Les 12-13 janvier 2019 a eu lieu au centre Assise un week-end intitulé "Hara" co-animé par Alexis Ferrari et Bernard Bouheret. Il a pour vocation de sensibiliser au vécu du hara, du "corps qu’on est" et de la façon d’engager sa présence dans la relation à l’autre, tout particulièrement dans une relation de soin avec le shiatsu. Il y avait le zazen, des exercices issus de la thérapie initiatique, le qi-gong, le shiatsu et des temps de partage. Voici un article paru dans la Voix d'Assise n° 53 de janvier 2013 portant sur la rencontre croisée du zen et du shiatsu.

Alexis Ferrari est chirurgien, animateur de zen au centre Assise (à Paris rue Quincampoix tous les mercredis de 19h à 21h), formé à la Leibthérapie (Dürckheim) et à l’Haptonomie (CIRDH).

Bernard Bouheret est kinésithérapeute, praticien et enseignant de shiatsu, fondateur de l’école de Shiatsu Thérapeutique de Paris.

Comme le week-end du 12-13 janvier 2019 a pour titre "Hara" et que B. Bouheret parle de sa découverte du livre Hara de Graf Dürckheim, une photo d'un Christ dans une mandorle illustre cela.

 

Rencontre croisée Zazen et Shiatsu

Avec Alexis Ferrari et Bernard Bouheret

 

 

Début décembre 2012 a eu lieu un atelier-rencontre entre des élèves de l’école de Shiatsu Traditionnel Thérapeutique représenté par son fondateur Bernard Bouheret, et le zen « dans l’esprit d’Assise » représenté par Alexis Ferrari. Ci-dessous des « interviews croisées », la première étant parue dans la revue de l’Association Internationale de Shiatsu Thérapeutique en novembre 2012.

 

Zazen et Shiatsu : Souffle et Présence dans le geste thérapeutique

 

1) Avant la rencontre du 7 décembre 2012.

Questions à Alexis Ferrari représentant le zen "dans l'esprit d'Assise".

 

- Alexis Ferrari, qu'appelle-t-on zazen ?

Zazen, c'est l'assise immobile en silence dans une posture, éprouvée depuis des millénaires, qui permet de s'abandonner totalement sans s'avachir. C'est donc à la fois extrêmement simple et terriblement difficile... Répété avec confiance, persévérance et courage, cet exercice conduit à une maturation progressive de la personne.

- Vous étudiez le zen sous la direction du Maître japonais Eizan Roshi, avez-vous pour autant une approche strictement bouddhiste du zazen ? En quoi consistent les ateliers de Zazen que vous animez dans le cadre du Centre Assise ?

C'est une immense chance que de recevoir l'enseignement d'un authentique maître bouddhiste zen rinzaï. Mais le zazen et la voie qui lui est liée ont une valeur humaine universelle, quelles que soient sa culture ou sa religion. Zazen ouvre sur l'expérience de ce qui est à la racine toutes les religions. Le reste est question de foi, qui est libre et n'a pas à se justifier. Dans le cadre du centre Assise (créé par Jacques Breton qui est prêtre catholique) j'anime une session hebdomadaire de zazen ouverte à tous. S'y côtoient des chrétiens, des bouddhistes, des humanistes,  des agnostiques... Ce temps est l'occasion de partager le souffle et le silence qui habitent chacun d'entre nous.

- Le zazen se pratique dans l'immobilité alors que le geste thérapeutique, notamment dans le shiatsu, est par définition un mouvement, cela constitue-t-il une contradiction ?

Le zazen nous aide à sortir de la prison habituelle de notre ego pour descendre dans notre base, ce qui nous ouvre à l'unité de la personne, corps-psyché-esprit. Se révèle un "centre vide" (du mental), qui est vécu comme clarté, ouverture et plénitude. C'est à ce moment que commence vraiment la méditation zazen. C'est également de ce centre que part le geste thérapeutique juste, ainsi que tout mouvement authentique, transparent à l'essence. Un praticien qui maîtrise sa technique pourra se détacher de l'inquiétude de vouloir bien faire et -sans effort de volonté- laisser les gestes venir du centre.

 -  Le 7 décembre prochain, vous co-animerez avec Bernard Bouheret un atelier intitulé : “Zazen et Shiatsu : souffle et présence dans le geste thérapeutique”. Pouvez-vous revenir sur ces deux termes fondamentaux que sont le souffle et la présence ? Pouvez-vous nous expliquer brièvement en quoi selon vous, zazen et shiatsu se rejoignent par ces deux biais dans le geste thérapeutique ?

Toute la difficulté est là : expliquer ne peut qu'induire en erreur. On ne peut pas décréter sa présence et, si l'on se focalise objectivement sur le souffle - ou pire, si on cherche à le maîtriser -, il perd sa profondeur vivante et agissante. Pourtant c'est bien par sa présence non délimitée et par la liberté du souffle - qui va inconsciemment s'accorder avec celui du patient - que l'acte thérapeutique va pouvoir changer de dimension, révéler  le cœur profond et l'être essentiel.

 

 

2) Après la rencontre du 7 décembre 2012.

Questions à B. Bouheret, fondateur de l’école de Shiatsu Thérapeutique.

 

Bernard Bouheret, quels sont les grands principes et le but du shiatsu ?

Les grands principes du shiatsu sont les mêmes que ceux de la Médecine Traditionnelle Chinoise, à savoir, restaurer la libre circulation du Qi dans l’organisme : comme le dit l’adage « L’eau qui court ne croupit jamais ».  Ici, chez nous, on pratique à la manière japonaise, manuellement, de façon rythmée sur l’ensemble du corps. On déroule un protocole shiatsu comme un kata (une forme) dans les arts martiaux. Notre style est d’ailleurs issu des écoles martiales.

Pourquoi avoir choisi de fonder le "Sei shiatsu dô" et pourquoi l'avoir baptisé « Shiatsu de la sincérité ».

Le shiatsu qui était enseigné au Japon se nommait koho ce qui veut dire "impérial". Cyrille Javary éminent sinologue qui passait chez moi en voisin traduisit koho par "noble méthode". Tout cela est tout à fait dans la tradition orientale n’est-ce pas ? J’ai cheminé avec ce shiatsu, noble, pénétrant, vigoureux, rythmé pendant 15 ans.

Puis au fil du temps des moments de respiration sont venus s’intercaler, créant des nuances dans le rythme, les mains pouvant même s’arrêter totalement et devenir "silencieuses". Le shiatsu prit alors une autre dimension. Elle permit au praticien de se ressourcer et fit entrer le receveur dans une intensité vibratoire plus élevée. Ce fut le début d’une autre recherche et d’un autre chemin plus créatif, comme si le son d’une autre musique se faisait entendre. Le ressenti des receveurs est parfois étonnant, très proche justement de l’état méditatif, le sentiment d’être là, mais d’une tout autre manière, plus en connexion avec le Qi interne et plus ouvert avec le monde environnant. Se sentir moins séparé et dans un corps plus sensible.

J’ai avancé comme cela pendant plusieurs années et, me rendant compte que je m’éloignais inexorablement du koho shiatsu, j’ai cru bon après 25 ans de pratique de nommer cette nouvelle approche "Sei shiasu dô", "la voie du shiatsu sincère" où le cœur est totalement dans le prolongement des mains. C’est une élève-amie japonaise qui m’a proposé cette appellation nouvelle.

Dans l’idéogramme de Sei sur la gauche on voit une bouche qui parle et sur la droite un guerrier qui tient une arme : ce qui peut se lire comme “ce qui sort de la bouche de l’homme intègre” d’où, loyauté, sincérité, royauté. Là, Cyrille Javary l’a  traduit comme “dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit”.

Vous avez une formation de kinésithérapeute, quel est votre parcours depuis ?

C’est une histoire particulière en effet, je suis kinésithérapeute mais je n’ai que très peu exercé sous cette forme, sinon pour gagner ma vie au tout début de ma pratique. J’ai dans le même temps, en 1977, mené mes études de shiatsu et de kiné et, étant diplômé en 1980, je suis parti au Japon au printemps 1981 où je suis allé faire l’expérience d’ushi-deshi (élève-apprenti) dans l’école mère au Japon (école Hakko de Maître Okuyama). Depuis ce voyage je n’ai plus pratiqué que le shiatsu car c’est au fond ce que je désirais. J’ai été dès l’âge de 10 ans un fervent pratiquant de judo et le Japon m’a marqué très tôt. De plus ma famille est fortement imprégnée d’Orient, mes parents et grands-parents ont vécu en Asie, et la maison familiale regorgeait d’objets et d’histoires de ce continent. Je crois que j’ai épongé cela très jeune, et puis tout tranquillement cela a pris corps et âme en moi. Me voilà depuis 35 ans à genoux au sol, en bon serviteur du shiatsu. Pas vraiment une vie d’occidental !

En quoi la rencontre avec la pensée de K G Dürckheim a-t-elle influencé votre pratique ?

K. G. Durckheim est entré dans ma vie en 1984 alors que j’effectuais un remplacement de kiné pour subvenir aux besoins de ma famille. J’étais très pauvre à l’époque et je devais fermer mon cabinet de shiatsu pour aller gagner ma vie en tant que kiné. Ce sont les seules fois où j’ai dû interrompre ma pratique.  

Dans la bibliothèque de ce kiné il y avait le livre Hara dont le titre japonais ne pouvait me laisser indifférent. Dès les premières pages j’ai été stupéfait, esplanté, comme on dit dans le midi… je lisais ce que mon être profond ressentait et j’avais le sentiment que Dürckheim me le chuchotait à l’oreille. Ce fut une grande émotion. Depuis lors je n’ai eu de cesse de le lire et pendant longtemps il m’a fallu compulser au moins un livre par an pour rester à son contact. Je viens d’ailleurs de recevoir ce matin, un livre de textes et de témoignages inédits, où Jacques Breton intervient comme auteur. Ce livre est la réédition d’une revue, « Question de », qui lui faisait déjà hommage en 1990. Vous voyez, il est là, présent, et je crois qu’il a influencé toute une génération. Pour moi il a été un compagnon de route alors que je ne l’ai jamais rencontré, il était là, près de moi, en permanence pour me guider. J’ai aussi beaucoup utilisé ses phrases dans ma pratique :

   « Il ne faut pas chercher, Il faut se laisser trouver »,

   « L’extraordinaire se trouve dans la profondeur de l’ordinaire »

Christ en majesté avec 2 chérubins, église de Vandeins, XIIe

Qu’est-ce que le shiatsu peut apporter à la pratique de zazen ?

En premier lieu la sensation d’habiter un corps équilibré et centré, pour l’effacement ou le soulagement des douleurs inhérentes à la pratique de zazen, le développement de l’intelligence de la pensée sensitive (le corps pense), la claire perception du souffle, le sentiment d'unité et de maîtrise du moi - comme le disait K.G Dürckheim « il faut se rendre maître du moi pour être maître de soi »-, le sentiment d'appartenance à l'au-delà de soi, au "Tout Autre", la pratique de la compassion appliquée (la méditation peut rester confinée et étouffante), et enfin l’initiation et l’éveil à la non-séparation.

Effacer la distance illusoire d’un moi séparé, ressentir l'autre en soi, ouvrir la porte sans porte, vous connaissez tout cela mieux que moi n’est-ce pas ? Quand on touche on est touché ! En plein cœur ! Là est le lieu de la sensation et de la transformation. C’est cela l’expérience véritable du shiatsu sincère.

Quel est le retour de cette matinée d’échange ?

Les retours des élèves sont excellents. Ils ont tous été conquis et m’ont immédiatement enjoint de renouveler cette pratique conjointe. Il est vrai que des temps méditatifs sont inclus dans notre enseignement, mais là nous sommes allés plus loin ensemble. Je vais animer cette semaine un stage de fin d’études où le silence est requis le soir et le matin ponctué par des assises. Je crois que ce silence intérieur est nécessaire aux thérapeutes, et si tu le veux bien je t’inviterai à nouveau pour que nous puissions prolonger ces moments de grande intensité. Quand on a senti l’épaisseur du silence on cherche en dedans, plus en dehors. Tu parlais de tendresse lors de notre matinée commune "Zazen et Shiatsu", et cela a ému mon cœur en profondeur : pour ma part j'évoque la Force tendre dans le Sei Shiatsu, quand on se sent père et mère tout à la fois, quand on relie les deux opposés-complémentaires, quand on ressent les douleurs de l’autre en soi.... quand deux souffrances compénétrées peuvent engendrer la guérison. Je crois que l’assise en quiétude aide à l’enracinement du cœur, quand, comme le disait Yvan Amar :

 

« la joie devient

de la paix en mouvement,

et la paix

de la joie au repos »