Voici des exercices proposés par K-G Dürckheim ou par ses disciples (Bernard Rérolle…) pour développer une autre approche du réel que la pensée. Les exemples sont principalement liés à l'écoute du silence ou de sons.  L'important est de se mettre à l'écoute.

"Le son du silence" est le titre d'un petit livre contenant de courts textes accompagnés de dessins de K-G Dürckheim contenant souvent des bambous, voici la 4e de couverture : « Le bambou, chez les Japonais, est la figure de ce qui plie mais ne rompt pas : après chaque pliure, il se redresse de lui-même. Les textes brefs ici publiés ont tous la même signification. Ils voudraient aider l’homme qui souffre à se redresser, quelle que soit sa souffrance. »

 

 

L'écoute du silence ou du son

 

Durckheim, Le son du silenceLe Silence derrière le silence

« Lorsque vous vous promenez dans la forêt, écoutez le silence ; et si vous attendez un peu, il y a le Silence derrière le silence. » (K-G Dürckheim)

 

« Même au milieu du bruit de ce monde résonne le silence de l'Être. Aucune oreille humaine ne peut l'entendre. Et pourtant l'entendre : voilà ce qui compte ! Le silence de l'Être n'est pas d'abord là où se tait le bruit du monde. Il dépend de la manière d'écouter si l'homme perçoit le silence de l'Être dans le bruit du monde ou dans son silence. […]

Le son de l'Être essentiel retentit sans cesse. La question est de savoir si, comme instruments, nous lui sommes assez accordés pour qu'il résonne en nous et pour que nous l'entendions » (K-G Dürckheim, Le son du silence, p.36 et 41)

 

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Dépasser l'horizon de son moi ordinaire par "L'ouïe, le son"

C'est ce que proposait Bernard Rérolle, disciple de Dürckheim, professeur de yoga à la FNYF, ancien responsable du centre international de la Sainte Baume dans des sessions. Voici ce qu'il proposait aux Voies de l'Orient en novembre 1984.

 

J'entends au-dehors le murmure d'un ruisseau, il remplit mes oreilles, il remplit mon esprit d'une certaine qualité auditive.

Si je me plonge toujours plus profondément dans ce murmure, si je pénètre par mon écoute, à travers l'immédiatement entendu, ce qu'il recouvre, il peut m'advenir d'entendre une qualité d'un caractère particulier, la qualité d'un inaudible associé à l'audible et qui, cependant, n'est pas le "rien". Ce que j'entends atteint une tout autre dimension où celui qui écoute laisse en quelque sorte derrière lui l'entendu spatial. Il entre alors -ou il est entraîné- dans une étendue d'une profondeur qui dépasse l'horizon de son moi ordinaire et semble appartenir à la dimension dans son propre être essentiel.

L'exercice qui consiste à pénétrer d'abord dans le son entendu, puis à entrer, par-delà de ce son et à travers lui, dans un au-delà où l'on s'arrête, peut être pratiqué pendant un exercice d'assise de style zazen.

Mais la vie offre aussi de nombreuses occasions de répéter cet exercice. On peut ainsi prêter l'oreille aux bruissements de la forêt, à celui de la mer, à la nuit et, si l'on s'y arrête assez longtemps, à la rumeur d'une grande ville. Quand on y réussit, c'est une expérience singulière que de percevoir, à travers le bruit, ce silence particulier qui semble être la tonalité d'un autre monde.

La pratique sur le chemin intérieur est avant tout un exercice en vue d'une disponibilité à l'Être essentiel ressenti dans son intériorité. Du matin au soir, le monde nous sollicite vers l'extérieur, ce monde qui veut être reconnu et maîtrisé. Notre Être, lui, nous sollicite en permanence de et vers l'intérieur. Le monde exige de nous le savoir et le pouvoir. L'Être demande d'oublier toujours à nouveau ce que nous savons et ce que nous pouvons, au service de la maturation. Le monde exige de "faire" sans cesse ; l'Être nous demande tout simplement de "laisser faire" et d'admettre ce qui est juste.

Ce n'est qu'en surmontant cette perpétuelle contradiction entre la nécessité d'une transformation permanente réclamée par la loi même de notre Être et le désir de garder cette "forme" d'adaptation acquise laborieusement et prometteuse de vie-sans-friction, que l'homme deviendra vraiment une personne.

 

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Souvenir de J. Castermane :

Un jour j’accompagne Graf Dürckheim lors d’une promenade dans la forêt qui jouxte sa petite maison. Marche en silence à l’écoute des sons, de l’eau du ruisseau qui coule, du vent dans les feuilles... Et voilà qu’il s’arrête, il brise le silence, il tend le bras et me pose la question : « Jacques, qu’est-ce que vous voyez là ? » J’ai le temps de me dire : « Mon Dieu, il voit de moins en moins, ce n’est pas possible... », et je réponds : « Là, Graf Dürckheim, je vois un arbre ». En souriant, il me dit : « C’est curieux, là où vous voyez un arbre, je vois un geste de la vie. » Quelle réponse ! Là où je voyais un objet, bien inscrit dans les catégories de la raison, de la pensée, le vieux sage de la Forêt-Noire voyait l’être de l’arbre ; ce que nous ne voyons pas habituellement.

À l’instant même, je percevais ce qu’il nous disait régulièrement dans l’accompagnement de la méditation : « La vie n’est pas dans le vivant. Le vivant est la vie qui en ce moment se réalise selon l’ordre des choses ; Tao, Do ».