Dans le dernier chapitre de son livre L'iris et le lotus, H. Hartung raconte par petite touches, ce que Dürckheim vivait et disait, en commençant par le chemin fait pour le rejoindre à Rütte dans son Centre de Todmoos. Ce livre date de 1985, Henri Hartung est mort en juillet 1988 quelques mois avant Dürkcheim.

Henri Hartung, L'iris et le lotusJacques Breton est allé souvent animer des sessions au centre Fleurier qu'Henri Hartung avait fondé avec sa femme Sylvie en Suisse. Plusieurs personnes sont venus au Centre Assise après avoir connu Henri Hartung : Patrice Sauvage qui est l'un des premiers à avoir fondé le Centre Assise avec Jacques Breton ; André Scheibler qui est encore aujourd'hui un des piliers d'Assise ; Marie-Aleth Lagente qui a longtemps été animatrice…

Un message extrait d'une revue du Centre créé par H. Hartung et sa femme Sylvie est déjà paru (Par Jacques BRETON puis Henri HARTUNG : La recherche spirituelle chrétienne et les autres Traditions).

Henri Hartung est né le 22/01/1921, il y a donc cent ans…

« Henri Hartung, fils de général, petit-fils de banquier suisse, gendre de Wilfrid Baumgartner qui fut ministre des Finances de De Gaulle, n’était pas précisément un naïf. Dans les années cinquante, son livre L’Éducation permanente fut l’un des premiers à prôner la formation des adultes. Il en proposait une vision large et profonde... En 1968, il dirigeait un institut de formation qui faisait référence. De son bureau du cinquième étage, il régnait sur le grand immeuble qu’il avait acheté près de Montparnasse. Henri Hartung céda son bel institut, pour un prix symbolique, à l’un de ses collaborateurs, quitta son appartement de la rue de Valois, vendit sa grosse voiture et se retira dans sa maison de Fleurier, en Suisse, où il passa le reste de sa vie à méditer, écrire ses livres et recevoir ses amis.» (Jean Sur)

Au début de son cheminement, bien avant 1968, il avait fait la rencontre en Asie de Ramana Maharshi. À la suite de sa rencontre avec Dürckheim il a découvert le zen et s'est formé auprès d'un maître zen, et par ailleurs il a rencontré un maître soufi, d'où les deux citations qui commencent le dernier chapitre de L'iris et le lotus.

 

Début du chapitre XII de L'iris et le lotus

Le lotus

 

« Comme un lotus pur, admirable, par les eaux n'est pas souillé, je ne suis pas souillé par le monde. »

Symbole de pureté parce que s'épanouissant à la surface des eaux dormantes, sans être souillé par la boue des marécages, le lotus à huit pétales représente la sagesse de l'homme et l'harmonie du cosmos. Je le vois, message tranquille et silencieux, dans sa beauté diaphane, me saluer lors de mon arrivée à l'ashram du Maharshi. Il est partout, sans jamais se banaliser et un ami brahmane me dit que son bouton, puis sa fleur épanouie, enfin sa graine, les trois états de la fleur, sont à ses yeux représentations du passé, du présent, du futur.

Ainsi, au-delà des vicissitudes existentielles, la vie quotidienne se transforme-t-elle en un creuset où se forge notre réalité ultime, celle de l'Esprit.

« L'adepte se met à contempler la radieuse lumière qui recouvre ce lotus et il le voit recouvert par ce qui le recouvre – Nûr a'zam, la lumière grandiose – ceci est l'arbre de la purification – Shajârat al-tahur – dans lequel s'obtient l'agrément de Dieu. »

Ainsi le lotus est-il célébré par l'Extrême Orient Anguttaranikâya II, 39, et par l'Occident : Ibn Arabi, L'alchimie du bonheur parfait II, 87.

Ainsi s'impose-t-il à moi depuis des décennies comme le symbole d'une sagesse qui, je le sais, est réelle.

 

C'est d'abord une crainte, diffuse et vagabonde ; puis la peur s'installe, tenace et se transforme en angoisse qui s'infiltre dans toutes les parties de l'être. Nul besoin d'enquêtes d'opinion ou de sondages. C'est le mal occidental par excellence ou, ce qui revient à peu près au même, le mal moderne dans la mesure où la mentalité de l'Occident a envahi le monde entier. Mais que d'îlots encore préservés !

J'écoute, comme lors de nos rencontres régulières, la voix chaude de Karlfried Graf Dürckheim. Véritable cheminement initiatique pour arriver jusqu'à lui en longeant les gorges encaissées de la Wehra, modeste rivière aux eaux froides et transparentes qui, des hauteurs de la Forêt-Noire, se dirige vers le Rhin où elle se jette en amont de Bâle, près de Bad Säckingen. Puis c'est la traversée d'un confortable village, cossu et sage. Todmoos, dominé par son église au clocher en oignon. Encore quelques kilomètres et voici une bonne douzaine de grandes fermes au toit pointu qui descend presque jusqu'au sol.

J'entre dans le Doctorhaus, tout est en bois, plafond bas, lumières tamisées par les fenêtres aux nombreux carreaux. Autant l'entrée est bruyante, avec le bruit lancinant du téléphone, des allées et venues, des négociations difficiles autour d'un unique et long agenda, autant le premier étage, que l'on atteint par un escalier proche de l'échelle est calme et silencieux. Une photographie du Maharshi vous y accueille.

Le bureau de Karlfried est plutôt sombre. De l'encens y brûle sans arrêt et les meubles disparaissent sous les livres, lettres, objets multiples, toujours très beaux. Au milieu de ceux-ci, le nyoï-bô du maître japonais Yuho-Seki. C'est un bâton court, noueux, à la forme recourbée, qui symbolise dans les temples zen l'autorité du roshi, le responsable. Sa transmission à une autre personne a une valeur spirituelle rare. Dürckheim le sait et ne s'en sépare jamais.

Je suis assis sur un grand fauteuil en bois, au dossier surélevé, juste en face de mon hôte. C'est un rituel dont je ne me souviens pas du commencement. Dès mon arrivée, et après une tasse de café agrémentée toujours d'un excellent gâteau, nous restons en silence quelques minutes. Puis, nous répertorions les sujets que nous souhaitons aborder, et un échange s'établit soit à trois, Sylvie, Karlfried et moi, soit à deux.

Nous essayons, ce jour-là, de mieux comprendre l'origine de cette angoisse. Dürckheim y voit trois "raisons" extérieures à l'homme :

  • L'absurde qui envahit notre existence, traverse nos métiers, pénètre chaque jour plus fortement les actions des hommes.
  • La solitude d'autant plus prégnante que notre univers est encombré d'informations, de "relations", d'agitations.
  • La mort à laquelle chacun pense avec régularité car elle est, bien sûr, "sa" mort.

Toute la sensibilité de Karlfried, celle d'un psychologue allemand jungien découvrant le message traditionnel au Japon, avec le zen, celle aujourd'hui d'un homme de quatre-vingt-neuf ans, aveugle, d'une force vitale qui vraiment vient d'ailleurs et d'un humour décapant, transformateur. Toute cette sensibilité, multipliée par son approfondissement silencieux, aboutit à ce message : « Vous êtes ici-bas afin de préparer les conditions pour vivre l'éveil d'une nouvelle conscience. Elle seule peut vous faire dépasser cette peur de vous-même et des autres. »

Mais, en pragmatique paysan, ce qui est aussi une définition de la noblesse bavaroise à laquelle il appartient, Dürckheim analyse pour ses interlocuteurs les moyens de s'éveiller. Il en souligne quatre :

1. La grande nature, celle que j'appelle la nature vierge, qu'il est toujours possible de retrouver, sans aller jusqu'en Afrique ou en Asie, sur ces crêtes austères du Jura où le manteau noir des sapins, tacheté, en automne, des couleurs éclatantes des feuilles caduques, se fond à l'horizon dans le bleu pâle du ciel et de la plaine. De muret de pierres, posées les unes sur les autres, sans recherche symétrique, en muret de pierres, le sentier, à travers la mousse et le lichen conduit de la vieille ferme au toit préservé en bardeaux, à l'infini.

2. L'érotisme qui, loin d'être ce que le dictionnaire qualifie de penchant excessif ou pathologique pour les choses sexuelles, représente cette découverte charnelle et psychique d'une unité de deux êtres qui les dépassent l'un et l'autre sans en amoindrir la réalité. Ayant vécu, comme tous ceux qui sont nés au lendemain de la première guerre mondiale, et l'excès du puritanisme rigoriste et celui du laisser-faire généralisé, je note sans étonnement le retour actuel de la jeunesse à une attitude harmonieuse et réservée vis-à-vis de ce dernier aspect. Mais tout cela, aurais-je pu le remarquer si je ne l'avais vécu directement dans une union qui ne diminue pas l'importance de l'expérience sexuelle, mais qui vit celle-ci dans une vérité globale ?

3. L'art, exercice, s'il en est, de concentration suivi d'émergence de ce qui est le plus vrai au tréfonds de la personne. Je comprends cette force en voyant peindre mon homonyme, Hans Hartung, toujours tragique et souriant, comme la condition humaine. Et je la découvre en m'initiant à la calligraphie traditionnelle musulmane et japonaise.

4. La vie rituelle lorsqu'elle se développe en dehors de tout formalisme. J'ai déjà souligné l'importance de ce lien subtil entre l'individu et le sacré au travers des rites traditionnels et de leur pratique "réelle".

 

En entendant Dürckheim, j'imagine les comportements inverses à ce qu'il préconise et qui sont si répandus qu'ils ne paraissent même plus répréhensibles.

1. L'« existence quotidienne au sein d'immenses cités urbaines » qui est le lot d'un pourcentage chaque année plus important de femmes et d'hommes englués dans la modernité. La question posée ici n'est pas simple à résoudre. Mais elle est loin d'être insoluble. Je me souviens d'un article de l'Express, du mois de mars 1977, intitulé « Des pâquerettes pour M. Koene ». Les Américains découvrent alors que les citoyens des États-Unis ni hippies, ni yippie, ni drogués sortent de la société et vivent autrement. Il y a ici, bien sûr, deux pièges qu'il faut éviter : celui du départ, avec tant de raisons pour ne pas le prendre, et celui de l'arrivée, qui peut très bien prendre la forme d'un changement qui reste extérieur à ceux qui l'effectuent.

Sylvie et moi avons vécu ce séisme d'un bouleversement total de notre vie quotidienne, au lendemain de mai 1968. Nous entendons parfois des remarques sur le fait que "nous", nous pouvions nous "permettre" cela. Je veux bien mais, en fait, pourquoi "nous" ? Et pourquoi pas les autres ? Parce que nous avions de l'argent ? Si tous les gens qui en ont autant et beaucoup plus que nous à Paris prenaient la même décision, il y aurait dans cette ville moins d'embouteillage. Parce que nous possédions une maison dans le Jura ? Si tous les propriétaires de résidences secondaires quittaient la capitale, les dépouillements électoraux parisiens seraient beaucoup plus brefs. Parce que j'exerce une profession libérale ? Si tous les parisiens relevant de cette catégorie sociale s'installaient en province, il n'y aurait plus de désert français. En fait, une réflexion approfondie sur son lieu d'habitation, comme sur son agencement intérieur, fait partie d'un engagement sur la Voie et personne ne peut en faire l'économie.

2. L'indifférence blasée comme la pornographie sont les tristes reflets actuels de l'érotisme. Ils sont sans lien possible avec une transformation profonde des individus car ils développent chez eux soit une sorte de léthargie et un ennui paralysant, soit une excitation superficielle et oppressante. Je suis souvent frappé par l'inutilité de cette agitation sexuelle qui n'a plus rien d'harmonieux et de serein. Cette sorte de libération des expériences débouche inexorablement sur une mouvance porteuse à son tour de fragilité et d'incertitude. Construire à deux n'a rien à voir avec le fait de se satisfaire mutuellement, physiquement ou affectivement, jusqu'à ce que l'un des deux, ou tous les deux, changent d'avis. Ce sont deux rencontres d'une nature différente, l'une dans la continuité du dépassement et de la véritable Unité, support de réalisation, l'autre dans le provisoire et le maintien égocentré, support de distraction.

3. La laideur, dans la mesure où elle représente le contraire de l'art considéré comme la recherche de la beauté, enserre les individus comme les bras tentaculaires de la pieuvre. Disgrâce de l'artère moderne, sans matériaux vivants, difformité du corps et du regard, misère de l'appartement banalisé et décentré. Ce n'est pas se désintéresser du malheur de notre époque que de souhaiter, pour la part dont chacun porte la responsabilité, d'apporter à son entourage, donc à soi-même aussi, beauté et harmonie. J'aime entendre Mère Teresa déclarer : « Quoi que vous écriviez, si je peux vous donner un conseil, écrivez quelque chose de beau, afin que ceux qui vous lisent s'élèvent. »

4. L'existence profane par son refus de toute sacralisation condamne ceux qui l'acceptent à une coupure objectivement dramatique avec l'essentiel de leur réalité. Le mystère et le sacré sont remplacés par l'humanisme, c'est-à-dire par la reconnaissance de la seule nature humaine de la personne et par l'abstraction de tout principe d'ordre supérieur. C'est bien là une des indications les plus pressantes de Guénon : « Ne vous détournez pas du ciel sous prétexte de conquérir la terre. »

Quatre lieux privilégiés pour vivre une expérience de l'essentiel. Quatre tentations modernes de passer à côté.

 

La voix de Dürckheim s'élève à nouveau : « Nous devons nous montrer attentifs à rester toute la journée en contact avec cette petite voix au fond de nous-mêmes. C'est si facile de se retrouver toujours de nouveau dans une mauvaise attitude. Or chaque situation est la meilleure des occasions de se remettre en contact. Surtout se souvenir de nos expériences, de ces moments où nous sommes l'Être essentiel. Je suis Cela. Je suis. »

 

Un autre jour, assis au milieu d'un groupe d'amis qui partagent avec lui méditation et réflexions, il insiste sur l'importance qu'il attache à la concentration sur un objet. Ce que les hindous appellent le Yantra.

« En ce qui concerne l'image, envisageons un tableau et restons longtemps assis devant jusqu'à ce que, finalement le tableau n'est plus le tableau qu'on a vu au commencement, ce n'est plus un objet, c'est un être, une réalité différente dans laquelle finalement on se rencontre soi-même, d'une façon nouvelle. Il n'y a pas une pièce d'art – autrement c'est une croûte  – qui ne soit pas transparente à la transcendance. Dans la mesure où vous entrez vraiment dedans, et surtout avec le courage et du temps et de l'élan, si vous vous penchez sur une image, il se passe des choses extraordinaires. Ce n'est pas seulement un tableau qui s'ouvre d'une autre façon, mais c'est aussi le tronc d'un arbre, une fleur. Dès que vous restez vraiment avec ce qui "vous envisage", cela nous conduit à une profondeur que nous ne connaissons pas en passant, toujours seulement, comme ça. Tiens, une belle fleur, et nous nous en allons. Voilà, ne pas passer ; réfléchir, voir, entrer dans la rencontre, la rencontre avec soi-même. Dans tout ce que nous voyons dans la journée, en chaque personne, nous nous rencontrons nous-mêmes. »

Un membre du groupe lui dit alors : « Donc ce n'est pas ce qui est dans l'œuvre d'art, mais sa propre profondeur qu'on découvre dans l'œuvre d'art. À la limite, cela pourrait être une croûte. »   « Alors, nous nous rencontrerions en tant que croûte »…

 

Je dois, de toute évidence, à cet homme, une simplification de mon existence. Profondément imprégné par l'œuvre de René Guénon et subjugué par la présence de Raman Maharshi, j'ai eu tendance, pendant des années, à vivre le spirituel dans une tension intérieure et extérieure et dans une intellectualisation souvent plus spéculative qu'opérative. De plus, j'avais de la peine à intégrer mon travail intérieur à mes activités extérieures et, bien sûr, réciproquement.

Karlfried fut sur ce plan un réconciliateur et, aujourd'hui encore, j'attends avec une sérénité exigeante, nos rendez-vous mensuels, et notre partage dans l'immobilité silencieuse du Za-Zen.

 

NB. Le Centre créé par Henri Hartung en Suisse n'existe plus, mais le Centre de Dürckheim existe toujours : https://www.duerckheim-ruette.de/18/fr/info.php?DOC_INST=1