Voici la suite de deux messages portant l'un sur le corps et l'autre sur le coeur comme attitudes corporelles ouvrant au divin (voir plan ci-dessous).  Ces messages reprennent des écrits non publiés de Jacques Breton car non terminés.

Dans la partie "Attitudes corporelles", Jacques Breton part de son histoire personnelle pour mettre en avant des symboles liés au corporel ou au spirituel (corps, cœur, souffle) : le mot "corps" lui-même est ici à entendre au sens de Dürckheim ; le cœur est à entendre du côté biblique ; le souffle est lié à l'expérience zen et à l'Esprit biblique.

PLAN des quatre messages (chacun étant publié en début de mois)

 

L'histoire personnelle comme ouverture au divin

1) Les attitudes corporelles

 

c) Le souffle

 

Le grand moyen par lequel nous allons pouvoir exercer cette intelligence du cœur est le souffle.

sculpture, inspirPour la plupart, nous avons perdu conscience de cette respiration qui nous habite. Elle se fait sans l'intervention de notre volonté et traduit notre équilibre intérieur physique et psychique. Sous l'effet de la peur, nous avons le souffle coupé, une angoisse profonde peut nous donner le sentiment d'étouffer tant notre respiration est devenue superficielle et rapide. Nous avons perdu le rythme naturel de la respiration, nous ne savons plus respirer, bien souvent c'est à cause des changements de comportements et d'attitudes qui ont eu lieu durant notre enfance ou notre adolescence. Par exemple, l'adolescent ayant du mal à sortir de son emprise émotionnelle, sa respiration devient trop haute ou bien trop courte : il n'est pas capable d'aller jusqu'au bout de son expiration par peur de s'abandonner, sa respiration devient finalement trop étriquée et va par là même réduire ses possibilités vitales. Or la respiration est vie et ne peut se laisser enfermer dans un cadre trop étroit, il lui faut de la place pour se dilater, s'épanouir. La respiration superficielle trop haute ne peut permettre à l'homme d'exister. L'homme vit là où il respire. Si le mouvement de la respiration se fait au niveau de la poitrine, il est certain qu'il restera dans ce comportement au niveau sentimental et émotionnel. Si la respiration est trop courte – ce qui se vérifie dans l'expiration –, l'homme ne peut plus se lâcher et s'enferme dans ses tensions ou ses défenses ; si elle est trop contrainte, elle lui fait perdre toute spontanéité et toute liberté intérieure.

Pour retrouver une vie plus juste, il est nécessaire de retrouver un rythme plus naturel. Certes, je puis agir sur ma respiration, sur son rythme, sur le niveau où survient son déclenchement dans le corps. Une respiration diaphragmatique est bien différente de celle qui est vécue au niveau du cœur.

La respiration joue un double rôle :

  • un rôle de connaissance,
  • un rôle de transformation.

En effet, je puis prendre conscience de ce mouvement de la respiration dans un sentir qui va bien au-delà des idées ou des images perçues. Elle me permet d'être là tout entier ouvert à ce qui se passe à cet endroit. Si elle est vécue au niveau du centre vital, je peux ressentir la vie qui se développe à cet endroit, mais le mouvement de la respiration peut encore s'approfondir davantage, et ma conscience pénètre alors dans des zones plus intérieures que j'apprendrai à découvrir. Je pourrais y faire l'expérience du silence, de la nuit, et peut-être du vide.

Cette reconnaissance de ce qui se passe au fond de moi-même va permettre une mise en œuvre de ce qui est là. Et cette conscience devient comme un appel, une ouverture à des potentialités que jusqu'alors j'ignorais.

 

Première étape : j'expire profondément puis j'inspire[1].

Qu'est-ce que la respiration ? Elle est constituée :

  • d'une expiration
  • d'une inspiration.

1. L'expiration au sens fort du mot nous renvoie à notre dernière expiration qui signe notre mort. Sous l'angle biologique, expirer c'est chasser l'air vicié. L'expiration joue donc un rôle purificateur. Prendre conscience de l'expiration permet au souffle de drainer tout ce qui encombre notre vie existentielle. Elle joue un rôle de lâcher prise, d'abandon, comme le vent qui entraîne dans son sillage tout ce qu'il rencontre qui n'est pas suffisamment enraciné, comme l'air qui, lorsqu'on ouvre les fenêtres, chasse et remplace l'air vicié par de l'air pur et le renouvelle.

L'expiration me libère de tout ce qui se passe dans ma tête et dans mon cœur. Elle joue un rôle de détachement : elle me permet de quitter les zones superficielles pour atteindre la profondeur de moi-même. Encore faut-il que je me laisse descendre en moi ! Que de barrages à franchir, de peurs à vaincre, de sécurités à lâcher ! Il n'est pas évident de s'abandonner et parfois cet abandon est vécu comme une angoisse de mort. En rencontrant ces obstacles, la conscience les reconnaît et amorce ainsi la première étape de leur dépassement.

L'expiration joue également un autre rôle. Elle est porteuse d'énergie dans la mesure où elle conduit vers le hara, centre vital. Elle peut ainsi attaquer de l'intérieur les zones fermées, ou bien me donner la force de quitter des liens et des sécurités, ou encore de prendre une certaine distance vis-à-vis de certaines épreuves. Encore faut-il que j'accepte d'aller jusqu'au bout de cette expiration en me laissant descendre, en relâchant le ventre au maximum. Ainsi la respiration va pouvoir s'élargir, prendre une autre ampleur et me faire entrer dans la région du bassin porteuse de calme, d'équilibre, de paix.

2. L'inspiration, elle, évoque une réalité que je reçois. Au sens biologique, je reçois l'oxygène qui s'unit à mon corps pour transformer le sang. Cette inspiration, je la reçois là où j'expire. Si mon expiration reste coincée au niveau du plexus, il n'y aura aucune transformation possible puisque j'en resterai à ce plan-là ; par contre, si je laisse descendre l'expiration dans la profondeur de mon être, l'inspiration m'ouvrira à une vie plus profonde : ce n'est plus seulement de l'air que je reçois, mais ce qui se vit au fond de moi-même, tout ce qui peut venir du subconscient ou bien du noyau plus intime porteur de l'Esprit.

Encore faut-il que je me laisse inspirer. Si j'ai quelques difficultés à m'abandonner dans l'expiration, il se peut que j'en aie d'autres à laisser l'inspiration vivre en moi. Si je suis dans le "faire", il me sera peut-être impossible de me laisser faire, laisser agir… Trop souvent je suis prêt à donner mais non à recevoir ce qui m'est nécessaire pour entreprendre telle activité ou simplement accueillir l'autre. Dans l'expiration, je quitte une forme d'être, une manière d'agir – des zones plus superficielles de moi-même –, pour entrer dans ce qui me semble être un vide ou du moins un silence, et l'inspiration va faire jaillir de ce silence la parole juste, l'intuition juste, le dynamisme fécond pour devenir créatif.

 

Deuxième étape : "ça" respire en moi.

Quand je prends conscience de l'expiration et de l'inspiration, je suis encore dans le « j'expire et j'inspire », dans le « moi je… ». Je suis encore dans la phase de la concentration où je m'efforce de me rendre présent à mon fond en essayant de lâcher les zones superficielles de ma personnalité. Je lâche une grande partie de mes idées, de mes émotions, mais je ne sais pas encore me quitter moi-même. Tant que je n'aurai pas radicalement abandonné le "moi je", je reste dans un "entre-deux" difficile à vivre. Il y a un passage à effectuer qui peut demander beaucoup de temps, et la respiration va me permettre de vivre ce passage comme un passage du "moi je" au "ça".

La respiration s'installant dans le hara, elle prend toute son ampleur, son rythme naturel : l'expiration s'allonge à l'instar de l'inspiration et je puis alors sentir la respiration en moi dans un diaphragme très détendu comme le flux et le reflux de la mer ressentis au niveau de mes mains. Sentir ce mouvement de va et vient, écouter le silence qui se crée, goûter cette vie pleine de chaleur, chargée d'énergie, tout cela va me permettre d'être là présent dans le mouvement qui se fait et qui n'est plus d'une certaine manière ma respiration. Je ne puis rien faire d'autre que d'en prendre conscience. Je vis cela comme un cadeau que je reçois à tout instant. Quelle merveille de sortir toute cette puissance de vie sur laquelle je ne puis exercer aucun pouvoir et qui, pourtant, est là ! À la limite elle ne m'appartient plus, je n'ai plus d'emprise sur elle, pas plus que je n'ai d'emprise sur le vent qui agite les cheveux, ou bien les vagues de la mer qui agitent le bateau sur lequel je me trouve. Oui, "ça" respire en moi : je prends conscience de cette vie qui est là, qui sans doute est "ma" vie, et pourtant que je reçois comme un don perpétuel.

Le "ça respire" n'est qu'une étape. Certes, il m'aide à quitter ce "moi je" encore possessif et dominateur pour vivre la réalité qui n'est plus que liberté et spontanéité. Cependant, je reste encore extérieur à ce mouvement, je le vis sans être encore entré à l'intérieur de lui. Autre chose est de contempler les vagues de la mer, autre chose est de rentrer à l'intérieur du mouvement de la mer. Le "ça respire" peut présenter certains dangers. Je peux me perdre dans l'expiration et perdre toute forme comme si je restais fixe dans la mort ; je puis aussi fusionner avec ce qui est là sans retour à la vie, ou bien m'abandonner à des pulsions de mort qui sont quelquefois latentes en moi et qui me font perdre toute envie de vivre ; mais je puis aussi trop vivre l'inspiration et développer des énergies trop fortes, qui risquent de développer chez moi un sentiment de domination et de puissance.

 

Nouvelle étape.

La respiration me permet d'aller plus loin encore et de m'ouvrir à la véritable dimension spirituelle de ma personnalité. Comme nous l'avons vu, le "ça respire" n'est qu'une étape, et la grande question qui demeure est QUI expire et QUI inspire en moi ? Car le souffle peut devenir un véritable symbole, c'est-à-dire « une chose qui sert à se reconnaître, à se rencontrer dans une reconnaissance mutuelle, à se rendre présent[2] », autrement dit un symbole est une réalité qui peut nous aider à nous rencontrer.

L'important pour nous est de vivre la respiration en tant que "symbole" c'est-à-dire comme porteuse d'une vie qui se transmet par la respiration et qui nous est donnée. De même que saint Paul a pu dire « Ce n'est plus moi qui vit mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20), il serait possible de dire : « Ce n'est plus moi qui respire mais le souffle qui est en moi ».

Ce symbole a deux rôles : éveiller en moi la présence qui m'a été donnée une fois pour toutes dans le baptême ou la confirmation et qui sans cesse sommeille au fond de moi-même, mais aussi m'ouvrir à cette puissance spirituelle qui petit à petit va imprégner toute ma personnalité. Certes, le souffle de l'Esprit ne prend pas ma place, mais il donne à mon souffle intérieur une tout autre résonance, une autre amplitude.

– Au niveau de l'expiration, le souffle joue un rôle, rôle autrement purificateur, non seulement en libérant le mental ou l'émotionnel, mais aussi en purifiant le fond de ma pensée, le centre de mes émotions. Il m'aide à me défaire de liens que je n'aurais jamais osé remettre en question, et si je crois qu'il est l'Esprit de Celui qui a porté le péché du monde pour m'en libérer sur la croix, il libère en moi ma conscience d'un passé quelquefois bien lourd. C'est lui enfin qui me fait rentrer dans ce vide qui est un au-delà de moi-même et que je ne peux atteindre sans la grâce.

– Dans l'inspiration, le souffle me donne la vie, m'apporte la sagesse et m'ouvre au dynamisme de l'amour.

 

Dans la Bible, le souffle est toujours lié à la vie, c'est lui qui préside à la création du monde. En effet, il est présent lorsque Dieu commence la création, « la terre était déserte et vide et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux » (Gn 1,1) comme s'il présidait à la création tout entière. De plus « pour faire l'homme, Dieu pétrit une masse d'argile extraite de la terre, et dans ses narines, il souffla un souffle de vie » (Gn 2, 7).

Si Dieu nous ouvre à la vie, il nous ouvre encore davantage à la sagesse : dans la Bible la sagesse et le souffle sont identifiés :

  • « 22Il y a en elle un souffle[3] (esprit) intelligent, saint, unique, multiple, subtil, mobile, distinct, sans tache, clair, inaltérable, aimant le bien, diligent, 23indépendant, bienfaisant, ami de l’homme, ferme, assuré, tranquille, qui peut tout, surveille tout et pénètre tous les esprits, les intelligents, les purs, les plus subtils. 24Aussi la Sagesse est-elle plus mobile qu’aucun mouvement, à cause de sa pureté, elle passe et pénètre à travers tout. 25Elle est un effluve de la puissance de Dieu, une pure irradiation de la gloire du Tout-Puissant ; c’est pourquoi nulle souillure ne se glisse en elle. 26Elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu et une image de sa bonté. 27Comme elle est unique, elle peut tout ; demeurant en elle-même, elle renouvelle l’univers et, au long des âges, elle passe dans les âmes saintes pour former des amis de Dieu et des prophètes. » (Livre de la Sagesse, ch. 7)

M'ouvrir à cette sagesse est capital, son souffle va me conduire sur des chemins qui ne sont pas mes chemins, et éclairer d'autres sur leur propre cheminement.

Cependant, quelle preuve puis-je avoir que cette inspiration me vient de Dieu et non de moi-même ? En effet rien n'est encore pur en moi donc comment discerner entre ce qui vient de mon esprit et ce qui vient du souffle de Dieu ?

Le texte précédent tiré du Livre de la Sagesse apporte tous les critères nécessaires pour le discernement. Sur le plan pratique, j'en retiendrai cinq : clair, impassible, bienfaisant et ami de l'homme, ferme et assuré, serein.

  • « Il y a en elle un souffle clair » : la Sagesse est porteuse de lumière et tout ce qui vient d'elle paraît évident. C'est le "oui oui", "non non".
  • « Il y a en elle un souffle impassible » : la Sagesse apparaît comme ce qui n'apporte pas le trouble, elle se présente comme contraire à ce qui peut troubler.
  • « Il y a en elle un souffle bienfaisant, ami de l'homme » : la Sagesse nous ouvre à tout ce qui est bon et bien pour l'autre et pour nous-même ; elle n'a qu'un désir, c'est que l'existence et la vie puissent se développer.
  • « Ce souffle est ferme et assuré » : la Sagesse donne cette force morale qui nous fait agir malgré la peur, elle nous permet de tenir sans être dur et pourtant sans fléchir.
  • « C'est un souffle serein » : la Sagesse porte en elle le calme et la paix qui surpassent toutes choses.

 

Ainsi le mouvement du souffle, de la respiration, nous permet de passer d'un plan encore trop existentiel au niveau de l'essentiel, à travers le quotidien. Le souffle de l'expir permet de prendre des distances par rapport à tout ce qui m'advient, paroles, actes, rencontres, situations… à le laisser descendre au cœur de moi-même pour trouver dans l'inspiration la réponse à l'événement. Cela demande beaucoup d'humilité : je voudrais tellement pouvoir répondre immédiatement à l'appel qui m'est lancé ! Or, au niveau où je reçois ce qui m'atteint, je suis dans l'incapacité d'être juste. Ce n'est qu'au cœur de moi-même que je trouverai dans le souffle intérieur, à la fois la sagesse et la force pour le vivre.

Il faut du temps pour que le souffle de l'Esprit s'unisse à mon esprit afin que je vive ce que je suis réellement. Ce décalage sera pendant longtemps une source de souffrance. Mais si, petit à petit, à travers tout ce qui m'est proposé, je laisse le souffle intérieur agir, mon corps et mon cœur vont lentement se spiritualiser. Il en sera de même pour la confiance : je sais que je peux faire entièrement confiance à l'Esprit divin qui m'anime, qui voit « tout et qui peut tout ». Mais cela n'étant pas encore intégré à ma personnalité, je douterai encore beaucoup de moi-même, et toute une partie de ma vie risque fort de rester à l'état potentiel. C'est progressivement, dans la mesure où petit à petit je fais appel à ce souffle intérieur, que cette communion s'établira. C'est seulement quand la confiance sera là que réellement j'accepterai d'expirer jusqu'au bout, et alors le "moi je" laissera place à un "je" enraciné dans le souffle divin.



[1] J. Breton nomme l'expiration avant l'inspiration comme le fait Maître Noro : « Lorsque vous êtes gai, heureux, vous expirez et lâchez votre souffle, et par ce souffle, vous créez une dimension, un espace de plus en plus grand autour et en vous. Et là, vous pouvez développer cette conscience de l'expiration. Mais l'inspiration doit être passive. Grâce à une expiration bien vécue, elle viendra d'elle-même, librement et justement. Pour vivre, je dois développer cette conscience de l'expiration et à partir de là, créer un espace.» (extrait de "Prière du corps, le Kinomichi" : Entretien de Pierre Willequet avec Maître Masamichi NORO, revue Source n° 23, 1989)

[2] Pierre Ganne dans Dites-vous que je suis ?

[3] Le Livre de la Sagesse est écrit en grec et ici c'est le mot pneuma qui désigne le souffle, l'esprit, le vent.