Le 29 novembre 2020 est le 1er dimanche de l'Avent, cette période de l'année liturgique qui s'ouvre le 4° dimanche précédant Noël. Nous célébrons l’Avènement de Celui qui vient chaque jour vers nous. Mais les perversions à propos de cet accueil ne manquent pas. Albert-Marie Besnard (1926-1978), dominicain, nous propose de trouver le juste cheminement. Ce texte est extrait du recueil d'homélies prononcées à la radio, Il vient toujours, Cerf 1979, livre épuisé. Deux autres textes de lui ont déjà été publiés (l'un sur Pâques, l'autre sur Ote tes sandales) ainsi qu'une traduction d'un texte de Graf Dürckheim (cf tag )

 

Voici votre Dieu

 

Voix qui crie, évangile-et-peinture« Élève la voix, ne crains pas. Dis : voici votre Dieu » (Isaïe 40, 9).

J'ai entendu cette parole et je sais, et vous savez aussi, que nous jouons la plus triste des comédies si nous nous contentons de l'entendre comme un cri jeté il y a vingt-cinq siècles et pétrifié depuis belle lurette. Je sais, et vous savez aussi, que notre liturgie d'Avent n'a de sens que si quelque chose en vous désire d'un grand désir que retentisse à nouveau ce message, et que si moi-même, en cet instant, je deviens capable d'élever la voix, avec la force de la certitude pour dire : Voici votre Dieu !

Or, oui, je crois avoir mission et conviction de vous dire : Voici votre Dieu. Mais il est évident que je dois soigneusement expliquer à quelles conditions cette annonce me paraît vraie. Car on n'annonce pas Dieu comme un majordome annonce un hôte de marque dans une soirée mondaine, ni comme un compère annonce une vedette sur un plateau de variétés, ni comme un speaker annonce un produit publicitaire.

Le prophète qui parle dans le livre d'Isaïe s'adresse à des exilés. À des hommes et des femmes qui ont perdu ce qu'ils possédaient, qui ont connu la déportation, la vie difficile sur une terre étrangère. Ils ont touché le fond de l'abîme. Ils se sont couchés dans le désespoir, ils ont tenu comme ils ont pu pendant de plusieurs dizaines d'années dans la patience, et voici qu'alors, alors seulement, la Parole se réveille et les trouve mûrs pour accueillir leur Dieu : « Consolez, consolez mon peuple… » Jusque-là ils ne pouvaient entendre, ils ne pouvaient recevoir le message de la venue de Dieu vers eux.

Et nous, aujourd'hui, ne serions-nous pas entrés dans l'expérience larvée d'un douloureux enfantement ? Oh ! qui a mis des générations et des générations à nous apparaître tel ! Depuis qu'a pris forme ce que nous appelons le monde moderne, certains n'ont-ils pas vécu quelque chose comme une déportation ? d'autres, quelque chose comme une immense désillusion ? d'autres encore ne se sont-ils pas sentis coincés dans des impasses, victimes de puissances étrangères, en exil dans leur propre vie ? Tous ceux que le machinisme industriel a écrasé et qui ont pesé de tous leurs efforts pour que le couvercle de l'oppression ne se referme pas définitivement sur eux et sur leurs enfants. Les peuples que la dénomination de la culture et d'un pouvoir étrangers avait dépouillés de leur âme et qui se découvrent démunis dans la course au développement. Les sociétés développées et enrichies qui ont garni leurs vitrines de tous les produits désirables, utiles ou inutiles, mais qui ont aussi accumulé dans leurs veines et dans leur ville les poisons du non-sens et de la solitude, de l'apathie ou de l'agressivité. La communauté des chercheurs qui doit bien se résoudre à constater que la science n'apporte pas le bonheur à l'humanité aussi facilement que leurs prédécesseurs l'avaient d'abord cru.

Nous vivons un exil interminable, nous sommes travaillés par le malheur de tous les sentiments malsains ; notre existence présente, avec tout ce qu'elle a de menacé, d'impuissant, de raté, fait éclater notre misère. Mais alors, voici la question que la lecture du prophète Isaïe nous suggère : avons-nous suffisamment mûri dans cette misère, avons-nous traversé assez d'exil, avons-nous été assez desséchés par les vents du désert pour être de nouveau capables d'entendre la voix qui s'élève avec force et qui dit : Voici votre Dieu ?

 

Ce que je tente de vous dire est délicat et j'entends déjà des murmures de protestation. Quoi, me diront certains, voulez-vous présenter Dieu comme le dernier recours d'une humanité aux abois ? Dieu ou le chaos : chantage indigne de Dieu et insupportable à l'homme !

Je m'empresse de dire que je partage ce refus. J'étais encore bien jeune en 1940, mais je me souviendrai toujours des messes que la France officielle faisait célébrer au moment de la défaite comme pour tenter de conjurer celle-ci. Instinctivement, je ressentais qu'il y avait quelque chose d'indécent à brandir Dieu comme un ultime exorcisme pour écarter un événement dont tant de peuples et de responsables avaient eux-mêmes laissé se tisser l'apparente fatalité.

Non pas qu'au temps du malheur il soit déconseillé de prier, mais la prière n'a alors de sens que si elle commence par me faire assumer la réalité, aussi douloureuse soit-elle, que si elle réveille en nous ces ressources et ces responsabilités dont la négligence a toujours aggravé et parfois provoqué le malheur. Au temps où Jérusalem était mise à feu et à sang et où ses enfants étaient déportés, nulle prière ne pouvait prétendre obtenir miraculeusement que le désastre n'eût pas lieu. Il a fallu qu'Israël passe par le creuset de l'épreuve et de l'exil, ce n'est qu'ensuite, longtemps après, que la voix a déchiré le lourd silence de la résignation ou du désespoir : « Consolez, consolez mon peuple… »

Isaïe, le serviteur souffrantMais alors, me dira-t-on d'un autre côté, vous voulez lier l'heure de Dieu à l'heure du malheur ? Cela s'est fait couramment, hélas, au long des siècles. L'Église n'a-t-elle pas plus d'une fois essayé de profiter du malheur de la cité pour raffermir son autorité sur les consciences et, si j'ose dire, "placer sa marchandise" ? Pestes, guerres, famines n'étaient-elles pas pour elle des occasions bénies, puisqu'il y avait là de quoi faire revenir les gens à l'espérance du ciel et à la crainte de Dieu et de ses jugements ? Et je ne jurerai pas qu'aujourd'hui encore il ne se trouve quelque chrétien pour se frotter les mains en secret parce que la science semble parfois rater ses coups, parce que les luttes naïves des pauvres pour leur libération piétinent, parce que la crise du monde occidental s'aggrave, parce que les oiseaux noirs de l'échec étendent leurs ailes sur toutes les grandes entreprises de l'homme en notre siècle.

À quoi je réponds : oh ! vous avez raison ! Que jamais, jamais notre Dieu ne soit présenté sous ce visage de charognard éternel qui chercherait à se repaître des civilisations faisandées ou moribondes. Je ne vous parle nullement de cela. Le prophète Isaïe crie la venue d'un Dieu de tendresse et de salut. Non pas d'un Dieu qui se réjouirait du malheur de ses créatures. Ce qu'il apporte, au contraire, c'est la capacité de vrai bonheur, l'effacement du malheur.

Mais c'est un Dieu amant et, comme beaucoup d'amants, il a fait avec l'humanité l'expérience que, hélas, c'est souvent après le laminoir d'une épreuve, après un passage par l'abîme que s'éveille enfin le cœur profond, le cœur fidèle de celle qu'il aime. D'ailleurs, faisons simplement retour sur nous-mêmes. Convenons que, sauf exception, nous n'apprenons certaines choses essentielles qu'en traversant les sombres régions de l'adversité et de l'épreuve. Combien d'entre nous ne deviennent compatissants pour autrui qu'après avoir été travaillés eux-mêmes par la souffrance, qu'après avoir connu combien affreuse y est la solitude et combien réconfortante une présence amie ? Ou combien n'ont laissé tomber le masque de leur orgueil qu'après avoir été jetés à terre par telle ou telle forme de pauvreté, celle de l'échec ou celle du péché ? Mais d'avoir appris ces choses nous rend enfin capables d'édifier une cité plus fraternelle.

 

Jésus lui-même, Fils de Dieu, n'est-il pas venu partager notre expérience du désert et de l'abîme ? N'a-t-il pas voulu apprendre dans sa chair l'épreuve de la tentation, celle de l'incompréhension, de l'abandon, de la trahison, de la calomnie, du jugement inique, et finalement sur la Croix apprendre l'exil suffocant loin de son propre Père ? N'a-t-il pas voulu apprendre tout cela pour que ce ne soit pas du haut des nuages, de je ne sais quelle cime lointaine qu'il ait à élever la voix pour dire : Voici votre Dieu – mais pour que ce message soit signifié par les simples gestes humains qu'il a fait parmi nous ? « Voici votre Dieu » ; « Celui qui te parle, disait-il à la femme de Sichem au bord d'un puits, c'est lui » (Jn 4, 26) ; « Philippe, qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14, 9).

Si donc j'élève la voix pour crier : « Voici votre Dieu », c'est uniquement comme Jean-Baptiste pour désigner cette présence discrète, active, non manipulable, qui est tellement autre que ce que certains se représentent sous les masques attribués à Dieu. En vous disant : Voici votre Dieu, je voudrais vous faire saisir qu'il est, au milieu de vous, « Celui que vous ne connaissez pas vraiment » (comme le dira aussi Jean-Baptiste). Il n'est pas ce vautour impitoyable, détesté, qui vous attendrait au soir de vos combats perdus pour déchirer le dernier lambeau de vos espoirs perdus, pour déchirer le dernier lambeau de vos espoirs humains. Il est cet amant qui vous attend au débouché de vos nuits, pour que la fraîcheur de son aube et le premier éclat de sa lumière vous touche enfin à la moelle de l'être.

Pour annoncer cette aube, il faudrait des paroles si neuves, si surprenantes ! Je sais qu'il y a des cœurs en qui elle fait pâlir la nuit, et qui se demandent eux-mêmes ce qui leur arrive. Pensez donc. Ils sont enfants du monde moderne, ils en ont épousé les espoirs, les passions, les folies, ils en ont épuisé pour leur part les illusions, les convoitises, les cruautés, ils avaient allègrement relégué Dieu au rayon des vieux masques de carnaval, mais dans l'indéfinissable silence qui, de-ci, delà, a commencé de les accompagner, une voix s'est élevée. Encore timide, mais sûre. « Consolez, consolez mon peuple… Préparez à travers le désert le chemin du Seigneur… Dis sans crainte : voici votre Dieu. » Voici leur Dieu, notre Dieu. Ses traits nous étonneront, et nous crierons de surprise. Oh ! pourtant, ces traits ne seront jamais que ceux de cet enfant dont nous célébrerons dans quelques jours la naissance à Bethléem – mais ce Jésus dont nous parlons tant, croyez-vous l'avoir vraiment regardé ?