Voici la deuxième partie de ce dossier, la première contenant des réflexions de K-G Dürckheim chez qui Jean Marchal et Jacques Breton se sont formés.

couple,PLAN du dossier:

  • I – Extraits de livres de K-G Dürckheim : 1) Le yin et le yang ; 2) Le chemin, l'amour, l'érotisme, la sexualité ; 3) Yin et yang, masculin et féminin ; 4) Rendre au féminin sa place ;
  • II –1) Animus et anima (d'après Jean Marchal) ; 2) Trouver l'autre pôle en soi-même (par J. Breton) 3) Les pôles yin et yang en chacun (d'après Jacques Breton).

N B : La distinction conscience-flèche/conscience-coupe correspond à la distinction masculin/féminin. Elle n'est pas traitée ici à part quelques éléments donnés dans la dernière note du présent message, mais elle est traitée dans Conscience-flèche et conscience-coupe (K-G Dürckheim) ; regard zen.

 

II – Masculin/féminin, yin/yang, animus/anima

 

1°) L'animus et l'anima d'après Jean Marchal, médecin[1]

Extrait de la revue "Question de" n° 81 p. 58

 

Vous connaissez ce que Jung appelle animus et anima :

  • l'animus est cette part de potentialité masculine que porte toute femme en elle,
  • l'anima est cette part de potentialité féminine que l'homme porte en lui,

La plupart du temps, animus et anima sont restées à l'état embryonnaire, ne se sont pas développées, restent donc inconscientes, et tant qu'elles restent inconscientes, elles peuvent devenir dangereuses.

 

L'animus chez la femme.

L'animus est une caractéristique du psychisme féminin. On pourrait dire que c'est un ensemble de possibilités d'affirmation, de discrimination, de mise en ordre, qui, lorsqu'elles sont intégrées consciemment chez une femme, doivent permettre toute une créativité qui se rapprochera d'une certaine façon de la créativité masculine.

Dans l'histoire de la pensée humaine, les grandes œuvres et les grands noms sont surtout des noms masculins, pourquoi ? Probablement parce que ces potentialités créatrices, ces potentialités de discrimination et d'affirmation sont des qualités qui existent naturellement chez l'homme, faisant partie du conscient masculin et qui donc s'exercent de façon relativement naturelle chez un homme.

Toutes ces potentialités existent bien entendu chez la femme, mais elles existent chez elle en grande partie à l'état inconscient, on pourrait dire à l'état enveloppé, et tout le rôle d'une analyse va être le développement de ce qui est enveloppé et donc notamment de cette potentialité qu'est l'animus resté à l'état non développé, à l'état embryonnaire, ce qui est le cas chez la plupart des femmes dans le monde où nous vivons.

Blanche neige et le prince charmant, DisneyL'animus joue - c'est ce que Jung a montré - tout le rôle d'un complexe inconscient. Dans la mesure où il reste inconscient, il va agir comme un complexe autonome, c'est-à-dire qu'il va avoir une influence sur le psychisme et sur le comportement féminin, mais d'une façon totalement inconsciente. Il va s'emparer de ce psychisme à certains moments. Il va faire irruption et dominer ce psychisme induisant des comportements tout à fait irrationnels, puis s'effacer, provisoirement. Il donne lieu à des comportements que l'on observe très souvent chez la femme possédée par l'animus.

Vous pouvez voir cela de façon très simple : regardez trois femmes dans la rue en train de bavarder, souvent pendant des heures, et écoutez ce qu'elles disent. Leur discours est très souvent dominé, d'une part par un esprit critique très destructeur : « Ah, il m'a fait ça, ce n'est pas possible… Ah, il m'a dit que… Je lui ai dit que je… », ce qui est l'envers d'une créativité qui n'a pas pu s'intégrer ; et d'autre part par des affirmations absolues, image d'un absolu qui n'a pas pu s'intégrer dans le psychisme, "toujours et jamais" : « Ah, c'est toujours ça, c'est jamais… » Ceci est typique du fonctionnement de ce complexe autonome qui s'empare du psychisme féminin à certains moments et qui joue un rôle très destructeur.

Au contraire, lorsque par un travail d'intégration, un travail d'individuation au sens jungien du terme, cet animus peut s'intégrer dans le conscient, il devient à ce moment-là une source de créativité, il permet à la femme de réaliser de grandes œuvres – soit dans le domaine de la pensée, soit dans le domaine de l'art – tout à fait équivalentes et complémentaires à ce que l'homme peut réaliser. Mais cela suppose ce travail préalable d'intégration de l'animus.

Je vous le dirai tout à l'heure, tout le travail d'individuation se fait essentiellement par les images et par les rêves. Or les rêves qui poussent la femme à prendre conscience de l'état actuel de son animus et qui la poussent à le développer et à l'intégrer, sont des rêves où l'animus s'exprime en général par des figures masculines : des hommes, des animaux à dominante masculine, porteurs de caractéristiques masculines, qui permettent à la femme de faire le point sur l'état actuel de son animus.

 

L'anima chez l'homme.

Dante et Béatrice au Paradis, Gustave DoréChez l'homme, vous avez l'anima, qui est un ensemble de possibilités féminines qui ont besoin de tout un travail pour être mûries, développées et intégrées. Ce sont essentiellement des possibilités d'intuition, de sensibilité, des attitudes de réceptivité, d'écoute et d'adaptation : toutes qualités essentiellement féminines, qui existent à l'état enveloppé, à l'état virtuel dans le psychisme masculin, et qui ont besoin en général, sauf cas particuliers, de tout un travail pour pouvoir se développer, mûrir et être intégrées.

De même que l'animus non intégré, non développé, joue le rôle d'un complexe chez la femme et peut être source de comportements irrationnels voire dangereux, toujours gênants ou bien source d'états d'esprit négatifs, de même l'anima non développée chez l'homme peut être la source d'états d'âme négatifs et destructeurs.

Pour donner un exemple très rapide : je pense à un homme politique, présidentiel, dont j'ai lu une interview un jour. On lui demandait quels étaient ses goûts, et cet homme disait que pour se détendre il lisait des romans policiers et écoutait de la musique militaire. Eh bien voilà un exemple d'anima non intégré : des émotions soulevées par la lecture de romans policiers et l'audition de musique militaire perturbent l'état d'un homme qui n'a jamais travaillé sur son anima et celle-ci est restée à l'état infantile, à l'état virtuel : elle va se manifester brusquement parce qu'on jouera la Marseillaise, par une irruption de chaudes larmes, des émotions totalement infantiles et finalement non créatrices.

Au contraire, l'intégration de l'anima chez l'homme suscite une possibilité de création sur le plan artistique, et de découvertes sur le plan de la religion, et cela peut jouer un rôle extrêmement important…

De même que l'animus s'exprime dans les rêves chez la femme par des figures masculines, l'anima va s'exprimer dans les rêves masculins par des figures féminines : des figures de femmes quelquefois très séduisantes, quelquefois très repoussantes, des animas positives ou négatives, et puis des figures féminines de tout genre : ce peut être des animaux à potentialités féminines, des félins par exemple etc. Mais je ne peux pas entrer dans les détails.

Le travail d'intégration de l'anima chez l'homme se fait essentiellement par les rêves. Il faut repérer dans les rêves d'un homme les moments où c'est l'anima qui est en cause pour pouvoir travailler dessus.

 

En guise de conclusion.

L'animus et l'anima, de toute façon, jouent un rôle fondamental dans le psychisme de l'être humain, comme facteurs de mise en relation avec les profondeurs ; c'est une des fonctions de l'anima chez l'homme et de l'animus chez la femme, de permettre la mise en relation du psychisme conscient avec les profondeurs inconscientes : ce que Jung appelle "l'inconscient collectif".

C'est ce qui s'exprime dans toutes sortes de mythes ou de contes et symboles. Je n'en donnerai qu'un exemple :

  • pour ce qui est de l'anima chez l'homme : la Béatrice de Dante qui est l'initiatrice du changement vers les profondeurs;
  • pour ce qui est de l'animus chez la femme : le mythe du Prince charmant qui vient éveiller la femme à la figure masculine, qui va lui permettre de s'éveiller à la Vie.

 

 

2°) Trouver l'autre pôle en soi-même

par Jacques Breton[2]

Extrait de "Le corps, centre de la relation"[3]

 

Shiva lingaIl existe deux pôles qui ont été si bien perçus dans le taoïsme : le yin et le yang, qu'on pourrait traduire très imparfaitement par le féminin et le masculin de notre nature. Certes, déjà, la Terre exprime le côté féminin, c'est la Terre-Mère ; le Ciel est le côté masculin en son aspect créatif, d'affirmation de soi et d'affrontement aux autres.

Dans le corps, le bassin qui se présente comme une coupe jouera le rôle de réceptacle – n'est-ce pas là que la vie engendre ? – et la colonne vertébrale, qui s'élève vers le haut, signifiera le masculin. Dans cette verticale qui s'enracine dans la Terre et monte vers le Ciel, l'homme pourra s'affirmer et faire face à tout ce qui lui arrivera.

À notre époque, tandis que les femmes recommencent à vivre leur verticale après s'être "écrasées" devant les hommes pendant des siècles, ces derniers, malheureusement se trouvent trop en haut d'eux-mêmes, ils refusent leur côté yin. Le travail sur le corps que nous venons de mentionner permettra, en se recevant dans le bassin, une prise de conscience du côté féminin.

Voici qui rejoint un des problèmes majeurs de notre société : la place de la sexualité dans notre vie. Nous savons que nombre de nos contemporains sont en réaction à la position de l'Église catholique à ce sujet. Grâce à tous les travaux qui ont été effectués, il est reconnu que la sexualité fait partie intégrante de notre personnalité : le corps est entièrement sexué. Nous comprenons bien que tout désordre physique ou psychique se répercute sur la sexualité et engendre des difficultés que nous avons beaucoup de mal à gérer, des dépendances ou des refoulements. Que de conflits causés par une sexualité mal assumée ! Il est certain que ce ne sont pas les interdits qui résoudront ces problèmes, trop souvent ils renforceront les culpabilités.

Si les difficultés sexuelles proviennent du manque d'unité entre le yin et le yang, c'est dans la mesure où l'homme et la femme découvrent l'autre pôle de leur nature (l'anima ou l'animus), que la sexualité est assumée. Dès lors (si c'est le cas), par exemple, l'homme n'est plus dans le besoin extérieur d'une femme : s'il est marié il pourra aimer sa femme pour elle-même et vivre avec elle une sexualité harmonieuse. Mais il peut aussi accepter une réelle continence, l'énergie sexuelle s'unit alors au dynamisme intérieur pour donner à la relation une tendresse très pure, une grande disponibilité. Bien entendu, cette prise de conscience de l'anima ou de l'animus ne peut se faire que dans une vie très intériorisée. C'est pour cela que les hommes "consacrés" ont spontanément une grande dévotion à la Vierge et les femmes à saint Joseph. Cela ne veut pas dire qu'ils cesseront être homme ou femme.

Lorsque Jésus, dans l'Évangile, dit : « À la résurrection, en effet, on ne prend ni femme ni mari, on est comme des anges dans le ciel » (Mt 22, 30), il ne veut pas signifier qu'on devient pur esprit – ce qui serait contraire à l'idée de résurrection et au contexte de cette parole –, mais que l'homme ou la femme n'a plus besoin de ce complément pour être, il le trouve en lui-même.

 

3°) Les pôles yin et yang en chacun

Par Jacques Breton

Extraits de "Chemin Initiatique et vie mystique"

 

Une des tâches les plus difficiles pour l'homme sera de rencontrer en lui ce qui le caractérise le plus profondément : il est né sexué, homme ou femme, et il porte au fond de lui-même l'autre côté de sa nature. Dans le cheminement initiatique, il aura à développer et à harmoniser ces deux pôles, ce que dans le taoïsme on appelle le yang et le yin.

Oui, en chaque personne, existe un côté masculin qui lui donne la possibilité d'affronter la réalité pour la recréer, et un côté féminin qui lui permet d'accueillir cette même réalité pour s'ouvrir à elle. Or l'homme, par rapport à la femme, aura surtout tendance à développer son côté "yang" c'est-à-dire le côté plus fort physiquement, plus intellectuel, plus scientifique, tandis que la femme développera son côté plus "yin", c'est-à-dire son côté plus intuitif et réceptif.

Mais un "yang" qui ne s'enracine pas dans le "yin" est souvent négatif et développé un "ego" très puissant. L'inverse peut également se produire, et cela a été mon cas.

Parenthèse. Ayant perdu mon père, élevé par des femmes, n'ayant pas d'homme à affronter, c'est tout mon côté féminin qui s'est développé. Mon éducation religieuse n'a fait que renforcer cette tendance : la charité consistait, d'abord, à être conciliant avec tous. Au cours de mon cheminement à Rütte, un rêve important allait m'amener à une découverte fondamentale. Je rêvais que j'assistais à un jugement dans un immense tribunal, plein de monde. J'étais le juge ; le condamné était Hitler. Lorsque le thérapeute de Rütte m'a demandé de jouer Hitler, cela me parut impossible. Brutalement, j'ai pris conscience qu'Hitler représentait la volonté de puissance que j'avais écrasée en moi-même. De temps en temps, cela se manifestait par des accès de colère ou d'agressivité, et, bien plus profondément, inhibait ma créativité. Comment assumer ce "yang" qui me faisait si peur, sans risquer d'être emporté par ce courant de violence ?

Sans la puissance d'amour, cette puissance extraordinaire qui nous vient de Celui qui est tout et qui est aussi amour, comment retrouver notre unité ? Sans ce dynamisme d'unification qui nous vient du plus profond, je ne vois pas comment pouvoir réunir en nous ces deux pôles qui sont tellement en opposition dans notre personnalité.

*   *   *

En fait, l'Occident a surtout développé le côté yang de notre nature, notre côté masculin. L'Église chrétienne s'est développée dans un monde gréco-romain où les valeurs les plus considérées étaient les valeurs masculines, à l'inverse de l'Extrême Orient, et surtout de l'Inde qui, elle, s'est surtout intéressée à la nature profonde de l'homme. Aussi, est-ce notre chance de pouvoir découvrir aujourd'hui toutes les valeurs spirituelles de ces traditions. Si la vie spirituelle doit imprégner l'homme tout entier, corps, cœur et esprit, elle doit aussi équilibrer yang et yin, ce que Graf Dürckheim  nomme « la conscience flèche et la conscience coupe »[4].

Notre vie spirituelle ne sera vraie que si elle fait appel à l'intuition profonde qui nous vient de l'Esprit. L'Être n'est pas seulement transcendant, il est aussi immanent. C'est au cœur de nous-mêmes que nous découvrons sa présence. C'est là que je peux puiser la force, la sagesse, l'amour, seuls capables de me faire vivre et de spiritualiser ce monde. C'est toute une reconversion à effectuer pour passer de l'extériorité et de l'efficacité, à la gratuité.

Il est sans doute nécessaire qu'au début la vie spirituelle s'appuie sur des données extérieures, sur une vérité définie de manière un peu systématique, sur une loi claire qui détaille suffisamment les obligations, les interdits, comme des points de repères, des rites, qui satisfasse le côté affectif, sentimental et intellectuel. Mais la maturité spirituelle, comme la libération, n'advient que par une prise de conscience d'une vérité plus intérieure, d'une obéissance à une loi qui s'inscrit au fond de notre cœur, par des rites vécus dans l'esprit et dans l'amour.

 

yin yang, quelques paires



[1] Le Dr. Jean Marchal est psychothérapeute, ancien interne des hôpitaux de Paris, il a enseigné à l'Ecole Française de Yoga le langage des symboles, et a écrit plusieurs livres. Plusieurs messages du présent blog donnent des extraits de ce qu'il dit, voir tag Jean Marchal.

[2] Jacques Breton décédé en 2017 était prêtre et avait fait une longue thérapie chez K-G Dürckheim avant de devenir lui-même thérapeute, entre autres. Ce blog des Voies d'Assise lui est dédié.

[3] Article paru dans La voie de l'homme relié, Question de n°109

[4] « (Dans la méditation)  la forme de conscience passe de l'attitude active, masculine, qui, telle une flèche, se dirige vers son but, à l'attitude féminine, coupe qui recueille et se remplit ; ainsi, sans intervention du "moi", l'attitude active devient attitude passive. ».. (Dürckheim, Pratique de La Voie Intérieure)

« En l'attitude “d’acceptation de ce qui est” réside l’aspect essentiel de ce que Durckheim appelle "conscience coupe" ; la coupe accepte tout ce qu’on y verse, nectar ou poison, sans refus. Elle a son contraire dans la "conscience flèche" qui malheureusement caractérise la plupart de nos états de conscience ordinaires: sans cesse tendus vers un but et d’autant plus dans le refus de l’échec que le résultat espéré paraît important. » (Jean Marchal, Revue Française de Yoga, n° 23, janvier 2001, pp. 271-283)

« La célèbre image du discobole grec (Vle siècle avant J.-C.) est l’expression même du « corps qu’on a ». Aimanté vers un but et une performance (lancer le disque le plus loin possible) dans une attitude déséquilibrée et tendue, il symbolise à la perfection la "conscience flèche" qui anime le corps qu’on a, toujours projetée vers le but à atteindre et jamais dans l’instant présent.(…) En opposition à l’image du discobole, l’image du Bouddha en méditation répandue dans tout l’Extrême-Orient symbolise parfaitement le sens du « corps qu’on est ». Assis fermement en posture de lotus, centré sur le hara, il n’exprime que le total lâcher-prise à toute préoccupation et à toute anxiété dans une « conscience coupe » qui est réceptivité de l’âme ouverte à l’esprit. Cette ouverture s’appuie sur le corps ainsi réintégré dans sa véritable finalité: servir de nid à l’âme pour permettre son éclosion en la lumière de l’esprit.» (Jean Marchal, Revue Française de Yoga, n° 29, « De la Relation corps-esprit », janvier 2004, pp 299-314)

Il y a plus de choses là-dessus dans  Conscience-flèche et conscience-coupe (K-G Dürckheim) ; regard zen.