En décembre 1987 a eu lieu un seshin animé par Jacques Breton, prêtre, qui transmettait le zen en accord avec Eizan Rôshi, le responsable actuel du Ryutakuji au Japon. On était quatre jours avant Noël, aussi J. Breton a fait porter l'enseignement du deuxième jour sur ce rapprochement entre zen et christianisme.

 

Lien entre l'esprit du zen et le mystère de Noël

Enseignement de Jacques Breton

 

Je vais essayer de faire le lien entre le zen que nous vivons et le mystère de Noël. Pour autant je ne veux pas de l'étiquette de zen chrétien, ce que nous vivons est ouvert à tous, aux bouddhistes, aux non-chrétiens… je tiens à cette ouverture.

Le mystère de Noël est excessivement proche de l'esprit du zen. Mais avant de parler de Noël, je vais parler de ce qui se passe dans la méditation que nous pratiquons.

 

Saint-Gervais, sesshin, teisho JacquesDans la méditation, il est important petit à petit, de laisser votre corps s'ouvrir dans la dimension verticale et aussi au niveau de la poitrine, du visage, de telle sorte que votre corps se dilate dans une dimension spirituelle, s'ouvre à une dimension divine.

Le zen qui nous est transmis par Eizan Rôshi insiste beaucoup sur le fait que la méditation doit conduire à l'illumination, à l'Éveil. Le Bouddha, c'est l'Éveillé qui est totalement ouvert à ce que j'appelle l'Être divin. Le satori, c'est l'éveil, éveil à la plénitude, à la lumière, mais aussi à l'amour, à une dynamique dans laquelle vous êtes prêt à tout donner pour les autres.

J'ai parlé de l'ouverture du corps mais il y a aussi l'ouverture fondamentale qui est celle du cœur. Un chemin spirituel peut être dangereux dans la mesure où la spiritualité mise en jeu est évasion, fuite du réel. Pour éviter ce danger, il faut développer la présence. Et justement notre Rôshi a un degré de présence extraordinaire… et pas seulement aux choses, à chaque instant c'est une présence aux autres personnes.

L'ouverture du cœur, c'est être de plus en plus présent. Et cela va se développer dans la mesure où je suis plus présent à ce que je vis au cœur de moi-même. Il y a des personnes qui vivent uniquement dans leur verticale, mais alors les énergies qui se dégagent, si elles ne s'ouvrent pas sur les autres, vont les détruire. Vous ne pouvez recevoir les énergies que si vous pouvez vous communiquer. Vous ne pouvez recevoir l'Absolu, la Plénitude que dans la mesure où cet Absolu va se communiquer aux autres, sinon le feu va vous détruire complètement. Vous ne pouvez vous ouvrir à cette lumière que si votre cœur est ouvert à tous et à tout. C'est pour cela que ça se fait lentement. Quand votre cœur est suffisamment ouvert, c'est là qu'a lieu l'éveil.

Les mystiques sont ouverts au monde entier. Ils transmettent leur rayonnement.

Pour la plupart d'entre nous l'ouverture se fait progressivement. Il y a des moments où on passe par des difficultés, des épreuves, des souffrances, et cela nous permet petit à petit d'ouvrir notre cœur. Ce sont toujours des détachements de la possessivité, de l'avoir.

Mais je ne peux me dégager que dans la mesure où au fond de moi-même je trouve une certaine tendresse, où j'ai moins besoin de l'appui des autres. Si en moi je trouve quelque chose de solide, une espèce d'amour qui m'éclaire, j'ai moins besoin des conseils des autres. C'est très progressif.

Pourquoi est-ce que nous souffrons ? C'est parce que nous sommes trop attachés. Mes souffrances viennent souvent de ce que j'attends trop des autres. Si j'attends tout des autres, je souffrirai toujours parce que les autres ne me donneront jamais ce dont j'ai besoin, et je serai toujours déçu. Puiser au fond de moi-même va me permettre petit à petit de changer ma relation aux autres, et la plus grande joie sera lorsque je n'attendrai plus rien des autres mais que je serai présent aux autres. La présence, c'est cette communication qui va se faire. Je suis présent aux autres, je n'essaie pas de les posséder. Je n'essaie pas de vouloir communiquer et donner, mais il y a un courant qui passe. Dans la mesure où je suis accueillant et réceptif, il est certain que l'autre va me transmettre quelque chose, et de même, quelque chose de moi va passer à l'autre ; une lumière, un amour va se communiquer.

Cela est vrai même quand on est confronté à des situations très difficiles. Quand on est attaqué par quelqu'un – paroles dures, injustes qui font mal, surtout quand il s'agit de personnes proches de vous –, encaisser, se révolter ou couper la relation n'est pas une solution car alors on traîne cela. Mais si vous arrivez à prendre l'autre dans ce qu'il est, et malgré tout à lui transmettre votre amour, à ce moment-là non seulement vous n'encaisserez pas, mais vous réagirez et cela pourra changer votre relation à l'autre et peut-être changer l'autre.

Nos difficultés psychiques viennent des blocages que nous avons subis depuis notre enfance et qui ont causé en nous une fermeture – un père autoritaire, une mère possessive… Si vous vous défendez en vous fermant, en refusant, alors des nœuds se créent. L'ouverture c'est s'en dégager, mais il faudra peut-être passer par quelqu'un de compétent, un psychothérapeute.

 

J'en viens maintenant au mystère de Noël. Comme toutes les approches spirituelles qui sont liées à de grands symboles, c'est quelque chose qui permet l'approfondissement. Quand je parle de terre-ciel à propos de la croix, c'est un symbole, et il y en a de multiples. Maintenant je vous propose de regarder plusieurs des symboles de Noël.

 

icône de la nativité,1/ Le premier des grands symboles de Noël, c'est la grotte, la nuit, le silence. Cela rejoint le zen où nous faisons l'expérience de l'entrée dans la grotte intérieure, dans le silence intérieur, dans la nuit. À Noël il y a aussi la Vierge, celle qui est totalement disponible et ouverte. Que ce soit la Vierge ou que ce soit la grotte, c'est le même symbole, cela concerne cette profondeur de nous-même qui est silence, qui est nuit et qui est accueil.

En méditation, vous rentrez dans votre bassin, dans cette grotte, dans cette nuit qui est aussi présence. Cela c'est la première donnée.

 

2/ Le second symbole de Noël, c'est le divin qui vient pour partager la vie humaine dans ce silence, dans cette grotte intérieure. Il est "celui qui vient" – il vient partager totalement votre vie – il vient pour communiquer ce qu'il est : sa paix, sa joie, sa lumière.

Le zen lui aussi insiste sur la grotte et sur l'ouverture. Le Rôshi lui-même dit que le zen c'est progressivement dégager la source profonde de vie, de lumière qui est en nous, elle est couverte d'un tas de choses tellement on en a peur. Il s'agit de dégager petit à petit cette source. Même quand elle n'est pas tellement dégagée, elle nous transmet déjà un peu de ce qu'elle est… et on n'a jamais fini de la dégager ! Pour le Rôshi, l'illumination ce n'est pas quelque chose de brutal.

Dans le christianisme on parle de "celui qui vient", et il s'agit de laisser la porte s'ouvrir à celui qui vient. Il vient comme un petit enfant, comme un germe en vous, pour que cet enfant puisse, avec vous et en vous, se développer.

 On retrouve donc un peu le même genre de donnée dans les deux traditions : le petit enfant qui naît en nous / la source intérieure qui va petit à petit se dégager pour devenir de plus en plus transparente à cette lumière.

 

3/ Le mystère de Noël, c'est aussi la parole.

Dans le zen, on se méfie de la parole – pour eux, il ne faudrait rien lire –  car au fond, très souvent, on confond la parole conceptuelle avec la réalité. Dans le zen, ils disent : faites l'expérience, ouvrez-vous et puis vous découvrirez… Pas de parole ! Mais en fait au fond, je m'aperçois qu'en zen ils parlent beaucoup, le Rôshi nous dit beaucoup de choses, la parole n'est pas totalement absente !

Dans le christianisme, il y a la révélation, c'est une parole. Et il y a cette espèce d'écoute d'une parole intérieure – Dieu me parle. Mais il ne faut pas confondre l'enseignement extérieur avec la parole intérieure. La théologie chrétienne et le catéchisme ont fait obstacle s'il n'y a pas eu éveil d'une parole intérieure. Maître Eckhart dit qu'il faut quitter Dieu pour que naisse en nous la vérité – "quitter Dieu pour Dieu" –, pour qu'une relation puisse s'établir entre Dieu et moi. Et justement, ce dont les bouddhistes se méfient, c'est de la parole extérieure, des concepts sur Dieu.

Très souvent il y a une parole qui jaillit en nous et qu'il s'agit de faire nôtre pour avancer sur le chemin. Cette écoute de la parole intérieure peut nous aider à écouter la parole de l'autre. C'est la même écoute qui va m'éclairer et me guider sur mon chemin.

 

Le zen, c'est le passage d'un monde extérieur au monde intérieur, et à partir du monde intérieur m'ouvrir au monde extérieur.

Qu'est-ce que le "Mû"[1] du zen, le vide ? Tout doit rentrer dans le vide pour qu'à partir de là tout puisse émerger, pour qu'à partir plus vite, on puisse s'ouvrir au monde.

Si vous êtes plein de vous-même ça ne va pas… il faut passer par l'oubli de soi pour pouvoir s'ouvrir aux autres. C'est vrai pour la parole, c'est vrai pour l'avoir…

Il y a le détachement affaire pour aller au cœur, dans la grotte  pour que tout puisse renaître. C'est pour cela que Noël c'est capital, c'est l'entrée dans la grotte pour qu'à partir de là, l'enfant naisse.

Dans le mystère de Noël il y a tout cet émerveillement : plus vous vous ouvrez au monde, plus vous recevrez, mais ce n'est pas passivité. La présence aux autres, c'est ne pas prendre, ne pas posséder, c'est laisser passer… c'est un courant qui passe… Quand pour une personne, le courant commence à passer, elle commence à se libérer



[1] Eizan Rôshi transmet le zen des Kôans, et le premier kôan est celui du "Mû", le mot Mû en japonais signifiant "le vide", "il n'y a pas". Cf. les messages du tag Enseignement Eizan Rôshi