« Si un jour une unité "au sommet" s'établissait entre les différentes traditions d'Orient et l'Occident, sans pour autant tomber ou même frôler un quelconque syncrétisme, il est évident que maître Eckhart serait à cet égard l'homme le plus représentatif parce que le plus profond. […] Maître Eckhart présente un "vin nouveau", un souffle de l'Esprit qui peut inquiéter les individus englués dans les routines religieuses. Mais l'approcher n'est pas facile…» (M-M Davy).

Voici un extrait de La lumière dans le christianisme, de M-M. DAVY et J.-P. RENNETEAU, Ed. Le Félin, 1989, p. 166-175. Un autre message est déjà dédié à M-M Davy qui était amie de Jacques Breton : Hommage à Marie-Madeleine Davy : extraits de ses livres ; article "Les visages du silence". À noter que les Archives départementales de Niort, à partir du fond hérité de M.M. Davy, ont publié en 2012 un livre sur la vie, l’œuvre et la bibliographie de M.M. Davy – « Marie-Magdeleine Davy ou l’Orient intérieur »-, 126 pages sur cette mystique et sur sa vie, le tout agrémenté de nombreuses photos. 15 € + frais de port (commander sur archives-deux-sevres-vienne.fr/Contact)

 N B : M-M Davy se réfère au livre Traités et sermons, trad. M. de Gandillac qui est très ancien et qui a été repris avec une traduction un peu différente chez Garnier Flammarion en gardant les mêmes titres, ce qui a permis d'identifier les sermons cités et d'ajouter dans les notes la plupart des références habituelles.

 

Le thème de la lumière chez Maître Eckhart

Par M-M DAVY

 

MM Davy, La lumière dans le christianismeMaître Eckhart a subi l'influence d'Augustin, de Proclus, de Denys, des traditions arabes et juives, des écrivains du XIIe siècle, d'Albert le Grand et, plus encore, du néoplatonisme et même parfois d'Aristote ! Toutefois sa doctrine est avant tout le fruit de sa réflexion personnelle, de son incomparable sainteté. Appartenant à un ordre de théologiens illustré par Thomas d'Aquin, dont souvent il se sépare, désavoué par certains de ses confrères dominicains, condamné en 1329 par la cour d'Avignon pour certaines propositions jugées hasardeuses. Eckhart, d'origine allemande, propose un enseignement rigoureusement neuf. Toutes les comparaisons avec d'autres auteurs seraient faibles et réfutables, cependant en comparant Eckhart avec différents théologiens occidentaux, il apparaît indéniable qu'on se trouve en présence d'un homme dont l'intelligence spirituelle fut la plus percutante et la plus audacieuse. Si un jour une unité "au sommet" s'établissait entre les différentes traditions d'Orient et l'Occident, sans pour autant tomber ou même frôler un quelconque syncrétisme, il est évident que maître Eckhart serait à cet égard l'homme le plus représentatif parce que le plus profond.

Professeur, prédicateur, traversant l'Europe en tous sens, la grandeur d'Eckhart réside avant tout dans son authenticité, la valeur de son engagement et plus encore dans son sens du mystère et de l'intériorité. S'il récuse les bavardages sur Dieu, c'est parce qu'il possède une véritable expérience située au-delà de tout langage. Écrivant en latin (textes plutôt scolastiques) ou en allemand, Maître Eckhart présente un "vin nouveau", un souffle de l'Esprit qui peut inquiéter les individus englués dans les routines religieuses. Eckhart a conscience de son originalité, il dira par exemple : « Je vais dire ce que personne n'a dit. »[1]

 

Maître Eckhart pose le problème essentiel, celui de la décréation donnant accès à l'acquisition de la lumière. C'est par la décréation que les hommes pourront un jour se rendre compte de la présence universelle d'une vérité unique mais "habillée" de façon différente. L'intelligence coopère à la lumière de la grâce, elle devient aiguë dans la mesure où l'homme est totalement détaché du créé.

Contrairement à une tendance qui depuis Augustin n'a cessé de s'affirmer, opposer Marthe et Marie, l'action à la contemplation est illusoire. Sans pour autant chercher à les confondre, Eckhart montre que ces deux modes d'être s'impliquent réciproquement. C'est ainsi que F. Brunner a pu écrire : « Maître Eckhart enseigne une philosophie de l'intériorité non pour échapper à l'action mais pour que l'action soit indiscutable et pure »[2]. En effet, comme la dimension intérieure de l'homme s'approfondit et devient vivante, elle ne peut s'accomplir que dans un détachement si absolu que peu importe l'agir ou le non-agir de l'homme. Toutefois, comme les hommes sont aisément absorbés par l'action, s'en dégager permet une liberté plus dense pour s'adonner à la contemplation pure.

Trois obstacles séparent l'homme de Dieu et l'empêchent de percevoir la divine lumière. Ce sont : la corporéité, la multiplicité et la temporalité. L'homme incapable de rompre totalement avec la condition terrestre se doit de les combattre dans leurs effets[3].

Quand l'âme dépasse le temps et se situe dans l'éternité, son dépouillement se présente comme un vide, alors Dieu vient dans l'âme. Il naît en elle : « Dieu envoya son Fils dans le monde, entendez : dans le cœur pur. » Le "cœur pur" signifie le "cœur vidé des ténèbres engendrées par la corporéité, la multiplicité et la temporalité". « Le but de Dieu en toutes ses œuvres est que nous soyons le Fils unique ».

Eckhart compare les marchands du Temple (cf. Jean 2, 13) aux ténèbres de la non-connaissance. « Dieu est la vérité, la lumière en soi, quand il est dans le temple de l'homme, il n'existe aucune place pour la non-connaissance obscure »[4]. Tout obstacle à la plénitude de la lumière doit être chassé de l'homme en tant que temple de Dieu. Quand les éléments ténébreux en sont exclus, tels par exemple l'attachement à soi-même et la fausse connaissance, le temple « brille d'une lumière si pure et si claire au-dessus et au travers de tout ce que Dieu a créé, que personne ne peut rivaliser en splendeur avec lui, hormis le Dieu non créé »[5].

De même qu'à la Transfiguration les apôtres « ne virent plus que Jésus seul », le Christ doit être seul dans l'âme pour que celle-ci puisse l'entendre. Le Christ parle quand tout se tait en l'âme, il parle car aucun hôte étranger ne se tient dans le Temple de l'âme. C'est ainsi que les ténèbres doivent être chassées afin que la lumière se manifeste dans toute sa splendeur. L'âme éclairée se trouve délivrée de toute obscurité et « transférée dans une lumière pure et claire qui est Dieu lui-même » ; elle peut dire avec le Prophète : « Seigneur, dans ta lumière on reconnaîtra la lumière ». C'est à cet instant que « Dieu est connu dans l'âme… à travers Dieu l'âme se connaît elle-même et elle connaît toutes choses. »

 

le bois et le feuDans le Livre de la consolation divine, après avoir cité un texte de l'Ecclésiaste : « Tous les fleuves vont à la mer » (1, 7), Maître Eckhart observe que l'ensemble des créatures souhaitent refluer vers leur source[6]. Or la source de la créature consiste dans l'unité de la lumière divine. Maître Eckhart prend comme exemple celui du bois enflammé par le feu terrestre. En flambant, « le bois assume la nature du feu et devient semblable au feu lui-même qui, sans aucun secours, adhère au ciel inférieur ». Aussitôt, ajoute Eckhart, il « quitte père et mère, frères et sœurs sur terre et se précipite en toute hâte vers le Père céleste ».

On doit se demander quel est le sens de ces différents symboles. Eckhart en donne lui-même l'explication : au niveau terrestre, le père de l'étincelle signifie le feu, la mère désigne le bois, et les frères et sœurs les autres étincelles. Mais l'étincelle qui a enflammé le bois ne saurait s'attarder, elle se dirige spontanément « vers son vrai Père qui est le Ciel », car le véritable Père n'est pas le feu mais le Ciel[7]. Ainsi l'étincelle obéit à un mouvement ascensionnel. L'exemple présenté peut sembler banal : bien au contraire, il est significatif. L'importance du signe réside dans le combat mené réciproquement entre le feu et le bois : ils luttent l'un contre l'autre. Le feu fait craquer le bois ; celui-ci se calme et se tait à l'instant où toute dissemblance s'est effacée. Une ressemblance parfaite surgit entre le feu et le bois au profit de la seule et parfaite Unité lumineuse.

L'âme n'a pas à s'attacher démesurément à sa ressemblance avec Dieu, mais à l'Unité qui en découle. Cette unité est appelée par la tension de son mouvement vers la plénitude de sa réalisation. L'essentiel, pour être saisi par le feu, est de s'abandonner à lui. Toutefois, remarque Maître Eckhart, « devenir feu ne se peut sans résistance, peine, agitation dans le temps ; mais être le feu est une joie intemporelle et qui échappe à toute détermination spatiale »[8].

On pourrait commenter ce texte de Maître Eckhart en disant que seul le bois mort s'enflamme facilement. Avant de pouvoir s'enflammer, le bois vert doit être séché par les flammes qui l'entourent. Plus le bois est vert, plus la lutte est intense. L'apôtre Paul recommande la mort quotidienne à celui qui veut suivre le Christ (1Cor 15, 31). Cette mort désigne l'aptitude à devenir lumineux. La mort, dans l'ordre spirituel, prépare à la mort physique qui est mutation, changement, métamorphose. La mort physique se présente comme un voleur, c'est-à-dire qu'elle survient d'une façon inattendue (Cf. 1Thes 5, 2). Elle ne saurait surprendre celui qui s'est auparavant détaché des ombres du créé. Séduit par la lumière, mû par son amour confiant, l'homme peut affronter sa dernière mort sans aucune surprise car elle devient l'achèvement d'une longue préparation. Son apprentissage, à l'égard de la lumière, pourrait ainsi être comparé à celui subi par les astronautes obligés de s'entraîner, avec une inlassable patience, afin de pouvoir vivre dans une nouvelle dimension. Plus l'homme s'habitue à ne plus dépendre uniquement du corps et du créé, plus la privation de la chair ne se fait pas ressentir comme une infirmité et un malheur.

À propos de feu, Eckhart pose la question : « qu'est-ce qui brûle à proprement parler en enfer ? »[9]. Pour répondre à cette interrogation, il propose, suivant son habitude, un symbole : celui du charbon ardent que l'on poserait dans la main. La main est brûlée, mais elle n'est pas brûlée par la chaleur  comme on pourrait le croire, mais elle est brûlée par la "Privation". En effet le charbon possède quelque chose dont la main est privée. C'est la "Privation" qui brûle. Si la main possédait la nature du feu, elle n'éprouverait aucune brûlure.

Cette allégorie est appliquée à ceux qui aiment Dieu et à ceux qui sont privés de cet amour. Ceux qui se trouvent devant la face divine « possèdent quelque chose que n'ont pas ceux qui sont séparés de Dieu », cette inégalité équivaut à une "Privation", c'est elle qui est la cause de la souffrance des âmes. D'où cette conclusion présentée par Eckhart : « Si tu veux être parfait, il te faut dépouiller totalement de la "Privation". »

 

L'homme doit comprendre pourquoi il demeure inconsolé dans ses peines et ses infortunes. Dans la mesure où il est retenu par les créatures, il se sent isolé de Dieu. De ce fait il devient dissemblable de Dieu et se trouve aussitôt la proie de l'angoisse et d'une incessante inquiétude. À l'instant où il parvient à vivre en Dieu et à aimer tout l'univers en lui, il devient aussitôt lumineux. Selon Maître Eckhart, l'homme juste qui a reçu de grand bien et qui soudain en est privé ne s'abandonne pas à l'amertume. Il demeure dans la paix en comprenant qu'il a reçu des prêts et non des dons. Ainsi les prêts doivent être parfois rendus. Dieu "donne" à son Fils et à l'Esprit Saint, mais il "prête" à crédit aux créatures.

coucher de soleil -Pour mieux faire comprendre ce langage, ici encore, Eckhart donne un exemple. Le soleil – dira-t-il – fait don de sa chaleur, toutefois la lumière est seulement un prêt. C'est pourquoi au coucher du soleil, l'air perd sa lumière tandis que la chaleur peut encore subsister car elle se présente comme la propriété de l'air[10]. Ce prêt que l'homme reçoit par grâce, dans sa présence ou son absence, est accepté par l'homme juste avec reconnaissance car il ne souhaite rien d'autre que la volonté de Dieu. C'est pourquoi l'œuvre intérieure accomplie par un tel homme « brûle et resplendit nuit et jour », elle rend gloire à Dieu. Par contre l'œuvre extérieure est limitée par le temps et l'espace. Quand elle est accomplie intérieurement elle ne connaît aucune limite. Ainsi la pierre considérée dans sa manifestation extérieure est appelée à tomber. Elle ne tombe pas toujours car elle peut en être empêchée et demeurer en suspens. Son œuvre intérieure consiste dans cette tendance permanente qui l'incline vers sa chute : cette tendance innée demeure nuit et jour. Si elle se trouvait mille ans sur un sommet, cet attrait vers le bas ne serait pas pour autant affecté. La véritable tendance de l'âme du fait de sa ressemblance avec Dieu est d'adhérer à la lumière et de se fondre par grâce en elle : d'où sa nostalgie de lumière.

Eckhart distingue la chaleur du feu de son essence, l'une et l'autre sont tout à fait dissemblables. Dans la nature elles semblent éloignées ; par contre au niveau du temps et de l'espace elles apparaissent proches. De même « la vue de Dieu et ma vue sont totalement lointaines et dissemblables l'une de l'autre ». Cependant l'homme doit prendre conscience « qu'il voit Dieu et qu'il connaît Dieu ».

Ces images paradoxales, Eckhart les reprend d'une autre manière en faisant allusion à l'œil et en se rapportant, suivant l'usage, à l'enseignement "des maîtres" qu'il ne nomme point pour autant. La puissance par laquelle l'œil voit est différente de la puissance qui permet de reconnaître qu'il voit. Ainsi l'homme reçoit son être, sa vie et sa béatitude de Dieu et non de la connaissance, de la contemplation et de son amour pour Dieu. À l'égard de l'œil, la conscience de la vision est plus noble que la vision elle-même. La perfection qui vient de Dieu se place à l'origine et non dans la nature. Ainsi « la nature fait sortir l'homme de l'enfant, et le poulet de l'œuf – mais Dieu fait sortir l'homme avant l'enfant et la poule avant l'œuf ». De même Dieu donne l'être à toute créature ; ensuite, à la fois dans le temps et hors du temps, il lui confère « les propriétés qui conviennent à sa nature temporelle. »

 

Prenant l'exemple de Moïse pénétrant dans la nuée, Eckhart dira que la lumière se découvre dans les ténèbres. Ces dernières sont comparables aux peines et aux ennuis qui accablent si souvent l'existence humaine. Les souffrances qui sont ténébreuses seront changées en pleine lumière[11]. Eckhart cite un texte de la Théologie mystique de Denys disant : « Les ténèbres cachées de la lumière invisible de l'éternelle Déité ne sont pas connues et ne seront jamais connues. » Et Maître Eckhart précise en s'inspirant de Jean : « La lumière du Père éternel a, de toute éternité, brillé dans ces ténèbres, mais les ténèbres ne comprennent pas la lumière » (cf. Jn 1, 5)[12].

La tragédie naît de cette opposition : Dieu est lumière et l'homme est incapable de saisir la splendeur de cette lumière. Il existe dans l'homme une dualité qui le rend inapte au face-à-face avec le Dieu-Lumière. Par sa structure même, l'homme est écartelé. Ses puissances supérieures l'apparentent à l'éternité : unité immuable. Par contre, ses puissances inférieures le projettent dans le temps qui est changement, variation et par conséquent mobilité extrême. L'ange peut se tenir devant la lumière divine, mais l'âme est pourvue d'un corps et celui-ci possède l'opacité inhérente à la matière. De ce fait le monde a été créé pour l'âme car il lui sert d'intermédiaire avant qu'elle ne puisse avec la grâce divine opérer sa libération du temps. C'est dans le monde que l'œil de l'âme s'exerce et se fortifie afin de se rendre apte à la lumière de Dieu. « Comme la lumière naturelle ne tombe pas sur la terre avant d'avoir été, au préalable, atténuée dans l'air et répandue sur d'autres choses, parce qu'autrement l'œil de l'homme ne pourrait la supporter, la lumière divine est d'une puissance et d'une clarté telle que l'œil de notre âme ne pourrait la supporter, si notre regard n'était pas affermi par la matière, élevé par les images, habitué… et dirigé vers la lumière divine »[13].

Cependant l'âme est en capacité de Lumière en tant qu'image de Dieu. Dans sa démarche vers la Lumière il lui faut recouvrer la perfection et la ressemblance en se dégageant de toute corporéité. Dieu seul est lumière parfaite, l'âme deviendra lumineuse en s'unissant à cette lumière. « Quand l'âme se réfugie dans la connaissance de la vraie vérité, dans la puissance où l'on connaît Dieu, alors l'âme s'appelle lumière ». Ainsi quand « la lumière divine se répand dans l'âme, l'âme est unie à Dieu comme une lumière à la Lumière ».

L'âme doit donc tendre vers la lumière afin de pouvoir devenir lumière en s'unissant à la lumière divine. De même qu'il appartient à l'œil de voir les diverses figures et de distinguer les couleurs, à l'oreille de percevoir les sons, il convient à l'âme de tourner son visage vers Dieu pour devenir lumière.

 

Entre Dieu et l'âme, l'intermédiaire semble nécessaire et cependant, que l'âme en soit privée, elle pourrait contempler la lumière divine d'une façon immédiate. Eckhart cite le propos d'un maître qu'il ne nomme pas, dans lequel il est dit que l'œil pourrait distinguer une fourmi sur la voûte céleste si rien ne s'interposait entre eux. Or entre le ciel et la terre le feu et l'air s'interposent. Par ailleurs, privé d'intermédiaire, l'œil ne pourrait rien voir. Eckhart explique cette opposition en disant que si l'âme était entièrement nue et dépouillée, privée de tout élément médiat, Dieu pourrait lui apparaître sans voile. N'y aurait-il que l'épaisseur d'un cheveu entre l'âme et Dieu, la lumière divine dans sa splendeur lui demeure cachée. Les intermédiaires qui voilent sont divers, ils passent de l'épais au subtil. Sont intermédiaires même l'espoir, la crainte, la joie « pendant que tu regardes ces choses et qu'elles te regardent, tu ne vois pas Dieu »[14]. Or l'œil voit sous forme d'image. Quand l'homme tient un miroir devant son visage, il en perçoit l'image ; « l'œil et l'âme sont comparables à ce miroir reflétant tout ce qu'on lui présente ». Si je regarde une pierre ou ma main, précise Eckhart, je les vois directement, l'image remplit elle-même la fonction de médiatrice, je ne discerne pas la pierre ou ma main à travers une autre image. « Le Verbe éternel est lui-même le médiateur, il est l'Image pour que l'homme comprenne et connaisse dans le Verbe éternel immédiatement et sans image ». Par le Fils, image parfaite du Père l'âme « se fraie un passage jusqu'à la Racine d'où sort le Fils et à partir de quoi s'épanouit l'Esprit Saint ». C'est ainsi qu'elle parvient à la Lumière divine. Dieu assume ainsi toute l'humanité. « Qui est cet homme ? » demande maître Eckhart, « Celui qui, à la suite de Jésus, a le nom même de Jésus ». C'est pourquoi le Christ peut dire : « Celui qui touchera à l'un de ceux-ci me touchera moi-même » (Cf. Mt 18, 6).

 

« Il est dit dans le Livre de la Sagesse : “Je t'ai engendré aujourd'hui dans le reflet de ma lumière éternelle, dans la plénitude et dans la transfiguration des saints”[15] (Cf. Ps 110, 1). » Ayant cité ce texte, Eckhart fait allusion à la "plénitude de la Déité". En elle n'existe ni jour ni nuit. Mais tant que l'âme s'abandonne à la distinction la plus infime, refusant ainsi de pénétrer dans l'unité unique, elle demeure incapable de pénétrer dans la plénitude de cette Lumière. C'est par la pureté de son regard, purifié de la multiplicité des choses créées qui ne trouvent plus dans l'âme le moindre écho, qu'elle pénètre dans le fond de son âme. Dans ce fond ultime, situé au-dessus de la nature créée, s'opère la "naissance" dans la lumière.

 

Cependant il existe un au-delà de la lumière. « Notre Seigneur – écrit Eckhart – est monté au ciel, s'élevant au-dessus de toute lumière, de tout entendement, de toute conception. L'homme qui est ainsi transporté au-delà de toute lumière habite dans l'unité »[16]. Quand l'unité est parfaitement réalisée, il devient même impossible de parler de lumière, car la nommer serait encore apporter une distinction, et de l'unité parfaite rien ne peut se dire. C'est pourquoi Eckhart cite un texte de Paul disant : « Dieu habite une lumière inaccessible (Timothée 6, 16) qui est en soi un pur Un ». Quand l'homme est mort, absolument mort, il devient par là même semblable à Dieu, et il accède à la lumière puis à l'unité. D'où le texte de Paul : « Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu, avec le Christ » (Cf. Rm 6, 11).

Il convient de se demander ce que signifie cette mort et quel est son véritable sens. La réponse est présentée par Eckhart quand il écrit : « L'homme serait-il mort au monde entier, à Dieu comme aux créatures, si dans l'âme Dieu trouve un point où il lui soit possible de vivre, l'âme n'est pas encore morte et n'est pas encore sortie dans le néant de son essence créée » [17]. Ainsi pour accéder à l'unité située au-dessus de la divine lumière, l'âme, selon Maître Eckhart, doit abandonner Dieu. Eckhart a conscience de l'étrangeté d'une telle affirmation, il la précise en disant : « Pour que l'âme devienne parfaite, à plus d'un égard, il lui est plus nécessaire de perdre Dieu que de perdre la créature… Tant que l'âme a encore un Dieu, connaît un Dieu, a la notion d'un Dieu, elle est encore éloignée de Dieu ». De tels propos apparaissent se situer au sein d'un redoutable paradoxe. Abandonner Dieu, perdre Dieu, c'est pour Maître Eckhart quitter sa condition de créature, car il appartient à la créature d'avoir un Dieu. Par cette mort totale à laquelle il a été fait allusion précédemment, l'âme abandonne sa condition de créature, elle n'est plus séparée de Dieu, elle n'a plus à le nommer comme s'il lui était extérieur : elle est devenue divine. L'âme devient ainsi semblable au Christ « modèle de toute perfection… flambeau pour tous les hommes ». Les hommes imitateurs du Christ vivent tournés vers tous les hommes d'une façon divine.

L'imitation du Christ est totale. L'âme passe par lui sans y demeurer. Une nouvelle question se pose : comment parler de mort, quand le Christ est Vie et Lumière ? « Quand le Fils retourne dans l'unité de la nature divine, il faut qu'il abandonne sa qualité de personne, et alors il se perd dans l'Unité de l'Essence ». Il en sera de même pour l'âme : celle-ci « se fraie un passage et se perd dans son archétype éternel, c'est là cette mort que l'âme meurt en Dieu ». « Par cette mort ultime, l'âme perd entièrement tout désir, toute image. Plus encore, elle récuse toute faculté de pensée et toute forme et est dépouillée de toute essentialité ». L'âme n'a plus rien à attendre. L'éternité lumineuse n'est pas réservée à une condition qui surviendrait après la mort. Maître Eckhart peut dire : « tout ce que je dois avoir dans l'Éternité, je le possède, à vrai dire, dès maintenant ».



[1] Voir, sur la méthode de Maître Eckhart et sur sa pensée, Fernand Brunner, Eckhart, Paris 1969, p. 14s.

[2] Ibid. p. 21.

[3] Ibid. p. 77

[4] Sermon 1, "La vérité n'a pas besoin de marchands" (Intravit Jesus in templum), Traités et sermons, trad. M. de Gandillac, p.118-119.

[5] Ibid. p. 120.

[6] Sermon 5A (In hoc apparuit charitas dei in nobis, Quoniam filium suum)   Cf. Traités et sermons, Ibid. p. 81 (de même pour les deux citations suivantes)

[7] Ibid. p. 81-82.

[8] Ibid. p. 83.

[9] Sermon 5B, Ibid. p. 143 (idem pour la citation suivante).

[10] Traité de l'homme noble, Ibid. p. 84 (idem pour tout ce qui suit, avant l'image de Moïse))

[11] Allusion à un texte de saint Jean.

[12] Fin du sermon 51 (Hec (sic) dicit dominus) Sermon : "Comment toutes choses se précipitent dans la paternité de Dieu", Ibid. p. 214-215.

[13] Sermon 32 (Consideravit semitas domus suae et panem otiosa non comedit). Sermon : "L'âme ne peut rien tolérer au-dessus d'elle pas même Dieu". Ibid. p. 218. (même référence pour les deux paragraphes suivants)

[14] Sermon 69 (Modicum et jam non videbitis me) Sermon : "La raison se fraie un chemin jusqu'à la racine de la Déité", Ibid. p. 221-224. (même référence pour la suite du paragraphe).

[15] Sermon 25 (Moyses orabat dominum deum suum). Sermon : "Dans l'homme le plus pauvre, le plus méprisable, l'humanité est aussi parfaite que dans le pape ou l'empereur". Ibid. p. 228.

[16] Fin du Sermon 29 (Convescens praecepit eis, ab Ierosolymis) " Dieu me contraint par la volonté. Il lui donne la liberté". Ibid. p. 237-242 (même chose pour la suite du paragraphe)

[17] Sermon "Comment l'âme suit sa propre voie et se trouve elle-même" Ibid. p.248-249  Cf.  Traités et sermons, traduction Alain de Libéra, GF p.  399. (même référence jusqu'à la fin)