôbôgenzô de Maître Dôgen et pratiqua le zazen sous la direction de Nakagawa Rôshi. Dans le cadre de sa licence de lettres il fit des études de littérature allemande et fut mis en contact avec le christianisme. La Bible lui était profondément antipathique. Il pensa que c'était sa tâche de libérer les gens de l'illusion chrétienne et mit toute son énergie à bâtir une thèse qui niait la divinité du Christ. Après presque trois ans de travail, sa thèse terminée, il se trouva confondu, frappé de la conviction immédiate qu'il avait tort et que ses arguments ne valaient rien. Dans cette confusion il se rendit chez Nakagawa Rôshi pour lui demander conseil. Celui-ci constata que I. Okumura avait une bonne connaissance du christianisme mais qu'une chose lui manquait : "l'expérience vitale, c'est-à-dire par le corps", puis le rôshi lui conseilla de se faire baptiser… Les paroles du rôshi furent décisives. Il devint catholique en 1948. En 1951 il entra dans l'ordre des Carmes en France. Il fut ordonné prêtre à Rome en 1957 et après des études pour obtenir une licence de théologie en 1959 il retourna au Japon. Etc.   Voir ce qu'en dit Katrin Amell dans "Contemplation et dialogue", p. 151-161 (http://uu.diva-portal.org/smash/get/diva2:169418/FULLTEXT02.pdf )

[6] Cette introduction figure dans l'aperçu de l'ebook kindle de son livre (vendu à 11€ 99)