En ce temps de Pentecôte, voici des conseils donnés jadis par sainte Thérèse d’Avila. Ce message prolonge en en reprenant d'abord des éléments l'exposé fait par Jacques Breton (L'expérience mystique selon Thérèse d’Avila).

  •  « Ce que Thérèse va découvrir c'est qu'on porte en nous-mêmes un véritable monde intérieur. Vous connaissez Les châteaux de l'âme. L'homme porte un palais en lui-même qu'il n'a jamais fini d'explorer. C'est comme si, petit à petit, nous-même, dans la mesure où nous nous approfondissons, nous rentrons dans ces différentes demeures. »
  • « La grande découverte de Thérèse a été l'oraison, et c'est au cœur de sa vie spirituelle. […] Au départ elle était en réaction parce qu'on lui disait qu'il fallait méditer sur la passion du Christ et des choses de ce genre car elle n'était pas sensible à ça, ça ne lui parlait pas beaucoup. Je vous ai déjà parlé du livre, La troisième partie du livre appelé abécédaire écrit par le franciscain Osuna, et je vous ai cité ce passage : « Sa technique consistait à se retirer en soi-même, “à se rendre aveugle, sourd et muet” par rapport au monde extérieur, “à ne rien penser” pour échapper à la multiplicité des images et des idées afin de fixer le regard de l'âme sur Dieu seul. » Il s'agit de se mettre en état de disponibilité intérieure, ne pas chercher à vouloir ceci ou cela, se mettre en disponibilité en sachant que finalement ce qui est le moteur de notre prière c'est l'Esprit. Il ne s'agit pas de vouloir puisque c'est l'Esprit qui agit. »

Notez qu'elle a pour nom de religion : "Thérèse de Jésus" à ne pas confondre avec Thérèse de Lisieux qui est nommée "Thérèse de l'enfant Jésus".

Dans sa conférence J. Breton a donné un passage des "Premières Demeures" qui se finit ainsi : « D'après ce que je puis comprendre, la porte qui donne entrée dans ce château, c'est l'oraison et la considération. » Voici maintenant un extrait des "Quatrièmes Demeures" où Thérèse distingue l'eau qui vient par des aqueducs, c'est-à-dire par des efforts de l'homme, et l'eau donnée gratuitement, eau qui correspond à l'Esprit Saint reçu par l'homme, cette eau qui "devient ensuite un grand ruisseau", ce qui fait écho à saint Jean : "des fleuves d'eau vivante couleront de son sein" (Jn 7, 38).

 

 

Extrait du ch. 2 des Quatrièmes demeures du Château de l'âme

Œuvres complètes de sainte Thérèse de Jésus, Seuil, 1949, p. 873-879

(oeuvres-completes-therese-avila )

 

Thérèse d'Avila inspirée« J'ai parlé, ce me semble, des contentements spirituels qui parfois sont joints à nos passions ; ils provoquent certains sanglots entrecoupés ; j'ai même entendu des personnes me raconter que leur poitrine se resserrait, qu'elles faisaient des mouvements extérieurs dont elles ne pouvaient se défendre […] Je n'en sais rien dire car je n'ai rien éprouvé de semblable. Mais il doit y avoir quelques consolations, puisque, comme je vous l'ai dit, tout dans ces contentements a pour but le désir de plaire à Dieu et de jouir de Sa Majesté.

Ce que j'appelle goûts de Dieu, et que j'ai désigné ailleurs sous le nom d'oraison de quiétude, est tout différent, comme le comprendront celles d'entre vous qui, par la miséricorde de Dieu en ont l'expérience.

Pour mieux comprendre la différence qu'il y a entre les contentements et les goûts, figurons-nous que nous sommes en présence de deux fontaines qui remplissent d'eau deux bassins.

[Petite parenthèse de sainte Thérèse] Je ne trouve rien de mieux pour expliquer certaines choses spirituelles que cette comparaison de l'eau cela vient de ce que je suis peu instruite et que mon intelligence ne m'aide point ; par ailleurs j'aime tant cet élément que je l'ai considéré avec plus d'attention que d'autres choses. Sans doute il doit y avoir, dans tous les êtres créés par un Dieu si grand et si sage, de profonds secrets dont nous pourrions tirer profit, comme ceux qui en ont l'intelligence. Je crois cependant que chaque créature de Dieu, si minime qu'elle soit, ne serait-ce qu'une petite fourmi, renferme plus de secrets que nous ne saurions le comprendre.

Or les deux bassins dont j'ai parlé se remplissent d'eau de différentes manières. Le premier la reçoit de très loin ; elle est amenée par des aqueducs et à l'aide de notre industrie ; l'autre la reçoit immédiatement de la source qui le remplit sans bruit aucun. Quand la source est abondante, comme celle dont nous parlons, elle répand du bassin une fois rempli un grand ruisseau ; il n'est plus besoin de notre industrie pour l'avoir ; et il n'y a pas à craindre que les aqueducs viennent à se détériorer ou que l'eau cesse jamais de couler.

Il n'en est pas de même de l'eau qui vient par des aqueducs. Elle figure, me semble-t-il, les contentements dont j'ai parlé et qui procèdent de la méditation. De fait, nous nous les procurons par la réflexion, par la considération des choses créées et par le travail pénible de l'entendement. Dès lors qu'ils sont le fruit de nos efforts, ils font du bruit lorsqu'ils apportent à l'âme quelque profit spirituel, comme je l'ai dit.

L'autre bassin reçoit l'eau de la source même qui est Dieu. Aussi quand sa Majesté daigne accorder quelque faveur surnaturelle, elle la produit en mettant dans le plus intime de nous-mêmes la paix la plus profonde, la quiétude et la suavité. Mais dans quelle partie de l'âme cela se passe-t-il, et de quelle manière cela s'opère-t-il ? Je l'ignore. Ces goûts et ces délices ne se sentent point dans le cœur comme ceux d'ici-bas, du moins au début ; ce n'est qu'ensuite qu'ils inondent tout. Cette eau céleste se répand dans toutes les demeures du château, ainsi que dans toutes les puissances de l'âme, et arrive enfin jusqu'au corps. Voilà pourquoi j'ai dit que ces goûts commencent en Dieu et se terminent en nous ; et certes, comme le constatera quiconque l'aura éprouvé, ces goûts et cette suavité se font sentir à tout l'homme extérieur.

En traçant ces lignes, je songeais à ces paroles : Dilatasti cor meum, ["Tu as dilaté mon cœur" (Ps 118,32)] par lesquelles le psalmiste déclare que son cœur s'est dilaté. À mon avis, ce n'est pas, je le répète, une joie qui a son origine dans le cœur ; elle vient d'une partie plus intime, comme d'une profondeur ; je pense que ce doit être du centre de l'âme[1], ainsi que je l'ai compris depuis et que je le dirai à la fin.

« […] Nous ne vivons ici-bas que comme de pauvres petits bergers, nous sommes ignorants et nous croyons connaître quelque chose de Vous. Or cette connaissance ne doit être qu'un rien, puisqu'il y a déjà en nous-mêmes de si profonds secrets que nous ne comprenons pas. […]

Je reviens au verset du psaume qui, à mon avis, peut me servir ici pour faire comprendre la dilatation du cœur. Il semble vraiment que quand cette eau céleste coule de la source dont j'ai parlé qui est au plus intime de nous-mêmes, tout notre intérieur s'élargit et se dilate. Elle produit en nous des biens que l'on ne saurait exprimer ; l'âme elle-même est impuissante à comprendre les dons qui lui sont accordés alors. Elle respire une suave odeur, disons-le maintenant, comme si dans ce fond intime il y avait un brasier où l'on jetât des parfums les plus embaumés. On ne voit ni la flamme du brasier, ni l'endroit où il est, mais la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l'âme tout entière, et même bien souvent, je le répète, le corps lui-même y participe.

Faites attention, mes filles, et comprenez-moi bien : on ne sent pas de chaleur, on ne respire pas de parfum ; c'est une chose beaucoup plus délicate ; je ne me sers de cette comparaison que pour vous faire comprendre ce que c'est. Les personnes qui ne sont point passées par cet état doivent être bien persuadées qu'il en est vraiment de la sorte, qu'on le comprend, et que l'âme en a une intelligence beaucoup plus claire que je ne sais le dire en ce moment. Ce n'est pas une faveur où l'on puisse se faire illusion. Malgré toutes nos diligences, nous ne pourrions l'acquérir ; et elle manifeste par elle-même qu'elle n'est pas de notre métal[2], mais de l'or très pur de la sagesse divine. Ici les puissances, ce me semble, ne sont pas unies à Dieu ; elles sont enivrées et, comme étonnées, elles se demandent ce que c'est. Il peut se faire que mon langage diffère légèrement de ce que j'ai dit ailleurs sur ces choses intérieures ; rien d'étonnant à cela, car depuis environ quinze ans que je les ai écrites, le Seigneur m'a peut-être donné une intelligence plus claire de ces faveurs que je ne l'avais alors. Je puis cependant me tromper en tout maintenant comme alors, mais non mentir ; par la grâce de Dieu, je préférerais plutôt mille fois la mort. Je dis ce que je comprends. […]

Cette eau céleste ne doit pas, comme la précédente, être amenée dans l'âme par des aqueducs. Si la source divine ne la fait pas jaillir, il nous servira de peu de nous fatiguer. Je veux dire que nous aurions beau méditer, faire des efforts et répandre des larmes, nous n'amènerions pas cette eau ; ce n'est point par ces moyens qu'on l'obtient ; Dieu la donne à qui il veut, et bien souvent au moment où l'âme y pense le moins. Nous sommes à lui, mes Sœurs ; qu'il fasse de nous ce qu'il voudra, et qu'il nous dirige par la voie qui lui plaira. Je crois bien que si nous sommes véritablement humbles et détachées, si, de plus, ces dispositions sont réelles et non pas un produit de notre imagination qui nous trouve souvent, si, je le répète, notre détachement est absolu, le Seigneur ne manquera pas de nous accorder cette faveur et beaucoup d'autres encore que nous ne saurions désirer. Qu'il soit béni et loué à jamais ! Ainsi soit-il !

Thérèse d'Avila, Château intérieur



[1] Thérèse distingue l'âme et le centre de l'âme.

[2] En français "de quel métal êtes-vous" est une expression courante – "nous ne sommes pas de même métal"