Pour le 5e jour de sesshin, Eizan Rôshi a choisi le 14e kôan du Mumonkan : "Nansen et le chat". Il commente longuement le kôan ainsi que le commentaire que maître Mumon a ajouté. À la fin il donne deux formes de classification des kôans, et précise quelles sont les différentes formes de samâdhi.

Une traduction classique du kôan avec commentaire et poème de Mumon figure tout à la fin.

N. B. En japonais le "s" seul se prononce comme s'il y avait ss, et toutes les lettres se prononcent, ainsi Nansen se prononce nann'ssenn', 

ATTENTION : Eizan parle en japonais et Philippe Jordy traduit aussitôt mais cette transcription n'a été relue ni par Eizan ni par Philippe. Elle a été faite à partir de notes et peut donc contenir des erreurs.

 

5ème  jour de sesshin

Nansen et le chat (Cas 14 du Mumonkan)

 

Nous allons parler aujourd'hui d'un kôan célèbre du Mumonkan (Passe sans porte), cas 14, il s'agit du chat coupé en deux par Nansen qui est le neuvième maître après Boddhidharma en Chine. Couper un chat en deux !

 

●   Énoncé glosé du kôan.

Maître Nansen avait 700 à 800 moines sous sa responsabilité. Ils étaient tous en samâdhi lors du zazen, alors comment pouvaient-ils aller en dôkusan ? À cette époque en Chine, il ne devait y avoir que quelques privilégiés qui pouvaient aller en dôkusan. Quel que soit l'enseignement, un maître ne devrait avoir que 20 à 30 élèves.

Il y avait alors deux groupes de moines, ceux du pavillon Est et ceux du pavillon Ouest. On dit qu'un jour, alors que Nansen se promenait il est tombé sur un groupe de moines qui polémiquaient à propos d'un chat. On sait qu'il était interdit d'élever des animaux domestiques dans les temples et on peut penser qu'on avait laissé ce chat dans le temple parce qu'il y avait des rats ou des souris qui pouvaient manger les livres précieux. Peut-être que le problème posé était de savoir à quel groupe appartenait le chat.

cas 14 NanquanEn tout cas Nansen a attrapé le chat de sa main gauche, son couteau dans la main droite : « Dites quelque chose. Si oui, je laisse partir le chat, sinon je le coupe en deux. » Le but de Nansen était de fournir à ces moines la possibilité de trouver une attitude capable de trancher leur différent. Et on dit que les moines qui, juste avant se querellaient, sont restés sans voix – et là, il faut vous mettre vous-même dans la situation –, alors Nansen a coupé le chat en deux.

 

On dit qu'il l'a coupé, mais moi je pense qu'il l'a laissé s'échapper. Seulement, il faut ce drame pour donner du piquant au kôan. Dans les kôans, il y a toujours de grands actes : crier, donner 30 coups de bâton… et il y a des gens assez stupides pour imiter ces explications !

Pourquoi a-t-il fallu que Nansen tue le chat ? Les membres qui se querellaient le faisaient de façon stérile. Pour couper court à cela, Nansen a recouru à cet ultime acte : couper. Il faut bien comprendre ce « couper le chat », sinon vous en faites une victime.

En zazen il vous faut bien couper toutes les pensées parasites, or c'est la même chose que ce que fait Nansen. Et même, le cas échéant, il faut couper le Buddha en deux, voilà le point ultime du zen. Et justement, c'est bien parce que Nansen a coupé le chat en deux que l'enseignement de Buddha est parvenu jusqu'à nous !

 

Cette histoire de chat se passait l'après-midi. Le soir, maître Jôshû qui était sorti pour affaires, rentre au temple. Nansen lui raconte l'histoire – ce n'est pas seulement une relation d'un événement, c'est déjà une question-réponse en zen – et Nansen presse Jôshû : « Et toi, si tu avais été là, qu'aurais-tu fait ? » Tout de suite, sans rien dire, Jôshû prend sa sandale et la pose sur sa tête, sort de la pièce. »

Est-ce qu'il est fou ? Si vous ne comprenez pas son attitude, le zen devient comme un asile de fous. Quel est cet acte ? En fait, vis-à-vis de maître Nansen, par cet acte Jôshû lui dit : vous avez coupé le chat en deux, je n'y comprends rien, je n'ai rien en tête : ni erreur, ni satori, ni rien.

On dit qu'en voyant cela Nansen a été très heureux et a dit à Jôshû : « Si tu avais été là, le chat aurait été épargné ».

 

Couper le chat : c'est l'aspect de l'épée qui tranche les pensées parasites.

Mettre la sandale sur la tête : c'est l'épée qui revivifie, c'est l'épée de la résurrection.

 

Qu'est-ce qui est le premier : l'œuf (A) ou la poule (B) ? On ne peut pas conclure, on ne peut pas savoir qui est le premier puisqu'en toute vérité : A donne B qui va donner A !

Ce mode de discussion rencontre fatalement sa limite quand il faut interpréter la vie. Il faut trancher – ou U ou MU – sinon on n'aboutit à rien !

 

●  Commentaire de Mumon.

Jôshû a entendu la relation de l'événement par Nansen et a posé sa sandale sur sa tête. Si vous pensez que l'attitude est juste, alors dites une parole… Si vous n'êtes pas capable d'une idée juste, il n'y a rien de plus dangereux.

Le vrai zen et le zen factice se rapprochent ici. Je ne pense pas imposer la justesse de mes opinions sur le zen, pourtant dans le monde entier le zen est vidé de lui-même. Substance-contenu et forme, cela devrait être la même chose, mais nous distinguons entre le fond et la forme. La forme est l'expression volontaire du fond. Il y a des gens qui ne se satisfont que de la forme, ils pensent que la réponse au kôan c'est cela. Mais si la forme n'est pas la manifestation consciente d'une compréhension profonde, le zen est vidé de son contenu.

 

●  Le poème de Mumon.

cas 14 Nansen va tuer le chatMumon a ensuite écrit un poème.

  • Si maître Jôshû avait été présent dans la journée, il se serait saisi de l'épée de Nansen et ce serait lui qui aurait tué le chat ; et alors, maître Jôshû tenant l'épée, Nansen aurait imploré pour épargner le chat.

 

Quel jaillissement chez maître Mumon ! Au lieu de célébrer maître Nansen, il célèbre Jôshû et place ainsi le disciple au-dessus de son maître. Ce n'est pas l'habitude…

Voyez : si le maître zen dit que quelque chose de blanc est noir, les élèves le verront noir !

Si un maître se met au-dessous de l'élève, c'est rare, c'est un kôan de crise.

 

 

Repères concernant les kôans et les formes de samâdhi

 

A) La forme des kôans.

Je vais vous parler de la forme des kôans. C'est en général un problème posé entre deux personnes, voire trois ou quatre. Il y a une discussion avec questions et réponses. Dans cette interrelation, il y a différents types.

En effet, le problème posé par un kôan peut avoir différentes formes :

  1. Celui qui pose la question ne connaît pas la réponse.
  2. Celui qui pose la question connaît la réponse, il teste celui qui va apporter la réponse. C'est la forme la plus courante. Autrefois, à l'entrée du temple, on avait une pancarte. Lorsqu'arrive cette discussion, le gagnant peut sortir et arracher la pancarte, la fouler aux pieds et retourner chez lui. Il y a eu des cas où celui qui posait la question devenait le maître, et l'autre devenait son disciple. Ceci existait surtout dans le monde du sabre ou il y a une seule alternative : tuer ou être tué. Voilà pourquoi le zen s'intéresse à l'exercice, au combat avec le partenaire.
  3. Chacun connaît la réponse. La discussion s'instaure. On reconnaît l'originalité propre de chacun et on jouit de la différence de chacun. Le kôan de Nansen et du chat, c'est cela : Nansen et Jôshû sont tous deux maîtres zen, et même si Nansen était le maître de Jôshu, on a vu la perspective se renverser, Jôshû devenant plus fort que Nansen.
  4. Personne ne connaît la réponse… mais ce type de kôan n'existe pas dans les textes zen.

Quand vous avez un kôan, essayez de voir à quelle catégorie il appartient.

 

B) Deuxième classification des Kôans.

Il y a aussi une autre façon de classer les kôan. On peut distinguer :

  • les kôans posés avant l'éveil (MU, le son d'une seule main…). Ils font disparaître tout ce qui est distinction, discrimination pour viser le monde de l'absolu.
  • Les kôans posés après l'éveil. Par exemple : Qu'est-ce que Buddha ? Votre cœur est-il Buddha ? Si vous rencontrez Buddha, tuez-le, mais pourquoi faut-il le tuer ?…Ces kôan visent à trancher davantage, ils empêchent qu'il y ait attachement à l'éveil pour qu'on puisse le faire fructifier dans la vie courante. Quand vous êtes malade, vous prenez un médicament mais quand vous êtes guéri, il faut l'arrêter, il faut pouvoir s'en abstraire. L'expérience de l'éveil étant pure réalité, elle doit s'exprimer dans la vie quotidienne. À partir d'une discussion qui se passe dans le monde de l'absolu, il faut revenir dans le monde du relatif pour l'appliquer. L'expérience de l'éveil est dans l'absolu, l'expérience de la vie quotidienne est dans le relatif et il faut savoir passer de l'un à l'autre. Il y a donc des kôans de travail, des kôans opératifs.

 

C) Les différentes sortes de samâdhi.

En zazen, au début des pensées apparaissent, puis on y met de l'ordre ; ensuite les désirs disparaissent à mesure qu'on rentre dans MU… le corps et l'esprit sont en résonance et alors vous êtes en samâdhi.

Mais il y a des samâdhi différents en intensité et en profondeur. On trouve cela dans divers sûtras. Voici les différentes sortes de samâdhi :

1er stade : le stade de la pensée discriminante. On commence zazen et on a encore plein de choses dans la tête. Il y a encore deux (il y a discrimination). Puis cela s'apaise, la sensibilité augmente, on entend le bruit du vent, le bruit de la pincée de cendre qui s'effondre.

2ème stade : toute discrimination disparaît, le corps est pris d'une sorte de joie, d'allégresse. Le samâdhi s'approfondit.

3ème stade : il n'y a plus de discrimination ni de joie, rien qu'une paix tranquille, un peu comme une mère qui berce son enfant et l'enfant est paisible.

4ème stade : il n'y a plus de paix, plus rien, juste une pureté…

Remarque : quand on est en état de samâdhi en zazen, on ne peut pas dire à quel stade on est. Ce n'est que lorsqu'on en sort…

 

ANNEXE. Traduction classique du cas 14 du Mumonkan

Nansen coupe le chat en deux

 

Un jour maître Nansen vit les moines des salles est et ouest du temple se quereller au sujet d'un chat. Il leva le chat et dit : « Si l'un de vous peut dire un mot, j'épargnerai le chat. Sinon, je le tuerai. Personne ne put répondre, si bien que Nansen coupa le chat en deux. Le soir, Jôshu revint, Nansen lui raconta l'incident. Jôshû enleva ses sandales, les mit sur sa tête, et partit. Nansen dit : « Si tu avais été là, tu aurais sauvé le chat. »

 

Commentaire de Mumon.

Dites-moi, que signifie le fait que Jôshu mette ses sandales sur sa tête ? Si vous pouvez donner une parole de retournement à ce sujet, vous verrez que l'ordre de Nansen fut porté avec de bonnes raisons. Sinon vous êtes en danger !

 

Poème.

  • Si Jôshu avait été là
    c'est lui qui aurait renversé l'ordre.
    Quand le sabre est dérobé,
    Même Nansen lui-même implore pour sa vie.