En ces jours où le coronavirus nous oblige à rester chez nous, voici une invitation à lire les livres de Graf Dürckheim (qui est un des piliers du centre Assise) et ceux de maître Eckhart (qui fait partie du pilier "mystique chrétienne"). Et le stroisième pilier d'Assise qu'est le zen est lui aussi présent puisque Graf Dürckheim reconnaît en Maître Eckhart le maître qui l'a aidé à construire un pont entre la spiritualité d'Occident et le bouddhisme zen.

Maître Eckhart (~1260 - 1327) est le premier des mystiques rhénans. Dominicain, il est prédicateur, professeur et homme d'action. Oubliée pendant plusieurs siècles, son œuvre suscite aujourd'hui un intérêt croissant dans des milieux très divers. Toutefois ses écrits restent souvent difficiles à aborder. Un premier message du blog introduit déjà dans sa pensée (Extraits de "Un chemin de paradoxe : la vie spirituelle selon Maître Eckhart" de Cyprian Smith)

 Le présent message est constitué d'extraits de livres de Dürckheim, de deux témoignages (Bernard Durel et Jacques Castermane) et du livre de Gerhard Wehr. Ultérieurement d'autres messages reprendront d'autres extraits qui font allusion explicitement ou implicitement à maître Eckhart.

Une bibliographie contenant les références des livres cités figure à la fin.

 

Place de maître Eckhart dans la vie de Graf Dürckheim

 

Eckhart, Bad Wörishofen, 2012,1) « Je reconnais en Eckhart mon maître, le maître »

 

► K-G Dürckheim, Pratique de l'expérience spirituelle, p. 9

La plus grande influence exercée sur mon évolution spirituelle en général fut celle de Maître Eckhart. Ma conception de l'homme est issue d'une libre tradition chrétienne, de son fonds d'expériences dont Maître Eckhart d'abord, puis plus tard ma rencontre avec la sagesse orientale, me révélèrent la valeur universelle et intemporelle. Les expériences qui forment la base universelle et commune à tous les hommes, de toute religion vivante, oriente le caractère fondamental de ma thérapie.

 

K-G Dürckheim, Dialogue sur le chemin initiatique, p.17-18

Je reconnais en Eckhart mon maitre, le maître. […]

Je ne suis pas un expert d'Eckhart dans le sens scientifique, ni un théologien. On ne peut l'approcher que si on élimine la conscience conceptuelle. Il y a un souffle qui sort de tout ce qu'il dit ! Cette immense simplicité avec laquelle il parle de Dieu, les exemples qu'il donne, les problèmes qu'il soulève… Il règne chez lui toute une atmosphère dans la réalité dont il parle, cette réalité dans l'essentiel, le Réel dans le silence de l'au-delà, audible seulement à ceux qui ont des oreilles pour entendre… […]

Je prétends qu'il n'est pas possible d'approcher Dieu avec les catégories de la causalité et l'ensemble des concepts rationnels. On ne peut appliquer les catégories existentielles au Tout Autre, au Transcendant. Avec les expériences de Maître Eckhart, je me situe sur un tout autre plan, sur une terre absolument solide, une réalité inébranlable, la source, l'appel le plus profond qui forme vraiment le centre de l'être humain. Mais cela exige la pauvreté de l'esprit qui invite au lâcher prise total pour permettre la naissance de Dieu en notre être. »

 

2) La "grande expérience" de Dürckheim et l'apparition d'Eckhart dans sa vie.

 

► K-G Dürckheim, Extraits de Pratique de l'expérience spirituelle[1] p. 34-36 avec quelques ajouts venant d'interview.

Chez toutes ces personnes [des amis de sa femme] le désastre de 1918 avait éveillé une dimension nouvelle, et ce phénomène ne tarda pas à me toucher également : dans ces années d'après-guerre une préoccupation allait ainsi devenir la question de l'homme nouveau. Un choc salutaire me fit reconnaître que je ne devais pas me contenter de considérer cette question comme une nécessité générale de notre époque, mais que je devais en faire le centre de ma vie. Cet événement capital allait être la grande expérience décisive pour ma vie future : il s'agit, à l'âge de vingt-quatre ans, de ma première rencontre avec Lao-tseu.

Cela se passait dans l'atelier du peintre Willi Geiger à Munich… Ma future épouse, qui était de ses amis, avait ouvert par hasard le Tao-te-King. Elle commença à lire le 11e aphorisme.

« Trente rayons convergent au moyeu
    mais c'est le vide médian qui confère au véhicule sa fonction ;
On façonne l'argile pour faire des vases,
    mais c'est du vide interne que dépend son usage;
Une maison est formée de porte de fenêtre,
    c'est encore le vide qui permet l'usage de la maison.
Ainsi "ce qui est" constitue la possibilité de toutes choses ;
    "ce qui n'est pas" constitue sa fonction.»

Et c'est alors que cela arriva. En entendant le onzième aphorisme, l'éclair me pourfendit. Le rideau se déchira et je fus éveillé. J'avais fait l'expérience de "cela". Tout était et cependant n'était pas. La table n'était plus une table et tout ce qui était autour de moi était autre chose. Tout était en ce monde, et à la fois transparaissait un autre monde[2]. Moi-même j'étais et je n'étais pas. J'étais dans la plénitude, enchanté, de "l'autre côté" et à la fois totalement présent, ici même, heureux et comme vide de sentiments, très loin et pourtant profondément présent dans les choses.

 J'avais vécu cela, net et distinct comme un coup de tonnerre, lumineux comme un jour de soleil, et tout cela restait insaisissable. La vie continuait, la vie d'avant et pourtant ce n'était plus la même. Il y avait cette attente douloureuse d'un "supplément d'être", la réalisation d'une promesse profondément ressentie. Et en même temps la sensation d'un gain de force infinie et l'aspiration à un devoir, un engagement, comme une obligation impérieuse – à quoi ?

Cet état exceptionnel dura tout le jour et une partie de la nuit. Il m'avait définitivement marqué. J'avais vécu ce dont ont témoigné, à travers tous les siècles, des hommes qui, à un moment donné de leur vie, ont vécu une expérience qui les a frappés comme l'éclair et les a soudain reliés pour toujours au courant de la vraie Vie. Mieux encore : elle leur a rendu perceptible la source d'un grand bonheur, qui est aussi celle de la souffrance que l'homme éprouve quand ce courant se trouve interrompu. Mais c'est aussi une expérience qui, impérieusement, engage sur la voie intérieure. Répété ensuite à plusieurs reprises bien qu'avec moins de force, elle continue, bien des années plus tard, à servir de point de repère pour indiquer, à moi et à d'autres, la direction juste de connaissance et de travail.

Grâce à ce nouvel état d'esprit, je devins éminemment sensible à toute nourriture spirituelle, et cela dans une orientation précise. Ce n'est pas un hasard si c'est à cette époque que je rencontrais Maître Eckhart. Je n'arrivais plus à me séparer de ses Traités et Sermons. Je recevais leur contenu comme un écho multiple du grand appel qui avait retenti en moi. C'est avec eux que j'ai appris le lâcher-prise. Seul le lâcher-prise permet l'irruption du divin. Aujourd'hui encore, il me suffit de quelques phrases de Maître Eckhart pour me sentir traversé par ce grand souffle.

Je percevais le même ton, bien que sur d'autres registres, chez Rilke, chez Nietzsche et surtout à la première lecture des écrits bouddhiques. La doctrine de la nature de bouddha, toujours présente en chaque homme, me parut tout de suite évidente.

Déjà à ce moment une question me préoccupait : Maître Eckhart, Lao Tseu, Bouddha, la grande expérience qui les avait frappés n'était-elle pas fondamentalement la même ?

 

Dürckheim découvre Maître Eckhart et l'assise méditative.

Dürckheim découvrit Eckhart et Lao Tseu quasiment en même temps, grâce à une rencontre avec Ferdinand Weinhand qui écrivait un livre sur Eckhart qu'il publiera en 1923. Le couple d'Eckhart et Enja von Hattingberg et le couple de Ferdinand Weinhand et de son épouse Margarete formera un quatuor. Comme le souligne Gerhard Wehr, leur recherche s'est basée sur des textes allemands d'Eckhart auxquels ils avaient accès mais qui n'étaient pas toujours des textes originaux. Or, comme « chez Eckhart, en matière de méditation et de contemplation, la dimension de l'exercice est presque totalement absente, Weinhandl fit appel à un autre maître spirituel, à savoir saint Ignace de Loyola.»  (K-G Dürckheim : une vie sous le signe de la transformation, p. 53)

Comme le dira Dürckheim : « Sur le plan de mon développement spirituel c’était là certainement le tournant dont l’importance m’est devenue consciente bien plus tard. À ce moment-là nous avons formé avec ma femme et un couple ami ce que nous appelions le "quatuor". C'était dans les années 1920 et nous commencions déjà à mettre en œuvre une certaine pratique : examen de conscience quotidien, des exercices de silence intérieur et d'assise méditative ; mon premier zazen. » (Dialogue sur le chemin initiatique, p.17).

 

3) Le lien fait par K-G Dürckheim entre le zen et Maître Eckhart

 

► Extrait de l'article écrit en hommage à Dürckheim par B. Durel (cf. Itinéraire de K-G Dürckheim écrit par B. Durel, dominicain qui pratique le zen)

Dürckheim était un professeur de psychologie allemande qui, ayant un certain éveil, un certain questionnement spirituel à partir de Maître Eckhart, dominicain au XIIIe et XIVe siècle, fondateur de ce qu'on a appelé la mystique rhénane, initié donc à la mystique chrétienne, s'est rendu au Japon, de 1936 à 1946. C'était la guerre : il fut prisonnier des Américains. C'est pendant toutes ces années au Japon qu'il est entré en contact avec la tradition du zen, avec les maîtres du zen. Ce qui va caractériser Dürckheim qui est un esprit "pratique" pourrait-on dire, c'est qu'il est entré dans le zen par la pratique.

 Dürckheim a surtout pratiqué le zazen, la calligraphie, le tir à l'arc. Son intuition fut que le zen conduisait à une expérience humaine comme telle, qui appartenait à toute l'humanité, dans des vêtements symboliques, religieux, divers. C'est pourquoi il a entrepris tout un travail de traduction pourrait-on dire quand il est revenu en Occident.

Il était préparé à ce rôle de médiateur par la lecture qu'il avait faite de Maître Eckhart. En effet, il s'est rendu compte, au Japon, qu'il rencontrait des éléments qu'il avait déjà trouvés dans Maître Eckhart, qui donc étaient déjà présents dans notre Occident, peut-être oubliés, refoulés, mais qui appartenaient bien à la civilisation occidentale.

À son retour, il a essayé d'élaborer un cheminement à partir du zen accessible aux Occidentaux. « Dans l'esprit du zen » dira-t-il précisément, ce qui le différencie de ceux qui, dans d'autres filières, proposent le zen dans son intégralité japonaise. Il a fait un travail de traduction pour introduire les Occidentaux à un travail "dans l'esprit du zen".

 

Dürckheim, Le centre de l'Être, p 47-48

Ce qui m'a intéressé dans le zen n'est pas le contenu bouddhiste mais le principe universel que ce contenu particulier révèle. Pourquoi le zen plutôt qu'une autre branche de l'arbre du bouddhisme ? Parce que la philosophie du zen est sans doute celle qui touche plus directement le fondement humain d'une vie religieuse et aussi parce que le zen propose un cheminement qui est proche de la réalité de l'Occidental.

Si j'ai pu m'accrocher au zen c'est très certainement à partir de mon attachement à Maître Eckhart. Je me souviens que dès mon arrivée au Japon, je reçus la visite du vieux Daisetz Suzuki. Nous avons parlé et je lui ai demandé s'il ne pouvait me dire quelque chose sur le zen […] Après quelques réticences, parce qu'on ne parle pas de zen, on pratique, Suzuki a quand même bien voulu me dire quelque chose : premièrement le zen c'est ça ; deuxièmement c'est ça. Je l'ai arrêté en disant : « si dans cette progression que constitue le zen vous avez ça en n° 1 et ça en n° 2, alors en n° 3 vous aurez ça et en n° 4 vous devez avoir ça ! » Daisetz Suzuki me regarde quelque peu étonné et me demande d'où je sais cela. Je réponds : « Si je continue votre pensée dans le style de Maître Eckhart, ce doit être ainsi ! » Il était étonné ! Mais comme il était intéressé par la mystique européenne, il voyait là une invitation à s'occuper du mystique rhénan.

 

► Gerhard Wehr, Karlfried Graf Dürckheim : une vie sous le signe de la transformation, p. 129-130, 138-140 et 224.

[en 1940] Il donnera à l'université de Sendai une conférence de philosophie. A cette occasion, il visitera l'ancien temple zen de Matsushima dont le supérieur viendra le saluer personnellement.

Le visiteur relate cet événement en quelques mots: « Ce fut très solennel. Nous - c'est-à-dire le groupe des visiteurs que nous formions avec ma "suite ",: interprète, secrétaire et autres assistants - nous agenouillâmes sur un des côtés de la salle. Puis il entra et se dirigea vers sa place où il s'agenouilla. Je me présentai et nous engageâmes une conversation sur le zen et sur Maître Eckhart - ce fut extraordinaire : après les civilités de circonstance, nous entrâmes directement dans le vif du sujet. "Qu'enseigne Maître Eckhart?" demanda-t-il subitement, tandis que je venais de suggérer qu'il y avait chez Eckhart comme un accès au zen. Et comme je répondis : " Par le dépassement de soi, l'indépendance de la mort et de la vie, et par la liberté de servir ", il répliqua : " Oui, en effet, il y a quelque chose de semblable au zen, où la méditation apprend à l'homme à dépasser son petit moi pour accéder au grand Soi qui embrasse toute réalité: ainsi s'amorce un nouveau mode de relation à l'égard de toutes choses. " »

[…]

[1942] Dans le journal de Dürckheim on continue à voir se juxtaposer les convictions géopolitiques et diverses tentatives qui mettent en relief le spirituel, le transpersonnel, le supranational et les questions essentielles. Début mai, Graf Dürckheim fait une conférence à l'université d'Hiroshima sur le thème : "La philosophie de la maturation de l'homme". Chose significative : dans son argumentation, il s'inspire de l'exemple du tir à l'arc pour éclairer ses propos :

« Ce n'est pas la cible qui est importante, c'est davantage une question d'attitude intérieure et de développement intérieur de l'homme. En d'autres termes : l'homme mûrit grâce à une pratique assidue. Et plus il s'améliore, plus le fruit de ses actes arrive de lui-même à maturité, comme la graine tombe de l'épi mûr. »

Dürckheim termine en faisant référence à Maître Eckhart qui oppose l'homme ordinaire, le novice dans la vie, "l'inquiet, l'impatient", à celui qui a accédé à sa racine profonde :

« Cette racine profonde, le vrai soi de l'homme, est la racine divine : ce qui nous maintient dans la pure existence, le moi. »

Le professeur allemand cherche ainsi à faire connaître à ses auditeurs japonais une tradition spirituelle qui n'a jusque-là joué quasiment aucun rôle dans ses conférences. On pourra se demander quelle peut être, dans ce contexte, la véritable authenticité de l'image eckhartienne. La référence appuyée de Dürckheim à cette figure essentielle de la mystique allemande n'en est pas moins significative. Au sujet de cette conférence d'Hiroshima, il note dans son journal :

« Avec toujours le même ton tranchant qui le caractérise, Eckhart nous invite ardemment à vaincre l'emprise du petit moi dans l'existence ordinaire et à nous laisser tomber dans l'abîme de la vie divine. De la même façon, il nous commande, où que nous puissions faire l'expérience de l'unité divine, d'y inclure l'existence entière et d'œuvrer dans la vie en converti selon la volonté divine. Si nous sommes réellement convertis, nous ne pouvons faire autrement que forger nos actes au cœur du foyer divin : tout comme la pierre qui est attirée vers le centre de la terre, nous ne pouvons faire autrement que nous orienter vers le centre. Et il en va ainsi de notre devenir… Je vous le demande : dans la nature, ne sommes-nous pas comme la pierre qui est attirée vers le centre ? Ne s'agit-il pas ici de comprendre cette loi ? Et qu'est-ce qui nous empêche de le faire ? »

Un petit fascicule intitulé Meister Eckhart témoigne également de cette transformation intérieure qui s'est amorcée au Japon chez Dürckheim. Le manuscrit de 85 pages rédigé dans le courant de l'année 1942 paraît en novembre 1943 en langue japonaise aux éditions Riso. Un des chapitres s'intitule : « Eckhart et le zen ». Au sujet des rapports entre la mystique de Maître Eckhart et le zen, Dürckheim affirme volontiers qu'il y a de nombreuses correspondances. Mais lorsqu'il cherche à définir plus précisément ces convergences, il doit avouer :

« À considérer la question de plus près, je ne trouve rien… Je ressens qu'Eckhart et le zen veulent peut-être dire la même chose. Mais de quoi s'agit-il seulement ? Chez l'un comme chez l'autre, on respire peut-être ce même air cristallin, comme celui que l'on trouve au sommet d'une montagne par un clair matin d'automne. Chez les deux on se sent le cœur libre et ouvert. On se sent sur la terre ferme et à la fois comme élevé au-dessus de toutes choses, et pourtant on se trouve au cœur du monde, et celui-ci devient clair et transparent, comme si l'on pouvait voir son noyau. Et c'est la même sensation chez Eckhart que dans le zen. »

[…]

Les exercices de méditation en silence auxquels s'adonnaient les membres du "Quadrat" ont probablement préparé Dürckheim à un profond changement. Mais c'est son expérience japonaise qui l'a réellement engagé  sur le chemin initiatique en lui donnant l'impulsion nécessaire pour entamer un processus de transformation personnelle. Il lui fallut vivre cette expérience du zen in situ pour comprendre le véritable sens du chemin initiatique, faire l'expérience intérieure de l'exercice spirituel (exercitium), et éprouver la profonde nécessité d'une discipline.

Note ajoutée. Plus tard Dürckheim découvrira un texte d'Eckhart qui magnifie l'assise en silence (un des Dits d'Eckhart), il en parle dans son livre Hara, voir le I de la Partie 3.

 

Dürckheim, Le Centre de l'être, p.82 et 146.

Dans mon petit livre sur Maître Eckhart, j'avais écrit quelques citations de celui-ci. Un ami japonais qui avait lu mon livre vient me voir et me montre une liste de phrases reprises chez de grands mystiques de la tradition zen. Et à ma surprise ces phrases étaient littéralement les mêmes. On doit donc reconnaître que si l'homme est capable de percer les différentes couches de ses conditionnements personnels et collectifs, il arrive à toucher quelque chose qui est identique pour tous les hommes. Si l'homme ne tombe pas dans le piège de vouloir immédiatement interpréter son expérience en termes de sa tradition ou de sa culture et qu'il se contente d'une expression spontanée, celle-ci sera toujours et partout la même. Au fond ce n'est pas étonnant, l'homme est l'homme; la réalité est la réalité; le divin est le divin ! Alors au fond on devrait toujours et partout trouver la même chose.

Les différences sont celles de l'interprétation de l'expérience. Interprétation qui investit la culture, la tradition, la maturité personnelle. Mais ce qui importe est de se rendre compte qu'il y a quelque chose en commun. Ce fonds commun se révèle dans l'expérience mystique.

[…]

p. 146. En 1940, j'avais écrit un petit livre sur Maître Eckhart en essayant de voir l'analogie entre la mystique chrétienne et le zen. Un maître zen avait lu mon livre et je lui demandai : « Quelle est pour vous la différence entre Maître Eckhart et le zen? » Et ce maître, qui d'habitude était assis comme une statue de bronze, sortit sa main de sa manche à la vitesse d'une flèche et, laissant un espace de moins d'un millimètre entre son pouce et son index, il me dit : « Voilà la différence, c'est une feuille de papier à cigarettes, il vaut mieux ne pas y toucher! »

Que voulait-il dire? Nous bouddhistes, nous avons le grand Un; vous chrétiens, vous avez le Dieu personnel. Mais que savez-vous de notre expérience? Qui vous dit que nous n'éprouvons pas un vis-à-vis personnel? Mais nous évitons d'en parler et de le fixer pour ne pas falsifier par des concepts ce que nous éprouvons en cet instant. Quant à vous, si vous avez vraiment l'expérience de la présence de ce que vous envisagez comme un Dieu personnel, croyez-vous qu'il y ait encore cette distance et cette différence entre sujet et objet?

 

Extrait d'une interview de Jacques Castermane à propos de Dürckheim (http://lescheminsdelasagesse.over-blog.com/article-la-maturation-humaine-2eme-partie-jacques-castermane-61974097.html)

Est-ce que vous me permettez de le laisser répondre à une question qui lui a été posée souvent ? Quand on lui disait: « Mais votre travail est bouddhique puisque vous proposez le zazen, l’assise en silence. Vous parlez aussi de la vraie nature de l’homme ». Dürckheim répondait toujours: « Non, mon travail n’est pas bouddhique ». Mais après un moment, il ajoutait: « Mais il n’est pas non plus non-bouddhique ».

« Mais alors, disait quelqu’un, votre travail est chrétien, puisque vous parlez de Maître Eckhart ». « Non, disait-il, mon travail n’est pas chrétien, mais il n’est pas non plus non-chrétien ».

Et je crois qu’il avait raison de répondre ainsi. Il ne voulait pas se sentir enfermé dans une tradition particulière. Ce qui l’intéressait se situait au-delà de toute tradition, parce que la transcendance, c’est le berceau de toutes les religions, mais la transcendance n’appartient à aucune religion.

 

Bibliographie utilisée

  • Graf Dürckheim, Pratique de l'expérience spirituelle, Ed du rocher, 1985.
  • Graf Dürckheim, Le centre de l'Être, Albin-Michel, 1992,
  • Alphonse Goetmann, Graf Dürckheim, Dialogue sur le chemin initiatique, Dervy-livres, 1988.
  • Gerhard Wehr, Karlfried Graf Dürckheim : une vie sous le signe de la transformation, Albin Michel, 1997.

 



[1] La traduction qui figure ici est légèrement différente de la traduction française parue aux éditions du Rocher en 1985. Elle s'inspire du livre de Gerhard Wehr Karlfried Graf Dürckheim : une vie sous le signe de la transformation, Albin Michel, 1997 p. 44-45.

[2] « Toute la réalité qui m’entourait était tout à coup formée de deux pôles: l’un qui était le visible immédiat, et l’autre un invisible, qui était au fond l’essence de ce que je voyais… Je voyais vraiment l’Être dans l’Étant.» (Dürckheim, Dialogue sur le chemin initiatique, p.16)