On cite souvent de lui cette phrase : « Je suis parti chrétien, me suis découvert hindou et retourne bouddhiste sans avoir cessé  d’être chrétien. » (Le Dialogue intra-religieux) et c’est son itinéraire qu’il retrace dans Le Silence du Bouddha,

R Panikkar, site du DIMMIDIl est mort à 92 ans le 26 août 2010, cela fait donc presque dix ans. Le présent message a pour but de lui rendre hommage et de faire connaître sa pensée et quelques-uns de ses livres. Il a écrit plus de 80 ouvrages et 900 articles, rédigés dans plusieurs langues. Une mini bibliographie française figure en fin de message.

 

 

Introduction à la pensée et l'œuvre de R. Panikkar

 

R. Panikkar, philosophe, théologien, prêtre catholique, guru hindou… est né à Barcelone d’une mère catalane et catholique et d’un père indien et hindou. Le dialogue interculturel et interreligieux[1] a été l’axe sur lequel s’est construite et s’est articulée sa pensée au fil de ses pèlerinages en Inde et de ses séjours en Europe et en Amérique du Nord.

 

Dans son livre Entre Dieu et le Cosmos, un livre très accessible, il répondait aux questions de G. Jarcczyk. Voici trois extraits :

  • La vie éternelle n’a pas de durée … et cette vie infinie ne vient pas "après" la vie finie : elle est la dimension en profondeur de cette vie même. C’est pourquoi, si je ne vis pas maintenant ma résurrection, je ne la vivrai jamais. La vie éternelle n’est pas un futur (au sens temporel), elle est ici et maintenant, ou elle n’est pas. Il faut découvrir la Vie dans la vie. […] Penser qu'il y a une autre vie [après la mort] ? C'est possible. Je n'en sais rien, mais cela n'est pas la vie éternelle. Si je vis la vie éternelle ici et maintenant, cette vie, lorsque je mourrai, sera toujours la vie éternelle,
  • J'avoue être toujours quelque peu réticent lorsqu'on emploie ce terme d'Église, au singulier comme au pluriel ; et cela parce que je crois encore et toujours dans le “mystère cosmique de l'Église”, ainsi que le disaient les Pères grecs. L'Église ne possède pas de limites définies et parfaitement repérables. C'est pour cela que je me fais le défenseur – en cherchant toujours à mieux la comprendre – de cette proposition scandaleuse aux oreilles modernes et que Hans Küng a de son point de vue toute raison de critiquer : Extra Ecclesiam nulla salus, « En dehors de l'Église, pas de salut ». Mais je crois en la validité de cet adage pour la simple raison que l'Église dans laquelle je crois ne peut être définie que comme le lieu du salut. Le lieu du salut se trouve-t-il sur une plage ou dans une religion, ou encore dans tel édifice ou au sein de la famille, ou bien en suivant fidèlement une Église, alors ce sera l'Église. L'erreur en ce qui la concerne procède d'un quiproquo de type, disons, géographique et culturel. Mais l'Église a toujours entendu être le lieu du salut en quelque endroit du globe que celui-ci se trouve cherché et gagné. C'est après, pour des raisons historiques et culturelles, qu'on a presque perdu le sens mystique de l'Église, sacramentum mundi, « mystère du cosmos » […] L'Église, ce n'est rien de moins que le cosmos, dans son rassemblement et son unité vraie. En ce sens, et avec les Pères grecs, on peut dire que, au commencement, Dieu a créé l'Église. […] Si l'Église est la communauté constituée par le rassemblement de tous ceux qui cherchent avec droiture la vérité – et cela depuis Abel, le premier « homme normal » – il est évident qu'elle rassemble tous ceux qui ne s'exceptent pas du salut, fussent-ils en dehors de l'Église-institution. […]
  • R Panikkar, Entre Dieu et le cosmosAu cours des mille ans au moins qui ont suivi Constantin, à partir donc de la fin du IIIe siècle – car avec Constantin l'Église a vraiment changé de statut et de position sociale – la conscience de la majorité des chrétiens s'est reconnue dans ce qu'on appelle la "chrétienté", un système qui mariait politique et religion, […] Vu du dehors, ces mille ans d'histoire européenne forcent la critique, mais aussi l'admiration, car tout n'est pas négatif. L'Europe d'aujourd'hui se ressent encore de cet héritage. Il importe néanmoins de se rendre à l'évidence : pareille extension pouvait porter à des abus. […] Le christianisme est constitué de moments qui sont moins chronologiques que kaïrologiques – un néologisme qui veut signifier que le christianisme, en sa réalité profonde, procède d'une lecture d'une intelligence des « moments favorables » que l'Esprit inscrit dans l'histoire. Ces moments sont enchevêtrés les uns dans les autres et ne sont pas séparables comme s'il s'agissait d'en traiter de manière chronologique. […] Dans cette lumière, ma conviction ou ma lecture propre des "signes du temps" – une autre expression possible pour les kaïroï – est que la "chrétienté" est morte – même si certains continuent à rêver d'une "Europe chrétienne". Je pense que le "christianisme" institutionnel est moribond – il n'y a qu'à considérer les églises vides : le monde s'en va ailleurs. Mais la "christianie" est florissante, aussi vivante que jamais. […] Lorsque l'on a fait l'expérience de ce Christ ou de ce Jésus qui a été fait Christ… qui a affirmé que le sabbat était fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat, sans s'effrayer de tous les dangers d'anarchie qu'une telle attitude pouvait comporter ; un homme si plein de confiance dans l'Esprit qu'il pouvait affirmer : « Il vous est bon que je m'en aille, autrement l'Esprit ne viendra pas » (Jn 16, 7) – cet acte de confiance dans l'Esprit est proprement prodigieux, car il porte sur une confiance totale en l'homme parce qu'avec lui il y a l'Esprit. C'est cela la christianie. Cette expérience je la trouve partout, indépendamment des étiquettes de catholiques ou de chrétiens que l'on peut apposer ici ou là ou dont on se recommanderait…

 

Comme le disait Claire Lesegretain (La Croix – 02/02/2012) :

  • les Éditions du Cerf ont entrepris en 2012 « la publication en français de son œuvre, soit 20 volumes au total répartis en 12 cycles. Dans le premier tome Pluralisme et interculturalité (en fait, le tome I du cycle VI), le théologien souligne la nécessité de rechercher “l'harmonie et la concorde sans tout réduire à un même dénominateur commun”. Il rappelle que, pour les cultures occidentales, l'homme est un être fondamentalement "historique" dont la vie se déroule dans un temps linéaire, tandis que pour les cultures asiatiques, l'homme est un être fondamentalement "temporel", dont la vie se déroule dans un temps sphérique. Pour que ces deux cosmologies puissent dialoguer, il faut éviter les critiques négatives et les erreurs d'interprétation. L'interculturalité demande donc d'entrer dans le dia-logos (passage à travers la parole) pour parvenir à ce que l'autre veut dire. Ce dialogue interculturel, que Panikkar qualifie de "dialogal" – en opposition au "dialogue dialectique" qui cherche à convaincre –, présuppose “une confiance réciproque pour s'aventurer ensemble dans l'inconnu”. En ce sens, le théologien refuse le terme d'“inculturation” (pour parler de l'implantation de la foi chrétienne hors du monde méditerrano-européen), préférant celui d'“interculturation” ».

 

Il était ami d'Henri Le Saux (Swami Abhishiktânanda) à qui sont consacrés plusieurs messages du blog (tag Henri le Saux). Il fit avec lui le pèlerinage aux sources du Gange. Il a préfacé plusieurs de ses livres en particulier le journal d'H. Le Saux, La Montée au fond du cœur.

  • « Abhishiktânanda conquiert son identité historique à la force du poignet, pourrait-on dire. Il ne fait pas de théories. Il n'écrit pas un traité de l'hindouisme et du christianisme. Il se sent prophète, et il vit dans sa chair les angoisses de cette vocation qui exige la transfiguration de l'Église, la purification de l'hindouisme et l'élimination de son ego. Au fond, il découvre aux Inde ses racines chrétiennes en même temps que les superstructures qui y sont attachées. Ou mieux encore, il arrive à discriminer entre la couche profonde d'un christianisme "pré-chrétien" et le niveau sociologique de la majorité des chrétiens. Mais il ne peut pas se débarrasser de ce qu'il "comprend" être une surimposition. En même temps, le sommet de l'hindouisme qui, comme les cimes neigeuses de l'Himâlaya, émerge de ce monde, l'attire et le fascine. Ce sommet est son lieu, il y parvient dans un envol sans emprunter aucun des chemins plus ou moins tortueux de la vallée (alors qu'il avait suivi ceux du christianisme). C'est à ce sommet que l'hindouisme lui apparaît comme un défi à sa foi chrétienne, même parfois comme un dépassement du christianisme. Mais il n'est jamais effleuré par la tentation d'apostasie. Il arrive à découvrir sa place dans le cosmos et dans l'ordre de l'histoire. Le moine breton devient Abhishiktesvarânanda (dont Abhishiktânanda est une forme abrégée), "Celui dont la Joie est l'Oint du Seigneur", pour collaborer à une mission : contribuer à donner à l'Homme une conscience de sa place dans l'univers » (Préface à La Montée au fond du cœur).

 

R Panikkar, Pélerinage au KailashC'est avec Miléna Carrara qu'il fit le pèlerinage relaté dans Pèlerinage au Kailash, Retour à la Source[2]. Comme le dit la présentation du livre : « En 1994, Raimon Panikkar et Milena Carrara partent pour le mont tibétain du Kailash. Ils en rapportent ce journal à deux voix qui relate un double pèlerinage, à la fois intérieur et extérieur. L'enjeu est de vivre, à chaque pas, la Vie. Ce voyage vers la montagne sacrée devient ainsi un parcours initiatique d'ouverture du troisième œil et du cœur. S'y noue aussi une délicate et profonde relation de disciple à maître, qui conduit Milena à s'abandonner avec confiance au Mystère.»

  • « Ce journal de voyage raconte une histoire cosmo-théandrique depuis une petite perspective humaine. C'est une histoire personnelle, mais elle a valeur d'archétype. […] Dans cette narration, nous avons revécu l'itinéraire suivi pendant le pèlerinage au Kailash ; maintenant, du sommet que nous avons atteint, on voit seulement un horizon infini dans un ciel illuminé depuis le couchant, empli non de l'espoir d'une nouvelle aurore, mais de la beauté du présent. Il n'existe plus de chemin. Il nous reste seulement à regarder le ciel. Mais nous entendrons alors, comme les hommes de Galilée, le reproche des anges. Il ne nous reste plus qu'à voler. […] La vie ressuscitée n'est ni une utopie ni un rêve. Le Christ ressuscité parle, mange et montre le même corps qu'il avait auparavant. La vie ressuscitée n'est pas l'existence désincarnée ou, pire encore, déshumanisée d'une perfection théorique. L'homme "réalisé", si nous préférons ce mot à "ressuscité", n'est pas un ange, mais un homme qui vit en percevant pleinement les trois dimensions de la réalité : humaine, cosmique et divine. Ce récit pourrait être lu comme une quête du Graal, c'est-à-dire de l'amour incarné, de Dieu incarné, de la vie concrète dans sa plénitude ; plénitude relative, naturellement, à notre capacité, mais plénitude quand même. Et c'est de cette plénitude que nous avons tous reçu, dit le prologue de Jean » (Prologue de Pèlerinage au Kailash)

 

 *   *   *   *

 

 

BIBLIOGRAPHIE

  • Le Christ et l’hindouisme, une présence cachée, Le Centurion,1972.
  • Le dialogue intrareligieux, Albin Michel, 1985.
  • Éloge du simple : le moine comme archétype universel, Albin Michel, 1995.
  • Entre Dieu et le cosmos : une vision non-dualiste de la réalité (entretiens avec Gwendoline Jarczyk), Albin Michel, Paris, 1997.( cf réédition 2012)
  • Une christophanie pour notre temps, Traduction Anne Deriaz, Actes sud, 2001
  • L'expérience de Dieu Albin Michel, 2002
  • La Trinité : une expérience humaine primordiale, Cerf, 2003
  • Initiation aux veda, Actes sud, 2003
  • L'inévitable dialogue, : Dieu, Yahweh, Allah, Bouddha... Le relié, Poche, 2003, réédition 2008
  • Le silence du Bouddha : une introduction à l'athéisme religieux (traduit de l'espagnol par Jacqueline Rastoin), Actes Sud, 2006.
  • La plénitude de l'homme Actes Sud, 2007
  • Paix et désarmement culturel, Traduit par Jacqueline Rastoin, Actes sud, 2008
  • Pèlerinage au Kailash, Cerf, 2011 (de Raimon Panikkar et Milena Carrara)
  • Entre Dieu et le cosmos  (entretiens avec Gwendoline Jarczyk), réédité par Albin Michel, 2012 (coll. « Spiritualités vivantes », 275 p., 8,90 €).
  • les Œuvres complètes de Panikkar sont éditées par Le Cerf : Pluralisme et Interculturalité (2012) ; Mystique, plénitude de vie (2012) ; Vision trinitaire et cosmothéandrique : Dieu-Homme-Cosmos (2013) ; Pluriversum - Pour une démocratie des cultures (2014)

Plusieurs  films figurent sur le site dédié à R Panikkar (http://www.raimon-panikkar.org/francese/home.html),

Des articles en anglais figurent sur le site du DIMMID d'où est tirée la photo du début (par ex. https://dimmid.org/index.asp?Type=B_BASIC&SEC=%7B256B094D-B961-40AB-9DA5-615DBFC1ACC0%7D)



[1] Le dialogue n’était pas pour lui une option, mais une nécessité. Il en parle dans L'inévitable dialogue, : Dieu, Yahweh, Allah, Bouddha... Le relié, 2008.

[2]  « Dix ans après avoir parcouru ensemble en vingt-cinq jours, en septembre 1994, la dangereuse route vers une montagne sacrée dans le lointain Tibet. « Un vrai pèlerinage représente le chemin vers son propre centre, la mort de son petit soi et l'union avec le Soi universel », écrivent-ils. Au fil de leur parcours, passant par Katmandou et divers cols à plus de 5 000 mètres d'altitude, celui que Milena appelle "Lui" raconte sa vie par bribes : son enfance à Barcelone ; sa mère profondément catholique ; sa fuite avec elle en Allemagne pendant la guerre civile (1936-1937) ; son retour en Espagne à vélo ; ses études de chimie puis sa formation et son ordination au sein de l'Opus Dei ; son enseignement d'histoire des religions à Rome, en Inde et aux États-Unis ; sa quête interculturelle depuis 1982, à Tavertet, dans sa Catalogne natale » (Claire Lesegretain, La Croix – 02/02/2012)