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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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13 juin 2026

Lire Etty Hillesum avec Cécilia Dutter

Les vacances approchent et pour beaucoup d'entre nous c'est l'occasion de lire ! Or, d'une part Etty Hillesum (1914-1943) est d'actualité avec la sortie en salle du film "Etty" réalisé par Hagai Levi (durée 2h 40) déjà visible sur Arte, et par ailleurs le Centre Assise annonce un week-end animé du 6 au 8 novembre 2026 par Cécilia Dutter, la présidente des Amis d'Etty Hillesum : "Vivre libre avec Etty Hillesum".

Sur le présent blog, un message sur Etty Hillesum est déjà paru : Lire ou relire Etty Hillesum. Entre autres, il reprenait des petits articles publiés dans les anciennes Voix d'Assise.

Le présent message est constitué par une présentation des écrits d'Etty Hillesum suivi d'un extrait d'un article de l'hebdomadaire La Vie datant de 2022, hebdomadaire dans lequel elle écrit souvent des chroniques spirituelles.

 

 

 

Lire Etty Hillesum

 

 

I – Présentation des écrits d'Etty Hillesum

 

Etty Hillesum est entrée sur la scène française en 1985, avec Une vie bouleversée, puis en 1989 avec les Lettres de Westerbork (Ed du Seuil). Ces fragments de journal et de correspondance ont suffi à rendre inoubliable la figure de cette jeune femme juive d’Amsterdam, morte à Auschwitz à l’âge de vingt-neuf ans.

En 2008 est parue l’intégralité de ses écrits, dont une centaine de lettres : Les Ecrits d'Etty Hillesum - Journaux et lettres (1941-1943) publié aux Ed du Seuil.

Comme le dit la 4e de couverture du livre de 2008 :

« Ce volume donne une image riche, nuancée et authentique d’une jeune femme d’exception : non pas une sainte étrangère au monde, mais une personnalité audacieuse et libertine, amoureuse de la vie, qui tente de dompter des dons intellectuels et artistiques dont le foisonnement anarchique l’entrave.

C’est aussi un merveilleux journal intime, la chronique minutieuse et inlassable d’une passion, avec ses moments exaltants et ses crises de jalousie, et en contrepoint des tentatives toujours recommencées pour reconquérir un peu de distance et de sérénité.

En outre, ce qu’on n’a jamais dit, Etty Hillesum a beaucoup d’humour et un vrai talent satirique, qui éclate dans le tableau qu’elle brosse de son entourage, même dans les heures les plus tragiques.

Enfin, cette œuvre nous confronte au mystère d’un cheminement spirituel qui est un refuge sans être un rejet du monde et des hommes, qui semble au contraire être un acquiescement, parfois même un émerveillement, et ce au pire moment de notre histoire. »

 

Voici un passage de son Journal très souvent cité :

Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l'homme. J'ose le dire sans fausse honte. La vie est difficile mais ce n'est pas grave. Il faut commencer par "prendre au sérieux son propre sérieux", le reste vient de soi-même. Travailler à soi-même, ce n'est pas faire preuve d'individualisme morbide. Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour - ou est-ce trop demander ? C'est pourtant la seule solution... Ce petit morceau d'éternité qu'on porte en soi, on peut l'épuiser en un mot aussi bien qu'en 10 gros traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l'an de grâce 1942, en la énième année de guerre.

 

 

II – Lire Etty Hillesum avec Cécilia Dutter

 

1°) Livres de Cécilia Dutter sur Etty Hillesum.

 

Parmi les nombreux livres écrits par Céciclia Dutter on peut noter :

  • Etty Hillesum, une voix dans la nuit, Robert Laffont, 2010 ;
  • Un cœur universel. Regards croisés sur Etty Hillesum, Salvator, 2013 ;
  • Vivre libre avec Etty Hillesum, Tallandier, 2018.

Son site : https://cecilia-dutter.fr/

 

 

2°) Extrait de l'interview de Cécilia Dutter par Alexia Vidot de la Vie (22 décembre 2022).

 

LA VIE. Benoît XVI parle d'Etty Hillesum comme d'une « jeune fille fragile et insatisfaite, transfigurée par la foi, (qui) se transforme en une femme pleine d'amour et de paix intérieure ». Comment se manifestaient cette fragilité et cette insatisfaction ?

Cécilia Dutter. Lorsqu'elle s'installe à Amsterdam, Etty Hillesum est une jeune femme instable qui souffre de dépression. Elle porte les séquelles d'une enfance chaotique auprès d'une mère tyrannique et de deux frères atteints de schizophrénie. Ce vide qui la tourmente, elle essaie en vain de le combler en multipliant les aventures amoureuses. Elle est d'une liberté sexuelle rare pour son époque, et cherche dans le regard de ses conquêtes l'amour qu'elle ne s'accorde pas à elle-même.

À 27 ans, sur les conseils d'une amie, elle frappe à la porte de Julius Spier, un psychanalyste de l'école jungienne. Une rencontre décisive, car ce Berlinois, à qui elle ne confie rien de moins que sa vie, va être « l'accoucheur de son âme », selon ses propres mots. C'est lui qui va l'aider à faire la paix avec elle-même avant de s'ouvrir aux autres, puis à Dieu. C'est lui qui lui suggère de tenir un journal pour « s'expliquer avec elle-même ».

 

Comment parvient-elle à se réconcilier avec elle-même ?

C.D. Cette première étape dans son parcours consiste à se connaître, s'accepter et s'aimer telle qu'elle est. Julius Spier lui apprend à se défaire du moi superficiel, du masque social - une féminité qui part dans tous les sens en l'occurrence - pour retrouver son moi réel, authentique, en accord avec ce que Jung appelait le « tempérament fondamental de l'individu ». Etty se met à l'écoute de ses véritables émotions et de ses désirs. Elle explore ses failles, celles liées à son enfance notamment, et elle pardonne à ses parents. Grâce à la thérapie, elle s'allège des écueils du passé et devient moins dépendante du regard des autres. Julius Spier l'incite aussi à habiter sa solitude existentielle, à l'apprivoiser en creusant l'espace intérieur, ce territoire insoupçonné où elle trouve progressivement une forme de calme. Elle commence alors à goûter au bonheur d'exister, à la joie profonde d'être ici et maintenant.

 

Son « ici et maintenant » est pourtant la Hollande occupée par les nazis...

C.D. Etty traverse, en effet, une période historique douloureuse. En outre, comme elle est juive, elle est soumise à des mesures discriminatoires. Elle s'attend à tout moment à être prise dans une rafle ou à recevoir un ordre de déportation. Lucide, elle ne doute pas qu'elle va mourir. Mais elle découvre que c'est la représentation préalable du péril, plus que le péril lui-même, qui la broie. En acceptant le réel tel qu'il est, en consentant par avance, de manière pleine et entière, à tout ce qui est et à tout ce qui adviendra, y compris la perspective de sa mort, elle parvient à vaincre la peur. Elle atteint un authentique calme intérieur. « Ce qui est en jeu, c'est notre extermination totale... Il faut accepter cette vérité », écrit-elle en juillet 1942.

 

Cette acceptation n'est-elle pas résignation ou démission ?

C.D. Ce serait le cas si Etty cessait de se battre. Or, elle reste debout, en marche face à l'adversité. Elle pose des actes de résistance spirituelle inouïs en essayant de vivre le présent le plus sereinement possible alors qu'elle est en proie à une violence effroyable. Elle-même s'étonne de la paix qui l'enveloppe lorsqu'elle savoure les « bonheurs minuscules » qu'offre encore la vie.

 

Ne pose-t-elle pas aussi un acte de résistance lorsqu'elle se porte volontaire pour le camp de Westerbork ?

C.D. En effet. Etty devance sa déportation pour assister ses frères juifs, parqués au camp de transit de Westerbork, aux Pays-Bas. Cette décision correspond à la deuxième étape de son parcours : après l'acceptation de soi, vient le temps de l'ouverture aux autres. « Mon faire consiste à être là », confie-t-elle dans sa correspondance. Elle voudrait être « un baume versé sur tant de plaies ». Déployant des trésors de compassion et de bienveillance, elle épaule les déportés, elle prend soin de leur corps et de leur âme. Elle les invite à cultiver leur liberté intérieure en gardant coûte que coûte la poésie de la vie, qui s'illustre, par exemple, dans la beauté des champs de lupins au-delà des barbelés. Elle les encourage à ne pas sombrer dans la haine.

Quand elle était encore à Amsterdam, elle avait compris que c'était la haine qui faisait le lit du mal. Or, à ses yeux, celle-ci se loge dans le cœur du bourreau comme dans celui de la victime. Il n'est qu'un remède pour briser le cercle vicieux de la violence : que chacun extirpe la haine de lui-même.

(...)

 

Quel est ce Dieu auquel elle croit ?

C.D. Elle l'a trouvé en plongeant « dans son puits intérieur », dans « cet espace de paix intouché ». Cette ouverture à plus grand que soi est la dernière étape de son itinéraire spirituel fulgurant sous la direction de Julius Spier, un juif dont la foi était plus universelle que judaïque. Sur ses conseils, elle a lu l'Ancien Testament, les Évangiles, saint Augustin, maître Eckhart, Dostoïevski. Elle a aussi nourri sa foi en parcourant le Talmud, le Coran et des ouvrages de sagesses orientales. Son voyage aboutit non pas à un syncrétisme, mais à un point de convergence mystique qui parle à tous, même aux athées. Le dieu auquel elle croit est "adogmatique" et universel, à la fois immanent et transcendant, incarné et parfois plus abstrait. Elle entretient "un long dialogue" avec celui qu'elle appelle "Dieu" ou "Seigneur", tout en ayant la conscience d'appartenir à ce "grand flux" qui la dépasse.

 

Est-ce dans sa foi qu'elle puise aussi sa paix ?

C.D. Dans sa foi en Dieu et dans la beauté de l'existence, ce qui est la même chose selon elle. Elle répète que « la vie est belle et riche de sens, et mérite la peine d'être vécue à chaque instant ». Et le sens, c'est Dieu qui le donne. C'est cette grande vie qui nous traverse, qui nous déborde, décorrélée des événements absurdes, terribles de nos vies humaines ; il y a deux temporalités. Etty garde le sens dans le non-sens. Nous pouvons y parvenir « pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains ». La méditation ou la prière, conversation permanente avec Lui, n'a pas d'autre but que de « créer au-dedans de soi une grande et vaste plaine, débarrassée des broussailles sournoises qui vous bouchent la vue ».

 

Certains de ses frères de déportation ont affirmé que Dieu était mort à Auschwitz.

C.D. L'horreur des camps est telle qu'elle comprend qu'on puisse douter de Dieu, ce que firent Primo Levi et tant d'autres. Aussi, elle écrit : « Je vais t'aider mon Dieu à ne pas t'éteindre en moi. » Etty regarde le monde « au fond des yeux », elle ne fuit pas la réalité, elle n'est pas naïve, mais elle « (s')entête à louer (sa) Création (...) en dépit de tout ». Alors que la "solution finale" vise l'anéantissement de l'homme, voilà un acte de résistance spirituelle héroïque.

 

https://www.lavie.fr/ma-vie/spiritualite/pour-etty-hillesum-seul-lamour-de-son-prochain-permet-de-conserver-la-paix-en-soi-85730.php

 

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