Les réseaux Espérance étaient nés de la conviction que la transformation de la société s'enracinait dans le changement des personnes[1]. Ils organisaient donc des conférences-débats sur la spiritualité. Le 26 octobre 1985 Jacques Breton est invité. Dans son exposé[2] il parle surtout de sa rencontre avec Graf Dürckheim et comment il a pu "re-naître" dans le centre de Rütte. Il prend occasion de son propre cheminement pour mettre en relief les étapes et les points importants de toute démarche spirituelle (lâcher-prise…). Après l'exposé les questions lui permettent de donner des précisions : la pratique du zen ; la distinction : corps, cœur (psyché) et esprit ; la place de la souffrance….

Des extraits de cette conférence-débat ont déjà été publiés dans : Jacques Breton parle des 3 dimensions fondamentales de l'homme selon K-G Dürckheim : corps, psyché (âme ou cœur), esprit.

Cette rencontre de 1985 était organisée par Patrice Sauvage[3] qui était à l'époque à la fois l'un des responsables des Réseaux Espérance et un des responsables de ce qui deviendra le centre Assise. En effet l'association Assise est créée en 1987 et la propriété de Saint-Gervais achetée en 1988, Patrice étant aux côtés de J. Breton. Actuellement, Patrice est responsable spirituel de la Maison de Tobie.

N B. Ne figure ici que la présentation et l'exposé de J. Breton ; le débat qui a suivi la conférence figurera dans un message début juillet 2022

 

Quelle spiritualité en notre temps ?

Rencontre-débat avec Jacques Breton

Partie 1

 

Cette rencontre a été organisée par le groupe des "Réseaux Espérance" de la région parisienne et a été présidée par Patrice Sauvage, qui a introduit la conférence en ces termes :

C'est la troisième rencontre que nous organisons sur le thème fondamental « Quelle spiritualité en notre temps ». En premier lieu, Henri Hartung[4] nous a parlé de sa rencontre avec René Guénon et avec Ramana Maharshi, et de son centre de Fleurier. Puis, Raimundo Panikkar[5] nous a parlé de la fertilisation mutuelle du christianisme et de l'hindouisme. Aujourd'hui, Jacques Breton, qui est prêtre catholique, va nous parler de sa rencontre avec Graf Dûrckheim et de sa pratique du zen.

Les relations entre le zen et la religion chrétienne, nous avons eu l'occasion d'en appréhender la difficulté sur le plan pratique lorsqu'il s'est agi de trouver une salle pour ce soir, notre demande auprès d'une association d'étudiants catholiques s'est heurtée à un refus, le mot "zen" ayant apparemment fait peur !

Jacques Breton : Malgré tout, le Jour du Seigneur, émission dominicale de TF 1, a programmé pour la fin de l'année deux dimanches sur le zen, avec projection du film "Le souffle nu" qui montre l'expérience spirituelle de Shigeto Oshida, un bouddhiste japonais converti au christianisme et devenu dominicain tout en conservant la pratique du zen[6]. De même, le centre Sèvres à Paris – université théologique des jésuites – offre une série de conférences sur le zen.

Patrice Sauvage : Ce soir, plus qu'une conférence de Jacques Breton, nous souhaitons un partage spirituel et je vous propose, pour commencer, de vivre ensemble quelques instants de silence…

1997 août, Jacques Breton dans son bureau

 

 

Exposé de Jacques Breton

 

Si Patrice m'a demandé de venir ce soir, c'est sans doute, à la fois, parce que je suis prêtre catholique, que j'ai beaucoup travaillé et continue à travailler dans l'esprit de Graf Dürckheim, et aussi parce que je pratique le zen. C'est dire qu'il est possible de rester chrétien et de s'ouvrir à cette spiritualité orientale.

Je peux donc vous dire, au départ, que je suis prêtre catholique, j'ai reçu une formation à l'Institut Catholique de Paris, formation à la fois théologique et philosophique que je ne renie pas, et qui m'a aidé à clarifier et à approfondir ma foi, à m'ouvrir à d'autres dimensions de la vie spirituelle, à réfléchir, à raisonner, à acquérir un peu d'esprit critique, ce qui est toujours nécessaire. Tout cela, je ne le rejette pas et même, en pratiquant le zen, je le garde en moi ; c'est un côté de moi-même qui reste important, bien que le zen se veuille au-delà de l'intellectuel.

Mais pendant mes neuf ans de séminaire, j'ai ressenti très vivement une lacune : nous étions d'abord formés sur un plan intellectuel qui faisait de nous des philosophies et des théologiens, mais pas des maîtres spirituels. Toute la place était laissée au dogmatisme plutôt qu'à l'expérience spirituelle proprement dite, et le mystique était un peu considéré comme suspect ! Ce qui a été aussi très difficile pour moi, c'est que nous recevions une formation dans un certain langage scolastique, qui visait à donner aux mots une importance qui était bien en deçà de la réalité proprement dite, aussi lorsque je suis arrivé en paroisse avec ce langage, il est évident que je suis passé bien au-dessus de la tête des gens, si quelquefois j'ai pu les intéresser ! Il faut bien le dire : la formation des prêtres n'était pas toujours bien adaptée à notre époque. Heureusement, pour ma part, j'ai eu la grâce, peu de temps avant d'entrer au séminaire, d'avoir une expérience qui a certainement marqué toute ma vie. Et ce n'est pas un hasard, car c'est à cela que j'étais appelé.

 

I - La vie spirituelle

 

Première donnée de la vie spirituelle : l'expérience de la souffrance et de la mort.

J'ai eu une adolescence très difficile, marquée par la mort, les ruptures… et je me sentais alors très isolé, très marginal par rapport au reste de la société, ne voyant plus de signification à la vie que je menais, et c'est à ce moment que j'ai fait cette première expérience qui, je crois, est à la base de toute spiritualité, et c'est pourquoi j'en parle maintenant : l'expérience de la souffrance… et de la mort.

Dans toute spiritualité, quelle qu'elle soit, on est confronté à ce problème, et je l'ai affronté personnellement très tôt. Et j'ai voulu, sans doute parce que c'est mon tempérament, aller jusqu'au bout pour savoir quel sens avait cette souffrance, cette mort. À un moment donné, je me suis dit : « Allons jusqu'au bout », et je me suis trouvé devant le choix fondamental qui est le choix entre la mort et la vie, ce choix qui, tout au cours de notre vie, va marquer nos décisions, nos actes. Il y a toujours un choix entre la mort et la vie, et quand vous allez jusqu'au bout, vous êtes là, à un moment donné, devant ce choix : est-ce que je me donne la mort (est-ce que je meurs) ou est-ce que je choisis la vie ? Et c'est au moment où l'on va jusqu'au bout – et il faut en avoir le courage, le courage d'entrer dans ses souffrances – qu'on se rend compte : « Moi, je choisis la vie ! »

J'ai choisi la vie au moment même où il n'y avait plus rien pour me soutenir… J'ai pris un évangile – en fait, je ne sais plus ce que j'ai pris – mais tout à coup la vie a éclaté en moi, sous forme d'une paix immense, d'une joie intense qui m'a atteint, et la confiance profonde en moi-même que j'étais habité par l'Être[7]. J'étais habité par l'Être parce que je faisais l'expérience profonde en moi-même que la vie telle que je la recherchais était là présente en moi, et que je n'avais qu'à m'ouvrir à elle pour vivre ce que j'avais à vivre.

Cette expérience m'a apporté deux certitudes :

  • d'abord, la certitude qu'au fond, Ce que je croyais exister est, que ma foi ne pouvait plus être remise en question. J'ai su alors que le divin n'était pas quelque chose d'extérieur, quelque chose auquel on se soumettait, mais que le divin était réellement au cœur de ma vie.
  • Ensuite, la certitude que la souffrance et la mort n'étaient pas quelque chose d'absurde, que c'était l'autre face, l'autre côté de la vie, et que l'on ne peut déboucher dans la vie profonde si l'on n'accepte pas de passer, de rentrer – mais pas de rester – dans cette souffrance et dans cette mort[8].

Cette expérience a été capitale, car c'est elle qui va orienter mon cheminement tout au cours de ma vie. C'est pour cela que, même au séminaire, on me traitait de mystique. Je m'intéressais à saint Jean de la Croix, à Maître Eckhart… et j'y attachais autant d'importance qu'à la théologie… bien que cela ne m'ait pas empêché d'avoir ma licence de théologie.

Quand j'ai voulu opter pour la vie religieuse, cela n'a pas été possible pour diverses raisons, et je me suis retrouvé prêtre en paroisse, puis aumônier de lycée, aumônier d'étudiants, et là j'ai été confronté à une autre chose qui allait orienter ma vie spirituelle : je me suis trouvé dans un lycée de préparation aux grandes écoles scientifiques, le lycée Saint-Louis (dans le Quartier latin de Paris). Vous savez que pour les scientifiques, les mots n'ont pas une très grande importance, c'est l'expérience qui compte, c'est toucher la vérité ! Cela me rappelle un mot du père Dubarle, un grand théologien, professeur à l'Institut Catholique de Paris, qui disait devant près de 300 jeunes prêtres venus l'écouter : « Cela fait 50 ans que j'enseigne les preuves de l'existence de Dieu, eh bien, je n'y crois plus : tant que vous ne ferez pas l'expérience de Dieu et que vous n'aiderez pas les autres à entrer dans cette expérience, vos discours seront vains ! » Et c'est bien ce que je vivais au lycée Saint-Louis, mon discours était vain et il fallait avant tout que j'accède à une communauté vivante, à une pratique pour aider les autres à devenir par eux-mêmes à la fois des hommes et des chrétiens. C'est cette expérience de remise en cause de l'enseignement encore très doctrinal que je donnais, que j'ai vécu au lycée Saint-Louis.

Puis est arrivé mai 68[9]. Je me trouvais au lycée Saint-Louis face à la Sorbonne qui a été le dernier bastion des étudiants, et durant toute cette période j'ai été un des rares adultes à demeurer au milieu des étudiants. Cela m'a fait beaucoup réfléchir.

Après ces événements, je suis allé trouver mon évêque pour lui dire : « Ce n'est plus possible pour moi de continuer à parler de Dieu, car je ne peux parler que de ce que je connais vraiment, que si moi-même je rentre dans cette connaissance vivante du divin. » Et mon évêque m'a répondu : « Tous les prêtres viennent me trouver parce qu'ils veulent se marier. Vous, vous me demandez d'entrer dans une expérience de prière, je ne peux pas vous dire non ! » Par la suite, il semble l'avoir regretté, mais il avait dit "oui". Et c'est ainsi que j'ai quitté le ministère diocésain pour commencer une expérience plus spirituelle.

 

Autre donnée de la vie spirituelle : pas de hasard, nous sommes guidés.

Cela m'a amené dans une communauté de Carmes, mais je n'étais pas du tout fait pour cette vie religieuse et je ne savais que faire.

Et c'est là qu'intervient une autre donnée de la vie spirituelle : rien ne nous arrive par hasard, dans la mesure où nous maintenons une certaine foi dans la réalité intérieure qui nous anime. Nous sommes réellement guidés, les situations viennent au moment donné pour nous faire aller plus loin.

Il est certain que je me suis retrouvé dans la vie érémitique alors que je n'avais jamais désiré une vie de solitude et que j'en avais peur, mais cela a été comme une donnée qui m'a été proposée et à laquelle je ne pouvais pas échapper.

 

Deux rencontres capitales faites par J. Breton.

Et ces chances – c'est plutôt le mot "grâce" qu'il faut dire – nous viennent non seulement par les situations mais aussi par les rencontres. Au moment où j'allais rentrer dans cette vie d'ermite, j'ai  fait deux rencontres capitales pour moi.

1/ Rencontre avec le Père Riobé, l'évêque d'Orléans.

Celle du Père Riobé, l'évêque d'Orléans, un homme très ouvert, qui a très bien compris mon cheminement et qui a accepté à la fois de prendre en charge ma vie érémitique en me permettant de rester dans l'Église, mais aussi de faire un bout de chemin avec l'autre rencontre que j'ai fait au même moment : celle de Dürckheim. Il est venu au centre de Dürckheim, non pas pour voir, mais parce qu'il pensait que c'était important pour lui : il n'aurait sans doute pas fini ses jours comme il les a finis si sa rencontre avec Dürckheim  n'avait pas eu lieu.

2/ La vie érémitique et le cheminement avec Karlfried Graf Dürckheim.

Le Père Riobé m'a permis de rester dans l'Église – je ne voulais pas quitter l'Église – et de poursuivre un cheminement avec Dürckheim.

D'une part je menais donc cette vie érémitique. C'est une vie épatante mais qui n'est pas facile tous les jours, une vie de solitude où l'on ne se paye pas de mots – il n'y a pas de mots – une vie au-delà de notre sensibilité et de notre affectivité, continuellement en face de soi-même ; il n'y a plus d'autre, et plutôt l'autre est un miroir en face de soi-même avec tout ce que l'on est, avec ses déficiences et ses difficultés de toutes sortes.

D'autre part j'allais deux fois par an chez Dürckheim. Ces stages m'ont énormément aidé et je ne crois pas que j'aurais pu poursuivre la vie de solitude sans cela.

 

II - Les apports de Karlfried Graf Dürckheim

 

1) Présentation de Dürckheim et du travail thérapeutique.

Karlfried Graf Dürckheim est un Allemand qui a été professeur de psychologie aux universités de Leipzig et Kiel dans les années 1930, où il a introduit Freud et Jung. Il faisait partie de l'intelligentsia allemande. Sa famille était d'une grande famille bavaroise et cela lui a permis d'être envoyé au Japon pour prendre contact avec l'intelligentsia japonaise, et essentiellement avec les milieux religieux : il était chargé d'étudier les religions japonaises. Là aussi, ce n'est sans doute pas par hasard. Et c'est avec toute sa formation psychologique qu'il s'est initié au tir à l'arc, au zen… à toutes ces dimensions de l'Orient.

En rentrant en Allemagne, après la guerre en 1947, il renonce au professorat, retrouve Maria Hippius, une amie psychologue dont le mari est mort en déportation. Il décide de fonder avec elle un centre de psychothérapie à Rütte en Forêt Noire. Ce centre est essentiellement un centre de thérapie, mais pas une thérapie quelconque puisqu'il y a introduit une dimension spirituelle.

À l'époque où Dürckheim a commencé ce centre, on était encore très freudien : le spirituel était considéré comme une sublimation de l'individu et comme ne faisant pas partie intégrante de la personnalité. Pour Dürckheim – et c'est son génie de l'avoir redécouvert – l'homme est un tout : il n'y a pas d'un côté le corps, de l'autre le psychique et un autre encore le spirituel. On ne peut pas essayer de guérir quelqu'un sur le plan du corps si l'on ne tient pas compte du psychique et du spirituel. Tout se tient dans l'individu ; en outre, l'homme ne trouvera son équilibre que s'il y a harmonie en lui de ces trois dimensions fondamentales : le corps, le psychisme et l'esprit. Cela était fondamental dans le centre créé par Dürckheim.

a) Première donnée de Dürckheim : l'unité corps/esprit.

C'est chez Dürckheim que j'ai retrouvé l'harmonie entre le corps et l'esprit.

En effet, je puis vous l'assurer, lorsque je suis arrivé en vie érémitique, le corps était pour moi un poids-lourd qu'il fallait traîner et qui était bien encombrant ! Et cette sexualité, qu'est-ce qu'on en fait ? Et cette sensibilité qui parfois nous joue des tours ? J'essayais de me débrouiller comme je pouvais ! Heureusement, il y avait la vie spirituelle à laquelle je pouvais me donner à fond. Le reste, ça se traînait et souvent ça se rebellait pas mal ! On arrivait ainsi à des catastrophes.

Nous avons vécu un dualisme très fort entre le corps et l'esprit. Il existe encore maintenant, il ne faut pas se leurrer. Ce dualisme, nous le vivons actuellement en sens inverse : on a le culte du corps, par le sport, les passions… on en fait une entité dont il faut s'occuper, mais à côté de l'esprit. On donne au corps une dimension extraordinaire, mais au détriment des autres. Là encore, il y a rupture.

Chez Dürckheim j'ai retrouvé cette unité, d'abord à travers les arts "martiaux" – mot dangereux car il nous fait penser à la guerre, et je préfère dire –, à travers les arts de vivre japonais.

Et ce qui est extraordinaire – je ne cherche pas à l'expliquer, je constate – c'est que dans le christianisme pour qui le corps est quelque chose de fondamental – nous croyons au Dieu qui s'est incarné, nous croyons en la résurrection de la chair – le corps est rejeté, alors que chez les Orientaux, les hindous pour qui le corps n'est qu'une illusion qui doit disparaître un jour, au contraire, on a pu concevoir cette unité.

L'unité corps et l'esprit, c'est savoir que mon corps ne vivra et ne peut vivre que si continuellement il est animé par l'Esprit. Mon corps est appelé à être spiritualisé, mais dès maintenant toute activité du corps, quelle qu'elle soit, doit continuellement prendre sa source dans l'Esprit.

Un geste, s'il est purement corporel, va créer un conflit, une rupture alors que, s'il jaillit du fond de vous-même, il va au contraire créer de l'harmonie. C'est là tout le travail du kinomichi (et d'abord de l'aikido) que j'ai pratiqué… C'est vrai aussi pour le yoga.

À ce propos, Dürckheim a ce mot splendide : nous avons vécu trop avec "le corps que nous avons", mais "le corps que nous sommes", qui nous fait parfois perdre la tête, il faut le trouver pour qu'il soit en harmonie avec nous-même et avec le monde.

Ceci, c'est la première donnée de Dürckheim.

b) Deuxième donnée de Dürckheim : sa ligne psychique.

La deuxième donnée est aussi fondamentale, c'est sa ligne psychique. En effet, jusqu'à maintenant, dans la maladie, on a traité la maladie et non la personne. Le freudisme a créé, par la psychanalyse, une dissociation entre le psychique et le spirituel, oubliant que le psychique ne peut se mettre en ordre véritablement que si toute la personnalité est en ordre : l'homme ne pourra se réunifier que par la force spirituelle qui l'animera.

D'autre part, il serait extrêmement dangereux de penser que le spirituel pourrait tout arranger par lui-même ; et cela je l'ai aussi vécu très fort.

En tant qu'ermite, j'ai eu le privilège de pouvoir entrer dans les Trappes[10] (même les religieux n'ont pas le droit de rentrer à l'intérieur des Trappes). J'y suis rentré, j'y ai vécu et j'ai été effrayé par l'hécatombe qu'il y avait : des jeunes entraient pleins d'enthousiasme, prêts à donner toute leur vie, et à 40 ans c'étaient des épaves humaines, car tout leur psychisme avait été complètement détruit : on ne tenait pas compte de ce qu'ils avaient une sensibilité, une sexualité, une affectivité, et que tout cela devait se mettre en ordre pour qu'ils soient eux-mêmes, pensant que la grâce arrangerait tout !

Quand on met l'homme en ordre, au plan spirituel et au plan psychique, l'homme peut petit à petit se construire et se réaliser.

Le travail thérapeutique qui est fait chez Dürckheim est un travail à travers des médiations – dessin ou autres[11] – qui sont des explorations de l'inconscient. Et dans tout ce travail, le spirituel est présent, il n'est pas évacué. Je ne vais pas essayer d'étudier en moi-même mes richesses ou mes difficultés sans la présence de l'Esprit : cela ne peut pas se séparer. Il faut "distinguer" mais pas séparer" : il faut créer cette unité profonde.

C'est la première chose qui a été fondamentale pour moi chez Dürckheim : la rencontre avec cette unité que je cherchais. En effet je souffrais de mes distorsions, de mes déchirements, de cette coupure. Et puis, petit à petit, j'ai pu intégrer tout ce que je suis, ma sensibilité, mon affectivité.

Tel est le travail que nous avons fait et qui est passionnant, pour moi et pour les autres. Encore faut-il affronter soi-même l'unité que l'on recherche.

Tout cela correspond à une donnée fondamentale de notre époque : actuellement, la jeunesse ne peut plus vivre comme nous vivions autrefois, dans une espèce d'hypocrisie. Elle veut être vraie, se réaliser pleinement : il n'y a pas un côté chrétien et… un autre tout autre. Le jeune veut être un homme à part entière. Le Christ n'était pas un surhomme, il ne séparait pas le corps et la vie spirituelle.

 

2) Deuxième découverte : des moyens simples pour être là tout entier.

La deuxième découverte que j'ai faite dans ma vie érémitique et chez Dürckheim, c'est qu'à travers des moyens assez simples comme la respiration, la position dans le "hara" – ce centre vital que Dürckheim a découvert au Japon[12] – il y a une possibilité d'être là tout entier dans ce que l'on fait.

Le drame de notre époque, c'est que l'on est toujours en avance ou en retard, mais que l'on n'est jamais là. Nos contemporains, à quelques jours d'un congé, ne sont plus là : ils sont déjà en vacances. Quand on prend le métro, on est déjà arrivé, etc… On n'est jamais présent. Or toute la question pour nous c'est d'être capable d'être là tout entier, avec notre corps, notre intellect et tout ce que nous sommes, dans ce que nous faisons. Toutes les tensions, toutes les fatigues que nous pouvons avoir se produisent chaque fois que nous ne sommes plus là.

Et je ne suis plus là parce qu'il y a une part de mon esprit qui est ailleurs, parce que ma sensibilité est complètement réfrénée, etc… je ne suis plus présent, et à cause de cela, je crée autour de moi une espèce de tension.

Cette unité fondamentale, cette présence à ce que je vis est quelque chose que j'ai découvert aussi lorsque j'étais ermite. En effet, je faisais du bûcheronnage, ce qui me permettait de vivre, et si je partais à mon travail en me disant : « tu dois abattre quatre arbres » – c'était à peu près ce que je devais faire pour gagner ma vie – j'étais sûr de revenir très fatigué, et peut-être aussi n'aurais-je pas abattu mes quatre arbres ! Mais, par contre, si je partais avec simplement tout moi-même en me disant : « Je suis là dans ce que je fais, avec ma tronçonneuse… », entièrement là, sans chercher à savoir ce qui va se produire… essayant de prendre les choses comme elles sont, dans leur réalité, à ce moment-là les arbres s'abattaient et souvent je pouvais en faire un cinquième sans me fatiguer.

Et cela, je l'ai beaucoup appris chez Dürckheim : ce rassemblement de tout son être qui permet d'y mettre à la fois son cœur, son amour, sa force. C'est ce que le retrouve d'ailleurs dans le commandement de Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme, de tout ton cœur, de toutes tes forces » (Dt 10, 12) c'est-à-dire, tu seras là tout entier : c'est "tout entier" qui est capital, et c'est un peu cela le hara, ce centre vital qui nous permet de rassembler toutes nos forces, notre énergie, pour être là.

 

3) Troisième découverte : la vie spirituelle comme chemin initiatique.

La troisième découverte que j'ai faite chez Dürckheim, c'est que la vie spirituelle est un chemin, pas seulement un chemin comme je le considérais banalement, mais un chemin "initiatique". Je ne vais pas rentrer trop dans ce domaine de l'initiation[13]… mais qu'est-ce que cela veut dire ?

La vie est une continuelle transformation, et c'est progressivement que tout se met en place, que nous nous créons. Nous partons avec un donné qui se présente à nous avec des défauts, des possibilités, des faiblesses, des ombres, tout ce qui nous constitue… et tout est transformable intérieurement. Tout se crée, tout se développe, non pas derrière des barreaux, mais à travers le quotidien.

Et plusieurs attitudes sont nécessaires pour que ce cheminement se fasse dans le quotidien.

L'attitude première dont Dürckheim parlait, c'est apprendre à lâcher prise. Lorsque nous sommes devant une situation, une rencontre, une personne… devant une injustice, quelque chose qui nous atteint, où nous nous sentons agressés, des situations pas toujours heureuses, et même des situations heureuses où nous sommes atteints au niveau de notre sensibilité, de notre affectivité, au niveau de notre plexus, nous nous bloquons à ce niveau, ou au niveau du cérébral, du mental, et finalement nous n'arrivons à aucune entente ni aucune solution parce que nous restons bloqué à un niveau où rien ne peut se résoudre.

Le lâcher prise, c'est se dire à tout instant : « Tout ce qui m'arrive, je dois être capable d'en prendre conscience, je dois avoir le courage d'en prendre conscience. Je suis atteint, quelque chose me touche, je suis remis en question. »… Être capable de me le dire, de prendre conscience de mes limites, être capable, dès que je suis atteint, d'immédiatement pouvoir lâcher ; ne pas me tenir au niveau où je suis atteint, mais pouvoir abandonner le lieu de ma blessure.

Et si nous laissons les choses descendre au fond de nous-mêmes, nous y trouvons à la fois la force, la lumière, l'amour nécessaire pour pouvoir répondre et affronter la situation qui nous atteint, et y répondre d'une manière juste.

Ne pas se tenir à ce qui m'atteint, le laisser descendre, et y trouver la force : c'est fondamental dans le chemin spirituel, car cela permet de pouvoir trouver, à travers les situations qui me révèlent mes limites, la force de les dépasser progressivement et de pouvoir m'ouvrir à l'autre dimension de moi-même.

Lâcher prise, abandon : l'expiration est ce qui me permet d'accueillir en moi l'inspiration qui va être cette force nécessaire[14].

En même temps, on découvre que toute situation, quelle qu'elle soit, n'est pas obstacle mais au contraire moyen pour aller plus loin. Trop souvent, nous voyons tout ce qui nous arrive comme un mur alors qu'au contraire, ce doit être pour nous une occasion de dépassement : ce qui est impossible à l'homme va devenir possible par la force intérieure qui nous fait dépasser la situation dans laquelle nous nous trouvons. Et c'est là qu'est la clé, car c'est là que l'on touche vraiment à ce qui est l'unité. Ce n'est pas l'écrasement, c'est reconnaître que je ne peux pas résoudre tous par moi-même au niveau de mon cerveau, ma sensibilité, etc. et que pour affronter la réalité que j'ai à vivre, il me faut tout l'être qui est en moi.

 

Ce cheminement allait m'ouvrir à une vie plus profonde. En effet une autre chose que j'ai découverte chez Dürckheim, c'est que ce Dieu qui paraissait "extérieur" était en fait là en moi-même, toujours à l'œuvre, et que je pouvais toujours faire appel à lui pour pouvoir dire ce que j'avais à dire.

Dans toute situation quelle qu'elle soit, nous pouvons faire appel à cette force intérieure, à cette vie profonde qui nous cherche continuellement et veut se communiquer à nous. Encore faut-il ouvrir la porte pour qu'elle vienne à nous.

 

4) Parenthèse : plusieurs remises en cause.

a) Remise en cause de l'éducation chrétienne reçue avant.

Ces premières découvertes m'ont donné envie d'en connaître davantage, et avec l'autorisation de mon évêque, Mgr Riobé, j'ai abandonné la vie érémitique et je suis allé vivre chez Dürckheim. J'y ai vécu une expérience éclairante qui, en ce qui concerne la religion, m'a permis de comprendre beaucoup mieux le rôle de l'institution, de la doctrine, des rites… mais aussi les limites de tout cela.

En effet, durant les trois premiers mois de mon séjour chez Dürckheim, nous avons creusé, au cours d'une véritable thérapie, tout ce qui en moi faisait obstacle à la vie. Or, ce qui faisait le plus obstacle à ma vie, c'était toute mon éducation chrétienne ! Et tout a été remis en question, car je me suis rendu compte qu'au fond je n'existais en grande partie que par le prêtre qu'on avait formé, qui n'était pas Jacques Breton, mais qui était le Père Untel ; et alors, tout est tombé ! Trop souvent, nous sommes prisonniers de toute une éducation qui empêche la vie profonde de jaillir. Heureusement, pour ma part, j'avais vécu cette expérience première dont je vous ai parlé tout à l'heure, c'est ce qui m'a permis de me dire : « Oui, mais au moins je sais que pour moi demeure une chose : c'est cette réalité, ce fait d'expérience. »

Alors je me suis mis à tout reconstruire pour essayer d'exister en tant que Jacques et non plus en tant que Père Breton. J'ai découvert chez Dürckheim qu'en moi-même – et je le voyais bien dans mon cheminement mystique – j'avais des barrages : lorsque j'essayais de vivre plus au niveau de mon intériorité, d'être présent à moi-même, il y avait quelque chose qui empêchait cette descente, la vie ne circulait pas, il y avait des blocages qui m'empêchaient de vivre ce que j'avais à vivre, et pour moi c'était une souffrance que je ne pouvais exprimer. Il y avait des choses que j'avais vécues depuis mon enfance et que je n'avais pas pu dire et qui étaient restées là, il y avait aussi des blocages au niveau de mon corps. En effet c'est au cours de tout un travail sur le corps que j'ai pu découvrir cette chose extraordinaire qu'est le corps !

Le corps, c'est une mémoire terrible ! Si vous avez une tension en un point du corps, cette tension peut venir de votre petite enfance, à l'âge de 1, 2 ou 3 ans, et cela demeure ! Et si vous travaillez sur cette tension, ce qui a été mal vécu va réapparaître et vous pourrez l'affronter à nouveau pour pouvoir vous en libérer. Vous avez des gens qui ont des tas de douleurs, c'est parce qu'ils portent beaucoup trop de choses depuis leur enfance : tout s'est durci, et tant qu'ils ne se libèrent pas, ils restent tout raides !

Et c'est tout ce travail de lâcher prise, en remontant assez loin, qui permet de se libérer, de renaître à la vie. C'est ce travail que l'on doit faire pour se libérer petit à petit, pour devenir des personnes libres, d'une liberté intérieure, pour que la vie puisse passer à travers tout ce que nous sommes. Nous sommes appelés à cette liberté, appelés à être davantage transparents, et avec tous nos muscles !

On rencontre des gens complètement bloqués, ce n'est pas possible que la vie puisse passer à travers eux. On leur dit : « Mais ouvrez donc…. pour pouvoir respirer. », mais souvent la réponse est doloriste : « C'est comme ça, il faut subir ses souffrances, ça fait partie de… » Non, on n'a pas à subir, on est appelé à exister, donc à travailler sur ses tensions, à se libérer. C'est un travail fondamental.

 

b) Remise en cause de l'injonction d'être "gentil".

Une autre chose que j'ai découverte, c'est qu'il y a tout un côté de nous-même qui reste enfoui, qui est refoulé et qui nous diminue progressivement. Le travail en profondeur, c'est prendre conscience de ce qui en nous ne demande qu'à exister et à vivre, qui est là à l'état de germe, et qu'il faut développer pour mettre à jour tous les aspects de nous-même. Nous sommes appelés à être hommes en plénitude, à être Christ, il faut que ce qui est en germe en nous puisse advenir.

À un moment donné, chez Dürckheim, j'ai fait le rêve que j'étais en train de juger et de condamner Hitler. Et la personne qui travaillait avec moi m'a dit : « Eh bien, joue Hitler, toi qui es en train de le condamner, de l'écraser. En fait, tu ne rêves que de toi, il y a un Hitler en toi. » Cela a été dur à entendre. Mais je me suis rendu compte qu'Hitler représentait pour moi la volonté de puissance, et que celle-ci avait été entièrement écrasée par l'éducation que j'avais reçue, car on m'avait appris qu'aimer quelqu'un c'était être gentil avec lui, et à partir de cela, chaque fois qu'il y avait un accroc, j'écrasais en moi cette volonté et mon adversaire !

En fait cette volonté de puissance est en moi comme une donnée fondamentale, et dans la mesure où je la laisse s'unir à l'autre côté de moi-même qui est la douceur, cela devient un amour fort et vrai. Mais un amour "gentil", c'est un amour qui fait du mal !

Au fond, il faut être capable d'assumer en soi l'autre pôle de soi-même pour exister et faire que les relations soient justes. Être moi-même avec tous les côtés de moi-même : je suis moi-même à partir du moment où j'assume mes deux pôles. Et c'est le drame d'Hitler qui avait aussi un pôle de douceur mais qui l'a écrasé. Il aurait été un tout autre homme, et il a dit d'ailleurs, mais le pouvoir l'a séduit complètement, et c'est sa volonté de puissance qu'il a développée au détriment de l'autre côté de sa nature.

Il s'agit pour nous d'unir les deux côtés de notre nature.

 

5) Quatrième découverte : mettre au monde l'autre pôle de soi-même.

La quatrième chose qui pour moi a été capitale lors de mon séjour chez Dürckheim, c'est qu'au bout de neuf mois, jour pour jour, Jacques est né. Et un mois avant, au huitième mois, j'ai fait un rêve : je rêvais que je me trouvais dans une clinique d'accouchement – je n'ai jamais été dans une clinique d'accouchement, mais la présence d'une sage-femme m'y a fait penser – et c'était moi qui étais sur le lit ! Et le plus extraordinaire, c'est que je me suis réveillé en train de me faire une césarienne… À partir de ce moment, durant un mois, j'ai souffert comme jamais je n'ai souffert de ma vie… c'étaient les douleurs de l'accouchement !

Et comment Jacques est-il né ? par la mise au monde de l'autre pôle de moi-même.

D'après les premiers chapitres de la Genèse, l'homme n'est vraiment lui-même que lorsqu'il découvre l'autre pôle de lui-même[15]. Pour moi, je découvrais la femme en moi-même. Bien souvent, je me disais : « Jacques, qu'est-ce qui ne va pas ? Mais j'ai besoin d'une femme ! » Et Dürckheim me disait : « Mais il y a des femmes ici ! » Et puis curieusement : « Ta femme, elle est là, au cœur de toi-même. »

Découvrir l'autre pôle c'est ce qui permet à l'homme d'intégrer tout l'autre côté de lui-même qui est la sexualité, l'affectivité, etc… Il n'y a pas de vie spirituelle possible – et je suis clair et net – si elle ne naît pas au cœur de lui-même, dans l'autre pôle de lui-même.

La vie spirituelle profonde chez un homme est féminine, et chez une femme elle est masculine. C'est pourquoi on parle de femme forte.

La découverte de l'autre pôle est quelque chose de capital. Il s'agit de retrouver l'unité profonde – comme on dit en Orient – du yin et du yang. En chacun il y a le côté yang de sa nature, la force, et le côté yin, le côté accueil, réception. Et ce sont ces deux pôles que l'on doit harmoniser pour exister et pour vivre une vie spirituelle profonde.

C'est cela que j'ai trouvé chez Dürckheim, cette intégration de toute la personne.

 

6) Partager la vie d'un monastère zen au Japon[16].

Un autre aspect que je développerai très peu et que j'ai découvert chez Dürckheim, c'est le zen que j'ai appris à pratiquer.

J'ai eu le privilège, il y a deux ans (en 1983), d'être invité par des moines bouddhistes zen au Japon. C'était dans le cadre d'un échange spirituel entre moines chrétiens et moines bouddhistes zen. Comment ne pas trouver suffisamment de moines chrétiens, je me suis retrouvé invité alors que je ne suis pas moine[17]. L'échange a duré un mois et je suis resté ensuite deux mois pendant lesquels j'ai vécu dans un monastère bouddhiste zen en tant que prêtre, et cela a été une autre expérience fondamentale pour moi.

Je n'aurais sans doute pas pu tenir sans l'enseignement de Dürckheim. Ce voyage m'a montré combien j'avais des fausses idées sur le bouddhisme. Car nous jugeons le bouddhisme de l'extérieur, avec notre langage à nous, qui n'a rien à voir avec leur langage. Il faut partager leur expérience pour pouvoir l'exprimer.

Ce partage a été très positif pour moi. Jamais je ne me suis trouvé en contradiction avec la foi chrétienne, mais de plus, ils m'ont laissé un peu de temps durant lequel, tous les jours, je devais célébrer l'eucharistie. Ils tenaient à ce que je reste prêtre, que je garde mon identité.

J'ai donc vraiment partagé leur vie. Et pour moi, à la fin, cela a été un travail de très forte intériorisation parce que, dans un monastère bouddhiste zen, tout est fait, d'une part pour vous aider à vous intérioriser, et d'autre part pour tendre à une purification très forte. Aucun geste ne se fait à l'improviste, du matin au soir tout est ritualisé : la manière de manger, de se déplacer… tout est fait en harmonie, ce qui vous oblige à être continuellement là, présent.

Quant au précepte « Priez sans cesse », je peux dire que je l'ai vécu là-bas, car sans cesse on est là, et on est comme mort à sa volonté propre. C'est là, dans ce moment,  que j'ai découvert ce que pouvait être le rien. Quand on en arrive là, c'est extraordinaire, la sensation de liberté qu'on éprouve !

Je n'aurais jamais pu vivre cela dans un monastère chrétien, mais je suis resté chrétien, et cela m'a aidé à voir mieux la spécificité de la vie spirituelle chrétienne, à découvrir que le zen développe énormément la verticale, l'enracinement, la radicalité qui permet d'aller au cœur de soi-même, et qu'il développe très peu la dimension horizontale. Plusieurs événements sont arrivés, et j'ai vu que ma présence pouvait leur donner cette autre dimension qu'ils n'avaient pas tellement développée. C'est un peu le drame du Japon qui est un monde très collectivisé : il y a peu de place pour la personne, pour la relation ; l'homme se sacrifie pour la collectivité, mais la dimension d'amour personnel n'y est pas. Pour le chrétien, il croit – et c'est sa foi et sa vie – que l'Être lui-même est relation.

Cela ne retire rien au fait que je crois profondément à la non-dualité : l'Esprit ne fait qu'un avec mon esprit, mais l'Esprit qui est en moi me met en relation avec le Père qui reçoit le Fils, et ce qui est vécu au fond de moi-même peut être aussi vécu avec les autres. Et si je ne vis pas une relation profonde où j'accueille et m'unis à cette dimension très forte au fond de moi-même, et bien, je ne pourrais pas vraiment la vivre avec les autres.

Nous, nous avons la chance de pouvoir unir en nous-mêmes les spiritualités de l'Orient et de l'Occident, et cela depuis peu. Cette ouverture entre les deux mondes permet de pouvoir construire une spiritualité qui ne soit ni trop horizontale ni trop verticale.

 

NB : Cet exposé a été suivi de questions-réponses avec les auditeurs, la transcription paraîtra dans un autre message début juillet.



[1] Les « Réseaux Espérance » ont été lancés à la fin des années 1970 par René Macaire (1916 – 1993). Voici la présentation faite par l'organisation : Les Réseaux Espérance sont un espace destiné à des personnes qui éprouvent le désir de ne plus séparer les 3 dimensions de leur vie : la personne, la communauté, et la société. Les valeurs qui sous-tendent de cette démarche sont : 1) dimension communautaire donnée à sa vie, 2) sens de la coresponsabilité des actes de chacun, 3) attention portée au plus démuni, premier critère de développement, 4) attitude écologique en harmonie avec la nature, et vie simplifiée, 5) comportement non-violent dans toutes les relations. Ces valeurs d’accomplissement de l’être, de la mutance, trouvent toute leur force dans l'ouverture en profondeur à "plus grand que soi", quel que soit le nom que chacun lui donne.

[2] Une transcription a été faite par les Réseaux Espérance, elle est reprise ici, des titres ont été ajoutés. Pour les questions qui ont suivi, l'ordre a été un peu modifié, et une partie n' pas été reprise.

[3] Patrice Sauvage est économiste, haut fonctionnaire, engagé depuis 20 ans dans la lutte contre l’exclusion et pour une économie solidaire, mais aussi dans un chemin spirituel marqué par le dialogue interreligieux. Co-fondateur des Réseaux Espérance, de Démocratie et Spiritualité, du centre Assise, auteur de L’impératif spirituel (ed. de l’Atelier 1999), La foi, chemin d’humanité (Ed. du Signe, 2009). Il est ordonné diacre de l'Église catholique en 2002. Cf. http://acces-assoc.org/web/?page_id=21 .et https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrice_Sauvage

[4] Henri Hartung (mort en 1988). C'est en 1947 qu'il rencontre Ramana Maharshi, il a écrit  Présence de Ramana Maharshi, Ed. Le Cerf, Paris, 1979. En 1963 il rencontre aussi Graf Dürckheim., début d'une amitié qui durera jusqu'à leur mort la même année. En 1977 il crée le centre de Fleurier en Suisse où Jacques Breton est venu à maintes reprises animer des sessions (retraites zen). On trouve des extraits de Henri Hartung sur http://www.revue3emillenaire.com/blog/category/auteurs-h-j/h-hartung/

[5] Raimuno Panikkar (1918-2010), voir son site : http://www.raimon-panikkar.org/francese/home.html

[6] En 1985 Patrice Chagnard a fait le film Zen ou le souffle nu qui est passé au Jour du Seigneur" les 29 décembre 1985 (I) et 5 janvier 1986 (II) : Sigheto Oshida converse avec Patrice Chagnard. Les réflexions de Oshida sont exprimées sur un ton extrêmement expressif et sont ponctuées de rires. Le texte figure sur le blog : "Zen, le souffle nu", film de P. Chagnard sur S. Oshida : présentations et paroles du film. Le film est paru en DVD, on peut se le procurer avec la revue "La Source" n° 29 (11 € en novembre 2016) : http://www.sources-vivre-relie.org/feuilleter/seul-et-ensemble/15/2.aspx et visible actuellement sur https://vodeus.tv/video/zen-le-souffle-nu-2231. Un livre du livre Enseignements de Vincent Shigeto Oshida a été édité par les Voies de l'Orient. Plusieurs des enseignements ont été mis sur le blog, à partir de la traduction qu'en avait fait Bernard Rérolle, voir tag Oshida.

[7] Jacques Breton à la suite de Graf Dürckheim parle de l'Être plutôt que de Dieu.

[8] Dans son autre écrit il dira « Dans le Christ, la mort et la résurrection sont entièrement liées comme les deux faces d'une même réalité... C'est dans la mort sur la croix que le Christ ressuscite à cette vie nouvelle. » (À propos du carême : réflexions de Jacques Breton et d'autres)

[9] Les événements de mai-juin 1968, ou plus brièvement Mai 68, désignent une période durant laquelle se déroulent, en France, des manifestations étudiantes, ainsi que des grèves générales et sauvages. Le point le plus chaud était le Quartier latin de Paris où se trouve le lycée Saint-Louis.

[10] Les trappistes sont des moines cloîtrés appartenant à l'ordre cistercien de la stricte observance et vivant dans le silence, la prière et le travail manuel.

[12] En japonais, le "hara" désigne le ventre. En général on considère que le hara est le centre de gravité du corps étant situé à quelques centimètres sous le nombril. Dürckheim a écrit Hara. Centre vital de l'homme. Éd. Le Courrier du Livre, 1974.

[13] « Le mot latin "initiare" veut dire ouvrir la porte menant à ce qui est secret, à ce qu'est l'Homme dans son essence, dans son être essentiel. C'est à travers l'expérience initiatique que se manifeste le dynamisme de l'Être essentiel qui transforme en profondeur l'existence. » (Marie-Aleth Lagente)

[14] « Lorsque vous êtes gai, heureux, vous expirez et lâchez votre souffle, et par ce souffle, vous créez une dimension, un espace de plus en plus grand autour et en vous. Et vous pouvez développer cette conscience de l'expiration. Mais l'inspiration doit être passive. Grâce à une expiration bien vécue, elle viendra d'elle-même, librement et justement. Pour vivre, je dois développer cette conscience de l'expiration et à partir de là, créer un espace. » (Maître Masamichi Noro, "Prière du corps, le Kinomichi" : Entretien de Pierre Willequet avec Maître Masamichi NORO, revue Source n° 23, 1989)

[15]  « Du côté qu'il avait pris de l'homme, YHWH Dieu forma une femme, et il l'amena à l'homme. Et l'homme dit: "Celle-ci cette fois est os de mes os et chair de ma chair! Celle-ci sera appelée femme, parce qu'elle a été prise de l'homme.» (Gn 2, 22-23).

[17] En fait, à l'époque, Jacques Breton était ermite et faisait plus ou moins partie de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire qui participait à l'échange inter-monastique.