Henri le Saux et Oshida sont deux chrétiens vivant l'interreligieux qui ont compté dans le cheminement de Jacques Breton à qui est dédié ce blog. O. Baumer-Despeigne était amie de Jacques breton et dans deux autres messages figure l'intervention qu'elle a faite sur Henri le Saux qu'elle avait connu en Inde dans son ashram. Voici un article d'elle concernant Oshida qu'elle a connu au Japon dans son centre zen, article paru dans Informations Catholiques Internationales[1] n° 549 d'avril 1980, p. 6-9. Et pour compléter figure un extrait de ce que dit Stan Rougier dans son livre La passion de la rencontre, Le Relié 2014 (réédité en 2018).

D'autres messages du présent blog (tag Oshida) concernent Oshida. Site de l'ermitage de Oshida (1922-2003) : http://www.dominicos.telcris.com/en/takamori.htm

  • « Pratiquer le zazen, c'est se laisser séduire par le souffle de Dieu. Si vous ne subissez pas cette séduction, priez qu'elle vous soit octroyée, c'est un don ; la prière n'a d'autre but que de supplier le Seigneur de se rendre irrésistible. » (Oshida)

 

 

Odette Baumer-DespeigneLe souffle de Dieu

au centre zen de Soan (Japon)

Par

Odette Baumer-Despeigne

 

  • Présentation des I. C. I.
    Voici neuf ans, nous avions présenté (I.C. I. 384) le centre chrétien de méditation zen créé aux environs de Tokyo par le jésuite Enomiya-Lassalle, allemand et chrétien de naissance, arrivé au Japon en 1929, le P. Lassalle a peu à peu conquis la conviction que les techniques du zen pouvaient aider les chrétiens à intérioriser leur christianisme et donc à progresser dans leur recherche de Dieu.
    Odette Baumer-Despeigne présente aujourd'hui un autre centre chrétien de rencontrer de méditation du Japon, celui de Soan. Ce centre est, lui, présidé par un Japonais, le P. Shigeto Oshida. Bouddhiste de naissance, le Père Oshida a trouvé son plein épanouissement spirituel en découvrant le Christ.

 

Takamori est un modeste village de la région montagneuse de la province de Nagano, à environ 200 km au nord-ouest de Tokyo. C'est là que s'est établie Soan, la petite communauté que préside un dominicain japonais, Shigeto Oshida.

hutte de TakamoriSoan, en japonais, signifie "hutte au toit de chaume". En effet, parsemés dans un bois, les petits ermitages qui abritent la communauté sont recouverts de chaume, comme le sont encore aujourd'hui bien des maisons de paysans.

Ce qui caractérise cette communauté, c'est le fait qu'elle cherche à vivre un christianisme intégral dans un style de vie purement japonais. Ses membres allient une vie active intense à une vie contemplative non moins intense, ou plutôt ils cherchent tout simplement à "vivre", au sens fort du mot, au-delà des distinctions entre vie active et vie contemplative. Le noyau permanent est formé par une dizaine de personnes, toutes japonaises, sans distinction de sexe, d'âge ou de statut civil. À ce noyau s'ajoutent les hôtes à long terme et les très nombreux visiteurs dont la durée de séjour varie entre quelques semaines et quelques jours.

La communauté est ouverte à tous, elle accueille indifféremment tout ce qui se présente, chrétiens de diverses confessions, membres d'autres religions, dès lors qu'ils font état d'une recherche spirituelle ou demandent de l'aide pour résoudre des problèmes personnels. À tous il est témoigné le même respect par déférence pour « le mystère de la présence divine que recèle chaque cœur humain ». En général, ceux dont la sincérité et la conduite ne répondent pas à la confiance qui leur est témoignée se retirent d'eux-mêmes, car la vie à Soan est assez austère.

 

Quatre principes de vie

À proprement parler il n'existe ni "règle" ni règlement. La vie communautaire est seulement basée sur quatre principes.

  1. Ne pas choisir ceux qui viennent à nous. Recevoir chacun comme un mystère du Christ. Si c'est nous qui choisissons, c'est nous-mêmes que nous choisirons.
  2. Ne rien posséder, même en tant que communauté. La stabilité dans les possessions fait quitter la stabilité et la paix en Lui, la parenté concrète avec Lui. S'il est nécessaire d'avoir des possessions, que ce soit un strict minimum.
  3. N'établir aucune règle à l'avance. Le respect, l'amour et la sincérité face au mystère de chacun doivent suffire. Commencer par nous faire absolument confiance les uns aux autres, de sorte qu'aucune règle ou interdiction ne doive être écrite dès le départ.
  4. Ne pas faire de plans à long terme. Répondre avec sincérité au besoin de chaque moment, de chaque personne.

 

1. L'universalité d'accueil tel que nous venons de le décrire s'effectue dans un climat où chacun s'efforce d'être vrai, sans masque, simplement soi-même. De fait, le respect de la personnalité d'autrui est une vertu traditionnelle au Japon, elle a sa source dans l'antique croyance en la nature sacrée de tout être vivant, et s'exprime extérieurement par la légendaire politesse japonaise.

2. Les membres de la communauté renoncent à toute propriété personnelle et la communauté, en tant que telle, ne possède rien au-delà de ce qui est absolument nécessaire pour la vie de tous les jours et de ce qui est requis pour faire face à d'imprévisibles difficultés, maladies, accidents, etc. Chacun selon ses capacités participe aux travaux matériels qui font vivre le centre ; ceux qui le peuvent apportent une aide financière. Pendant l'hiver, lorsque l'exploitation agricole ne requiert plus de main-d'œuvre, plusieurs vont travailler à l'extérieur.

Le "confort" est celui des villageois les plus modestes. Chacun dispose d'une chambre dans un des ermitages ; le mobilier en est réduit à une table basse, un coussin pour s'asseoir par terre et une étagère. Pour dormir, on déroule un mince matelas, draps et couvertures à même le sol. Pour les Européens cela peut paraître sommaire, mais au Japon c'est absolument normal, la seule différence avec le confort dont jouissent les "bourgeois" réside en la qualité du bois de la table, le revêtement et l'épaisseur du coussin et éventuellement dans la présence d'un placard…

 

Le travail de chacun

3. Aucune prescription négative particulière ne régit la vie à l'exception de celle-ci : « Qui, le matin à 5h 30, ne se lève pas au son de cloche ne fait pas partie de Soan ! » Il est laissé au sens de la responsabilité de chacun de mettre ses services à la disposition de la communauté, d'agir au mieux de ses capacités en fonction des besoins du moment. Le plus étonnant est que la pratique montre l'efficacité de la méthode ! Pour la préparation des repas, chacun, à son tour, assume le rôle de "mère de famille". Pendant mon séjour, ce rôle fut plusieurs fois rempli par un jeune dominicain frais émoulu du noviciat.

La communauté ne fait pas de plan d'avenir à longue échéance : elle vit "au présent", s'en remettant à Dieu pour décider du lendemain. De fait, ce principe est un peu le reflet d'une attitude spirituelle traditionnelle et qu'un maître zen contemporain formule en ces termes : « C'est "dans le présent" qu'il faut faire face à notre vie. »

Dans une large mesure, la communauté vit de son travail : la culture du riz et l'entretien d'un vaste potager lui permettant de se nourrir en grande partie de ses propres produits agricoles. À l'origine, ce genre d'activité ne fut pas délibérément entrepris mais s'est imposé afin de survivre en pleine campagne, en n'ayant pour toute ressource que la générosité des hôtes et des visiteurs.

 

Prière et méditation

Une journée à Soan se déroule de la façon suivante.

Lever à 5 h 30 en semaine (à 8 h 30 le dimanche) ; 6 h, zazen, c'est-à-dire médiation en silence, assis par terre (za en japonais veut dire s'asseoir et zen méditation) en position de yoga ou accroupi sur ses talons. La méditation s'achève par la lecture d'un psaume, et est suivie du petit déjeuner. Ici aussi l'Européen devra essayer de s'adapter pour apprécier, à cette heure matinale, une soupe au soja, du riz et des pickles…

À 8 h 30, le son – non pas de la cloche – mais d'une bonbonne à gaz propane vide, frappée avec un gros morceau de bois, appelle au travail. La matinée se termine par un second temps de zazen. Le repas de midi réunit tout le monde autour d'une grande table basse, chacun assis – bien sûr par terre – accroupi sur ses talons, le "siège" étant uniquement constitué d'un coussin plat.

Le repas est suivi d'un long temps libre que chacun emploie à son gré. 14 h 30 : reprise du travail, vers 16 h, courte pause pour prendre une tasse de thé et quelques friandises selon la richesse du jour… La célébration de l'Eucharistie a lieu vers 18 h. C'est sans doute cette hiératique liturgie, durant laquelle le temps ne compte plus, qui m'a le plus impressionnée à Soan. Prêtre et participants forment une unité tangible, tous les gestes n'étant que l'extériorisation d'un vécu intérieur unique. C'est, en de telle célébration, que l'on se rend compte de la capacité qu'ont les Asiatiques de vivre en profondeur, d'être tout entier "là", présents, totalement engagés dans leurs moindres gestes.

L'homélie en japonais est souvent suivie de quelques phrases en anglais à l'intention des visiteurs étrangers. En voici deux :

« La vie spirituelle, c'est marcher les mains dans les poches, c'est travailler très dur sans savoir que l'on travaille dur. »

« Pratiquer le zazen, c'est se laisser séduire par le souffle de Dieu. Si vous ne subissez pas cette séduction, priez qu'elle vous soit octroyée, c'est un don ; la prière n'a d'autre but que de supplier le Seigneur de se rendre irrésistible. »

La journée s'achève par une étude en commun d'un passage d'Évangile… ou bien par des conversations où règne une franche gaieté – à en juger par les nombreux rires qu'elles provoquent !

Cet horaire est très flexible et s'adapte aux circonstances. Ainsi, après une nuit de typhon durant laquelle personne n'a pu dormir, après une journée de travail exceptionnellement dure, le lever du lendemain est retardé, et comme le dimanche, on ne se lève qu'à 8 h 30 !

Une fois par mois a lieu un sesshin, une retraite de trois jours durant laquelle on garde le silence, et de longues heures sont consacrées au zazen, à la méditation. Ce sesshin marque un haut temps de prière ; c'est la mise en pratique de l'exhortation de saint Augustin : « Ne va point au-dehors, rentre en toi-même, dans l'homme intérieur habite la vérité. »

C'est à leurs fruits que doivent se juger ces temps de recueillement, ne cesse de répéter le P. Oshida, à cette transformation intérieure qui se traduit à l'extérieur par une bienveillance toujours plus vraie envers tous et chacun.

Soan se défend d'être une institution et veut être simplement une communauté religieuse insérée dans la vie du village le P. Oshida fait partie du conseil communal de Takamori. C'est en termes poétiques – quelque peu énigmatiques pour un esprit cartésien – que le P. Oshida situe Soan :

« Soan, c'est la Vie elle-même, comme une respiration qui, s'approfondissant chaque jour, cherche à se rapprocher de sa source divine. Soan, c'est la Vie qui s'écoule comme une rivière toujours en descente, sans jamais s'arrêter nulle part, sans rien arrêter à soi. »

 

Ancré dans la tradition

Pour saisir la subtilité de semblables phrases, il faudrait quelque peu cerner les traits fondamentaux de la culture traditionnelle japonaise. D'une part un très grand amour de la nature et un besoin de vivre en communion avec elle qui lui vient de sa plus ancienne religion : le shintoïsme, dont le culte, centré sur la vénération du mystère divin que recèle la nature, s'adresse aux puissances qui l'animent. D'autre part, il y a ce qu'on appelle "l'esprit zen", qui relève de la seconde religion ancestrale, le bouddhisme. Celui-ci insiste sur le caractère impermanent de toutes choses ici-bas et sur la nécessité de chercher au-delà des concepts la solution à l'énigme de l'origine de notre existence.

C'est sur de semblables éléments que vient se greffer le christianisme. De nombreux chrétiens japonais se rendent compte aujourd'hui qu'ils doivent – sous peine de voir leur âme mutilée et le christianisme n'être qu'une copie de ses formes occidentales – re-situer leur appartenance au Christ en tenant compte des valeurs universelles, existentielles, que contient leur tradition ancestrale. Ils veulent découvrir eux-mêmes, en consonance avec leur génie propre, les valeurs d'intériorité que renferme le Nouveau Testament et que les Occidentaux ont souvent omis de mettre en relief.

 

« La maladie a été mon gourou »

Mais le centre de Soan est profondément marqué par la personnalité de celui qui en est l'âme : le P. Oshida. Bouddhiste de naissance, il pratique le zen jusqu'au jour où, rencontrant un chrétien véritable, il fit l'expérience de la présence du Christ dans cet homme. Suite à ce choc spirituel, il devint chrétien et entra chez les dominicains. Envoyé au Canada pour y faire son noviciat, il y resta plusieurs années. De retour au Japon, il se sentit mal à l'aise dans un catholicisme de style occidental. Ayant fait une rechute de tuberculose, il dut subir une intervention chirurgicale ; il fut ensuite envoyé en convalescence dans un hôpital du Nagano. C'est à ce moment-là surtout qu'il éprouva le besoin, comme il l'a écrit, « de chercher mon identité en tant qu'homme né dans un pays ayant une histoire, une civilisation et une tradition bien définie. » La maladie mena le P. Oshida plusieurs fois jusqu'aux portes de la mort : « La maladie a été mon gourou, mon maître spirituel, c'est alors que j'ai commencé à devenir souple entre les mains de Dieu. »

Récemment, à quelqu'un qui le questionnait sur la relation entre le bouddhisme zen qu'il avait pratiqué jusqu'à l'âge d'homme et son actuel christianisme, il répondit : « Je n'ai jamais cherché à intégrer le zen dans mon christianisme. Zen est une partie constitutive de mon âme et de mon corps depuis ma naissance. S'il y a eu intégration en moi, c'est le Christ lui-même qui l'opéra sans m'en avertir. »

Dans un article « Zen et la parole » publié en 1978, il définit ainsi le zen : « C'est un état – ou être en chemin vers un état – dans lequel tout ce qui existe est perçu selon le point de vue de l'Au-delà, dans la lumière divine. Zen cherche à approfondir le silence intérieur ; c'est s'exercer à mourir à soi dans le Verbe de Dieu, à se laisser mouvoir par le souffle de Dieu. »

Son ami, le P. Henri le Saux, n'avait-il pas vu juste lorsqu'il disait de lui : « D'une merveilleuse liberté dans l'Esprit, c'est un cœur intensément chrétien dans une psyché bouddhiste » ?

 

Des richesses insoupçonnées

C'est au début des années 1960 que le P. Oshida a commencé à jeter les bases du Centre de Soan. Il séjournait alors à l'hôpital de Fusimi. Très vite des compagnons de souffrance – hommes et femmes – qui séjournaient comme lui à l'hôpital, entrèrent en relation avec lui à la recherche d'un nouveau style de vie. Pourtant, à sa sortie de l'hôpital, le Père alla vivre, quelque temps, en solitaire dans un temple bouddhiste abandonné. Mais le lieu était très humide et sa santé fragile l'obligea à y renoncer. En 1963, avec l'aide de quelques amis, il achète le terrain de Soan et y construit un ermitage et une chapelle, pour y vivre en ermite l'hiver et y accueillir des visiteurs l'été. Mais, encore une fois, des gens de toute origine vinrent se joindre à lui et lui demander de vivre là en permanence. Le centre de Soan était définitivement créé.

Lorsqu'on a eu l'occasion d'y séjourner, comme j'ai eu la chance de pouvoir le faire, on ne peut que rendre grâce au "souffle du Dieu" qui l'a inspiré, car il est indubitable que Soan, comme le centre du P. Lassalle, apporte des richesses insoupçonnées à celui qui s'y ouvre sans idée préconçue.

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Écho du séjour de Stan Rougier

La passion de la rencontre, Le Relié 2014. p. 297- 301

 

S Rougier, La passion de la rencontreJe rends visite au père Oshida à 300 km de Tokyo, dans les péalpes japonaises. Il me faut plusieurs heures de train pour joindre sa demeure, au lieu-dit Takamori (le bois sur la hauteur). Quelques baraques éparpillées dans un sous-bois composent son ermitage. Certaines ont le style des anciennes fermes japonaises, avec leurs toits de paille.

Une frêle silhouette flottant dans un kimono noir s'avance avec un sourire bienveillant. Le père Oshida est venu m'accueillir. Son visage déborde de simplicité et d'humour. Voilà un homme qui s'est donné le droit d'exister dans sa différence. En lui, la greffe Orient-Occident est magnifique ! Il m'introduit directement dans la petite salle commune. Je ne suis pas le seul visiteur. Un groupe de jeunes bouddhistes attend pour entamer la discussion. Le plus audacieux pose une kyrielle de questions sur le Christ et la Trinité. Le père Oshida veut l'entraîner au-delà de ses interrogations. Il le secoue, le déconcerte. […]

« On ne goûte par la présence de l'Esprit Saint, on goûte la révélation qu'il nous fait. »

Je risque quelques interrogations : « Comment concilier la souffrance des innocents avec la tendresse de Dieu ? »
Le père Oshida me répond d'un ton à la fois grave et décidé :
« Vous me demandez comment concilier la souffrance des innocents avec la tendresse de Dieu ? Il y a, dans cette question, le parfum de l'ego. Si nous acceptons les souffrances avec une motivation spirituelle, alors nous nous libérons. La souffrance peut nous purifier de notre ego. C'est l'ego qui a tué Dieu, tout l'Évangile de Jean révèle cela. »

Il garde un long silence, se tourne vers chacun de ses visiteurs, puis reprend :
« Il ne faut pas regarder le réel avec nos yeux mais avec les yeux de Dieu. Il ne faut pas se faire des idées à partir de soi… Vous autres, Occidentaux, poursuit-il en me fixant, vous êtes prisonniers de la peur. Si vous ne saisissez pas, si vous ne dominez pas, si votre main n'est pas posée sur les choses, vous avez peur qu'elles vous échappent, vous vous inquiétez. Et vous avez exporté vos exégèses en Asie… au nom du Christ, bien sûr ! Nous voulons retrouver le courant de la tradition mystique. Ce que nous découvrons de la tradition des chrétiens orientaux rejoint bien davantage la sensibilité des Japonais. »

J'écoute avec beaucoup d'attention l'enseignement de ce maître spirituel chrétien tout imprégné de bouddhisme :

« On a mal traduit les béatitudes, Heureux les pauvres en esprit signifie : Heureux ceux dont le mental est pulvérisé. En marche ceux qui n'ont pas de préjugés ! Il faut se libérer des idées figées. Alors on est libre pour recevoir l'action de la main de Bouddha et du bon Dieu. »

[….]

Assis à la japonaise sur son zafu, un petit coussin épais et dur, le père Oshida saisit parfois l'un de ses pieds des deux mains en se penchant en arrière. Avec ses yeux vifs et malicieux, cernés de rides, il me regarde pour vérifier si je comprends bien ses paroles :
« Je supplie l'Église romaine de revenir à la mystique », renchérit-il en abordant le délicat sujet du devenir des chrétiens en Asie.

Il me confie, avec une nuance de peine dans la voix :
« En 1990, j'ai reçu une quinzaine d'évêques du Sud-Est asiatique pour une retraite ici, à Takamori. Je les ai fait jeûner trois jours. Ils me suppliaient : “Arrêtez, mon père ! On va mourir d'inanition !” Ils se demandaient : “Comment faire la mission ?” Je leur criai : “Priez d'abord. Dieu seul suffit. Retrouvez la mystique des ermites. C'est la même que celle du zen. Savoir se taire parce que l'Ultime Réalité ne se laisse pas enfermer par des paroles. Si vous voulez trouver le bon Dieu, il se trouve dans le silence. »
« À Rome, on se méfie du zen parce qu'on n'en connaît que les contrefaçons. Lao Tseu disait au sujet des réalités essentielles : “Celui qui sait ne parle pas ; celui qui parle ne sait pas.”

Dieu se reconnaît en nous, non pas dans une extase, mais dans une entase. Avec une mauvaise motivation spirituelle, mille ans de méditation zen ne serviraient à rien… La position en tailleur, en zazen, n'a pas besoin d'être expliquée. Pourquoi le zen ? Si vous voulez trouver Dieu, cherchez-le dans le silence de Dieu. Car “s'il suffisait de demeurer en lotus pour obtenir l'éveil spirituel, les grenouilles seraient nos maîtres” enseignait Bodhidharma.

 Le père Oshida insiste à plusieurs reprises sur la présence de Dieu intime du cœur :
« Celui qui m'aime, mon Père et moi, nous viendrons vers lui et nous ferons en lui notre demeure (Jn 14, 23). Des bouddhistes en France m'ont invité à donner des conférences. Un jour, je leur ai parlé de l'Évangile de Jean. Ils m'ont dit : “C'est aussi beau que le zen !” »

 

Bouddha Christ à TakamoriAprès cet échange, le père Oshida nous fait une démonstration de zazen… Puis, le maître des lieux se dirige à pas lents vers son petit jardin et nous fait signe de le suivre. À quelques mètres de sa cabane, il s'arrête devant une statue de Bouddha tenant la croix du Christ sur son cœur : « j'aime beaucoup cette statue… Si vous saviez comme ils s'entendent bien tous les deux ! » Le doux parfum des fleurs, le silence, l'isolement, la nature paisible, tout invite ici à la méditation et à la paix.

 

Sitôt terminé le thé traditionnel, la causerie à bâtons rompus reprend dans la petite salle commune.
« Quand j'étais novice, raconte le père Oshida, on me disait : “Si vous gardez la règle, la règle vous gardera.” On a fait un christianisme de règles. Un Japonais qui devient chrétien perd la moitié de sa japonité… Et je crains qu'un Japonais qui devient prêtre ne la perde en totalité ! »
La vigueur de ces paroles est atténuée par un grand éclat de rire !

 Il me convie ensuite à célébrer l'eucharistie avec lui, dans la plus grande simplicité. Le père Oshida préside la célébration, enveloppé dans un kimono marron, assis sur un zafu, en lotus. Il y a là quelques femmes de sa communauté.

 

Le lendemain matin, le maître spirituel reprend son enseignement par quelques remarques sur l'âme japonaise. […]

 « À quoi sert d'avoir un maître spirituel ? » questionne un des jeunes invités de la veille.
« Il nous faut un maître, réplique le père Oshida, qui puisse discerner si notre expérience mystique est authentique ou non. Il nous faut revenir au christianisme oriental. Le zen, c'est la mystique des ermites. En Occident, vous ne pouvez pas aimer. Votre amour est trop possessif, trop jaloux, trop inquiet… Bouddha nous enseigne le détachement et la juste distance qui rendent l'amour possible… »

 

Je pense souvent au père Oshida, avec le regret de n'avoir pas pu rester deux ou trois jours de plus chez lui, comme il m'y invitait. Quand un homme laisse l'Esprit Saint le saisir, il devient libre. Il laisse exprimer son originalité sans crainte du qu'en-dira-t-on. De ce genre de témoins se dégage une atmosphère de beauté, un sentiment de plénitude. L'Occident appelle un "saint", l'Orient un "être réalisé". Devant lui, chacun de nous découvre ce qu'il pourrait être s'il se donnait le droit d'exister dans sa différence.

Le père Oshida invite chrétiens et non-chrétiens à chercher Dieu au-delà des clivages, au-delà de l'Occident et de l'Orient… Dieu qui est l'Au-delà de tout, qui se manifeste dans le "murmure d'un profond silence" (1 Rois 19, 12).

 



[1] Les I. C. I.  était une publication bimensuelle qui a existé de 1955 à 1983.