En ces temps où le virus nous oblige à rester à une certaine distance les uns des autres et en extérieur, il est bienvenu de pratiquer avec jo (canne d'environ 1, 30 m), boken ou Iaï.

Voici divers plusieurs textes sur ce sujet avec un petit glossaire à la fin. En tout début Christophe Génin nous rappelle que dans un dojo traditionnel d'arts martiaux, il y a un sabre et il nous en donne la symbolique. Ensuite la première partie vient du livre de Raymond Murcia, c'est un extrait d'une interview de maître Masamichi Noro. En deuxième partie, des pratiquants ou professeurs de kinomichi témoignent de leur pratique (extraits d'articles).

  • « Le Iai inculque la rigueur et la beauté du geste juste. Le boken nous permet de répéter le même geste jusqu'à la pureté. Ces deux sabres nous obligent à pratiquer l'expansion, des pieds aux mains. Le , exercé seul, permet de mesurer l'amplitude d'un mouvement, de matérialiser la spirale de notre corps, avant d'appeler un partenaire au contact. Travailler le à deux, c'est essayer de sentir l'influence de l'autre dans le bois même. » (Encadré dans l'article de C. Génin, "Une culture de l'accueil", Aikido-Mag 2006)

 

La pratique du kinomichi avec jô, boken ou iaïtô

 

L'autel du dojo, par Christophe Genin[1]

Comme tout art, il (l'art martial) a un lieu de production dédié : le dojo. […] Le dojo pris comme salle de sports est encore un contresens. Car le do-jo est la salle d’un temple où l’on se met en chemin pour s’accomplir[2]. C’est pourquoi dans un dojo on salue la salle comme espace sacré.

Il est orienté par un kamiza, autel shintô où se tient l’image du maître fondateur, une calligraphie, un bouquet, et des symboles spirituels (miroir, pierres), ou même le sabre dont la lame symbolise la colonne vertébrale du Bouddha. De même ce qu’on appelle « armes » dans un dojo ne sont pas des outils de mort ni un équipement de sport, mais des instruments de mise en énergie, si je puis dire, pour un accomplissement de soi.

 

I Ce que disait maître Masamichi Noro à R. Murcia[3]

 

Maître Noro dans le jardin d'Albert Kahn, sabreUn de vos philosophes de l'Antiquité a dit je crois, que dans la nature “tout est poison, tout est remède” ; on pourrait dire la même chose ou presque, des armes : elles peuvent détruire, elles peuvent construire, cela dépend de l'homme. Précisément chez l'homme, l'arme n'est jamais première comme chez l'animal (dents, griffes, cornes, venin etc.). Chez l'homme c'est l'intention qui est première, l'arme vient après. Certains parents ne veulent pas que leurs enfants jouent avec des armes-jouets, de peur que plus tard… Ce n'est pas cela qui est important ; c'est l'attitude qu'aura l'enfant plus tard face à l'autre ; et cela ne dépend pas du fait qu'il ait joué ou non avec des armes. Françoise Dolto a dit à peu près la même chose je pense. Regardez le nombre de pratiques militaires (escrime, tir, tir à l'arc, équitation, gymnastique aux agrès etc.) qui sont aujourd'hui des sports, c'est-à-dire pour construire. L'inverse peut être vrai d'ailleurs : en Chine, au Japon, notamment Okinawa, il y a quelques siècles, des instruments agraires sont devenus des armes redoutables (nunchaka, saï, tonfa,naginata etc.) jusqu'à les techniques de combat avec les pagaies des petits bateaux sur les rizières. N'oubliez pas non plus que l'homme peut tuer à mains nues (karaté veut dire main vide) et même par la parole. On peut tuer comme on peut sauver, aider, avec des mots. Ce qui est premier et détermine tout le reste, c'est l'amour ou la haine, la volonté de puissance et de domination ou la compassion, la recherche de l'harmonie.

Si vous le voulez bien, voyons un brin d'histoire à propos de la canne et l'usage que l'on peut en faire. Au XIVe siècle, un changement important s'opère au Japon qui a reproduit par le film de Kurosawa, Kagenusha. C'est l'introduction par les Portugais des armes modernes, fusil et canon. Ce film montre l'opposition entre Takeda qui garde la tradition ancienne symbolisée par le sabre, dont on pensait que c'était l'arme la plus redoutable sur terre, et Oda Nobunaga qui fait la guerre moderne (armes de feu).

Au début du XVIIe siècle, certains shoguns (Tokugawa) utilisent les arcs, sabres, lances, chevaux pour développer l'équilibre du samouraï. Certains maîtres du sabre avaient gardé les techniques du sabre pour la réalisation de l'homme. Michel Random montre dans un de ses films comment, certains temples shinto utilisaient le sabre pour la purification du lieu[4].

Avant Tokugawa, le Japon connut une période de longue guerre dans laquelle certains soldats étaient des spécialistes de la lance et d'autres du sabre. Dans les affrontements lance contre sabre, il arrivait que le samouraï, spécialiste du sabre, coupait la lance adverse ; le porteur de la lance prenait alors son sabre avec lequel il était moins expert que l'autre ; l'issue du combat lui était fatale ; jusqu'au jour où un spécialiste de la lance a continué à se battre avec la lance coupée et a développé ainsi une nouvelle technique qui se faisait avec un bâton long (1,90 m à peu près) et de gros diamètre, celui de la lance.

Tokugawa qui voulait instaurer la paix, a progressivement supprimé l'usage de la lance et de l'arc en temps de paix ; seul restait l'esprit du sabre, le sabre issu du traitement de l'acier par l'eau et le feu ka-mi ; c'est-à-dire Dieu. La longueur du sabre fut limitée, car ce n'était plus pour la guerre mais pour l'honneur et la réalisation de soi. L'arc est resté dans certains de nos jours comme voie (tao) de la réalisation de soi. Des spécialistes de la lance et du bâton long protestèrent et obtinrent du shogun la possibilité de porter un bâton plus court, 1,30 m environ, de diamètre plus petit que la lance (jo). Le jo devenait ainsi un moyen de réalisation de soi, d'évolution spirituelle au même titre que le sabre et l'arc.

Maître Ueshiba qui aimait beaucoup la canne, a fabriqué une canne pointue (que l'on voit sur certaines photos) appelée hoko, avec laquelle il exprimait symboliquement la création de l'Univers ainsi que celle du Japon. Il a transformé les mouvements vulgaires de la canne en noble art, comme il le fit de certaines techniques de combat. Aujourd'hui, hélas, les arts martiaux redeviennent vulgaires.

Pour ce qui me concerne, je suis un homme de canne plutôt qu'un homme de sabre. Ce n'est pas un choix de ma part ; un jour, j'étais au Japon élève de Maître Ueshiba, celui-ci me demanda de porter mon boken. Je me suis mis en position devant lui, boken horizontal. Il a frappé un grand coup qui a ébranlé tout mon corps et j'ai lâché le boken. “ Ça ne va pas” m'a-t-il simplement dit. “ Va chercher ta canne” a-t-il ajouté. Je me suis dit qu'il allait recommencer, et cette fois-ci, je me suis "organisé", j'attendais le coup. Il a tapé à nouveau très fort et je crois que c'est lui qui a senti cette fois-ci l'électricité. Il n'a rien dit, m'a regardé et il est parti. Depuis ce jour-là, il m'a demandé de faire des exercices de canne. J'ai cru comprendre qu'il pensait que je serais bon en canne et ainsi, j'ai beaucoup travaillé ; il n'existait presque pas de techniques de canne. De temps en temps, Maître Ueshiba montrait en public ; j'enregistrais et réalisais ensuite ces mouvements. Quand il travaillait seul, tout au moins ce que j'en ai compris, il essayait à l'aide de la canne et des sons de réaliser la vie de l'Univers. Réalisation de la vie, de l'amour, avec ces mouvements.

 

Morihei Ueshiba au bokenJe vais vous raconter à ce propos une anecdote qui m'émeut encore lorsque j'y pense : un jour, Maître Ueshiba me dit : “Viens, je vais te montrer le véritable aïkido.” Je regardais, assis, espérant qu'il allait me dévoiler quelque technique secrète. Il avait la canne, il s'est mis à tourner, tourner et il chantait en même temps ; ou plutôt il émettait des sons, ceux de l'alphabet japonais ; il avait le visage sérieux et il tournait toujours. Je fus, à cette époque, déçu et j'ai commencé à rire. Il ne s'est pas mis en colère ; il s'est arrêté, m'a regardé et a dit : “Tu ne comprends rien !” Et il est parti. Depuis je ne cesse de méditer sur ce qu'il a voulu me montrer ce jour-là.

 

J'ai pu imiter ses mouvements avec la canne. Je travaille toujours ; c'est aussi ce que j'ai fait à la démonstration à l'Opéra de Paris, sur scène. Parmi tout ce que je pouvais faire ce soir-là, j'ai choisi la canne. Je suis intimement persuadé que le travail de la canne peut  me conduire très loin. […]

 

Dès l'initiation 1, c'est le travail du ki qui commence avec la canne ; sentir le prolongement dans la canne.

Vous avez parlé de cela à propos du contact, je crois. Dans le kinomichi, l'homme peut utiliser la matière pour sa propre évolution. La canne permet la réalisation du ki de terre à ciel ; elle permet de sentir le prolongement du ki, le contact avec l'objet, comme le sabre. Difficile à expliquer tant qu'on n'a pas senti. Il est possible de sentir une autre dimension de ce souffle dont nous parlions avec la canne et le sabre. S'ils sont utilisés sans penser "armes", ils permettent de percevoir l'unité, l'énergie, l'espace, la spirale, l'expansion.

L'objet (canne, boken, sabre) réalise l'unité car toute l'énergie s'organise par rapport à la posture, elle-même déterminée par l'intention et notre propre sensibilité, comme avec un partenaire. […]

Quand on a la canne entre les mains, l'être s'investit entièrement dans la posture et le mouvement qui la font vivre ; la canne est pour l'homme et l'homme pour la canne comme vous le dites si justement à propos de Merleau-Ponty. Je pense que le ki c'est cela. Il est alors possible de créer de façon juste la géométrie du corps. Si nous ne sommes pas justes nous ne sentons pas. […]

La position juste, c'est comme le chemin, le tao, singulier et universel ; j'ai évoqué cela à propos de l'harmonie, dans un cours. Chacun doit chercher sa réalisation personnelle du ki, par le souffle terre-ciel, par le contact avec les objets, son prolongement ; de ce point de vue le ki est singulier, individuel ; mais cette réalisation obéit à une loi universelle, celle du ki. Quand on rentre dans le KI universel, par le souffle terre-ciel, le prolongement, le contact, alors on sent l'harmonie, notre ki singulier, individuel entre en résonance comme vous dites, avec le KI de l'univers. Un peu ésotérique, non ? […]

Je pense que l'exercice de canne n'est pas assez utilisé ; il est très important ; il permet de sentir les formes du corps.

 

Je voudrais vous dire, pour conclure, quelques mots sur le sabre.

Le sabre fait peur, et ça se comprend. C'est une arme redoutable. Pourtant il peut symboliser l'amour, la paix. D'abord parce que le samouraï est, littéralement, le "gardien du temple", homme de paix et de spiritualité ; ensuite parce que le sabre se fait avec l'eau et le feu ; je vous l'ai déjà dit c'est, en japonais KA-MI, c'est-à-dire Dieu. Son utilisation dépend de l'homme. Seul l'homme réalisé, équilibré, avait le droit de porter le sabre. Le samouraï étant l'homme exemplaire, la réalisation de l'équilibre. Pensez aux Templiers, aux chevaliers du Moyen Âge, Roland Lancelot ou Arnoul sur lequel Georges Duby a écrit un livre remarquable pour les enfants et les grands. Il y est question de l'éducation du cœur et des vertus chevaleresques, de la cérémonie de l'adoubement etc.. Pensez à la légendaire épée Durandal que Roland ne put briser à Ronceveaux, à l'épée magique que seul le roi Arthur à l'âme limpide arracha de l'enclume.

les sabres qui coupent ou non les feuillesAu Japon, les forgerons qui fabriquaient les épées devaient être des hommes purs ; c'étaient de grands maîtres dans l'art de forger et qui se transmettaient des techniques secrètes sur la manière de forger et de tremper la lame. Ils s'isolaient complètement lorsqu'ils devaient forger. J'ai une très belle histoire à vous raconter à propos de l'âme du sabre.

 

Un maître forgeron appelé Mazamune était considéré comme le meilleur pour fabriquer des lames ; ses sabres dit-on étaient uniques. Parmi ses disciples, il avait un excellent forgeron Muramasa qui fabriquait des lames qui pouvaient presque rivaliser avec celles de son maître. La différence entre les sabres de l'un et ceux de l'autre ne tenait, dit la tradition, qu'à leur âme qui était le reflet de celle de leurs créateurs. Les sabres de Muramasa étaient querelleurs, ceux de Masamune, comme ayant une âme noble. Si les deux sabres étaient placés dans une rivière au moment où le courant transporte les feuilles rouges de l'automne, celles-ci était coupées en deux si elles arrivaient devant la lame du sabre de Muramasa, et frôlaient celle fabriquée par Musamune sans recevoir la moindre égratignure.

[La photo ci-contre vient du livre de André Protin, Aikido, Ed Dangles, 1977]

 

Non, croyez-moi ! L'arme n'est rien en soi, seul est important l'homme qui est derrière. »

 

II – Témoignages

 

1) Le kinomichi et les armes, par Christophe Génin[5]

Donner un autre sens à l’énergie et effacer toute référence au combat semble exclure la pratique des armes. Pourtant maître Noro n’a jamais cessé de les enseigner. Est-ce contradictoire ? Non. Observant l’Europe, il a constaté que l’escrime y était encore un sport noble, même si plus personne ne portait l’épée ! La pratique d’une arme a donc une valeur éducatrice. Ce ne sont plus des « armes » (outils de mort), mais des « instruments » (outils de construction). Délaissant le tanto, lié à une volonté d’agression, il a adapté l’enseignement du jo, du boken, et du iaï aux gestes du Kinomichi. Ces instruments sont des révélateurs de défaut. Le Iaï inculque la rigueur et la beauté du geste juste. Le boken nous permet de répéter le même geste jusqu’à la pureté. Ces deux sabres nous obligent à travailler l’expansion, des pieds aux mains. Le jo, exercé seul, permet de mesurer l’amplitude d’un mouvement, de matérialiser la spirale de notre corps, avant d’appeler un partenaire au contact. Travailler le jo à deux, c’est essayer de sentir l’influence de l’autre dans le bois même. Les « armes » concourent donc nécessairement aux progrès d’un pratiquant de Kinomichi.

 

2) La pratique avec arme, par Jean-Pierre Cortier (UNE ÈRE NOUVELLE pour le KINOMICHI)

J'ai rencontré maître Masamichi Noro en 1961 et depuis je n'ai jamais cessé de suivre son enseignement jusqu'à son décès en 2013, ce qui fait de moi son plus ancien élève.

Mon regretté maître avait en effet un attachement particulier à la pratique avec armes traditionnelles qu'il considérait indispensable à la progression et à la maîtrise du kinomichi.

Il leur accordait une place importante et se plaisait à dire « l'arme est votre meilleure amie. » Il expliquait que la manipulation des armes grossit et intensifie nos erreurs dans l'exécution des techniques à l'image du sabre et de la canne qu'il considérait comme le prolongement du corps. Il nous disait : « tous vos défauts sont multipliés par cent ». Masamichi Noro sensei accordait une importance extrême aux notions d'équilibre, d'élégance et de fluidité des mouvements. Sa pratique du kinomichi et des armes traditionnelles participaient d'une recherche de la perfection comme critère d'efficacité dans la réalisation des techniques.

Le sens qu'il donnait à la pratique avec armes traditionnelles dans son art visait à sublimer la recherche de la verticalité et participait à contrôler l'espace dans le contact avec l'autre. Il nous enseignait à modifier notre comportement et notre attitude à l'égard de nos partenaires selon la pratique sans arme, partenaires unique ou multiples.

Avec arme, le travail de la distance est prépondérant, les enchaînements se réalisent sans rupture d'un partenaire à l'autre en forçant le respect de l'art et d'autrui, dans la progression permanente. Le fait d'être nombreux à pratiquer sur un tatami avec boken ou jo nécessite une attention de tout instant pour éviter tout accident. Ces deux éléments sont majeurs, voire essentiels à notre pratique, ce qui nous rend d'autant plus disponibles à l'autre. Et notre maître se plaisait à dire « il faut être à l'écoute de l'autre ».

 

3) La pratique du jo, du boken, du iaï en Kinomichi, par Lucien Forni

– LE KINOMICHI ET LES ARMES. Encart de Aiki Mag n°13, 2006-2007

Donner un autre sens à l’énergie et effacer toute référence au combat semble exclure la pratique des armes. Pourtant maître Noro n’a jamais cessé de les enseigner. Est-ce contradictoire ? Non. Observant l’Europe, il a constaté que l’escrime y était encore un sport noble, même si plus personne ne portait l’épée ! La pratique d’une arme a donc une valeur éducatrice. Ce ne sont plus des « armes » (outils de mort), mais des « instruments » (outils de construction). Délaissant le tanto, lié à une volonté d’agression, il a adapté l’enseignement du jo, du boken, et du iaï aux gestes du Kinomichi. Ces instruments sont des révélateurs de défaut. Le iaï inculque la rigueur et la beauté du geste juste. Le boken nous permet de répéter le même geste jusqu’à la pureté. Ces deux sabres nous obligent à travailler l’expansion, des pieds aux mains. Le jo, exercé seul, permet de mesurer l’amplitude d’un mouvement, de matérialiser la spirale de notre corps, avant d’appeler un partenaire au contact. Travailler le jo à deux, c’est essayer de sentir l’influence de l’autre dans le bois même. Les "armes" concourent donc nécessairement aux progrès d’un pratiquant de Kinomichi.

 

– EXTRAIT DE "L’HARMONIE ABSOLUE"[6]

J’ai du mal à employer le mot "arme" en Kinomichi. On parle de jo, de boken, de iaï. Le boken nous permet de trouver notre équilibre, nos points d’appui au sol. À aucun moment il n’y a attaque. Les mouvements sont faits comme dans la technique du Kinomichi : on utilise le boken peut-être pour avoir une plus grande disponibilité et une plus grande confiance. Car avoir un partenaire avec un boken en face de soi pourrait nous déstabiliser alors qu’ici ce n’est pas le cas, la confiance est entière. La canne ou jo, par la manière de s’en servir, rappelle complètement toutes les techniques de Kinomichi. Elle nous permet d’agrandir tous les mouvements, d’avoir encore plus de disponibilité.

Maître Noro ne nous apprend jamais de kata que ce soit de boken ou de canne, car pour lui, la répétition de kata n’est pas essentielle pour notre pratique. On doit pouvoir se servir de canne ou de boken à tout moment, pouvoir faire un mouvement avec, mais pas répéter des kata.

Concernant le iaï, c’est une manière de pratiquer seul, de sentir son placement, son équilibre, de développer une dextérité mais il n’a pas pour moi une importance fondamentale. On se doit de pratiquer impérativement la canne et le boken, mais pour le iaï, disons que ce serait pour le plaisir personnel, pour acquérir des connaissances.

J’ai appris le iaï il y a longtemps, pas de la même manière ; et maintenant j’ai envie de transformer toutes ces connaissances. Tout ce que maître Noro m’a appris il y a trente ou quarante ans ressort maintenant et je dois l’utiliser de manière différente, que ce soit la canne ou le boken. Maintenant j’ai devant moi un partenaire et je fais tout pour ne pas le toucher, pour éviter de lui donner un coup. Cela peut désarçonner les personnes qui nous regardent lorsqu’on a un boken parce qu’elles peuvent croire que c’est pour donner un coup sur le partenaire ou pour l’attaquer, quand ce n’est pas du tout ça. Donc pour moi ce ne sont pas des armes mais des outils pour se développer.

 

Maître Noro et Françoise Paumard à la canne4) Dans la pratique, par Martine Pilet[7]

Question : Y a-t-il un lien entre techniques avec armes et techniques à mains nues ?

Martine Pillet : Pour moi, c’est une approche complémentaire dans la pratique du Kinomichi. Le jo (la canne) m’inspire la sensation de cercle et le boken celle des directions. Le jo c’est aussi un espace rond matérialisé, reliant les deux mains permettant de sentir concrètement et simultanément direction et spirale dans le mouvement. Le boken, ce sont des sensations de direction, d’expansion, d’équilibre entre vertical et horizontal. C’est surtout à la fin du mouvement que l’on ressent le glissé du boken dans l’espace, que… « ça continue ». La pratique avec les armes est liée à la recherche d’expansion, de souffle, de circulation d’énergie. Travailler dans ce sens, c’est pour moi une aide indéniable pour rentrer en contact avec un partenaire, se synchroniser avec son énergie. Car dans la pratique à mains nues, c’est le partenaire qui prolonge dans l’espace notre mouvement, qui en devient l’expression vivante et nous donne un retour sur sa qualité.

 

Question : La pratique avec armes est-elle plus exigeante physiquement ?

Martine Pillet : Je ne crois pas, mais au début peut-être, les hommes auront moins mal dans les bras et les épaules. Pour persévérer dans la pratique des armes (surtout avec le boken) les femmes devront trouver leur « force de terre », synchroniser l’appui des pieds avec les mains non crispées dans la saisie. Sinon, tensions et douleurs s’installent très vite. Car la vraie puissance du mouvement, qui n’est pas la force physique, peut s’exprimer par les qualificatifs tels qu’expansion, espace, énergie, force de contact, respiration… et bien d’autres. Elle se trouve dans l’unité du corps. Un observateur pourra même y voir de la fluidité, de la souplesse, une mobilité harmonieuse du pratiquant. Pour moi, le sens de la pratique avec armes, c’est la possibilité d’un retour immédiat dans le ressenti. Elle nous révèle l’incoordination et les désordres de notre corps, l’illusion n’est plus possible. La pratique avec armes est également une aide pour sentir le contact, la distance, la géométrie, la synchronisation avec le partenaire.

Lorsque j’enseigne le Kinomichi, je fais une large place au jo et au boken. Pour les raisons évoquées précédemment chacun peut y puiser les bases du Kinomichi, les mêmes techniques se pratiquant avec ou sans armes. En alternant les deux approches, de nouvelles sensations se développent chez les pratiquants. Ils vont d’eux-mêmes affiner leur mouvement, se libérer de la correction venant de l’extérieur (le professeur), ils seront moins perturbés dans leur recherche.

En dehors de ces considérations pédagogiques, pratiquer le jo et le boken est un tel plaisir que j’ai envie de le partager.

 

5) Par Céline Rigodon : rencontre avec Laurianne Héran, 2e dan[8]

C R : Noro Masamichi Sensei portait en lui une pratique martiale avec arme, « le sabre, c’est le miroir de l’âme, une beauté parfaite », disait-il. Comment cet art du sabre est-il transmis dans le Kinomichi ?

LH : Le Kinomichi est pour moi un art martial, car toutes les finalités de ses techniques peuvent être très puissantes. Et comme dans la plupart des arts martiaux, en plus des approches à mains nues, la pratique des armes est souvent présente. Dans le Kinomichi, elle est indispensable car elle à l’origine de beaucoup de mouvements et de techniques que l’on retrouve par la suite à mains nues. Dans une majorité des dojos, on étudie principalement le jo et le bokken. Mais dans la nomenclature du Kinomichi, on peut aussi étudier le tanto, le iaïto (sabre) et le tessen (éventail de fer). Dans la pratique, toutes les armes doivent être le prolongement du corps, il s’agit donc de bien les maintenir tout en gardant une certaine souplesse et une liberté dans le mouvement des doigts. L’étude du iaï par exemple permet notamment de travailler sa posture, son équilibre, son regard, mais aussi de retrouver des points de passage que l’on redécouvre par la suite dans la pratique à mains nues.

 

6) Extraits de Le kinomichi, livre de Bernard Hévin, Dervy, 2014

p. 138-139.

La pratique du bokken oblige à travailler l'expansion, des pieds aux mains, et la répétition du mouvement favorise la recherche du geste juste. Pratique à deux, elle offre la possibilité d'augmenter la confiance en soi […]

Le jo, par sa pratique, permet de mesurer l'amplitude de mouvement, d'avoir encore plus de disponibilité à la sensation de l'espace, du rythme et de la spirale, grâce à la poussée du pied qui se prolonge au-delà du jo. Pratiqué à deux, nous retrouvons toutes les techniques du kinomichi. La question de la distance avec le partenaire est plus importante, mais les principes restent les mêmes : développer l'énergie, rechercher l'harmonie dans le contact, affiner les sensations, travailler les directions […]

Le parti pris de non-violence, de non-opposition inhérent au kinomichi, la recherche du contact harmonieux dans les différentes formes d'approche, place la relation entre les partenaires dans une interdépendance relative que facilitent ou compliquent les limites physiques dues à la souplesse articulaire de chacun. […]

La même technique, pratiquée avec un jo ou un bokken ne permet pas une telle adaptation aux possibilités physiques du partenaire. L'absence de contact physique direct, la distance plus grand entre les partenaires, modifie l'espace de la relation. Ressentir les tensions, les rigidités, les craintes du partenaire, en passant, non plus par un contact kinesthésique direct, mais par l'intermédiaire "outil" en bois dur et rigide, demande une expérience de plusieurs années de pratique.

 

p. 141-144.

« Le sabre est d'une beauté parfaite. Il est le miroir de l'âme. Il faut le tenir fermement pour qu'il ne tombe pas des mains mais en même temps, il faut sentir toute la lame et au-delà. » (Morihei Ueshiba).

[…] Le Iaï se pratique seul, avec un katana, le sabre japonais tranchant comme un rasoir, mais avant de savoir dégainer et rengainer le katana sans se couper, quelques mois au mieux, ou quelques années d'entraînement avec un iaïto, sabre d'entraînement, de même poids, même aspect, même équilibre, identique au katana, mais non tranchant, sont nécessaires… […]

Le mot "kata" signifie "forme fondamentale". C'est une séquence composée de gestes formalisés et codifiés, sous-tendue par la recherche du Do, la Voie.

Dans la pratique du Iaïdo, c'est une suite de mouvements exécutés avec solennité. Nous pouvons dire qu'il s'agit d'une cérémonie, une recherche de retour aux sources pures de l'art. […]

Dans le Iaïdo, les katas sont l'unique moyen d'étude et d'expression. Chaque figure des katas ne se limite pas à une représentation de figures guerrières, mais nous offre un moyen d'approcher la vérité par la représentation d'une situation particulière, un drame qui doit être ressenti par le pratiquant dans une profonde concentration. La technique ne sert à rien, si ce n'est à apprendre à reconnaître la situation et à y répondre le plus efficacement possible. Le but est que, finalement, la technique soit complètement assimilée afin de mieux être oubliée et que l'exécution du kata ne soit plus que l'expression de la sagesse instructive du corps.

Les diverses formes de katas, les drames existentiels qui les constituent, portent souvent des noms poétiques. Prenons l'exemple de l'école de Muso shinden Ryû : Yoko gumo (nuage sur le côté) ; tora issoku (le pas du tigre) ; uki-gumo (les nuages qui tiennent dans le ciel).

D'autres noms sont beaucoup moins poétiques, ne donnent que des indications techniques : sho ato (couper devant) ; sato (couper à gauche) ; uto (couper à droite) ; atarito (couper derrière) ; chiburi (écouter le sang).

Mais cette manière de nommer des figures, qu'elles soient poétiques ou plus techniques, correspond toujours à la réalité d'une épreuve vitale qui a été réfléchie et mise au point par un maître authentique….

 

GLOSSAIRE

 

Boken (ou bokken) (木剣) : sabre en bois, réplique du katana.  Se pratique seul ou à deux.

Hara (腹) : mot japonais qui signifie "ventre". Le hara est décrit le plus souvent comme situé sous le nombril.

Iaï (居合) : (mot qu'on emploie souvent à la place de iaïto). C'est un mot qu'on traduit par "l'art de dégainer le sabre", c'est aussi le sabre utilisé par les samouraïs. Le 1er kanji, 居 signifie : la présence, l'existence, rester sur place, être là… Le 2e kanji, 合 signifie : se réunir, se joindre, se croiser (c'est celui qu'on a au début de "aïkido").

Iaïdô (居合道) : voie du sabre qui est l'art de s'adapter à toutes les situations. On pratique seul selon des séries de katas. Normalement c'est avec un katana, mais il faut d'abord apprendre avec un iaïto.

Iaïtô (居合刀) : "sabre pour le iaï", c'est un sabre d'entraînement non coupant.

(杖) : canne ou bâton court d'environ 1,30 m de longueur et de 2,5 cm de diamètre.

Kamiza (上座) : place d'honneur dans un dojo.

Kata (形) : mot japonais qui signifie "forme fondamentale". Avec un jô ou un bokken, un kata est une série d'attaques et de défenses qui se pratiquent seul ou avec partenaire. Avec un iaïtô, un kata est une série d'attaques et de défenses (souvent une dizaine) contre un ou plusieurs partenaires imaginaires, et assez souvent  le pratiquant est à genoux ; le kata est précédé et suivi d'un salut formé de plusieurs mouvements rituels pour mettre le sabre (avec son fourreau) dans la ceinture ou pour l'enlever.

Katana (刀) : sabre tranchant comme un rasoir. Sa fabrication était entourée de tout un ensemble de rites purificateurs. La naissance d'une lame de katana est le fruit du mariage de cinq éléments : fer, feu, terre, eau et bois bien dosés et mêlés.

Ryû (流) : école d'arts martiaux.

Seiza (正座): assise à genoux sur les talons, elle ouvre le cérémonial qui précède et finit toute pratique d'un art martial.

Tanto (短刀) : Sabre japonais légèrement courbe à un seul tranchant dont la taille est inférieure à 30 cm, couteau.



[1] Extrait de l'article "Les arts martiaux japonais comme art de la concorde", https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2015-2-page-65.htm.

[2] Dojo est le « lieu d’édification ». Il équivaut au chinois dàochâng, et est la traduction du sanskrit Bodhimanda, la place de l’éveil, le siège de la sagesse. Le dojo est donc le lieu de l’éveil spirituel « atteint, selon Taitesu Unno, quand le moi ego devient le moi sans ego » (in Kisshômaru Ueshiba, L’Esprit de l’aïkido, Paris, Budo Éditions, 1998, p. 12). Nous sommes donc très loin d’une salle de sport. Voir Minoru Kiyota, Kendô, chap. I, § 7, Londres, Routledge, 1995.

[3] Raymond Murcia, Du mouvement à la création, Dervy, 1996, p. 35-40

[4] En début de grand stage, il est traditionnel de faire une pratique de sabre pour purifier le lieu.

[5] Extrait de "KINOMICHI une culture de l’accueil", Aikido Mag n°13 de déc 06 à mai 2007.

[6] Extrait de "L’harmonie absolue", interview de Lucien Forni, Aïkido Mag n°18 juin à novembre 2009.

[7] Extrait de "KINOMICHI la beauté intérieure du geste"Entretien avec Catherine Bazin, Françoise Paumard, Martine Pilet, Françoise Weidmann, Aikido mag n° 10, juin 2005

[8] Extrait de Comme un mouvement perpétuel  Aiki Mag, Janvier 2020, p. 27