À la suite d'un parcours très singulier Jacques Breton a fondé le centre Assise, lieu de cheminement et de silence, pour transmettre son expérience et aider les personnes à devenir elles-mêmes dans l'unité, la liberté et l'ouverture au monde. À l'occasion de la parution du premier numéro de la Voix d'Assise, bulletin de liaison interne au centre Assise (qui, à l'époque, paraissait 3 à 4 fois par an), Jacques Breton a répondu aux demandes de Catherine Brut. Voici ce qui a été retranscrit dans la Voix d'Assise n° 0 !

 

Entretien avec Jacques Breton sur l'histoire du centre Assise

et le cheminement qui y est proposé

 

 

► Jacques Breton, vous êtes prêtre catholique et vous avez créé, voici une dizaine d'années maintenant une association "Assise" au sein de laquelle vous avait introduit la pratique du zazen. Comment est née cette association ?

Centre Assise au 40 rue QuincampoixJacques Breton : En revenant de chez Graf Durkheim, j'ai animé des groupes dans plusieurs centres, à Évry, à Sèvres, au Forum des Halles. Ils étaient ouverts à ceux qui désirent se rencontrer. On y pratiquait diverses activités, l'aïkido, la méditation… Après quelques temps, j'ai ressenti la nécessité de disposer d'un endroit où pouvoir approfondir ce que je faisais, travailler de manière moins épisodique. Lorsque je trouvais la salle de la rue Quincampoix, je n'avais pas dans l'idée de créer une association. Elle est, en fait, la conséquence d'un mouvement qui était né et qu'il fallait mettre en forme… ne serait-ce que pour des raisons administratives !

 

► Et son nom, "Assise" ?

J B : J'avais toujours en tête la recherche d'un lieu en dehors de Paris. Nous en avions trouvé un en face d'une montagne, sainte Assise. L'endroit n'a pas convenu mais le nom de la montagne nous a plu et est resté en écho. Puis il y a eu une rencontre œcuménique à Assise. Cela nous a décidés à appeler notre association "Assise".

 

 ► Comment s'est passé pour vous la découverte du zen ?

J B : Avant mon ermitage, j'ai eu besoin d'une préparation pour entrer en solitude. J'ai donc participé à une session « Sagesse du corps et prière chrétienne » où l'on nous a initiés au zazen. Mais un certain manque de rigueur à cette approche entraînait des situations un peu humoristiques. Nous étions 70 ou 80, et pendant la méditation… certains se tournaient les pouces ! Heureusement, l'année suivante, Graf Durkheim était présent et ce fut donc plus sérieux. C'est d'ailleurs lors de mon séjour dans son Centre que j'ai essentiellement découvert le zen. On pratiquait le tai-chi, l'aïkido… mais tous les matins et tous les soirs à 17 h 30, il y avait une assise dans l'esprit du zen.

 

► Que garde Assise de Graf Dückheim ? La pratique du zen ?

J B : Pas seulement le zen mais aussi ce cheminement où le corps, le psychique et le spirituel sont reliés.

Un travail plus spécifiquement corporel, à travers le kinomichi par exemple, et thérapeutique par des activités telles que l'argile ou le dessin, complète la pratique.

Dans le zen, il n'est pas question du psychisme. Je ne sais pas si cela est juste, mais il est certain que pour nous, en Occident, nous avons besoin de ce travail de vérification d'un inconscient parfois bien encombré.

 

► Le zendô d'Assise est relié à un monastère japonais. Comment s'est faite cette rencontre ?

Eizan RôshiJ B : Lorsque j'ai trouvé ce lieu, rue Quincampoix, j'ai été invité à participer, au Japon, à une rencontre œcuménique entre moines bouddhistes et moines chrétiens. Au début, j'étais parti pour un mois mais en fait j'y suis resté trois mois. Dans le monastère où j'étais, et dans lequel par la suite je suis allé régulièrement, le Ryutakuji, j'ai fait la connaissance de Eizan Rôshi. Je lui ai demandé s'il accepterait de venir en France. Au début, il a hésité avant finalement d'accepter de venir deux fois par an. L'année dernière, il n'est pas venu mais pour des raisons personnelles.

 

► C'est vous qui avez choisi ce Rôshi ?

J B : Il y a eu un tilt entre nos deux, une entente à un niveau profond. Au cours de ces sesshins que l'on vit ensemble, des liens que l'on ne peut définir avec l'intellect se créent et demeurent. Il a senti que cela était juste pour lui de venir et j'ai senti juste qu'il puisse venir.

 

► Savait-il que vous étiez prêtre catholique ?

J B : Oui, puisque même dans ce monastère, j'avais toujours un temple à ma disposition afin de célébrer l'Eucharistie. Il était au contraire très intéressé de travailler avec des chrétiens.

 

► Et lui, comment voit-il le zen et le christianisme, avez-vous pu en discuter ?

J B : Bien sûr, nous parlons beaucoup mais il est très difficile de savoir ce qu'il pense. Les bouddhistes ont un très grand respect des personnes. Si nous sommes chrétiens, ils vont nous prendre comme tels et se poser la question : “Est-il possible, pour des chrétiens, de rentrer dans la voie du zen ?” Moi je réponds : “Oui, je l'espère.” Pour le Rôshi, je suis persuadé qu'au fond de lui-même il pense que le christianisme représente une étape vers le bouddhisme, mais il ne le dira jamais.

 

► Est-il important pour Assise d'être relié à ce monastère japonais ?

J B : Pour ma part, je considère que le zen est une pratique qui remonte très loin, dont l'expérience a produit ses fruits et à laquelle il faut, le plus possible, rester fidèle pour ne pas se couper de la source. On peut modifier ce qui n'est pas essentiel, être plus souple, mais si nous nous coupions de la source et si nous faisions n'importe quoi, nous perdrions ce qu'il y a de meilleur dans le zen.

 

► En quoi le zen vous permet-il d'approfondir votre foi chrétienne ?

J B : Nous avons tous besoin de nous purifier intérieurement. Nous sommes encombrés d'un tas de pensées, de dogmatisme, de moralisme et d'idéologies chrétiennes. Le Dieu dans lequel nous mettons notre foi est souvent celui que nous nous sommes créés nous-mêmes. Le zen, par le fait même qu'il essaye de nous dégager de tout système de pensée trop englobant, nous apporte une aide efficace. Il purifie notre foi, pour nous permettre d'aller au-delà des concepts et de pénétrer plus avant dans la réalité divine. Le zen m'a beaucoup aidé à purifier ma foi chrétienne.

Mais cette purification n'est pas réservée aux seuls chrétiens. À Assise viennent aussi des juifs, des musulmans et le zen peut les aider à entrer dans leur foi. Même ceux qui ne se disent pas chrétiens peuvent retrouver leurs racines et finalement une certaine approche du Christ par l'intérieur et non par le dogme ou la doctrine.

 

► Qu'avez-vous trouvé dans le zen et que vous n'avez pas trouvé dans le christianisme occidental ?

J B : Le zen aide à l'unité corps-esprit. La posture de zazen est déjà la base sur laquelle on s'appuie pour faire ce lien. Le zen donne cette possibilité de pouvoir se réunifier, retrouver notre dimension intérieure et s'enraciner encore davantage dans la terre pour permettre à la personne de grandir, se développer et ainsi lui donner une assise. La pratique permet de recréer en nous cette unité intérieure, être plus présent à ce que nous faisons, davantage centrés, "assis".

Il existe d'ailleurs un paradoxe entre nos deux traditions. Dans le bouddhisme, le corps est impermanent, d'une existence éphémère et pourtant il joue un grand rôle. Dans le christianisme, il y a incarnation du Christ, on reçoit le Christ par son corps, et nous, nous avons rejeté le corps, car le corps et le travail intériorisé font peur !

 

Centre Assise, programme 2017-2018► Et dans le quotidien ?

J B : Le zen aide par exemple à ne pas se fixer sur les situations difficiles, parfois douloureuses auxquelles nous somment confrontés. Il nous apprend à les accueillir, les laisser descendre et à y répondre non pas à un niveau intellectuel mais à un autre niveau. Il développe cette intuition profonde dont nous avons tous besoin et qui nous dit ce qu'il est juste de faire ou de ne pas faire et ainsi de répondre d'une façon plus vraie à telle situation ou à tel événement.

 

► Vivre sa religion plus dans la relation ?

J B : Vivre une relation plus profonde de l'Absolu que l'on appelle comme on veut, l'Esprit, le Souffle, le Chi chinois (ou ki en japonais), le Christ à l'œuvre en nous. Dans le christianisme, la relation est vécue entre l'homme et Dieu. L'homme est reconnu par Dieu de qui il reçoit sa nature profonde, Dieu se donne à lui dans la totalité de ce qu'il est. Pour les bouddhistes, cette histoire de Dieu qui se donne est inconcevable, et ils nous reprochent d'ailleurs de vivre encore dans la dualité et de vouloir y rester. Le bouddhisme ouvre au monde intérieur, pour ne faire plus qu'un avec moi, les autres, la nature de Bouddha. Il n'y a pas de relation avec l'Être.

 

► Comment Assise allie-t-elle le zen et le christianisme ?

J B : Assise se veut un lieu de cheminement pour tous. Ses membres ne sont pas forcément chrétiens, mais je leur demande d'avoir une recherche spirituelle authentique. Des juifs, des musulmans, des athées viennent ici et tous ont accueilli sans distinction. Je crois que ceux qui ont le plus de difficultés à s'intégrer sont ceux qui sont en réaction contre le christianisme parce qu'ils l'ont mal vécu dans leur jeunesse.

Pour les chrétiens, nous avons la liturgie et nous proposons des sessions où sont pratiquées les exercices de saint Ignace de Loyola[1]… Le zen, par le silence qu'il créé, nous ouvre davantage à la parole et permet à celle-ci de s'exprimer de façon plus juste afin de pénétrer réellement dans le christianisme.

 

► Assise, lieu œcuménique ?

J B : Nous sommes là pour aider les gens à trouver la voie, le chemin qui est le meilleur pour eux. Ils choisissent l'activité qui leur convient, mais dans toutes nos sessions nous pratiquons le zazen.

 

► Quel est votre rôle à Assise ?

J B : Actuellement un rôle de responsable spirituel. Afin de garder l'esprit d'Assise, j'ai donné dernièrement ma démission de la présidence de l'association, me dégageant ainsi de l'aspect administratif.

 

► Comment voyez-vous l'avenir de cette association ?

J B : Je ne sais pas. J'essaye de me laisser guider intérieurement. Je suis sûr dans tous les cas qu'Assise a un avenir. Il est important que de tels lieux de rencontres existent, et il est important pour les chrétiens d'avoir un autre mode d'approche de la prière. Nous avons beaucoup à recevoir des autres traditions, surtout à notre époque où le matérialisme se développe tellement. Notre culture et nos spécificités occidentales sont valables même si elles sont quelque peu faussées. La rencontre avec l'Orient peut justement nous aider à les améliorer et à les faire grandir. La confrontation de nos traditions ne peut que nous conduire à discerner ce qui est vrai de ce qui doit disparaître.

 

                                    Propos recueillis par Catherine Brut



[1] Pour les exercices de Saint Ignace de Loyola : à cette époque-là par exemple Bernard Sénécal, jésuite et grand spécialiste du bouddhisme coréen, actuellement professeur à l'université Sogang de Séoul, animait des week-ends à Saint-Gervais. Ensuite d'autres types d'exercices ont été proposés au centre Assise.