Le symbolisme terre-ciel est très présent en kinomichi, ne serait-ce que par le nom des mouvements qui sont soit des mouvements de ciel (ten), soit des mouvements de terre (chi). C'est d'ailleurs par ce symbolisme que Jacques Breton définissait le kinomichi :

  • « Le kinomichi est cet art créé par maître Noro. Il consiste à apprendre à vivre le terre-ciel dans le mouvement et dans la relation à l'autre. Cet art que je pratique depuis de nombreuses années, complète très bien le zazen. À partir des mêmes principes il met le corps en mouvement, il donne la souplesse, la vitalité et l'ouverture, indispensables pour aller plus loin dans la pratique du zen. » (Vers la lumière, p. 42).

Pour autant Maître Noro a opéré des changements dans ce symbolisme. Il est passé du symbolisme de l'aïkido où on considérait le Hara comme centre d'énergie rayonnant vers le ciel et vers la terre, à un symbolisme où  l'homme est lieu de passage de l'énergie de la terre vers le ciel. D'autre part il a dit à plusieurs reprises que le symbolisme ciel-terre-homme venait de Chine, mais qu'au Japon on avait le symbolisme cercle-carré-triangle. Et il a agrandi ce ternaire en introduisant la spirale, ce qui donne "cercle-spirale-triangle-terre" dont il a inversé l'ordre, d'où "terre-triangle-spirale-ciel".

C'est ce qui est en question dans ce message qui est constitué de plusieurs extraits de livres ou d'articles en donnant le plus souvent la parole à maître Noro. Le passage d'un extrait à l'autre est symbolisé par =>. En particulier il y a des extraits des livres : Daniel Roumanoff, La pratique du kinomichi avec maître Noro, Criterion, 1992 ; Raymond Murcia, Le kinomichi, Dervy, 1996.

 

Symboliques

 

"Ciel – terre – homme" ou plutôt "cercle – carré – triangle"

« Mon maître était un génie parce qu'il a donné la synthèse de l'union entre le ciel, la terre et l'homme. Il ne disait d'ailleurs pas « Ciel - Terre - Homme » parce qu'il était japonais – ce sont les Chinois qui utilisent cette symbolique, et souvent les Japonais refusent d'utiliser ces termes-là[1]. Pour mon maître, le ciel était le cercle, la terre le carré et l'homme le triangle. […]

Ciel, infiniment grand ; terre, infiniment petit : ces deux forces ne s'arrêtant jamais, se manifestent constamment, passant dans notre corps, dans notre Hara, et au moment où elles se croisent, elles donnent de la lumière. L'amour est dans le Hara, il faut sentir l'amour dans votre Hara. Deux forces s'harmonisent parfaitement, créant la lumière qui est lumière d'amour.» (Maître Masamichi Noro[2])

 

 

=> Extrait d'une interview de Maître Masamichi Noro[3]

Dix jours après l'accident, je commençais les exercices […] Je ne pensais qu'en termes d'énergie. Je me rappelais les paroles de O Sensei : “Homme, ciel, terre.” Il disait souvent : “C'est cercle, carré, triangle. Le cercle c'est l'univers entier, le carré c'est la terre, le triangle c'est l'homme. L'harmonisation de ces éléments, c'est le Ki.”

 

1) Passer de "Ciel – Homme – Terre" à  "Terre – Homme – Ciel"

Tous ces exercices, je les faisais à partir du centre vital, le hara[4]. C'est le moteur de l'énergie, de tout. C'est cette force qui est en contact avec le ciel et la terre ; je saisissais toujours plus les paroles de Morihei Ueshiba.

Un jour, plusieurs années après mon accident, comme je marchais dans la forêt, en regardant un arbre j'ai repensé à O Sensei qui avec sa main réalisait l'harmonie entre l'arbre et lui-même. Je m'interrogeais. Comment l'arbre réalise son énergie de vie ? Il puise sa force dans la terre par ses racines, elle passe par le tronc pour s'élever vers le ciel en créant un espace vital. C'est ça, c'est ça qu'il faut, me suis-je dit.

Je cherchais partout comment réaliser l'équilibre dans mon corps... ça devenait plus clair... si nous réalisions l'énergie entre ciel et terre, si mon corps énergie est harmonisé avec le souffle de la terre... Ce n'est pas simple mais c'est là notre force de vie.

Un jour Graf Von Dürckheim que je considérais comme mon ami, et dont je suivais l'enseignement, me dit : “Quelle est ton idée ?” Je lui ai répondu que le hara, c'est l'outil pour réaliser l'énergie. L'homme doit utiliser son énergie vitale centrée dans le hara. Pour se réaliser, il doit harmoniser cette énergie, la force de la terre avec la force du ciel. Pour vivre, notre force doit rester sur terre. Si nous élevons cette force vers le ciel, il nous renvoie sa force d'équilibre. La force du ciel passe par notre corps vers la terre, les deux forces se rejoignant au cœur de notre corps. J'étais convaincu que tant que nous vivons, nous devons faire des exercices de terre-ciel pour garder cette énergie.

 

=> Extrait du livre de Daniel Roumanoff, p. 205-206.

Le mouvement prend racine dans la terre depuis les pieds en passant par les jambes et le bassin, puis s'épanouit dans les bras et les mains. Double exigence : ferme position des pieds, impression d'être installé dans le bassin pour avoir une bonne assise.

Il existe une relation naturelle, que nous pouvons sentir, entre le haut du corps et le bas du corps le haut du corps. La tête, les épaules, les bras, la poitrine, doivent être légers, aériens, alors que le bassin et les jambes constituent la base solide qui nous relie à la terre.

Découvrir progressivement le haut et le bas afin de pouvoir s'enraciner sans s'effondrer et s'élever et s'ouvrir sans perdre ses racines. « À ce point, ajoute le Dr Bui Mong Hung, la technique rejoint le symbolique : l'homme calme et concentré est planté dans une pyramide entre le ciel et la terre. Il est un des éléments de la trilogie Ciel – Homme - Terre, l'homme trait d'union entre Ciel et Terre, qui ensemble, forment un tout unique. »

 

=> Extrait du livre de Raymond Murcia, p.24 - c'est maître Noro qui parle

Je donne des techniques de terre et des techniques de ciel ; c'est une indication qui doit permettre de trouver le chemin. Terre et ciel c'est dans le mouvement ; le mouvement c'est le symbole 3. […]

Ce que j'essaie de faire sentir, plus que de faire comprendre, c'est qu'il est aussi faux de chercher uniquement la réalisation de soi dans la spirale ciel-terre que dans celle terre-ciel. Mais c'est aussi faux de vouloir réaliser les deux volontairement, consciemment, au même moment.

Par exemple, avec la notion de Hara, souvent mal utilisé : la personne cherche son centre, et, de là, tente de réaliser les deux directions d'énergie terre-ciel et ciel-terre. Ce n'est pas possible… C'est comme si nous voulions inspirer et expirer en même temps. Qu'est-ce qui arriverait ? Mais même dans la respiration, le temps fort c'est l'expiration, vider, pour que cela puisse se remplir.

Dans les techniques du Hara, le piège, souvent, c'est encore l'égocentrisme : je fais, mon Hara, etc. On ne "fait" pas la connexion terre-ciel ; elle existe indépendamment de nous. Tous les êtres vivants sont reliés vers le centre de la terre par la gravité. L'harmonie ciel-terre et terre-ciel, c'est le souffle du cosmos.

Ce que nous devons rechercher, c'est la spirale terre-ciel par le mouvement, entrer dans le souffle universel ; cette spirale existe indépendamment de nous ; par le travail, la recherche de l'harmonie, nous devons y accéder et nous réaliser en la réalisant en nous, comme nous réalisons l'expression vitale de l'énergie en réalisant notre propre vie ; de cela nous sommes responsables. En nous réalisant par la spirale terre-ciel, nous permettons au souffle cosmique d'être, dans son expression alternée terre-ciel ; exactement comme nous réalisons la Vie en expirant, ce qui permet l'inspiration qui porte l'énergie. […]

Par exemple : entrons dans la cathédrale de Notre-Dame à Paris ; à peine sommes-nous entrés nous levons… tout le monde lève la tête. Les regards se portent vers le haut. Sa construction utilise les symboles qui conduisent de terre à ciel ; c'est en quelque sorte une première initiation, sans le savoir, par le corps et le mouvement, vers le haut. La force de Notre-Dame, c'est l'unification de tous ceux qui entrent, par cette réalisation commune du souffle terre-ciel.

 

=> Dessins faits d'après ceux du livre de Daniel Roumanoff p. 206 :

 

ciel terre 0

 

2) Passer de “Cercle – Spirale – Triangle – Carré” à “Carré – Triangle – Spirale – Cercle”

=> Extrait du livre de Roumanoff p. 207-208[5]

« Traditionnellement, dit Maître Noro, les différents états de l'énergie sont exprimés par le cercle, la spirale, le triangle et le carré, cités ici dans l'ordre descendant du Ciel vers la Terre. Le dernier stade était le carré qui exprimait la stabilité et l'immobilité et impliquait le retrait de la vie.

symbolisme 1, blog Voies d'Assise

Aujourd'hui le mouvement doit aller dans un sens opposé, ascendant, de la Terre au Ciel : carré, triangle, spirale et sphère. Cette fois-ci nous allons du statique au dynamique et la compréhension de cette montée de l'énergie se fait par le mouvement et par une ouverture sur la vie.

symbolisme 2, blog Voies d'Assise

« Il y a deux types de carré », dit Maître Noro.

  • L'un exprime la force descendante : les deux pieds parallèles au sol, les mains dans le prolongement du corps.
  • L'autre, la force montante vers le ciel avec le redressement de la tête.

Le triangle est la formation de base de tous les mouvements et on le retrouve partout.

La spirale apparaît dès qu'il y a dynamisme. En effet, la rotation du triangle autour d'un axe (la colonne vertébrale) ou d'un point (ventre ou hara) se fait selon une spirale. [“Lorsqu'un point se déplace dans une direction, un point A situé sur ce cercle suit un chemin en forme de S. Dans un espace à trois dimensions, le S devient spirale.” D. Roumanoff, p. 211]

La sphère c'est l'espace. Le kinomichi est l'art de créer un espace… un espace dynamique… mobile… espace du ciel, l'espace de la terre, et de relier ces espaces.

 

=> Extrait de l'article de Frédéric Marquette : "L'harmonie créatrice d'énergie"

Le corps étiré en spirale.

L'aïkido insiste beaucoup sur la centralisation de l'énergie, la focalisation sur le centre, d'où émanerait la force, le Ki. Dans le kinomichi, la force vient du sol, au travers des pieds, et se prolonge vers le ciel (par les mains), le centre étant un lieu de passage et non de focalisation.

L'énergie part des pieds. Ceux-ci restent mobiles, mais le mouvement prend dans le sol ses racines et sa force. L'impulsion part du pied arrière en extension complète, en appui sur les orteils, le talon décollé du sol. Cette énergie se transmet par le corps étiré en spirale, jusqu'au bout des doigts. Cette poussée qui vient des orteils permet de libérer le corps et l'énergie. Les reins ne sont pas tassés et les épaules restent détendues. La nuque est dégagée (maître Noro dit : « nuque longue ») et la rotation de la tête accompagne le mouvement.

Cette attitude se retrouve de façon particulièrement visible dans un mouvement de Iaï  ou dans goten (tenchi nage).

Participe à cet élan terre-ciel et à la dynamique du mouvement "la main libre" dans une attitude également caractéristique du kinomichi, avec pour référence une garde de [6]. […]

Cette recherche de l'énergie terre-ciel, de l'extension du mouvement, procure une dynamique intéressante. Enchaîner les mouvements avec plusieurs partenaires, en recherchant cette force qui part du sol et des pieds et s'expanse vers les mains, avec en tête le sentiment que l'homme (symbole triangle) prend sa force dans le sol (symbole carré) et établit le lien avec le ciel (symbole cercle), permet de pratiquer en souplesse tout en créant un grand dynamisme.

 

symbolisme du kinomichi, blog Voies d'Assise

Dessin inspiré de celui de D. Roumanoff, p. 208

 

=> Extrait du livre de Roumanoff , p. 208 – L'espace circulaire

Sentir l'énergie, c'est établir le contact entre l'unité corporelle retrouvée et l'espace circulaire que nous balayons avec le bras, le sabre ou la canne, si bien que notre centre est le centre de toute la sphère où se déroule l'action, sphère qui par la pratique doit s'élargir de plus en plus pour aller jusqu'à l'infini.

On pourrait parler de projection de notre moi en dehors des limites de notre corps. Mais ce moi élargi n'est plus notre ego, étroit, limité, mesquin et rigide. C'est un moi qui participe à la nature, qui est fait de souplesse, d'ouverture et d'adaptabilité et qui, en fait, tend à se confondre avec l'énergie. Ce moi élargi – le grand Moi comme l'appelait Dürckheim – est la prise de conscience que tout est énergie.

 

Pourquoi deux triangles ?

=> C'est peut-être à cette question que répondait Maître Noro, dans le livre de R. Murcia, p.24.

 « L'initiation 1 c'est, nous le savons, le symbole 3. Au nord du Japon une petite population utilise le signe de David – deux triangles inversés – qui fut ensuite le sceau de Salomon –, pour baptiser les enfants (signe sur le front fait avec le doigt). Les deux triangles sont également le symbole de la vie, de l'homme. Un triangle, pointé vers le haut, trois mouvements de ciel ; un triangle, pointé vers le bas, trois mouvements de terre. L'initiation 1 doit permettre de découvrir ce symbole, 3 trois dans le rythme, dans le souffle ciel-terre, dans le mouvement. Elle doit permettre, également, la préparation de notre corps, de trouver les racines dans la terre et le repoussé, l'expansion vers le ciel. […]

Dans l'initiation 1, il faut préparer le corps ; faire entrer dans le sens profond des symboles ciel (pas seulement le ciel est bleu ou la conquête de l'espace) et terre (pas seulement dans une perspective de conquête, mais faire entrer dans l'harmonie) ; sortir du dualisme, de l'opposition. Il ne faudrait pas dire que l'initiation 1 ce sont des techniques statiques ; il faudrait trouver un mot qui puisse exprimer ce qui s'y passe (étirements, contact, spirale, terre-ciel etc.). […]

Je vous ai dit que la cathédrale Notre-Dame de Paris donnait l'initiation terre-ciel ; nous, c'est par le mouvement… le mouvement c'est comme les pierres de la cathédrale ; il permet la réalisation de l'homme.

De ce point de vue, on peut considérer le mouvement comme une démarche spirituelle ; mais pas au sens des religieux de l'intégrisme ; simplement dans la mesure où il rentre dans le souffle terre-ciel.

L'animal n'a pas de verticale ; il n'a pas à se réaliser comme l'homme. Cependant, dire du kinomichi que c'est une démarche spirituelle, c'est également un piège. Cela peut en être un si l'on oublie le mouvement, le dynamisme ; si l'on reste uniquement dans l'esprit. Beaucoup de personnes pensent qu'une démarche est dite spirituelle si le corps en est absent ; surtout en Occident – héritage de Descartes. C'est la manière dont l'Être s'engage dans le monde qui fait qu'une démarche peut être spirituelle ou pas. De nombreux chrétiens l'ont d'ailleurs compris. »



[1] La Terre est carrée, puisque l'horizon a 4 dimensions. Dans la Chine du début de notre ère, « dans la tradition confucéenne, le Souffle Médian et l'Harmonie régissent autant le cosmos que le cœur de l'homme, à tel point que celui-ci peut véritablement « former une trinité avec le Ciel et la Terre ». Le passage de la dualité Ciel-Terre à la triade Ciel-Terre-Homme s'opère de façon décisive et explicite pendant la période des Royaumes Combattants (IVe-IIIe siècles avant notre ère). Au milieu des récits qui reprennent le mythe de la séparation et de la rupture de communication entre le Ciel et la Terre, l'Homme émerge et s'impose peu à peu dans les textes de cette époque jusqu'à prendre la place des esprits comme médiateur entre Ciel et Terre. Alors que la tradition taoïste tend à considérer la naissance des formes cosmiques à partir du Chaos et l'instauration de l'ordre humain comme une décadence par rapport à l'Origine, et que même un humaniste comme Mencius (IVe siècle avant notre ère) ne songe à aucun moment à mettre l'Homme au même niveau que le Ciel et la Terre, ces trois éléments commencent à constituer un véritable tripode dans les textes du IIIe siècle. » (Anne Cheng, "Extrême-Orient, Extrême-Occident", 1983, https://www.persee.fr/doc/oroc_0754-5010_1983_num_3_3_893)

[4] En japonais "hara" c'est le ventre, mais en aïkido cela désigne un point situé en-dessous du nombril. Voir le livre Hara de Graf Dürckheim.

[5] Les deux dessins suivants s'inspirent de ceux du livre de D. Roumanoff, sauf que le 2° (celui de carré-triangle-spirale-cercle) reprend l'ordre donné par maître Noro alors que le schéma du livre inverse triangle et spirale..

[6] Il s'agit de la canne (jô), voir le message précédent sur le kinomichi.