Etty Hillesum est une jeune femme juive néerlandaise morte en 1943 à Auschwitz à l'âge de 29 ans. Pendant les trois ans qui ont précédé sa déportation, Etty se livre dans son journal avec une grande liberté de pensée.

Divers articles de la revue interne au Centre Assise lui ont été consacrés, et plusieurs extraits de ses livres ont été lus lors de sessions (le livre de Monique Lise Cohen paru en 2013 a été ajouté). Tout cela a été regroupé en trois parties : I – Présentation ; II – Extraits des livres d'E Hillesum ; III – Trois livres sur elle.

Un site existe maintenant : http://www.amisdettyhillesum.fr/index.htm

 

I – Lire ou relire Etty Hillesum

par Ghislaine Régent

Voix d'Assise n° 39, septembre 2007

avant la publication de l'édition intégrale de 2008

 

E Hillesum, Ed intégraleFaut-il encore présenter Etty Hillesum, cette jeune femme juive néerlandaise morte le 30 novembre 1943 à Auschwitz à l'âge de 29 ans ? Son journal, écrit à Amsterdam entre 1941 et 1943, publié en 1985 aux éditions du Seuil sous le titre Une vie bouleversée, connaît un profond retentissement.

Dans une très belle écriture, Etty livre avec spontanéité et une grande liberté de pensée ses élans, ses contradictions, ses fulgurances, ses petits combats quotidiens. Extrêmement lucide, elle voit l'étau se resserrer jour après jour autour des juifs. Elle sait parfaitement ce qui l'attend. Pourtant, plus l'horreur monte au-dehors, plus grandissent en elle, non pas l'épouvante ou le désespoir, mais une confiance indéfectible en la vie et un amour immense pour ses compagnons d'infortune. C'est cette compassion qui la pousse à se porter volontaire pour aider, dans le camp de transit de Westerbork, ceux qui seront ensuite envoyés dans les camps de la mort. Elle écrit des lettres à la fois d'un réalisme terrifiant et d'une lumineuse profondeur : Lettres de Westerbork.

Etty témoigne que, même dans la pire des tragédies, la joie reste possible. Quand tout est difficile, il reste toujours en nous un havre de paix et de silence, inaccessible aux tempêtes les plus rudes. Etty n'était pas une juive "pratiquante". Mais dans ce contexte dramatique elle a fait un admirable chemin spirituel, s'abandonnant de plus en plus à intime de son cœur. Celui qu'elle appelle "Mon Dieu" et auquel elle ne cesse de parler comme à un ami très proche.

Il faut lire Une vie bouleversée [lire plutôt l'édition intégrale].

 On peut aussi rencontrer Etty dans l'un ou l'autre des ouvrages qui lui ont été consacrés…

 Lire ou relire Etty Hillesum, nous laisser interpeller par sa clairvoyante adhésion à la vie, c'est accueillir une nourriture vivifiante pour oser "regarder au fond des yeux", sans perdre cœur, notre réalité d'hommes fragiles mais capables de grandeur, et celle du monde menacé mais si riche de possibles dans lequel nous avons à vivre.

 

Petite bibliographie :

Écrits d'Etty Hillesum (trad. Philippe Noble) : le 3e est en fait l'œuvre complète ; les deux premiers sont des éditions abrégées, en particulier il manque pas mal de citations très importantes pour la compréhension de ce que dit Etty Hillesum.

  • Etty Hillesum, Une vie bouleversée : Journal 1941-1943 [« Het verstoorde leven »], Paris, Éd. du Seuil, 1985, 249 p.
  • Etty Hillesum, Lettres de Westerbork, Paris, Ed. du Seuil, 1988, 124 p
  • Etty Hillesum et Klaas A. D. Smelik (dir.), Les écrits d'Etty Hillesum : journaux et lettres, 1941-1943, Paris, Éd. du Seuil, 2008, 1080 p.

 

Parmi les écrits consacrés à Etty Hillesum :

  • Sylvie Germain, Etty Hillesum, Éd. Pygmalion, 1999.
  • Charles Juliet, Dominique Sterckx et Claude Vigée (préf. Liliane Hillesum), Etty Hillesum : histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller : huit prières commentées suivies de deux lectures,Paris, Éd. Arfuyen, mai 2007
  • Monique Lise Cohen, Etty Hillesum, Une lecture juive, Orizons, Paris, 2013 (version papier et version numérique)

 

 

II – Textes d'Etty Hillesum

 

Une vie bouleversée1) Tirés de Une vie bouleversée

 

« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » (26 août  1941, p. 58)

 

« Qu'a donc l'homme à vouloir détruire ainsi ses semblables ? » demandait Jan d'un ton amer. « Les hommes, les hommes, n'oublie pas que tu en es un – lui dis-je… – Et la saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d'autre solution, vraiment aucune autre solution que de rentrer en soi-même et d'extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n'ayons d'abord corrigé en nous. L'unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs. » (19 février 1942, p.102)

 

« Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C'est pourtant la seule solution. » (20 juin 1942, p.128)

« Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.

Il faut oublier des mots comme Dieu, la Mort, la Souffrance, l'Éternité. Il faut devenir aussi simple et aussi muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d'être. » (9 juillet 1942, p. 158)

 

« On a des angoisses trop fortes pour ce malheureux corps. Et l'esprit, l'esprit oublié, se racornit dans un coin. On vit mal, on se conduit indignement. On manque de sens historique. Le sens historique peut aussi vous aider à subir. Je ne hais personne. Je ne suis pas aigrie. Une fois que cet amour de l'humanité a commencé à s'épanouir en vous, il croit à l'infini.

Bien des gens me croiraient folle et totalement étrangère à la réalité s'ils savaient ce que je pense et ce que je ressens. Pourtant je vis avec toute la réalité qu'apporte chaque jour. L'occidental n'accepte pas la souffrance comme inhérente à cette vie. C'est pourquoi il est toujours incapable de puiser des forces positives dans la souffrance. Je vais rechercher ces quelques phrases d'une lettre de Rathenau que j'ai recopiées autrefois. À les voilà ! Je n'ai qu'à tendre la main pour retrouver les mots, les fragments dont mon esprit désire se nourrir en cet instant précis ; cela me manquera plus tard. Je dois tout avoir en moi. Il faut savoir vivre sans livres, sans rien. Sans doute un petit morceau de ciel restera toujours visible et j'aurai toujours en moi un espace intérieur assez vaste pour joindre les mains en prière. » (14 juillet 1942, p. 169)

« Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai plus jamais à l'exprimer en un seul mot. J'ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qu'il exprime encore le mieux, ce sont ses mots à lui : « se recueillir en soi-même ». C'est peut-être l'expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je repose en moi-même. Et ce "moi-même", cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je repose, je l'appelle "Dieu". »  (17 septembre 1942, p. 194)

 

« Les plus larges fleuves s’engouffrent en moi, les plus hautes montagnes se dressent en moi. Derrière les broussailles entremêlées de mes angoisses et de mes désarrois s’étendent les vastes plaines, le plat pays de ma paix et de mon bienheureux abandon. Je porte en moi tous les paysages. J’ai tout l’espace voulu. Je porte en moi la terre et je porte le ciel. Et que l’enfer soit une invention des hommes m’apparaît avec une évidence totale. » (9 octobre 1942, p. 225)

 

2°) Extraits de Les écrits d'Etty Hillesum, Journaux et Lettres 1941-1943, Éd. intégrale, Opus/Seuil 2008

 

« Porter l'autre en soi, partout et toujours, enserré en soi-même, et là, vivre avec lui. Et cela non pas avec un seul, mais avec un grand nombre. Inclure l'autre dans l'espace intérieur et l'y laisser s'acclimater, lui faire une place où il puisse croitre librement et s'épanouir. Vivre authentiquement avec les autres, même si l'on peut parfois rester des années sans voir quelqu'un, laisser malgré cela cet autre poursuivre sa vie en vous et vivre avec lui, c'est cela l'essentiel. Et c'est ainsi que l'on peut continuer à vivre en communauté avec quelqu'un, protégé des vicissitudes extérieures de cette vie." (13 mars 1942, p. 398)

 

« Dès lors qu'on admet quelqu'un dans son monde intérieur, on doit l'y laisser et c'est là qu'on doit poursuivre son travail sur lui. Car voilà une nouvelle vérité qui a surgi pour moi : on ne doit pas seulement "travailler" à sa propre vie intérieure, mais aussi à celle des gens que l'on a inclus dans son monde intérieur. On donne en fait à ses amis un espace en soi-même où ils puissent se développer et l'on essaie de les tirer au clair en soi-même, ce qui à la longue doit forcément aider les autres, quand bien même on ne leur en dirait jamais rien. Admettre en soi les gestes, les regards, les paroles, la problématique et la vie des autres et laisser cette vie se poursuivre au-dedans de soi-même et la tirer au clair. Il y a là une mission intérieure". (16 mars 1942, p. 405)

 

III – Sur Etty Hillesum

 

E Hillesum par Sylvie Germain1°) Extrait de Les échos du silence de Sylvie Germain, Seuil 1985

(N B : S. Germain a par ailleurs écrit un livre entier : Etty Hillesum, Pygmalion 1999).

 

"Dieu écoute Dieu" "en moi".

Il fut une femme qui rêvait d'écrire une nouvelle intitulée "La fille qui ne savait pas s'agenouiller" : elle surabondait de vitalité et de talent… Elle périt à Auschwitz en 1943. Un jour de septembre 1942, elle note dans son journal : « Parfois, au moment où on l'attendait le moins, quelqu'un s'agenouille soudain dans un recoin de mon être. Je suis en train de marcher dans la rue, ou en pleine conversation avec un ami. Ce quelqu'un qui s'agenouille, c'est moi. » Et ce "moi" qui, au plus profond d'elle, s'agenouille pour s'épanouir en vibration de silence, n'est déjà plus seulement elle-même, est autre et plus qu'elle. « De fait, ma vie n'est qu'une perpétuelle écoute "au-dedans"[1] de moi-même, des autres, de Dieu[2]. Et quand je dis que j'écoute au-dedans, en réalité c'est plutôt Dieu en moi qui est à l'écoute. Ce qu'il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l'essence et la profondeur de l'autre. Dieu écoute Dieu.[3] »

Mais que peut-il ainsi bien écouter, Dieu puisque rien ne se dit ? L'écho de son silence en l'homme, peut-être, l'accueil fait par l'homme à son souffle presque imperceptible.

Dieu écoute Dieu du fond sans fond de son propre silence, dans l'obscure rumeur du sang des humains. C'est l'expérience inaugurée par Elie au mont Horeb qui se renouvelle ailleurs et autrement, et cependant la même. C'est l'expérience vécue par tous les mystiques au cours des siècles.

 

2°) Etty Hillesum, "histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller", Arfuyen, 2007.

 

 Présentation du livre par Ghislaine Régent dans la Voix d'Assise.

Etty HillesumJe vous recommande aussi le petit livre publié chez Arfuyen en mai 2007, Etty Hillesum "Histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller".
Après une intéressante préface de Liliane Hillesum, cousine d'Etty, qui la situe dans son contexte familial, il nous offre trois textes de qualité :

  • un beau commentaire de huit prières tirées du journal d'Etty, par le P. Dominique Sterckx ;
  • Secourir Dieu dans la Shoah, un texte dense de l'écrivain et poète d'origine juive Claude Vigée ;
  • enfin, Un livre, une amie, un hommage fervent de Charles Juliet.

Dans ce livre qui veut être un "petit mémorial d'Etty Hillesum" chacun des trois auteurs représente un aspect d'Etty, "juive par ses origines, agnostique par sa formation, chrétienne par de nombreuses affinités" (note de l'éditeur). Mais avant tout, ardemment et intensément humaine, à la fois ouverte à l'immense et pleinement incarnée.

 

Début de la 4e prière que D. Sterckx commente ensuite (voir le livre)

 « Ce sont des temps d'effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose mon, Dieu, oh, une broutille: je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m'inspire l'avenir; mais cela demande un certain entraînement. Pour l'instant, à chaque jour suffit sa peine.

Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance.

Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire: ce n'est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qu'il nous est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte: un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. »

 

3°) Monique Lise Cohen, Etty Hillesum, Une lecture juive

  • 4e de couverture : Etty Hillesum, apparemment ignorante de sa tradition, s'engage sur une voie de prière étonnante et bouleversante qui, selon une lecture juive, est très profondément inspirée des prières et méditations hassidiques. Où nous retrouvons aussi l'écho de la parole prophétique selon la tradition de la cabale extatique ou prophétique d'Abraham Aboulafia. D'où lui vient cette connaissance ? Nous interrogeons cette réalité d'existence juive qui se laisse lire dans son journal.
  • N B : Les pages des citations d'Etty Hillesum se réfèrent au livre Les écrits d'Etty Hillesum : Journaux et Lettres 1941-1943

Monique Lise Cohen, Etty Hillesump. 9. La lecture du Journal d'Etty Hillesum, Une vie bouleversée, nous déroute, nous emporte par sa fulgurance. Très longtemps, nous avons lu et relu dans un étonnement et un questionnement toujours renouvelés son chemin de lumière vers un dialogue ininterrompu avec Dieu. Nous cherchions la clé, le passage obscur ou lumineux, rationnel ou mystique, depuis sa rencontre avec Julius Spier, en mars 1941, jusqu'à cette vie avec Dieu, bouleversante, au seuil de la nuit noire de la déportation. Vie que l'on imagine, que l'on voudrait voir se continuer jusqu'au fond de l'abîme.
  Longtemps l'édition abrégée du Journal ne nous offrait pas la clé de ce passage. Aujourd'hui la publication intégrale de son Journal et de ses Lettres, Les écrits d'Etty Hillesum : Journaux et Lettres 1941-1943, nous offre peut-être une voie de compréhension.

p. 15-18. Le "cahier premier" (p. 33-118) des écrits d'Etty Hillesum nous offre un parcours à l'intérieur de l'enseignement de Julius Spier grâce à de nombreuses citations écrites en italique dans l'édition du Journal. […] L'enseignement de Julius Spier, même s'il s'en détache, reste inspiré par une dimension impersonnelle et cosmique de l'œuvre de Carl Gustave Jung avec qui il avait suivi une formation comme thérapeute. Après cet enseignement, il avait ouvert un bureau à Berlin en 1930 où il exerçait comme psycho-chirologue, développant une méthode thérapeutique à partir de la lecture des lignes de la main. […]
  De cet enseignement et de la rencontre avec cet homme, s'ouvre pour elle une nouvelle dimension de la vie. Elle écrit, le jeudi (matin) 20 mars 1941 : « Ce matin de très bonne heure, tout à coup ce vaste horizon : la vie entière s'étend devant toi, tu commences aujourd'hui seulement à vivre, à présent que tes forces intérieures s'organisent, tu dois garder ton regard fixé sur l'ensemble de cette vie, qui doit toujours rester présente en filigrane, et non concentrer seulement ton regard sur vendredi après-midi, le moment où tu le reverras… » (p. 77). […]
  Quelle est cette pratique de prière à laquelle Julius Spier l'initie ? Il semble que Julius Spier lui ait transmis des techniques proches de ce que le christianisme appelle "prière du cœur" et "philocalie", et dont certaines formes existent dans des traditions asiatiques et gnostiques.
Cette technique issue de la tradition de Siméon le Nouveau Théologien se retrouve dans les exercices pratiqués par Etty au début de leur rencontre : élévation de l'esprit, inclination de la tête vers la poitrine, regard porté sur le milieu du ventre, compression de la respiration (on ne respire plus à l'aise), et enfin un effort mental pour trouver le lieu du cœur.
  Etty Hillesum décrit le 4 septembre 1941, ces techniques auxquelles l'a initiée Julius Spier : « Je veux écouter en profondeur. Tu penses ! Eh bien, je me suis assise par terre dans le coin le plus reculé de ma chambre, coincée entre deux murs, la tête profondément inclinée vers le sol. Je suis restée comme ça. Totalement immobile. Considérant ainsi dire mon nombril, attendant pieusement que de nouvelles forces veuillent bien affleurer en moi. Mon cœur était pris au piège, rien ne circulait en moi, tous les vaisseaux étaient envasés et mon crâne était serré dans un étau. Quand je suis assise ainsi, tassée sur moi-même, j'attends que quelque chose fonde et se remette à couler en moi. » Et, le 5 septembre : « Cesser de vouloir que ma vie porte ses fruits dès maintenant. Mais j'ai trouvé le remède. Je n'ai qu'à m'accroupir sur le sol, dans un coin et, ainsi blottie, à écouter au-dedans de moi. Ce n'est pas de penser qui me tirera d'affaire. » (p. 149-150 et 152). […]

p. 43-44. Il semble qu'Etty Hillesum soit entrée sur son propre chemin […] À la suite d'une crise à l'égard de Julius Spier (24 novembre 1941) où elle choisit d'abandonner la chirologie. […]
  Etty, abandonnant la chirologie (même si par la suite de ses travaux avec Spier, elle la réinvestit autrement), découvre la prière, comme possibilité de nommer Dieu. Elle devient alors, dans la lignée d'Abraham, source de bénédiction.

p. 48. Sa résolution de novembre 1941 est suivie d'une invocation à Dieu : « Vous savez Dieu : je vais faire de mon mieux. Je ne vais pas me dérober à cette vie… », et : « Dieu, prenez-moi par la main, je vous suivrai gentiment, sans grande résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie, je soutiendrai le choc avec le meilleur de mes forces. Mais donnez-moi de temps à autres un court instant de paix. […] J'irai partout en vous tenant la main et je tacherai de ne pas avoir peur. Où que je sois j'essaierai d'irradier un peu d'amour, de ce véritable amour du prochain qui est en moi. » (p. 229).

p. 50. Le mercredi 16 septembre 1942, après la mort de Julius Spier, elle dira : « C'est toi (Julius Spier) qui a libéré en moi ces forces dont je dispose. Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi, toi le médiateur, tu t'es retiré et mon chemin mène désormais directement à Dieu : c'est bien ainsi, je le sens. Et je servirai moi-même de médiatrice pour tous ceux que je pourrai atteindre » (p. 714-715). […]

p. 60. En nommant Dieu, Etty et S réinventent le geste d'Abraham, celui de sortir de l'astrologie, pour devenir bénédiction. Pour que la bénédiction passe par leurs voix. Il n'y a plus besoin de médiateur. Ou très provisoirement. Le médiateur est là pour s'effacer.

p. 82-84. C'est le dimanche 14 décembre 1941 qu'elle raconte comment, avant d'aller se coucher, elle s'est retrouvée tout à coup agenouillée au milieu de la pièce, « comme cela, sans l'avoir voulu » et elle poursuit son journal en évoquant pour la première fois « le courage de prononcer le nom de Dieu » (p.265-266). […]
  Il est cependant utile de constater que son désir d'agenouillement est très ancien, et qu'elle en évoque un souvenir d'enfance : « À Deventer, les journées étaient de grandes plaines ensoleillées, chaque jour formait un tout sans rupture, j'étais en contact avec Dieu et avec tous les hommes, probablement parce que je ne voyais presque personne. Il y avait des champs de blé que je n'oublierai jamais, auprès desquels je me serais presque agenouillée… » (p. 117). Tout le paysage de son évolution future semble déposé dans son souvenir d'enfance : Dieu, les hommes, la solitude, la nature et l'agenouillement.
  Etty ne connaît cependant pas la liturgie juive et le sens de la prière où l'on se tient debout. En effet la prière debout, la principale prière juive dite trois fois par jour,  la Amida, est déduite à la fois de la prière de Hanna sur l'esplanade du temple, debout et murmurant des paroles qu'elle seule entendait (1 Samuel 1, 9-18), et aussi de la façon dont les anges se tenaient les pieds joints et droits dans la vision d'Ézéchiel, devant le Saint béni soit-il (Ézéchiel 1). Cette prière, dite trois fois par jour, inclut également des gestes d'agenouillement ou plus précisément une génuflexion qui ressemble à cet élan que prend le fœtus lorsqu'il s'apprête à sortir du ventre de sa mère. Le fœtus se choisit alors lui-même comme nefesh, c'est-à-dire créature vivante, incarnée et debout. Ce que la Bible nomme dans l'injonction de "ceindre ses reins". […]
  Elle [Etty] écrit aussi, le 16 septembre 1942, au moment de la mort de Julius Spier : « Parfois, au moment où on l'attendait le moins, quelqu'un s'agenouille soudain dans un coin de mon être […] Et ce quelqu'un qui s'agenouille, c'est moi » (p. 717-718). Ainsi Etty connaît également cet "agenouillement debout" dont nous recevons l'écho depuis le monde du Hassidisme…

p. 101. Longtemps après qu'elle eût abandonné les exercices respiratoires qui avaient provoqué cette écoute, et après qu'elle eût joint dans une réelle concomitance l'agenouillement et la découverte du Nom de Dieu, elle écrira le 17 septembre 1942 : « Hineinborchen, "écouter au-dedans", je voudrais disposer d'un verbe bien hollandais pour dire la même chose. De fait ma vie n'est qu'une perpétuelle "écoute au-dedans" de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que “j'écoute au-dedans”, en réalité c'est plutôt Dieu en moi qui “est à l'écoute”. Ce qu'il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l'essence et la profondeur de l'autre. Dieu écoute Dieu » (p.719).

p. 110. Nous relisons les propres paroles d'Etty Hillesum : « Je poursuis un dialogue […] avec ce qu'il y a de plus profond en moi et que pour des raisons de commodités, j'appelle Dieu » (p. 687) ; « Converser avec moi-même […] converser avec Dieu » (p. 712) ; « Ce moi-même, cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l'appelle Dieu » (p. 719) ; « Quand […] on est parvenu à rejoindre en soi-même ces sources originelles que j'ai choisies d'appeler Dieu » (p.  740) ; et enfin « Et toute mon énergie créatrice se trouve en dialogue intérieur avec toi » (p. 898).

p. 137. Telle est la vocation que se donne Etty Hillesum : « Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes […] et on devrait pouvoir faire de chacune d'elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu » (p.  720).
  La révélation des étincelles de sainteté dans le monde et en nous, afin de sanctifier la réalité matérielle, suivant diverses écoles [du Hassidisme] qui essaimèrent en Europe orientale, peut conduire à une attitude solitaire mais aussi à une pratique sociale intense. Où l'on reconnaît la double vocation d'Etty Hillesum, priant dans la solitude et se retrouvant aussi bien avec Dieu dans l'atmosphère surchargée de détresse au camp de Westerbork.

p. 142. Etty évoque une expérience étonnante de renouvellement : « Que l'on ait en soi une "substance" (je ne trouve pas d'autre mot) qui mène une vie propre et dont on pourrait tirer beaucoup de choses, c'est un fait dont je prends de plus en plus conscience. À partir de cette substance, je peux créer une foule de vies, qui toutes se nourriront de moi. Je ne la domine pas encore assez bien. Peut-être ai-je trop peu confiance en sa vie propre. Pour ma part, je n'ai rien d'autre à fournir que l'espace où ces vies pourront se déployer, et rien d'autre à prêter que la main qui tiendra la plume pour enregistrer toutes ces vies, avec leurs idées et leurs expériences propres » (p. 758). Cette pluralité surgissant en soi, qu'elle a raison d'hésiter à appeler "substance", se manifeste dans le don d'écriture par où s'inventent des vies nouvelles. Jusqu'à nous, ses lecteurs, qui recevront de ces paroles un surplus de vie. Qu'elle est longue, cette transmission de vie, d'elle jusqu'à nous, lorsqu'on sait les difficultés qui ont accompagné la publication du journal. Il a fallu environ quarante ans pour que la première édition, Une vie bouleversée, voie le jour. Les préfaces de J. G. Gaarlandt (Une vie bouleversée) et de Edward van Voolen (Écrits d'Etty Hillesum) racontent ainsi cette chaîne de transmission des écrits d'Etty depuis le jour, avant sa déportation à Westerbork, où elle confia ses cahiers à Maria Tuizing pour les donner à Klaas Smelik, en vue de leur publication. Cette chaîne de transmission pourrait se dire dans le terme hébreu de "toledot" : engendrements. Car nous recevons quelque chose de son âme et de sa vie. N'est-ce pas ce qu'elle écrivait elle-même : une vie n'a pas à vouloir porter ses fruits dès maintenant ? Cette transmission de vie se fait par l'écriture où nous percevons, de sources hébraïques, la puissance des lettres à l'origine de la création du monde.

Alors, nous pouvons relire l'expérience mystique autrement que dans les termes d'une fusion, mais comme témoignage. Ainsi qu'elle se présente : « Un jour j'écrirai la chronique de nos tribulations, […] pour que la vie rejaillisse en moi et que viennent les mots pour porter le nécessaire témoignage » (p. 708).
  Son chemin de résurrection se poursuit alors dans la vocation d'écrire qui nous est transmise de la lecture de son Journal.



[1] Voici une indication sur le mot original. « Je voudrais trouver une bonne expression néerlandaise pour traduire ce que cela signifie. En fait, ma vie est un hineinhorchen continuel, en moi-même, dans les autres, en Dieu. Et lorsque je dis que je « hineinhorch » (que j’écoute au fond, à l’intérieur), cela veut dire finalement que c’est Dieu lui-même qui écoute au plus profond de moi. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en l’AUTRE. Dieu parle à Dieu. » (http://www.trilogies.org/articles/etty-hillesum-rencontre-1 )

[2] Elle précise à plusieurs endroits qu'elle utilise le mot "Dieu" par commodité. « Quand je prie, je ne prie jamais pour moi, toujours pour d'autres, ou bien je poursuis un dialogue extravagant, infantile ou terriblement grave avec ce qu'il y a de plus profond en moi et pour plus de commodité j'appelle Dieu. » (Une vie bouleversée p.  171)

[3] Une vie bouleversée p. 195.