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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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1 mai 2026

Le regard du cœur, Benoit Billot

Aux sens extérieurs, permettant le contact avec les autres et avec le cosmos, correspondent des sens intérieurs qui, par l’intermédiaire de la multitude des formes créées, permettent à l’homme de se laisser toucher par l’Au-delà, le Divin, Dieu. Pour que préparer les voies à ce contact, un travail intérieur est nécessaire. Dans un article paru en 2013 dans le n° 48 de La revue française de Yoga, Frère Benoît Billot présente un des moyens mis à la disposition du chercheur pour éduquer sa façon de regarder les réalités, et percevoir parfois, à travers elles, la présence de l’Eternelle Réalité.

Frère Benoît Billot, auteur de nombreux livres, est bénédictin du Prieuré Saint-Benoît d’Etiolles (91). Il été élève de K.G. Dürckheim et de l’Ecole de Rütte (Thérapie initiatique), de Béatrix Médina et de Jacques Vidal (langage et expérience symbolique). Il est enseignant de la méditation zen (Ecole du Sanbô Kyôdan). Il transmet la méditation de la Prière du Cœur (lignée du Centre Sainte-Croix). Il participe au DIM (Dialogue Interreligieux Monastique). Voir son site (https://www.frerebenoitbillot.org/) et l'association de la Maison de Tobie (https://lamaisondetobie.org/)

Voici des extraits de cet article, il manque surtout le travail proposé par B. Billot aux participants de l'atelier organisé par la FNEY (Fédération Nationale des Enseignants de Yoga).

 

 

Le regard du cœur

 

Benoit Billot

 

 

[…] L’œil est plutôt marqué par la masculinité : il dévisage, il examine, il fixe, il inspecte, il scrute, il toise, il analyse, il soupèse, il inventorie, il juge… toutes fonctions éminemment utiles. Elles ont leur importance dans la vie quotidienne, mais aussi dans la démarche spirituelle. Je prends ce mot « spirituel » au sens large d’accès à la Réalité au-delà des apparences. Mais cet accès ne se fait pas en décidant et en prenant : il se fait dans l’accueil ; il est conditionné par une attitude d’ouverture qui donne toute sa place à ce qu’on appelle fréquemment le « féminin intérieur ». C’est pourquoi il me paraît nécessaire de découvrir et de dégager la dimension féminine du regard.

L’ouverture du regard à un au-delà du monde visible est le fruit de l’action divine. Il s’agit d’un don, d’une grâce. Les guérisons d’aveugles, telles qu’elles nous sont rapportées par les évangiles, sont souvent provoquées par la demande des infirmes. Cependant elles sont le fait de l’énergie qui émane de la personne du Christ. Elles restaurent la vue physique, et simultanément permettent aux yeux intérieurs de s’ouvrir à la Réalité au-delà des réalités quotidiennes. C’est ainsi qu’après avoir guéri un aveugle-né, Jésus le rencontre à nouveau et lui pose la question : « Crois-tu, toi, au Fils de l’homme ? » Et lui de répondre : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Eh bien ! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle. » Et l’homme dit : « Je crois, Seigneur ! » (Jean 9, 35-38). C’est ainsi que les évangiles expriment l’accès de cet homme au double regard, celui du quotidien, et celui de la Profondeur.

 

Récits :

 

Reprenons conscience de la très grande diversité des qualités de regard possibles. Pour en évoquer quelques-unes, je vais me reporter à ce que j’ai vécu ce matin. J’étais à la recherche d’un fleuriste pour acheter les quelques roses que nous contemplons au milieu de notre groupe. Je m’en fus donc au marché du Boulingrin, non loin d’ici, et je commençai à me promener au milieu des stands où s’étalaient tant de marchandises. Mêlé à la foule qui déambulait tranquillement, écoutant les appels des marchands vantant leur étalage, je m’avançai à la recherche de mes fleurs.

Je vis de belles expositions de charcuteries odorantes, de fruits et légumes de toutes couleurs et formes, de fromages fameux ou inconnus, de quincailleries rutilantes, de vêtements et de linge, d’étoffes chatoyantes… Mais je ne m’arrêtais point, cherchant autre chose du regard. Mes yeux glissaient sur toutes ces merveilles, mais sans y accorder une grande attention. C’est ainsi que je pratiquais ce qu’on pourrait appeler le regard rapide. Nous ne pouvons pas nous attacher à la multitude des objets qui se présentent à nos yeux, surtout si nous avons un axe, ou un but dans notre démarche. Nous sommes bien obligés de choisir, au milieu des mille sollicitations, celles qui nous permettent d’avancer dans la direction choisie. Si je vais à la gare prendre mon train, il se peut que, dans la rue, je croise des personnes que je connais : je les salue donc d’un geste ou d’un mot, mais sans m’arrêter. Elles savent que je les ai vues, mais aussi que je suis pressé ; c’est donc plus tard que nous prendrons du temps pour nous parler.

 

Ce regard rapide ne doit pas être confondu avec le regard indifférent, qui me fait passer à côté des personnes, des évènements ou des choses sans les voir réellement. Il peut se révéler mortel lorsque nous le portons sur les personnes qui font partie de notre quotidien. Je me souviens de cette femme qui rentrait du travail avant son époux, et dont la blessure était avivée chaque soir par le regard indifférent qu’il posait sur elle à son arrivée. Elle disait : « Pour lui, je suis un meuble, une table ou une armoire. Rien de plus. Je n’existe plus à ses yeux ! ». Or les personnes, particulièrement celles qui nous sont proches, méritent un regard attentif et bienveillant : elles portent en elles des potentialités et un mystère qui s’éveillent lorsqu’elles sentent une attention de présence, pour tout dire un amour. Mais ceci est la caractéristique d’un autre regard, dont je parlerai plus loin.

Même indifférence à l’égard des objets de notre quotidien ; ceux dont nous nous servons chaque jour ont droit à notre attention ; mais certains d’entre eux peuvent trainer dans un coin pendant des années, sans que nous nous rendions compte de leur existence. Quelle est donc cette magie de notre conscience qui permet aux meubles de sortir de l’anonymat, de faire montre d’une vie propre ? L’œuvre étonnante de Maurice Ravel, à partir d’un poème de Colette qu’il mit en musique, « l’Enfant et les Sortilèges » fait ressentir cette présence animée des choses. L’enfant s’endort, et sa conscience rationnelle avec lui ; c’est alors que le mouvement et la vie éclatent dans son environnement : le mobilier prend la parole et se met en mouvement, jusqu’à ce que l’enfant épouvanté s’éveille en appelant sa mère. Les meubles alors reprennent leur statut d’objets inanimés, tout « rentre dans l’ordre »… rationnel.

 

Dans mon périple au Boulingrin, j’arrivai enfin à un premier marchand de fleurs. Je me penchai sur les bouquets de roses, de renoncules… et les examinai soigneusement. Le regard observateur s’éveillait en moi. Le fleuriste ne disait rien et j’avais tout loisir de poursuivre mon examen. Les fleurs se ressemblaient toutes, elles étaient disposées en petits bouquets très frais, bien ordonnés sur le comptoir. Levant les yeux, j’aperçus alors la camionnette frigorifique derrière l’étal. Et je compris alors que ces fleurs venaient probablement d’une plantation industrielle, peut être située à l’étranger. L’étonnant silence du marchand et son apparente froideur semblaient aller de pair avec la marchandise, comme s’il vendait un produit auquel il n’était lié que par le souci de gagner sa vie.

Ce type de regard ouvre la porte à la transformation du monde, aussi bien celui de l’environnement que celui de l’intériorité humaine. Lorsque par exemple un parent cherche à comprendre l’enfant qu’il a mis au monde, afin de mieux découvrir comment se comporter avec lui. Ou lorsque le jardinier cherche à bien comprendre la terre qui lui est confiée et les plantes qu’il est chargé d’y faire croître… Ce regard trouve son expression la plus achevée dans la recherche scientifique, dans les laboratoires, à l’école ou à l’université. Il établit une distance entre le sujet, qui observe et réfléchit, d’un côté, et l’objet de son observation de l’autre. Les affects sont écartés, seule compte la réalité observée. Les fruits de cette attitude sont immenses et bien connus. Les découvertes de la science, et l’omniprésence de la technologie dans notre environnement en sortent directement. On a longtemps pensé que cette attitude n’influençait pas l’objet observé, et qu’elle permettait à l’observateur de s’en faire une représentation totalement exacte. Les récentes recherches aussi bien philosophiques que scientifiques, montrent qu’il n’en est rien. D’une part un rapport s’établit entre le sujet et l’objet, qui modifie aussi bien le second que le premier. De l’autre, la représentation qui s’inscrit dans la conscience de l’observateur n’est qu’un moment de sa recherche, et bien d’autres aspects de cette réalité restent à découvrir. Ceci est particulièrement important lorsque l’objet est une personne humaine. Pourrais-je m’imaginer que je connais tout des personnes avec lesquelles je vis ?

Je me trouvais donc devant ces rangées de fleurs, sagement ordonnées, et je me sentais hésitant. J’avais l’impression d’être trop éloigné de la fleur dans son jaillissement originel. Il me semblait que celles que j’avais sous les yeux étaient, comment dire, rationalisée, aseptisée, peut-être pas très loin de ces belles fleurs en plastique ou en étoffe, qui ont la forme de la beauté mais dont la vie est absente. C’est ainsi que s’éveillait en moi le regard émotif, qui exprime cette constatation fondamentale : « j’aime ou je n’aime pas ». Nous ne pouvons faire l’économie de ce type de regard, car il donne de la couleur à nos contacts avec la réalité, parce qu’il engage cette partie de nous-même qu’est notre émotivité : nos peurs et nos joies, nos enthousiasmes et nos répulsions. Il donne vie à ce que nous contemplons. Remarquons cependant qu’il serait très limitatif de ne regarder le monde et les autres qu’à travers ce prisme. Est-ce parce que je n’aime pas tel type d’école de peinture qu’elle ne peut faire partie de l’immense domaine de la beauté ? Est-ce parce que je n’aime pas telle personne que je me rendrais incapable de découvrir en elle les potentialités qu’elle porte ? Est-ce parce que je suis fasciné par l’harmonie d’un paysage que je dois venir habiter à cet endroit ? Comme les autres dimensions du regard, celle-ci a besoin d’être complétée, et soumise à discernement.

Relevant les yeux vers le vendeur et toujours frappé par son immobilité, j’éprouvais soudain quelque chose de nouveau. Je sentis en moi comme une sorte d’hostilité à son égard. Pour le coup je me disais que celui-là, je ne l’aimais pas. Après un bref salut, je m’écartai et me demandai en continuant ma flânerie quelle était la raison de ce rejet subit. Il ne m’avait rien fait, rien dit, et cependant j’avais eu besoin de m’éloigner. Subitement, je m’immobilisai, et une image vint s’interposer, celle d’un professeur que j’eus en classe de 3° au collège. Très compétent dans son enseignement, mais très froid et avare de paroles personnelles, il me glaçait. Lorsque j’entrais dans la classe et que je le voyais installé à son bureau, la confiance et la détente m’étaient difficiles. Je sentais en lui une sorte d’indifférence, comme si je n’étais à ses yeux qu’un numéro. Planté au milieu du Boulingrin, je compris alors mon désir de m’écarter du stand du fleuriste : certes ses fleurs ne me plaisaient qu’à moitié, mais aussi, je posais sur lui un regard projectif. Ce souvenir désagréable je l’avais projeté sur l’homme que je venais d’avoir devant moi et qui au surplus ressemblait physiquement à mon professeur d’autrefois. J’eus envie de retourner, de questionner le vendeur pour me rendre compte s’il s’agissait du même type d’homme. Mais en me retournant, je vis une famille nombreuse qui venait d’arriver devant lui, le questionnait et ses réponses aimables, ses plaisanteries, et une soudaine attitude bon enfant me convainquirent que je m’étais leurré et qu’il n’était pas mon professeur d’antan. Je bénis intérieurement le hasard qui m’avait fait prendre conscience de la déviance de mon regard.

Ce regard projectif était associé en moi à une autre nuance qu’on pourrait nommer Regard qui juge. L’apparente indifférence du vendeur, je ne l’aimais pas à cause du souvenir qu’elle faisait surgir en moi. Mais il y avait plus : je percevais cet homme à travers sa froideur ; dans ces instants, il n’avait été pour moi que froideur, comme s’il était contenu tout entier dans cette image glaciale. Tel est le jugement : limiter la perception que j’ai de la personne rencontrée à une caractéristique particulière, oubliant la grande complexité du réel et surtout du réel humain. Certes il est nécessaire de bien observer, de faire preuve de lucidité afin de s’approcher un peu plus de la réalité telle qu’elle est. Mais sans cesse, de façon sous-jacente, doit demeurer la conscience d’oublier, ou de ne pas connaître, le fond des choses.

 

Je continuai donc et, après avoir dépassé d’autres fleuristes (plantes en pot…) et de nombreux stands, je me trouvai devant un comptoir en désordre, présidé par deux personnes âgées. Peu de variétés de fleurs, les roses étaient en majorité. Et ce qui me frappa, c’est qu’elles étaient toutes différentes les unes des autres. Vu l’attitude et le vêtement des marchands, vu les outils, déposés ça et là, il n’était pas difficile de comprendre que ces gens avaient coupé le matin même les fleurs de leur jardin - ou de leur exploitation - et les apportaient là pour les présenter au public. Comme je me tenais un peu à l’écart, mon regard fixé sur elles, je sentis une attirance. Elles n’étaient pas plus belles que celles d’avant, mais une sorte de communication s’était établie entre elles et moi. Elles n’étaient plus tout à fait un objet qui se monnaye et s’emporte rapidement. Je sentis aussitôt la décision se former en moi, car il s’agissait de fleurs bien vivantes, certes mal présentées mais dans la gloire de leur jeune beauté.

L’homme me regarda et me demanda si quelque chose m’intéressait. Je lui dis que j’avais besoin de cinquante roses. Il fut surpris par le nombre et, en hésitant, me demanda pourquoi ; je lui répondis la réalité : pour un atelier cet après-midi au congrès de la FNEY. Il embaucha son épouse et tirèrent les cinquante fleurs de différents groupes, composant un bouquet multicolore et gai. Ils l’enveloppèrent soigneusement dans du papier. Et lorsque je m’en fus pour payer, ils ne me comptèrent que quarante fleurs. Je reçus le bouquet avec joie et le nichai comme un enfant contre mon épaule. Traversant les allées boisées et fleuries qui relient le marché au Centre du Congrès, je me sentis accompagné par ce volume coloré et odorant, joyeux et fragile. Si l’heure du repas n’avait été si proche, je me serais bien assis dans un coin ombré pour être-avec. J’étais-avec, certes, mais je risquais de flétrir cette qualité d’être en posant sur ce bouquet un regard possessif : « Mes fleurs à moi, fruit de ma recherche ! » Aussi m’efforçai-je de garder à l’esprit la destination de ces roses : elles étaient chargées, entre autres missions, d’aider le groupe que j’allais rencontrer l’après-midi à développer le regard profond.

 

Etre-avec ? Voici une nouvelle dimension qu’on pourrait appeler regard contemplatif ou regard du cœur.

Avant de nous y exercer, j’aimerais rapporter cette histoire que j’ai entendue de la bouche de K.G.Dürckheim  et qui caractérise bien ce type de regard. Il parlait d’un homme âgé, que sa famille avait emmené en vacances au bord de la mer. En début de journée, chacun s’activait en vue des activités du jour. Mais notre homme paressait dans son lit, attentif à l’éveil et aux bruits de la maison. Après la liturgie des petits déjeuners, les parents préparaient les plus petits, pendant que les grands filaient avec entrain en direction de leurs activités diverses. Et lorsque, le calme s’établissait dans la demeure, les adultes étant partis à la plage avec les jeunes enfants, le grand-père se levait, prenait son temps en sirotant le thé du matin, puis sortait un fauteuil, l’adossait au mur de la maison et s’y installait face à l’océan. Que faisait-il donc ? A vrai dire rien d’autre que d’être-avec l’immensité. Hormis les quelques allées et venues de la journée, et les déplacements pour chercher l’ombre ou le soleil, il se bornait à être là. Là, dans la contemplation des changements constants de lumière et d’ombre, des nuages qui apparaissaient puis disparaissaient, laissant leurs traces grises, mauves, violettes sur la surface liquide qui, elle, au gré des vents se plissait en mille reflets irisés ou au contraire se calmait dans une immobilité provisoire et surprenante. Il restait dans la contemplation des lents mouvements de la houle, ou des déferlements rageurs de cette puissante masse liquide qui, en fonction des heures de la journée, se gonflait et engloutissait récifs et balises, puis lentement descendait, laissant voir ses mystères bruns et rocheux où s’aventuraient quelques pêcheurs à pied. Les voiles glissaient, les vedettes rapides passaient en rugissant, le ski nautique et la planche à voile animaient l’ensemble, pendant que les mouettes se déployaient, semblant obéir à un maître de ballet invisible.

 Le soir la famille se retrouvait pour le repas pris en commun. Et chacun racontait sa journée. Les petits s’essayaient à décrire les jeux de plage, les jeunes s’enflammaient pour des activités ou des rencontres. Les parents disaient un mot de leur bain ou de leur roman en cours. Mais qu’aurait pu dire l’Ancien ? Quel intérêt aurait-il pu soulever en parlant des jeux de lumière sur l’onde ? Il ne racontait donc rien, mais il promenait sur la tablée le regard qu’il avait développé au cours de ses journées solitaires. Questionnant les uns d’un mot, s’émerveillant des autres, n’étant capable d’aucun conseil ou jugement, voici qu’il se tenait là comme l’âme de ce groupe à la vitalité débordante. Et chacun se sentait appelé à dire le meilleur de ce qu’il avait vécu ou pensé. On aurait dit que son écoute donnait importance et vie à chacun, qui se sentait reconnu dans ce qu’il avait d’unique.

Arrivé à l’automne de sa vie, l’Ancien était entré dans un nouveau rapport avec l’océan : celui-ci avait cessé d’être ce qu’il avait été dans sa jeunesse, un objet à conquérir, un partenaire avec qui lutter ou négocier, un support idéal pour des jeux nautiques, un gigantesque bassin propice aux plaisirs de la baignade… La mer était devenue une partie de lui-même, il avait senti le lien profond qui les unissait l’un à l’autre, il avait perçu profondément ce que la Kena upanishad appelle « Brahman ». Il s’était « retiré du monde », des activités habituelles et s’était laissé toucher par cet Au-delà de toute réalité visible. Son regard s’était intériorisé et approfondi jusqu’à pouvoir entrapercevoir « Brahman ».  Il avait pu laisser s’éveiller chez lui « l’œil de l’œil ». C’est ce prodige simple qu’il amenait dans les conversations familiales du soir. Et, loin d’étouffer la vitalité de ce que chacun avait vécu, Cela permettait de l’exprimer, de le partager, et de s’en réjouir. Peut-être même qu’un jour Cela permettrait à l’un ou à l’autre de découvrir le sens profond de ce qu’il vivait.

 

Pour y parvenir, il est nécessaire de s’y exercer. Non pas que nous puissions provoquer cette rencontre avec le cœur de toute réalité, à partir du cœur de la nôtre. Cela n’est pas en notre pouvoir. L’Au-delà se donne, et l’être humain ne peut que se disposer à l’accueillir. C’est cette disposition qu’il est nécessaire de travailler, et notre féminin intérieur en est un acteur majeur.  Point n’est besoin d’atteindre un âge avancé pour s’engager dans cette voie ; plus l’homme s’y adonne tôt, meilleure sera sa vieillesse qui est l’âge d’or de la contemplation. Voici donc un des nombreux exercices qui ouvrent la possibilité de faire l’expérience du Divin.

[…]

 

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