« Qu'est-ce que la mort ? Une réalité complexe, qui ne concerne pas seulement l'homme physique. Un enchaînement de processus dont la source se situe au plan spirituel…. » Tel était le début de la présentation de la revue dans laquelle est paru cet article de Marie-Madeleine Davy. Il s'agit de la revue Épignôsis n° 16, dont le thème était "Vaincre la mort ?" (Octobre 1986, Dervy-Livres, p. 61-70).

Marie-Madeleine Davy nous introduit à toute une tradition mystique, mais il ne s'agit pas de quelque chose d'intellectuel car elle-même a parcouru le chemin dont elle parle. Esprit indépendant et non conventionnel, elle participa avec enthousiasme à notre époque. Elle fit inscrire sur sa pierre tombale l'épitaphe : « Sois heureux, passant ! »

En tant qu'amie de Jacques Breton une place lui est donnée ici, elle s'inscrit plus particulièrement dans le deuxième pilier du Centre Assise, la mystique chrétienne.

 

Morts et résurrections

Par Marie-Madeleine Davy

 

Es ist kein Todt
(« Il n'y a pas eu de mort »)
Angelus Silesius I, 30.

 

La gradation concernant les principales étapes de l'existence humaine a été proposée par Philon d'Alexandrie. Elle sera reprise et commentée par les auteurs chrétiens. Les états animal, psychique et pneumatique correspondent à des niveaux successifs. Chaque franchissement comporte une mort et une résurrection. En raison de la mobilité de la condition humaine, les dépassements et les régressions s'imbriquent. Chaque niveau particulier (animal, psychique, spirituel) comporte une série de morts. Celles-ci sont normalement suivies d'ascensions. Ces dernières inaugurent des métamorphoses pouvant être envisagées comme autant de résurrections.

 

Les états de conscience

Benn, Ps 30, 12 changé deuil en allégresseToute transformation comporte une mort à ce qui était auparavant et qui n'est plus. Il en est ainsi de la chenille lorsqu'elle devient papillon. La mort consiste dans un abandon allègrement consenti à l'égard d'une mutation considérée comme un éveil provoquant un nouvel état de conscience. Ce dernier comporte une intensification de l'amour et un déploiement de la connaissance situés au-delà des divers attachements. Tout s'opère dans des déblaiements donnant accès non pas à des acquisitions mais à des découvertes. L'être décèle les trésors qu'il contient et dont il ignorait la présence. Microcosme, l'homme renferme le macrocosme ; théophore, il est le porteur d'une semence divine. Ainsi les morts et les résurrections répétées – sous une forme qu'on pourrait dire litanique – se présentent comme des approfondissements d'états de conscience dont les frontières ne sont jamais totalement atteintes. Dans la mesure où l'ascension se poursuit, le but recule.

De telles morts comportent leurs épreuves. Il serait vain de vouloir échapper à la souffrance et à l'angoisse. Il s'agit là de passages et non d'états. Peu à peu l'homme possède un embryon d'expérience. En se déployant, celui-ci lui fait comprendre que la beauté de l'aurore se présente en étroit rapport avec l'obscurité de la nuit. La mort n'est pas forcément nuit, et l'obscurité peut devenir plus radieuse que le jour. La nuit risque de se montrer obscure par excès de lumière et parfois la clarté pourrait provenir d'une illusion. Il est fort probable que les ascèses qu'on s'impose volontairement s'avèrent inopérantes. Les purifications se déroulent au-dedans. Elles peuvent être provoquées par les événements du dehors ou se manifester uniquement grâce à un processus d'intériorité.

Dans la mesure où l'être franchit des échelons, il s'isole involontairement. Plus tard, il retrouvera l'amplitude des communications. En attendant, il lui faut traverser le désert non seulement de la solitude, mais de l'isolement. La purification des sens extérieurs au profit des sens intérieurs peut provoquer l'impression de boiter, de vivre dans une incarnation bancale. Tout cela est provisoire, l'important est de le savoir et de persévérer.

L'erreur risquant de provoquer un retardement serait d'interroger autrui sur la façon de vivre ce déroulement de morts. C'est à chacun de comprendre – en tenant compte de ses particularités – comment les traverser en récusant la peur. Il est normal que celle-ci rôde et tente de s'insinuer dans la conscience. Faire face, ne pas tenter de s'esquiver est sans doute la meilleure manière d'assumer.

Ces morts ne sont rien d'autre que des passages, des franchissements de seuil s'égrenant au cours d'une démarche semblable à une quête. Les franchir consciemment serait désirable. Toutefois, il est possible qu'il faille les dépasser concrètement pour les savoir derrière soi. Un piège peut se dresser : la bonne conscience. Être content de soi. Se donner un diplôme de "grimpeur". L'autosatisfaction est toujours enfantine et un tantinet ridicule. Un tel sentiment devrait être remplacé par une attention plus grande, une vigilance plus sereine. L'une et l'autre devant être maintenues sans la moindre tension. En parler serait vain. Discourir à leurs propos deviendrait bavardage.

Peu à peu ces morts ne sont pas redoutées mais aimées d'un amour très subtil, impossible à décrire. L'habitude ne s'installe jamais. Chaque mort se présente d'une façon neuve, la vivre et l'assumer exige un état de conscience authentique et profond.

Car c'est en profondeur que l'opération alchimique se présente. La pierre philosophale étant la formation du corps glorieux, chacun est "gros" de sa mort, disait Rilke en partant de la mort physique[1]. Mais tout homme porte en lui d'une façon potentielle les séries de morts qu'il accouche. C'est ainsi que se forme l'enfant divin, le puer aeternus dont la naissance prend forme avec l'animation de la semence divine. Son accroissement se trouve déterminé par ces morts suivies de résurrections. L'être se détache du provisoire, les liens qui le retenaient prisonnier sont rompus. Il prend de la distance grâce à la démangeaison et à la poussée des ailes dont a parlé Socrate. Il aime passionnément l'existence sans pour autant s'y trouver englué. Chaque mort signifie une sortie de prison, donc une libération, un passage du pollué à l'air pur. D'où la joie très secrète qui peu à peu s'enfante.

Il se présente encore un autre contenu. L'impossibilité totale du dire. Plus l'expérience est vive, plus le sujet se trouve condamné au silence. Rien ne saurait se révéler. Les mots sont inadéquats.

« Tu as vu l'éclair,
garde ton secret »

         écrira Henri Le Saux (mort en 1973) dans son Journal (p. 169).

Par opposition à la mort physique, ces morts au niveau du corps, de la psyché et de l'esprit sont appelées "première mort" ou encore "grande mort". Ainsi la "grande mort" s'étale, la petite mort désignant la mort physique se produit en une seule fois. C'est pourquoi la béguine Hadewijch pourra écrire : « mourir sans expirer » à propos de ces morts secrètes dont l'entourage du défunt risque de ne jamais prendre conscience.

La nécessité de ces morts provient de la dualité de la condition humaine, de son extrême mobilité. La stabilité coïncidera avec l'acquisition plus ou moins tremblante, car toujours provisoire, d'une approche de l'unité.

Au départ l'homme réclame des sentiers tracés. Il veut suivre des modèles. Pusillanime, il lui convient de poser ses pas sur des empreintes. Et cela jusqu'au jour où il découvrira qu'il n'y a pas de chemin. Certes, le chrétien pourra rappeler que le Christ se présente comme « la voie, la vérité, la vie ». Mais l'imitation du Christ n'est rien d'autre que l'obtention d'un état d'amour. Et cela au sens où l'apôtre Jean dira que « Dieu est amour ». Or l'amour est vie. Et il est éternel.

 

Méditation sur la mort

Dans l'histoire du christianisme, la méditation sur la mort physique a été recommandée. Elle tient un rôle majeur dans la littérature dévotionnelle. Remède à l'égard des passions et des tentations qui en découlent, elle s'avère une préparation nécessaire. Et celle-ci doit perdurer durant toute l'existence. Fuir le monde et son agitation est amplement conseillé. On oublie que le monde n'est pas autour de l'homme, mais en lui-même. Parfois les conséquences de la mort sont décrites en termes remplis d'horreur : pourrissement du corps, odeur délétère, chair dévorée par la vermine.

Les textes sont le plus souvent chargés d'ambiguïté : images effrayantes susceptibles de provoquer et de nourrir l'angoisse et la peur. La "bonne mort" et la "mauvaise mort" s'affrontent. Le jugement – qui à une certaine époque doit suivre la mort – peut donner le vertige en plongeant dans la terreur. Les artes moriendi du XVe s. donneront à la mort un caractère burlesque : Dieu et le diable se disputent les agonisants. L'art médiéval et postmédiéval illustre aussi les caractères macabres. Après le merveilleux XIIe siècle, suivra une période ayant davantage le goût de la passion du Christ que de sa résurrection. Le Vendredi saint semble l'emporter sur l'Ascension et la fête de Pâques. L'esprit d'allégresse de la jeune Église a changé totalement de cap. La croix a remplacé les icônes de la résurrection. Le Dies irae est chanté lors des enterrements. Vatican II mettra fin, en partie, à cet aspect douloureux d'un christianisme qui s'est déformé au cours des siècles en comprenant un certain masochisme décapant, plus accentué sans doute dans les Églises occidentales qu'orientales. L'Orient chrétien demeurera plus joyeux.

Toutefois, peu à peu dans le monachisme, la méditation sur la mort prendra une place quasi égale à celle de la louange. « Avoir la mort chaque jour devant les yeux » avait conseillé Benoît dans sa fameuse règle (ch. IV), qui demeurera vivante durant des siècles dans la plupart des monastères.

Ainsi la mort est entourée d'une solennité sinon tragique, tout au moins obsédante. Elle concerne le défunt et ceux qui tentent de l'assister ; elle s'étend aussi aux cérémonies des funérailles.

Hier encore, l'entourage de l'agonisant attendait des paroles ultimes. Les derniers mots prononcés révélaient un sens inégalable. Lorsque rien d'original n'était dit, les "auditeurs" se sentaient frustrés, et le mort semblait avoir failli à l'égard du message qu'il aurait dû laisser.

Si la mort est envisagée comme un simple passage donnant accès à un nouvel état de conscience, l'adieu se simplifie. Peut-être serait-il sage de laisser le moribond à son silence, en tête-à-tête avec lui-même en assumant la densité d'une solitude qui n'est certes pas nouvelle mais que durant son existence il a pu tenter de contourner.

L'abondante littérature sur la mort étant suffisamment connue, il est inutile d'insister davantage sur son contenu et ses effets. Notons toutefois que de nombreux auteurs chrétiens ne tomberont pas dans un bourbier d'ailleurs plus fidèle à la pensée grecque qu'à l'esprit de l'Évangile. La plupart du temps, la méditation sur la vie s'est avérée plus importante que la réflexion sur la mort, même si dans certains cas celle-ci fait preuve d'une imagination luxuriante non privée de saveur en raison de ces outrances.

Une phrase de Valéry pourrait servir de conclusions à la brièveté de ces lignes. « Les animaux, qui ne font rien d'inutile, ne méditent pas sur la mort[2]. » Toutefois l'homme n'est pas seulement un animal. Il apparaît en capacité de lumière et c'est là sa beauté.

 

Orientation vers la lumière

Benn, Ps 103, 15-16 souffleDans la mesure où l'âme traverse les morts et les résurrections, elle se divinise en participant à la lumière incréée. En se transformant, elle quitte le créé. Ou tout au moins elle prend à son égard de la distance.

À ce propos Maître Eckhart évoque "la mort de l'esprit" qu'il compare à une "percée" introduisant dans la dimension divine : l'âme "s'éteint en Dieu", elle meurt en Dieu. Cette mort engendre un surgissement provoquant une entrée "dans la vie de la divinité". Ce texte d'Eckhart s'inspire d'Hadewijch. Chaque résurrection se présente comme une entrée dans la lumière. Celle-ci devient de plus en plus flamboyante. Les morts débarrassent de la pesanteur du "moi", des attaches à soi-même. La lumière ne peut s'engouffrer que dans une âme vide de toute attache et du moindre retour sur elle-même. Se libérant de ses désirs, même d'ordre spirituel, renonçant au souhait d'aimer, de connaître, d'opérer son salut, l'âme parvient à un état de pauvreté, de vacance et par conséquent de repos festif.

Déjà selon Plotin, la présence divine envahit en tant que lumière. Il serait enfantin de chercher d'où elle vient et comment elle se manifeste. À cet égard on pourrait dire que chaque mort se montre comparable à l'intensification d'une attente. Plotin dira qu'il convient « d'attendre tranquillement l'apparition de la lumière en se préparant pour le moment où elle sera visible. Ainsi l'œil attend le lever du soleil… voilà une grande merveille. Il n'est pas vu et il est là » (Enn. V. 7, 34). Et de conclure : « Illuminée l'âme possède ce qu'elle cherchait… Ce que l'âme doit voir, c'est ce qui illumine… Comment faire ? Retrancher tout ce qui n'est pas lumière » (Enn. V, 3, 17 et 28).

Ces divers retranchements correspondent à des morts auxquelles succède l'accès à la clarté. Quant aux résurrections, elle développe le sens spirituel que Guéric d'Igny compare à une lampe ardente éclairant la "voie des lumières" qui conduit à la Lumière éternelle[3].

 

Ces morts consument le "vieil homme" et ces résurrections font croître "l'homme nouveau". Le passage par l'humanité du Christ débouche sur le Verbe, et l'homme va du Dieu créateur et des Personnes trinitaires au Deus absconditus. Peu à peu, dans l'homme, l'image de Dieu devenue dissemblable est "repeinte" de nouveau, comme le précise Athanase.

Lumière transfiguratrice comparable à celle du Thabor animant le corps spirituel. Celui-ci se montre quelquefois. Les "Apophtegmes" (sentences) des Pères du désert font parfois allusion à des moines flamboyants. L'abba Joseph étend ses mains, elles apparaissent comparable à dix lampes de feu. Arsène est semblable à une colonne de lumière. Ainsi la mort physique n'inaugure pas un état de lumière, il s'ébauche durant l'existence et pourra se parachever ensuite.

Toutefois, il est impossible de faire l'économie des épreuves purifiantes. En se référant à Jean de la Croix, Jean Baruzi parle de « l'âpre souffrance qui étreint l'homme, lorsque la lumière divine vient le chercher en sa retraite. Il faut qu'elle brise tout ce qui ne peut s'accorder avec elle. Mais en même temps qu'elle brise, elle atteint. »[4]. "Briser" équivaut à une mort ; "atteindre" signifie une résurrection.

Non seulement l'âme s'abandonne, mais elle renonce aux discours, aux problèmes, aux questions. Telles sont les œuvres des morts qui se succèdent. Celles-ci opèrent des dénuements, des vides, allant du corps à l'esprit en passant par la psyché. Ces états successifs correspondent à des étapes lumineuses de plus en plus denses. La distance supprimée empêche toute vision puisque l'être se trouve transformé en lumière. Les morts font passer de la clarté lunaire à celle du soleil. Les résurrections gomment la nécessité des intermédiaires.

Dans l'Ornement des Noces spirituelles, Ruysbroeck dira que tout intermédiaire est supprimé lorsqu'on se perçoit même « dans l'indétermination sans chemin et dans une ténèbre » où tous les contemplatifs ne peuvent plus se trouver « selon le mode de créature »[5]. À cet instant-là la dernière mort revêt un caractère d'une extraordinaire simplicité.

 

Intérioriser la dernière mort

Benn, Ps 124, 7, LibérationIntérioriser la mort physique, c'est aussitôt la dédramatiser. Les morts et les résurrections qui la précèdent sont comparables à des conversions, retournement d'un envers vers un endroit donnant accès à un espace illimité. Sortes de béances, d'ouvertures, de capacités qui ne cessent de se déployer. On tourne sur soi-même et chaque tournoiement comporte une montée. Le symbole de la spirale serait ici fort significatif. « Dans l'être tout est circuit – écrira Gaston Bachelard – tout est détour, retour, discours, tout est chapelet de séjours, tout est refrain de couplets sans fin[6]. »

Lorsque la mort physique arrive, elle ne se révèle pas comme un secret qu'il importerait au dernier moment de déchiffrer. Il est possible auparavant de la vivre, d'en apercevoir le contenu. D'où ces mots prononcés par Vassili Andréitch à la fin de Maître et serviteur : « Je sais par devers moi ce que je sais… Maintenant je sais. » Citant ce texte de Tolstoï, Jankélévitch[7] ajoute : « Ivan Ilitch, au terme de son calvaire, entrevoit lui aussi ce presque rien. » Puis il laisse la parole à Tolstoï : « Il comprendra, celui qui doit comprendre… Et la mort où est-elle ?... Il cherchait sa vieille terreur habituelle de la mort et ne la trouvait pas. Où était-elle ? Quelle mort ? Il n'y avait plus de peur parce qu'il n'y avait plus de mort… À la place de la mort il y avait de la lumière.[8] »

Toutefois, si la mort n'est pas un secret, elle se présente comme un mystère. « Ce mystère est aussi bien le mystère de tous les jours, le mystère d'un regard ami ou d'un grave sourire, d'un sanglot réprimé ou d'une furtive connivence, le mystère des choses familières et bienveillantes qui nous accompagnent du berceau à la tombe[9]. » Ainsi la mort s'inscrit dans le quotidien, elle perd son caractère sauvage, son étrangeté. En cessant de provenir du dehors, elle n'est plus ce voleur qui surprend à l'improviste. Elle devient le visiteur attendu que l'on reçoit en lui souriant. « Quelquefois – poursuit Jankélévitch – il nous semble que le mystérieux de ce mystère tient à un malentendu, que le malentendu est tout entier engendré par notre complication… ; nous pressentons qu'il doit être une chose toute simple, simple d'une éblouissante simplicité ; simple comme bonjour et bonsoir[10]. »

Ainsi le problème posé par la mort s'efface devant la profondeur de son mystère. Densité qui n'est pas une opacité en raison de son caractère translucide. C'est à ce niveau que la mort perd son masque hideux et macabre pour se revêtir de lumière. L'instant existentiel coïncide avec l'instant éternel dont a parlé Kierkegaard en disant : « Mourir veut dire que tout est fini, mais mourir la mort signifie vivre sa mort ; et la vivre en un seul instant, c'est la vivre éternellement. » Ainsi c'est moins la mort qui permet d'entrer dans une autre dimension, que la vie : vie ante mortem qui, d'une certaine manière, est aussi post mortem[11].

Un langage non pas identique mais analogue à celui de Jankélévitch se trouve chez Gabriel Marcel dont l'existence a toujours été orientée vers l'ultime passage donnant l'accès à la plénitude de la lumière. Dans son Journal métaphysique (24 janvier 1943), il fait allusion à « l'immortalité concevable seulement dans un monde où le sacrifice est, non seulement possible, mais effectivement réalisé ». Le mystère fait partie de la vie et de la mort, il se présente comme une exigence vitale. Dans l'Iconoclaste, ce philosophe fait dire à un de ses personnages : « Va… tu ne pourrais pas te satisfaire longtemps d'un monde que le mystère aurait déserté. » En effet « sans le mystère le monde serait irrespirable ! »

Ainsi vouloir enlever à l'existence et à la mort physique leur propre mystère, comme on tente de le faire aujourd'hui, risque de faire apparaître une pollution opaque détruisant à la fois toutes les morts et toutes les résurrections. Or, un monde privé de mystère apparaît sans issue et terriblement ennuyeux.

Lorsque l'instant de la mort physique survient, l'homme quitte sa condition d'itinérant. D'où ce propos de Gabriel Marcel au terme de l'Homo viator (janvier 1944) :

  • « Esprit de métamorphose,
    Quand nous tenterons d'effacer la frontière de nuées qui nous sépare de l'autre royaume, guide notre geste novice.
    Et lorsque sonnera l'heure prescrite, éveille en nous l'humeur allègre du routier qui boucle son sac tandis que derrière la vitre embuée se poursuit l'éclosion indistincte de l'aurore. »

D'où cette conclusion empruntée au Pèlerin chérubinique  d'Angelus Silesius (I, 36) :

  • « Je dis qu'il ne meurt rien : ce n'est qu'une autre vie[12]. »

Une nouvelle aurore est apparue à chaque résurrection. Il serait donc plausible de faire allusion à la plénitude du jour : lumière de midi, dirait Bernard de Clairvaux.

Parvenu à cette connaissance, il importe de la faire connaître. Elle sera révélante pour les "condamnés à mort" que nous sommes.

     « Partez, allez sur toutes les routes,
       faites entrer tous les errants !
      Tendez-leur à tous la main,
       invitez-les allègrement à se joindre à nous.
      Chez nous, le Ciel est sur la terre,
      nous l'apercevons par la foi ;
      ceux qui partagent cette foi
      verront ainsi le Ciel ouvert[13]. »

Le ciel s'est entrouvert lors des morts et les résurrections successives. Ainsi l'homme pénètre non en étranger mais en indigène dans un nouvel état de conscience. Auparavant la porte avait roulé sur ses gonds. Maintenant, les rites de passage ont été accomplis. Elle n'est plus entrebâillée. La voici béante pour accueillir.

L'aimé peut chanter un cantique de bienvenue à la bien-aimée :

     « Lève-toi, mon ami, ma belle, et viens !
      Car voici que l'hiver est fini ;
      …………………………………  
      Les fleurs ont paru sur la terre,
      le temps des chants est arrivé » (Cant. 2, 10 sq.).

Il s'agit d'un "rendez-vous d'amour". Mystérieux rendez-vous d'amour dont a parlé Novalis dans ses Geistliche Lieder.



[1] « O mon Dieu, donne à chacun sa propre mort, donne à chacun la mort née de sa propre vie où il connut l'amour et la misère. / Car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille, mais le fruit qui est au centre de tout, c'est la grande mort que chacun porte en soi…. » (Rilke)

[2] Cahiers, Ed. De la Pléiade, Paris, 1974, t. II, p. 1409.

[3] Guéric d'Igny, 3e sermon pour l'Epiphanie, 5 (S. C. 166, Paris, Cerf, 1970, pp. 285 sq.)

[4] Jean Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l'expérience mystique, Paris, 1931, p. 608.

[5] Ruysbroeck, De l'ornement des Noces spirituelles, trad. J. A. Bizet, Paris, 1946, p. 347.

[6] Gaston Bachelard, La poétique de l'espace, P. U. F., Paris, 1958, p. 193.

[7] V. Jankélévitch, La mort, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1977, p. 466.

[8] Anna Karénine VIII, 12. Maître et serviteur, 9. Mort d'Ivan Ilitch, 12. Textes cités par Jankélévitch, ib. p. 466.

[9] V. Jankélévitch, La mort, p. 466.

[10] Ibid. pp. 466-467.

[11] Sur ce sujet, voir M-M Davy, Le philosophe itinérant, Gabriel Marcel, Paris, Flammarion, 1959, p. 301.

[12] Angelus Silesius, Le Pèlerin chérubinique, trad. Henri Plard, Paris, Aubier, 1946, p. 67.

[13] Novalis, Hymnes à la nuit, Cantiques, trad. G. Bianqui, Paris, 1943, p. 123.