« Le tout premier geste du Chrétien, qui croit à l'amour, c'est de s'ouvrir pour accueillir Celui qui descend jusqu'à lui. Toute technique est commandée, chez lui, par l'initiative divine. »[1] Voilà ce que propose d'expérimenter Jean Déchanet dans ce passage tiré de son livre La voie du silence (pp. 143-159), livre qui a eu un énorme succès international à partir des années 1956 mais qui est actuellement épuisé. Ce chapitre sur la méditation silencieuse propose une méditation qui inclut des exercices de yoga, la roisième partie contient des propositions de contemplation chrétienne qui peuvent être vécues aussi dans un contexte autre que celui du yoga.

J Déchanet, La voie du silence, DDB« Il existe, en Orient, tout un ensemble de pratiques, d'une technique éprouvée, et qu'on pourrait appeler : la voie, le chemin du silence. Depuis des temps reculés, des sages, en Inde, ont appris à l'homme à rester maître de ses pensées, a dominé son psychisme, à s'établir dans une atmosphère de détente, de paix profonde, loin de tout ce qui "bruit" en l'homme et autour de l'homme. Tout cela par une série de disciplines d'ordre physique. Nous pourrions nous, en Occident, bénéficier de leur expérience authentique, et, tenant compte des différences de tempérament, de culture, deux fois surtout, tirer parti de leur méthode pour retrouver le chemin de Dieu […] Ne pourrions-nous, à leur école, renouveler notre estime pour les moyens extérieurs et corporels de recueillement, en vue d'une prière plus facile, d'abord, plus intérieur et plus pur ensuite ? On s'est posé la question ; on en a tenté l'expérience. Ce petit livre en est le fruit. » (p. 32)

Pour savoir qui est Jean Déchanet, reportez-vous au message précédent.

PLAN :
   Amour et silence
   Contemplation
   Pratique de la méditation : une ferme assise
   Concentration du mental
   Les phases de la méditation silencieuse (avec des exemples concrets pour une méditation chrétienne)

 

La méditation silencieuse

 

AMOUR ET SILENCE

La voie de l'esprit, c'est l'amour. L'amour est un attachement actif et passif à la fois. C'est un don que l'on fait de soi, mais c'est peut-être davantage un accueil, et généreux, une ouverture de tout son être à quelqu'un et à quelque chose. L'action de l'homme, dans la mesure où elle traduit son amour, l'action plonge ses racines dans une espèce de contemplation. Parce que d'abord on reçoit, parce qu'on accepte et vénère, en son intime et dans le silence, la volonté d'un autre, reconnu meilleur et plus grand – Dieu, éminemment, – on sort de soi pour l'accomplir. Disons que l'amour unit, dans une sorte de "circumincession", dans un admirable échange, l'admiration de l'amant et sa générosité, son passage au service d'un autre, et la présence de cet autre, présence reconnue, goûtée en son "moi", en son être intime.

On peut aussi définir l'amour en fonction du commandement : « Tu aimeras le Seigneur Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit » (Mt 22, 37). Car l'amour est d'abord dans le cœur, dans ce moi profond, authentique de l'homme, appelé souvent spiritus : la fine pointe, ténue, impalpable en quelque sorte, de l'âme humaine. Il se tient là, en silence, immobile, mais rayonnant de lumière et de chaleur.

Il est dans l'âme agissante (anima du texte sacré). Il trouve alors son expression dans un service, une obédience, passage que l'homme fait de soi à son Maître souverain ; élan généreux, sans retour, donation de tout son être.

Enfin l'amour est dans la pensée. Ce n'est pas un sentiment irréfléchi, inconsidéré. Ses prévenances, ses attentions, ses trouvailles de génie même, prouvent que l'âme intelligente (animus, mens dans le texte sacré) a sa part, sa grande part dans l'élaboration, genèse et conduite de l'amour.

Bref, l'amour prend tout l'homme. Il prend surtout le tout de l'homme, cette portion de son être, la plus haute, la plus profonde, la plus personnelle aussi, que nous avons nommée spiritus. […]

Quel esprit ne se sent fait pour aimer, pour aimer Dieu, sous la double forme indiquée : dans une possession d'abord, dans un accueil, et puis dans un don ? Mais quel esprit ne sent aussi, n'expérimente à toute heure du jour combien il est difficile d'aimer en ce pauvre monde ? Que d'entraves à des élans qu'on veut pourtant généreux ! Que de pénibles retours sur soi, alors même qu'on s'est donné ; que de sollicitations de la part des créatures, et qui détournent l'attention, émoussent les plus fins désirs ; que de bruit surtout, et en l'homme, et autour de l'homme, qui s'opposent à la paisible jouissance de l'Être aimé, à ces repos dans le Seigneur qui sont pour l'esprit tout ensemble un stimulant et une réfection !

Si pour penser il faut le calme, il faut, pour aimer, le silence, la paix du corps et du cœur. Et c'est pourquoi le yogi chrétien qui travaille à s'apaiser, à créer une zone, en lui, de silence, de recueillement, œuvre sans nul doute pour l'amour – pour toutes les formes de l'amour – mais de façon particulière, pour celle qui trouve son expression dans la contemplation divine, accueil de la Vérité, ferme attache au bien souverain, jouissance enfin de Celui qui est lui-même, par essence, amour et feu consumant.

 

CONTEMPLATION CHRÉTIENNE ET TECHNIQUE HINDOUE

[…] La méditation yogique est le faîte et comme la synthèse du système tout entier. Plus qu'aucun autre exercice, elle joint, elle unit, compose les différentes parties de l'homme. C'est trop peu de dire : elle est jonction, composition, union consommée des trois, en vue d'une réalisation et d'une prise de conscience, qui est une vraie contemplation, quel que soit, du reste, l'objet.

[…]

 

PRATIQUE DE LA MÉDITATION : UNE FERME ASSISE

Dans un coin de votre chambre, disposez un coussin assez large (80 x 50 cm), plutôt épais, pas trop mou ; un genre de pouf bourré de crin. C'est sur ce coussin que vous vous asseoirez, les jambes repliées comme il a été dit à propos de la posture de réintégration[2]. Vous prendrez la posture dite "parfaite", la plus commode : le talon gauche profondément inséré dans le pli de l'aine droite, ou bien placé sous le périnée ; le pied droit sous la jambe gauche, le talon bien appuyé contre la paroi abdominale. Plus tard vous pourrez prendre la posture dite "du Héros" : le talon gauche placé comme il a été dit, le pied droit sur la cuisse gauche. Peut-être même arriverez-vous à faire le "Lotus", c'est-à-dire à placer le pied gauche sur la cuisse droite, et le pied droit sur la cuisse gauche. […]

Une fois les jambes repliées, il faut redresser le buste (que les genoux collent bien au sol !). Au besoin mettez sous votre arrière-train un petit coussin, ou appuyez le bas de la colonne vertébrale contre le mur. Relevez la tête, de telle manière que le centre de gravité passe par le milieu du corps (crâne – périnée - talons). Joignez les mains devant la poitrine, ou posez-les sur les genoux, paumes en l'air, de préférence.

Durant les premiers mois, vos jointures supporteront mal la torsion que vous leur imposez. Aussi, mieux vaut ne pas prolonger la station assise plus de cinq minutes durant les premières semaines. Interrompez ; prenez la posture de repos : le dos appuyé au mur, rapprochez les genoux l'un de l'autre à hauteur du menton, serrez les pieds contre le corps et les jambes contre les cuisses (c'est la feuille pliée…). Passez les bras autour des jambes et posez la tête sur les genoux. Vous sentirez vite le bienfait de cette posture assise, accroupie, plus exactement. Vous pourrez ensuite essayer, après quelques minutes, à nouveau la posture parfaite. Ou bien alors, faites l'un ou l'autre des exercices recommandés à propos de la posture de réintégration.

Mettez dans tout cela de l'énergie, de la patience, de l'optimisme. Un beau jour vous serez payé – et largement – de tous vos efforts. Vous arriverez à prolonger 3, 5 et 10 minutes, la posture parfaite. Les muscles et les jointures cesseront de faire mal, soit pendant, soit après. Aussitôt installé, vous sentirez votre corps se détendre, un bien-être général s'installer en vous. Si curieuse qu'elle paraisse, cette manière de s'asseoir ou de s'accroupir est "naturelle" ; elle donne une impression d'équilibre et de ferme assise, qui influence tout le psychisme. À l'immobilité absolue du corps (presque impossible à garder dans la manière ordinaire de s'asseoir) correspond un calme étonnant de l'âme ; l'esprit a moins de peine à se fixer, à concentrer son attention sur quelqu'un ou sur quelque chose. C'est une attitude de recueillement effectif.

  • Dans un cahier du Val, J. Déchanet a précisé que la posture du Lotus est la clé du yoga, mais en ajoutant : « À ceux-là qui désespèrent d'y arriver, je dirai : courage ! Ne forcez pas, c'est entendu. Mais à la persévérance, associez la prudence. Empilez sous votre arrière-train autant de coussins qu'il faudra pour que vos genoux touchent terre. Et puis, ne l'oubliez pas, il y a en yoga non seulement le Lotus et les dérivés du Lotus (la posture parfaite, par exemple) mais des postures de remplacement : la posture de la Foudre, ou des Carmélites (vous êtes assis sur vos talons, avec un ou deux coussins sous les jambes ou entre les jambes et les cuisses), voire la posture du cadavre, qui, à la relaxation consciente des membres, joignent celle de l'esprit, du mental ou la favorisent. »

 

CONCENTRATION DU MENTAL

Ordonnées à la prière, les postures classiques du yoga, et surtout la posture parfaite, doivent se muer elles-mêmes en prières. Il ne faut pas, par exemple, que la souffrance, occasionnée par la brisure des jointures, soit inutile. L'esprit accepte cette souffrance, cette "torture" infligée au corps. Elle lui sert comme de tremplin, cependant qu'il lui donne un sens, en l'insérant dans son ascèse. L'union du corps et de l'âme, leur "jonction" doit s'affirmer dès cette étape : des sentiments de douleur, de componction, la conscience de notre indigence, de notre misère, un état profond d'abandon et de foi, devraient en tout cas faire écho, dans notre esprit, aux épreuves imposées à notre corps.

C'est une espèce de "vie purgative", et qui peut durer des mois. Elle fut pour moi l'occasion de mieux comprendre et d'apprécier ma situation de chrétien, créature indigente, mais comblée déjà ; pauvre en soi, mais si riche de tous les trésors de foi, d'espérance et d'amour, s'offrant à elle dans le Christ. J'ai pris conscience en récitant – et lentement – le Pater, le Credo et même le Confiteor, de mon "moi" par rapport à Dieu. J'ai redécouvert le dialogue : Dieu-moi (Ego hodie genui te[3]), Moi-Dieu (Abba-Pater). Mais la brisure de mes membres, et le besoin de remuer, empêchaient toute concentration proprement dite, tout repos de mon être en Dieu.

J'aurais, du reste, bien volontiers prolongé cette étape. Mais une nouvelle a commencé pour moi le jour où mon corps assoupli, mes jointures ont cessé de geindre. J'ai pu rester immobile un temps d'horloge appréciable, et j'ai connu le recueillement propre au Yoga et à ses pratiques. Mon mental soudain s'est tu ; mon esprit s'est accroché à une idée, à un simple mot. Je me suis senti recueilli, concentré sur quelque chose. Plus rien ne bougeait. Animus était en moi aussi immobile que le corps. Mon regard, fixé d'abord sur mes mains jointes, se perdait dans le vague. Ma respiration était lente, profonde ; l'expir à peine perceptible.

Une autre fois, dans ce calme des sens et ce silence du mental, je me suis surpris à répéter le nom du Seigneur Jésus, sur le rythme des battements perceptibles de mon cœur. Je connaissais cette pratique, forte ancienne, et que des récits, des études, des publications de textes, ont remise en faveur, pour ne pas dire vulgarisée à nouveau dans ces derniers temps (cf. La prière de Jésus par un moine de l'église orthodoxe ; Petite philocalie de la prière du cœur…). Mais je n'en comprenais pas le sens profond et n'en voyais pas l'application pratique.

Cet état privilégié de concentration passive dura pour moi des semaines. Puis, un beau jour, face aux distractions, au vagabondage de mon âme, je dus reprendre des exercices qui m'avaient jusqu'alors fort peu retenu, et m'initier à la pratique de la concentration active.

 

LES PHASES DE LA MÉDITATION SILENCIEUSE

C'est sans doute par là que vous-même commencerez votre pèlerinage ! Une fois bien installé, immobile, le tronc bien droit, vous exécuterez d'abord quelques prânâyâmas[4]. Après un temps de repos, votre respiration doit être calme, régulière, silencieuse.

1. Mettez-vous alors tout entier dans une sorte d'invocation au Seigneur, au Dieu vivant. Répétez mentalement, sur l'inspir ou sur l'expir (ou bien encore en rythmant sur les battements de votre cœur), une formule de votre choix : « Père de nous, vers Qui nous allons » – « Dieu-Sauveur, Dieu notre Amour » – « Dieu de mon cœur et mon héritage » – « Sanctus, sanctus, sanctus » – « Dieu, Paix, Shanti, Bonheur ».

Il faut qu'elle soit, cette formule, un cri de foi ; un appel aussi, dans lequel passe tout votre être. Ne vous inquiétez pas du tout de ce qu'elle peut avoir apparemment d'irrationnel. Vous mettrez un certain temps à découvrir, disons l' "oraison jaculatoire" adéquate, la vôtre ; celle qui vous engage et qui soit, la méditation terminée, comme le « lieu de votre cœur », quelque chose que vous ayez comme un bonheur à retrouver, à réentendre, à redire.

2. Quelques minutes, et vous passez au second temps de votre méditation : un temps de regard.

Stabilisez d'abord et "concentrez" vos yeux. Regardez fixement, droit devant vous, ce rideau blanc, par exemple, cette image accrochée au mur (qu'elle soit simple et qu'elle soit belle !), cette inscription, votre crucifix. Ou baissez les yeux sur vos mains, la gauche posée sur la droite, entre vos genoux. Les anciens conseillaient beaucoup d'attacher son regard à un point du corps : immédiatement au-dessus du cœur. On trouvera à ce propos d'intéressantes considérations dans la Philocalie du cœur et dans A. Bloom (l. c. pp. 185-186). L'essentiel est que rien ne bouge, ou le moins possible. L'immobilité du regard, sa concentration sur un point, facilite la concentration et la cohésion de la pensée.

3. Celle-ci doit alors s'accrocher à quelque chose : l'objet de la méditation, y demeurer suspendu. Cet objet, ou il surgira de lui-même, ou vous l'aurez préparé, disposé auparavant, la veille au soir, par exemple. Il s'agit, non point de l'analyser, d'en tirer, point par point, de belles considérations, mais simplement de le voir, de le contempler en silence, lui, les images qu'il suscite.

 

Prenons un exemple.

Aujourd'hui, Vigile de la Nativité du Seigneur, je peux lire dans mon missel, au graduel de la messe, ces mots tirés de l'Écriture :

     « Aujourd'hui (cette nuit-même) vous saurez que le Seigneur vient vous sauver.
        Demain, à l'aube, vous verrez sa gloire.
        O toi, le Pasteur d'Israël, mets-toi en route.
        Montre-toi en face d'Éphraïm, de Benjamin, de Manassé,
        Toi qui trônes sur les Chérubins. »

Et là-dessus, je regarde, je vois l'Enfant qui va naître ; je le vois déjà dans les bras de Marie, sa Mère ; et dans cet Enfant, je contemple, sans mot dire, celui qui, du sein du Père, où il trône sur le chœur des Anges, vient parmi nous comme Sauveur. Je m'arrête, tout simplement pour le bien voir, pour m'en pénétrer, à ce fait historique : la Lumière, la vraie, prédestinée à éclairer tout homme qui vient en ce monde, la vraie Lumière descend sur terre, elle vient habiter parmi nous. C'est la Lumière éternelle. D'où la "gloire" que je vois rayonner sur cet Enfant, "Pasteur d'Israël", "Berger parmi nous", mais en même temps "Roi des Chérubins". Je regarde, rien de plus. Des images, des idées (des associations d'idées : Sauveur – Roi – Lumière – Gloire – Berger – Enfant – Lumière encore), se pressent, défilent, si je puis ainsi m'exprimer. Je les vois, je ne les classe pas, je n'en fais pas un beau dessin, une belle série de réflexions. Et pourtant, de l'assemblage de ces morceaux de puzzle sacré, surgit en moi une idée ; plus qu'une idée : une vision silencieuse de tout le Mystère de Noël.

On voit, je dirai : la manière. Évidemment, il est difficile au non-initié, au praticien surtout de la méditation discursive, de se rendre compte. Évidemment encore, dans un cas de ce genre, le regard sera d'autant plus pénétrant, les images d'autant plus nombreuses, la vue d'ensemble d'autant plus riche, que mon mental sera plus nourri d'Écritures Saintes par exemple, ou bien de théologie. La méthode de méditation silencieuse n'est pas une "docte ignorance". Elle me suppose déjà riche de Vérité et de vérités. Mais si elle bénéficie de tout un trésor d'acquisitions préalables, au moment même, à la différence de la méditation discursive, elle se contente d'accueillir ce qui se présente, elle regarde vivre son objet, elle ne le travaille pas. Elle n'est pas analyse ; elle est synthèse.

 

Voici des exemples plus simples, qui aideront à comprendre.

– J'ai en mémoire la péricope de saint Jean qu'on nous lit à la messe du Jeudi Saint, et je regarde intensément, sans me laisser distraire de lui, le Christ agenouillé devant ses apôtres pour leur laver les pieds. Je fixe cette image. Évidemment, elle me dit quantité de choses, sur le Sauveur, son amour, son extrême humilité, sa simplicité, sa douceur. J'écoute simplement, et je laisse mon cœur se pénétrer de cette image et de sa voix. Cela peut durer longtemps ; et je n'ai fait qu'ouvrir les yeux et contempler en silence.

– Devant moi, la flamme de ce cierge. J'observe attentivement. Là, cette partie obscure, au cœur même de la lumière. Une idée m'accroche aussitôt : « La flamme chaude et lumineuse, c'est notre divin Sauveur, manifestant l'invisible, l'inaccessible Déité. Mais pour être visible et chaude, la flamme elle-même – le Christ-Dieu – échappe à toute analyse. »

– Au premier jour de l'Avent, je répète comme "invocation" la forme liturgique : « Veni Domine - Venez Seigneur ! » Et j'entends comme une réponse : « Mais toi, viens donc après Moi » (écho de l'Évangile de la fête de saint André, qui tombe ces mêmes jours). Ma pensée se fixe à ces deux "Veni", et sans faire le moins du monde travailler mon intelligence, sans mettre en frais mon mental, je comprends beaucoup de choses.

Les laïcs trouveront dans la Bible et dans leur Missel, les prêtres et religieux dans leur Bréviaire, d'innombrables thèmes pour méditation de ce genre. Ceux qui trouveraient ces thèmes trop savants, les débutants, feront bien de s'en tenir au "Notre-Père", au "Je crois en Dieu", à "l'Ave Maria". Qu'ils récitent ces formulaires lentement, et qu'ils s'arrêtent à telle idée, à telle parole, sans chercher mieux qu'à bien voir (mais d'un regard où ils passent tout entiers) ce qu'elles expriment. L'habitude viendra vite.

Il sera bon de se concentrer parfois sur des objets apparemment étrangers à la vie religieuse personnelle. On "regardera" par exemple un de ces problèmes dits d'actualité et qui agitent tant de consciences : tel aspect de la question sociale qui nous est accessible, la perte du sens de Dieu dans les masses, l'égoïsme au sein des peuples, le triste sort de tant d'opprimés, la misère, physique et morale, de certains milieux ; on "verra" défiler la foule de ceux qui souffrent persécution pour la justice, les pauvres, les abandonnés. On verra, on regardera, sans plus. Ce sera une manière excellente de mettre en pratique le Communicantes de la messe[5], une façon de se préparer à l'action de la charité, plus efficace, plus efficiente, en bien des cas, que la froide considération des moyens en notre pouvoir pour soulager la misère et porter remède au mal.

On pourra, bien entendu, se concentrer sur soi-même. Mais la prudence est ici de règle, et la prudence la plus sévère. L'unique façon, pour le Chrétien, de se réaliser, est de se voir au sein du plan rédempteur : enfant de Dieu, pécheur sauvé, temple de l'Esprit. Cela seul nous intéresse, en nous, qui intéresse notre Père des cieux : notre indigence, notre faiblesse, et notre capacité d'être, de vivre en Lui et par Lui. Quant à notre état de pécheur, il ne doit retenir notre attention méditative, que pour autant qu'il est une invite à nous jeter dans les bras du Christ, au cours de la méditation. Ne regardons nos faiblesses et nos inclinations mauvaises que pour demander à Dieu – s'il lui plaît – la délivrance. Ne nous concentrons jamais sur le mal, sur le péché, et ce qui peut être occasion de mal.

 

Et voici, pour terminer, une pratique que je recommande à tous et chacun d'entre vous. Ce n'est pas une méditation proprement dite, mais elle illustre à merveille la méthode de méditation silencieuse dont j'ai parlé, et elle en fait deviner les fruits.

Prenez pour thème ces paroles d'un psaume, bien connu des habitués du bréviaire :

      Ne va pas endurcir ton cœur
      Si tu entends aujourd'hui sa voix !

Répétez-les, le premier vert sur l'inspir, le second durant l'expir. Après cela, déroulez mentalement votre "aujourd'hui" (ou votre "demain" si vous faites cet exercice le soir), du réveil au coucher ; regardez les différentes occupations de cette journée (tout ce que vous prévoyez), et voyez-les s'enchaîner comme une suite, comme une série d'oblations que vous ferez au Seigneur ; qu'elles soient pour vous, dès cet instant, la manière dont vous êtes appelé à vivre, ce jour-là, cet hodie, en enfant du Père céleste, en frère des membres du Christ, en serviteur dévoué, aimant, de vos semblables, de vos supérieurs, de vos subordonnés. Voyez bien et prévoyez, calmement, tout ce qui vous sera demandé en fait de générosité, de dévouement, etc. Localisez vos minutes ou vos heures de prière, vos exercices religieux, votre travail, vos moments même de détente. Telle démarche s'imposera, délicate, tel déplacement. Voyez tout cela posément, et sur l'heure engagez-vous, « veuillez tout, absolument tout ce qui pourra vous arriver ». L'imprévu, l'imprévisible, qu'il soit là, déjà, ou plutôt que votre cœur soit prêt (Paratum cor meum, Deus, paratum cor meum) à l'accueillir de la main de Dieu. Je ne vous dis pas : faites un programme, combinez un plan, réfléchissez à la manière de résoudre telle affaire. Non ! Je vous dis : isolez-vous, concentrez-vous passivement dans la pensée de ce que vous ferez ; ouvrez votre moi profond à cet "aujourd'hui" connu et inconnu ; tendez-lui les mains, offrez-vous plutôt à tout ce qu'il vous apportera. Aucun calcul. Un regard. Après quelques pratiques de ce genre, vous serez étonné, je pense, de constater que tout va mieux, que tout s'arrange, que votre âme et votre esprit ont moins de peine à se plier aux événements. C'est trop peu dire, car une action positive, mais subconsciente, de vos facultés (intelligence et volonté) va s'appliquer aux "problèmes", rapidement entrevus au cours de votre tour d'horizon, et, du reste, laissés pour compte. À point nommé, vous en trouverez la solution à portée de la main.

***  

Combien de temps peut durer cette phase contemplative de la méditation quotidienne ? Dix minutes, un quart d'heure, c'est très variable. Le temps, du reste, compte assez peu. Elle est suivie d'un moment, plus ou moins long, de silence, disons de plus grand silence, où l'on ne pense plus à rien voir, mais davantage à assimiler, à s'unir, à rendre grâces. C'est la finale. Un vide se fait, que vient remplir, plus taciturne que jamais l'idée de Dieu, la présence divine. Sur une dernière invocation vous dites « au revoir » à la posture parfaite (n'hésitez pas à la reprendre dans la journée, si l'occasion vous est donnée, il suffit de vous déchausser !) et vous retournez vers les hommes, plus homme vous-même, plus convaincu, plus fort aussi, vers vos devoirs de chrétien.

Certes, je ne vous promets pas, chaque jour et chaque fois, un sentiment de plénitude. Il y aura des jours très secs ; vous serez comme une bête de somme, où vous ne pourrez ni regarder ni voir ; vous aurez d'ailleurs de la peine à rester immobile. Ne vous en préoccupez pas. C'est normal. Mais surtout ne lâchez pas. On n'a rien sans peine ! Je puis dire qu'après quatre ou cinq mois d'efforts et de persévérance, je me suis senti "dans le bain" ; peu de jours, depuis, où je n'ai goûté les fruits des exercices et surtout de la pratique de la méditation silencieuse.



[1] La voie du silence p. 22-23.

[2] Cette posture de réintégration est décrite juste après, auparavant il était proposé une méthode pour les débutants.

[3] Extrait de Dominus dixit ad me : Filius meus es tu, Ego hodie genui te. : Le Seigneur m’a dit : Tu es mon Fils ; Moi, aujourd’hui je t’ai engendré.

[4] Le prânâyâma a été présenté quelques pages avant, il s'agit de respirer en obturant alternativement les narines, selon une technique bien précise.

[5] « Communicantes : Prière de la première partie du Canon romain — première Prière eucharistique — qui commence par ce mot latin (« Dans la commu­nion de toute l’Église… »). Elle est un appel à l’intercession des saints dont une liste est donnée : la Vierge Marie, Joseph, les apôtres et quelques saints romains (voir Diptyques) : au moment solennel du sacrifice eucharistique, l’Église de la terre s’unit à l’Église du ciel et met en œuvre la communion des saints. » (https://liturgie.catholique.fr/lexique/communicantes/)