A. Jollien, La joie – se détacher du détachement
“La joie n'est pas la joie, c'est pourquoi je l'appelle la joie.”, voilà le leitmotiv d'Alexandre Jollien qui a pour origine une phrase du sûtra du Diamant. Il l'explique et commente dans un article de la Revue française de yoga n° 47, janvier 2013 p. 137-147. (La joie dans tous ses éclats). Il évoque aussi la phrase d'Angelus Silesius : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit, n'a souci d'elle-même, ne se demande pas si on la voit. »
Une "pharmacopée" d'A. Jollien figure déjà sur le présent blog en annexe de Introduction au Sûtra du Diamant.
A Jollien est un philosophe et écrivain suisse. À l'occasion d'une retraite sur la méditation et les Évangiles il avait rencontré Bernard Sénécal (un jésuite qui a animé des sessions au Centre Assise), il avait ensuite vécu pendant trois ans auprès de B. Sénécal à Séoul avec sa femme et ses trois enfants. Il a raconté ce séjour dans Vivre sans pourquoi en 2015. Il a écrit d'autres livres, et sur son site il publie des pharmacopées (https://www.alexandre-jollien.ch/). Son dernier livre est L’Art de l’esprit joyeux (Almora 2024), il l'a rédigé avec Laurent Jouvet qui a traduit les sermons de Maître Eckhart en 2022.
N B. Ne sont publiés ici que des extraits de l'article d'A. Jollien. Cet article est consacré à la joie mais aussi au détachement et à la rencontre. Le thème du détachement apparaît bien dans ces extraits, moins celui de la rencontre (ce thème est abondamment illustré par diverses rencontres qu'A. Jollien a faite mais qui ne sont pas mises ici). Le texte lui-même procède de la retranscription d’une conférence dont l’oralité a été conservée.
La joie n'est pas la joie, c'est pourquoi je l'appelle la joie
Alexandre Jollien
La joie est intimement liée au détachement et à la rencontre. (…)
Etre vrai dans le détachement
Je constate aujourd'hui que le handicap devient de plus en plus pénible et fatigant et que j'ai de plus en plus besoin d'aide. Donc, j'essaie de transformer cette nécessité en exercice spirituel précisément pour aller vers le détachement. On cherche toujours des maîtres spirituels mais dans mon cas, le plus grand maître dans ma vie, le plus grand maître spirituel, c’est le handicap qui ne me laisse aucun répit… Et le corps, j’allais dire, plus que le handicap ! Il y a des rencontres qui m'ont rapproché de la joie.
Le plus grand malentendu, c’est qu’on recherche la joie à l’extérieur de soi-même, à l’extérieur de la blessure, à l’extérieur de ses complexes, mais si la joie existe, elle est peut-être au fond de la blessure. Le malentendu c’est donc d’essayer de guérir à tout prix la blessure pour trouver la joie alors que celle-ci, peut-être, est déjà donnée au fond du fond comme disait maître Eckhart.
Mais à côté du handicap qui m'épuise, j'ai décelé une plus grande source de souffrance encore : c'est la souffrance due au rôle que l'on joue chaque matin. C'est comme si, chaque matin, en se levant, on enfilait un costard et qu'on devait se montrer digne de l'apparence que l'on se propose de jouer. Cela, c'est littéralement épuisant car ce qui caractérise la joie, c'est la vérité. (…)
Souvent, ce qui contrarie la joie, à mon sens, c’est qu’on a peur de perdre les choses. Je crois que c’est la joie qui mène au détachement et non pas le détachement qui mène à la joie. Ou plutôt, c’est un cercle vertueux : plus on est dans la joie, plus on est dans le détachement. Autrement dit, le détachement ne s’obtient pas, à mes yeux, par la privation. Peut-être au contraire, la privation accroît-elle le manque et nous rend-elle plus avide encore.
(…) La joie, c'est cet amour inconditionnel à l'endroit de l'autre qui commence par un fécond amour de soi.
Voici un autre exercice qui m'avait donné un jour un prêtre : « Tu vas prendre une croix dans ta main et tu vas faire tout ce que tu as envie avec cette croix. Si tu as envie de l'envoyer contre le mur, n'hésite surtout pas ! » « Comment, mon père ? Si je fais ça, la foudre va s'abattre sur mon humble personne ! » Et il m'a dit : « Essaie et on verra demain ! » Puis il a rajouté : « Tu n'aimes pas Dieu, tu aimes une idole ! » Effectivement, j'ai pris cette croix et je l'ai envoyée contre le mur, l'ai traînée par terre et je me suis aperçu que plus je faisais l'exercice, plus se dégageait un amour inconditionnel pour Dieu. Autrement dit, si j'aime Dieu pour avoir en retour des services, ce n'est pas de l'amour. Jeter la croix contre le mur, c'est vraiment un travail de dépouillement intérieur qu'on devrait faire avec chaque être aimé… Même si ma femme constate que c'est plus compliqué d'envoyer son mari contre le mur. Bref, voir qu'au-delà du calcul, il y a un amour inconditionnel !
La joie est une nudité spirituelle quand on ne joue plus aucun rôle, quand on n’est plus influencé par le regard de l’autre, lorsqu’on est purement en vérité, comme on est. Et au contraire, ce n’est pas du mépris ni de l’indifférence. Le détachement n’est jamais de l‘ordre de l’indifférence. Le détachement, c’est être totalement dans la réalité. Je crois qu'on se méprend quand on considère le détachement comme du recul, de la distance à l'endroit des gens et des choses. (…) Quand il y a joie, être totalement dans la joie, et quand il y a tristesse, être totalement dans la tristesse.
Etre au présent dans l’abandon
(…) Il s’agit de tout mettre en œuvre pour éviter la souffrance que l’on peut éviter. Cependant, il y a des souffrances qui demeurent et, dans ce cas précis, l’attitude que je crois la plus juste, c’est l’abandon. Se détacher du détachement ! Je n'aime pas parler du "lâcher prise" parce que le "lâcher prise", c'est encore un acte. Et il faudrait lâcher le lâcher prise ! Se détacher de détachement ! C’est-à-dire être dans un complet abandon. Paradoxalement, l’abandon c’est le contraire de la résignation. Il advient quand on est totalement abandonné à l'action, qu'on fait des pas et qu'on avance. L’abandon, ce n’est pas la résignation, ce n’est pas la passivité au sens de subir. C’est au contraire, être totalement dans le présent, lorsqu’on se laisse traverser par la vie et qu’on est mû par elle.
(…) Tous les soirs, je pratique une méditation zen pendant quatre minutes avec mes enfants. J'ai la chance de pratiquer le zen depuis trois ans, accompagné par un prêtre catholique. (…)
Lorsqu'on commence la méditation, on voit que l'esprit passe du coq à l'âne. On pense à ce qu'on va faire pendant la journée ou à ce qu'on n'a pas fait hier, aux enfants et à toute une série d'événements. Tandis que beaucoup préconisent de vider son esprit, profitons au contraire de ce flot de pensées pour nous détacher. L'esprit ne se fixe jamais sur un point naturellement. Il est totalement dans le changement et le Bouddha dit que dès qu'il y a fixation, il y a souffrance. Si je me fixe sur quelque chose, si je me fixe sur le personnage que je suis, il y a souffrance.
Il y a une phrase que j'aime beaucoup à répéter et qui est issue d'un sûtra du Bouddha qui s'appelle le sûtra du Diamant. (…) On pourrait la résumer ainsi : « Le Bouddha n'est pas le Bouddha, c'est pourquoi on l'appelle le Bouddha ». (…)
J'ai appliqué celle-ci à ma femme : « Ma femme n'est pas ma femme, c'est pourquoi je l'appelle ma femme. » « Ma femme n'est pas ma femme… » est une invitation à enlever toutes les étiquettes qu'on plaque sur la réalité. Ma femme n'est pas celle que je crois (…) elle reste un mystère. (…) Le génie du Bouddha, c'est de rajouter : « c'est pourquoi je l'appelle… » Du moment que l'on sait que toute notre façon d'aborder la réalité est étriquée, petite et jugeante, on peut finalement appeler un chat un chat. C'est peut-être devenu l'exercice spirituel qui me met le plus dans la joie. (…) La souffrance, c'est quand je me fixe dans une étiquette, dans un rôle. (…)
« La joie n'est pas la joie, c'est pourquoi je l'appelle la joie. » Décider que la joie réside dans l'état d'esprit que j'ai maintenant et que je veux posséder à vie, voilà qui est source de souffrance. La phrase du sûtra du Diamant invite vraiment à se défixer, à ne jamais s'installer nulle part.
Voilà qui nous rapproche du Christ qui disait : « Le fils de l'homme n'a pas de lieu où poser sa tête » (Mt 8, 19-22). Telle est la non fixation totale.
(…)
Être dans le détachement ici et maintenant.
Le zen utilise l'expression « être un miroir vide ». Le miroir vide reflète la réalité sans s'accaparer la chose qu'il reflète, sans fuir non plus. (…) La joie procède peut-être d'un miroir bienveillant. Et la joie c'est aussi accepté la dépendance, l'imperfection du monde et découvrir au sein même de cette imperfection, la perfection. (…) Il y a un kôan zen qui parle d'un renard qui passe de vie en vie et qui est toujours un renard. Une fois, je me suis posé la question : « que peut faire un renard pour être autre chose qu'un renard ? » Absolument rien ! Mais moi, je fais tout pour être autre chose que ce que je suis. Et c'est cela qui me prive de la joie, sa constante fuite de soi. (…)
Il y a la même expression chez un mystique chrétien, Angélus Silésius, qui a écrit un livre magnifique, appelé Le voyageur chérubinique, dans lequel il dit, entre autres : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit, elle ne se demande pas “Suis-je regardée ?” » (…)
Dans le zen, on invite à vivre sans but ni esprit de profit. Quand l'instant seul nous suffit, nous nourrit, alors, pour accéder à la joie du détachement ou plutôt de l'abandon, je crois qu'il s'agit de se laisser guérir de nos blessures par les autres. (…)
Résumé
La joie procède du détachement et de l'abandon. Paradoxalement, pour y accéder, la rencontre avec l'autre est primordiale car aucune joie n'est solitaire. (…) Sur ce chemin, le sûtra du Diamant nous guide, il nous convie à la non fixation. « La vie n'est pas la vie, c'est pourquoi je l'appelle la vie. » Pour que l'abandon advienne, tous les préjugés, toutes les étiquettes doivent tomber.