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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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15 août 2025

Aller vers l'autre rive, d'après B. Durel

"Aller vers l'autre rive" est une image traditionnelle de l'Orient.

On le même genre d'image lorsque Jésus dit à ses disciples pour les inviter à monter dans la barque : "Passons vers au-delà" (Mc 4, 35), qui est en général traduit par "Passons sur l'autre rive". Mais qu'est-ce que c'est que cet "au-delà" ? Et il y a d'autres histoires de traversées de lac dans les évangiles qui introduisent d'autres aspects.

Cette image d'aller vers l'autre rive a été employée par Bernard Durel lors d'un échange très ancien dont il reste des notes prises à la volée. Ce sont ces notes un peu modifiées qui figurent ici, il peut donc y avoir des erreurs !

Vous trouvez d'autre textes de Bernard Durel ainsi que la présentation de son dernier livre et du film qui lui a été dédié dans le tag  Bernard Durel. À la fin il parle du Père Oshida, vous avez aussi des messages sur lui dans le tag Oshida.

Le dessin mis en médaillon de ce message est de Michèle Vayron, il vient de la couverture d'un ancien numéro des Voix d'Assise pour illustrer le zazen : l'élève dit "C'est encore loin le satori ?" et le maître répond : "Tais-toi et rame" ! (cf. Michèle Vayron)

 

 

Aller vers l'autre rive, vers au-delà

 

Notes d'un échange avec B. Durel

 

L'un des kôan du zen est celui-ci :

"Quel était ton visage avant la naissance de tes parents ?"

La naissance des parents symbolise les conditions, la langue. Le kôan précédent signifie donc qu'aucune des conditions de ma vie – ma langue, mes parents, mon milieu social, ma religion, – rien de cela ne me permet de saisir, d'épuiser vraiment mon être profond. Mon être est une source plus radicale, plus profonde, plus ancienne que cela.

Il en est de même dans le Nouveau Testament.

Par exemple lorsque Jésus dit de lui-même : "Avant qu'Abraham fut, je suis" (et je pense qu'il faut le comprendre de chacun de nous) : les auditeurs sont absolument choqués : "Tu n'as même pas 50 ans, qu'est-ce que tu nous racontes ?"

Voyez comme ce petit passage fonctionne exactement comme un kôan. Lorsque Jésus dit "Avant qu'Abraham fut", il tient au fond un langage parallèle à celui du kôan que je viens de citer. Le langage proprement spirituel, proprement religieux est de ce type-là. Mais les gens autour de lui croient qu'il parle au plan empirique : "Tu n'as pas 50 ans, qu'est-ce que tu racontes". Il apparaît comme fou, et chaque fois il est confronté à une telle interprétation.

 

Comme je vis personnellement sur plusieurs langues, je vis très fort cette réflexion sur la langue. Dès que l'enfant apprend, il apprend une langue qui reste sa langue maternelle, et les enfants adoptés très jeunes ont pour langue maternelle celle du pays où ils vivent, leur accent est local même si leur visage dit autre chose. Donc ça, c'est irréversible. On pourrait dire (et c'est ce qu'on dit parfois pour la religion) : ils choisiront plus tard et on ne leur donne rien ; mais ça, c'est l'enfant loup qui, si on ne donne rien, n'a pas de langage. Il faut apprendre une première langue, et ensuite toutes les autres langues seront des langues étrangères. Même des enfants purement bilingues, avec deux parents de langues différentes, même eux ont une langue maternelle (c'est souvent la langue de la mère). Ce qui fait que l'universalité, qui s'exprime dans le fait de parler d'autres langues, passe d'abord dans un goulot d'étranglement.

 

Il y a un passage à faire pour sortir. C'est aussi ce que dit Jésus quand il reprend le récit de la création : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère ». Ceux qui arrivent à faire le passage sont ceux qui, dans leur première identité, étaient assez approfondis pour pouvoir trouver des racines en deçà des modes d'expression ; ils peuvent dire : « Je vais tenter la traversée, je vais perdre mes modes d'expression, mais je vais emporter avec moi mon secret ». Mais c'est une expérience de grand risque car on ne sait pas à l'avance ce qu'on trouvera.

 

Une image traditionnelle de l'Orient qui illustre cela, est celle de la traversée vers l'autre rive. Le père Oshida prenait cette image lorsqu'on nous étions ensemble dans le zazen : nous étions comme une petite flotille de bateaux à rames. Dans le lâcher-prise, on s'éloigne ,de la rive bien connue des occupations, du niveau habituel de la conscience, pour aller vers l'autre rive. Et on découvre un beau jour qu'il n'y a pas d'autre rive : on va vers l'océan. C'est l'énigme, le mystère. On aimerait bien savoir : « Où va-t-on ? » ; « quand est-ce qu'on sera arrivés ? ». Or, on n'arrive pas ! Et on va découvrir peu à peu que le chemin et le but c'est la même chose, on est arrivé depuis toujours !

C'est aussi ce qu'on trouve dans certaines traversées de lac racontées dans l'évangile : au moment où Jésus les rejoint et ils vont le prendre dans la barque, le bateau touche terre, ils sont sur l'autre rive !

 

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