Homélie de Bernard Durel pour l'Assomption
La fête de l'Assomption de Marie – appelée Dormition en Orient – a lieu le 15 août. L'évangile du jour est celui de la visite de Marie à sa cousine Élisabeth. La rencontre des deux femmes suscite le Magnificat de Marie. Le premier texte du jour est tiré de l'Apocalypse, il met en scène une mère menacée dans son enfant par le terrible dragon rouge-feu, puissance de mort…
Voici ces deux textes suivis d'une homélie de Bernard Durel au Monastère Sainte-Marie de Prouilhe le 15 août 2007.
TEXTES
Apocalypse 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab
Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire. Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement.
Un autre signe apparut dans le ciel : un grand Dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la Femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place.
Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »
Évangile : Luc 1, 39-56
En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle.
Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
Marie dit alors :
« Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse.
Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom !
Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.
Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.
Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.
Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.
Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour,
de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »
Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Homélie du frère Bernard DUREL, o.p
Permettez-moi de commencer par une confidence. Chaque année je retrouve avec bonheur au 15 août une hymne de l'office liturgique en langue française (je vis à l'étranger), où chaque strophe commence par ces mots :
" Une femme dont on n'a rien dit, si ce n'est …"
Tout de suite, c'est le grand paradoxe de cette célébration dite de l'Assomption – appelée Dormition en Orient : celle que nous fêtons n'a, pendant plus de trente ans, éveillé aucune attention. Lorsque son fils commence à faire parler de lui, c'est la surprise et l'incompréhension – c'est le fils de Marie et de Joseph… De cette femme, nous disons aujourd'hui, dans la foi, que tout son être participe intégralement à la vie divine.
Les lectures que nous venons d'entendre nous montrent que cette femme – une mère – est vivante et ne cesse de donner la vie, au plus près de la mort ou de la menace de la mort.
Marie se tient d'abord à l'endroit où se tiennent encore tant de mères menacées, dans leur enfant et dans leur chair : face au terrible dragon rouge-feu, puissance de mort au Darfour et ailleurs, puissance qui s'empare des enfants pour en faire des soldats ou vendre leurs corps comme une marchandise. Avec son Fils, Marie est victorieuse du dragon, mais à travers la mort. Le dernier ennemi est vaincu. Son Fils est dit "premier-né d'entre les morts". "Premier" suivi de beaucoup – et tout d'abord d'elle, sa mère.
Marie se tient ensuite – c'est notre évangile – devant une figure désormais entièrement saisie par la vie. Âgée et sans enfant, elle a été comme morte. Marie (si jeune, elle !) porte Celui qui dira "Je suis la vie". Qui mieux qu'Elisabeth pourrait la reconnaître, la saluer et la bénir ? Et Jean-Baptiste lui-même de s'associer vigoureusement à cet hommage. Derrière la mère et l'enfant s'avancent déjà "toutes les générations" qui proclament Marie bienheureuse – c'est-à-dire celle qui a cru.
Oui, "toutes les générations" ! "Déjà, en cet événement porteur d'éternité, se manifeste la promesse de Jésus : "Celui qui croit en moi a la vie et s'il meurt je le ressusciterai".
Eh bien, avant toute décision solennelle de l'Église, les générations (en Orient et en Occident) ont vu que Marie n'avait pas sa place au cimetière, dans quelque royaume des morts.
Oui, "cette femme dont on n'a rien dit, si ce n'est" qu'elle était du côté de la vie, les strophes de l'hymne nous la montrent ainsi : dans son oui tremblant à l'ange, puis angoissée quand le jeune garçon a disparu, de plus, présente et attentive lorsqu'une noce amie – vous avez compris que je veux parler de Cana - s'approche du naufrage. Elle est ensuite celle qui n'a pas fui le Golgotha – encore l'heure du Dragon. Elle est là et reçoit un fils : Jean, et aussi, chacun, chacune d'entre nous…, maternité pour chaque jour et pour toujours. Elle sera là encore au milieu de la troupe apeurée, enfermée pendant dix jours à Jérusalem : toujours à nouveau elle donne la vie, ne cesse d'enfanter. Gabriel Marcel disait : "Dire 'je t'aime', c'est dire 'tu ne mourras pas' ". C'est ce qu'elle nous murmure au nom de son Fils.
Comment Marie cesserait-elle d'exercer ce ministère et ne serait plus qu'une chère défunte qui jadis a fait du bien?
Et, finalement, tout ceci n'est-il pas vrai de chacun, chacune d'entre nous – homme et femme dont on n'a rien dit ? Toutes les paroles de l'Écriture appliquées aujourd'hui à Marie, l'une d'entre nous, s'appliquent à nous et tout particulièrement le cri de Paul : "Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La détresse, l'angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger ? Oui, j'en ai l'assurance : ni la mort, ni la vie, ni les puissances, ni les forces des hauteurs, ni celles des profondeurs, ni aucune créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur…"
Contemplant en Marie cette victoire sur toute séparation, l'espérance renaît en nous – hommes et femmes dont on n'a rien dit… si ce n'est que nous sommes aimés de Dieu, ici, maintenant, toujours.