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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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19 septembre 2026

Sentir comme si on ne sentait pas, K G Dürckheim

Les mystiques ont dit à la manière de saint Paul : « Voir comme si on ne voyait pas, entendre comme si on n'entendait pas, toucher comme si on ne touchait pas, posséder comme si on ne possédait pas… »[1], et c'est une phrase que K. G. Dürckheim a cité plusieurs fois dans ses livres.

Voici deux extraits qui parlent d'expériences avec une mise en garde sur les retombées éventuelles :

  1. Pratique de la voie intérieure, K.G. Durckheim, Le courrier du livre, p. 30-32
  2. Dialogue sur le chemin initiatique, K.G. Durckheim Entretiens avec Alphonse Goettmann, p. 57-63.

Il serait par ailleurs intéressant de voir si cette phrase à la saint Paul a rapport avec la notion wei-wu-wei, « agir sans agir » qui est centrale dans le taoïsme. A voir !

 

Sentir comme si on ne sentait pas

 

Karlfried Graf Dürckheim

 

 

I – Extrait de Pratique de la voie intérieure

 

Ce n'est pas seulement pendant les heures lourdes d'angoisse et de désespoir, qu'au-delà de toutes les limites de notre entendement, l'infini manifeste en nous sa réalité.

Il y a aussi des instants de bonheur bouleversant, ce bonheur qui, par sa qualité infinie, par la plénitude de l'Être qui nous touche ainsi, est tout autre qu'une joie naturelle, même au superlatif.

Mais ce n'est pas seulement lors des moments inoubliables, radieux et bouleversants, des purs sommets de l'existence que se révèle l'Être, Source qui nous fait vivre. Il y a également des instants et des heures, moins spectaculaires qui nous trouvent plongés tout à coup dans un état particulier dans lequel l'Être nous touche, même si nous l'ignorons. Nous nous sentons soudain dans une ambiance étrange. Nous sommes entièrement présents, totalement là et malgré tout, nullement orientés vers quoi que ce soit de précis. Nous nous sentons alors d'une façon toute particulière, comme sans aspérités, lisses et harmonieux à l'intérieur de nous-mêmes et tout à la fois ouverts. Grâce à cette ouverture, une plénitude profonde émerge. Nous avons l'impression de planer et pourtant, nous nous mouvons de façon équilibrée et assurée, sur la terre. Nous sommes à la fois absents et pleinement présents, débordants de vie. Nous nous reposons pour nous-mêmes et nous découvrons cependant une affinité toute intérieure avec tous ce qui nous entoure. Nous sommes liés à tout, mais détachés de tout. Nous nous sentons incroyablement guidés et pourtant libres et affranchis de toute obligation ; pauvres dans le monde mais comblés de richesse et de puissance intérieure. Dans de tels moments, nous sommes traversés par quelque chose de précieux et de très fragile. C'est pour cette raison que nous nous mouvons alors, instinctivement, avec circonspection, en prenant garde de ne pas nous arrêter pour regarder de trop près ce qui se passe en nous. Une sagesse du fond des âges nous souffle que le clair-obscur d'une conscience éveillée est bien préférable au froid faisceau lumineux d'une conscience qui fixe et gèle tout ce qui est vivant. C'est comme si nous entendions une voix murmurer : « Voir comme si on ne voyait pas, écouter comme si on n'écoutait pas, sentir comme si on ne sentait pas. »

Pourtant le merveilleux se dissout ! D'un seul coup, il s'est évaporé. Il suffit que nous nous demandions en pleine perplexité : "qu'est-ce ?" pour que tout disparaisse. Un rien qui nous parvient du dehors ou du dedans, et qui nous incite à fixer l'attention, change complètement notre conscience.

À l'instant encore, semblable à une coupe largement ouverte, recueillant sans questionner ni définir, elle devient tout à coup un faisceau de froide lumière qui, pointu comme une flèche, ramène ce qui vient d'être vécu à quelque chose de précis : et voilà le monde, tout à l'heure enchanteur et curieusement entre-tissé avec nous, qui retombe dans l'organisation coutumière. Oh, combien appauvri, une nouvelle fois contraints de ne nous appuyer que sur nous-mêmes, nous retrouvons-nous face au vieux monde… Ce que nous ressentions se dissipe comme un rêve, et pourtant, ce n'était pas un rêve. C'était la preuve de la vraie, de la pure Réalité qui a pu se manifester un instant à nous, parce que, disponibles, nous étions libres des entraves que notre conscience habituelle nous dresse. Dans de telles expériences, nous dépassons notre conscience coutumière et notre entendement réalise ce qui est de nature transcendante.

Quelle que soit la durée de cette expérience – peut-être se passe-t-elle en une fraction de seconde – elle transforme, avec une évidence indiscutable, la vie en une prise de conscience qui dépasse et déborde notre conscience existentielle et habituelle du moi.

 

 

II – Extrait de Dialogue sur le chemin initiatique

 

p. 57.  Les sens jusqu'à aujourd'hui encore sont pour moi plus proches de Dieu que les pensées ou la conscience rationnelle.  Avec la qualité des sens on ne peut pas tricher, ils sont ce qu'ils sont, ni plus ni moins, ils nous touchent immédiatement.

 

 Je me sers souvent dans mon enseignement de cette phrase des Pères disant que nos cinq sens pouvaient être des portes ouvertes sur l'invisible.  Cela se réalise à la condition que l'on sache demeurer dans la sensation ; il s'agit d'y rester sans bouger et de permettre à la qualité qui nous touche de percer la surface de notre conscience ; par là nous quittons sa présence objective et peu à peu elle fait partie de nous-mêmes dans notre profondeur : c'est l'éveil à la transcendance, dont la qualité vue de l'extérieur est pourtant hors de nous…

 L'expérience d'une qualité sensorielle est tout à fait autre chose que son concept.  Le bleu qu'on voit n'est pas le bleu qui se distingue conceptuellement du rouge ! Car dès qu'on s'empare conceptuellement d'une qualité, ce n'est plus la qualité qui nous touche mais son interprétation conceptuelle qu'on y a ajoutée et qui nous sépare de la réalité immédiate.  Dès qu'on nomme une expérience ou qu'on l'explique rationnellement, on prend du recul et la distance s'introduit, la réalité n'est plus la même, la vie se dessèche…  Voilà pourquoi les mystiques ont toujours dit à la manière de saint Paul : « Voir comme si on ne voyait pas, entendre comme si on n'entendait pas, toucher comme si on ne touchait pas, posséder comme si on ne possédait pas… »

 Au Moyen Âge il a fallu percer le brouillard des images traditionnelles sur le corps ; aujourd'hui c'est le brouillard épais produit par notre conscience rationnelle et le cartésianisme qu'il faut percer pour arriver à prendre au sérieux la réalité qui ne peut être comprise par l'intellect. Sobre, dans le temps, était celui qui pouvez s'éveiller à la faculté du rationnel, aujourd'hui, sobre est celui qui est capable de s'en libérer et de se laisser toucher par les dons immédiats de son cœur (on constate que dans le couple par exemple on est loin de cette qualité).  Ce n'est que dans la mesure où nous sommes capables de nous ouvrir à ce qui touche notre intériorité, que nous pourrons rencontrer notre vérité profonde, tandis que le rationaliste hausse les épaules en disant : « Ce n'est que subjectif ! »

 Je me souviens encore d'une de mes protestations alors que j'étais étudiant… 

Le professeur disait que le son do est de 256 vibrations par seconde ; je me levai brusquement pour dire :

« Vous ne pouvez dire cela. Vous pouvez prétendre avec raison que lorsqu'on entend le son do, il y a un médium qui vibre à cette vitesse, mais le son comme tel, c'est tout à fait autre chose.

- Expliquez-vous !

– Le son do est une qualité particulière bien différente du son ré, chaque son donne une certaine ambiance, quelque chose qui vous touche clairement…

- Oui, je comprends, mais tout cela n'est que subjectif, la réalité objective, c'est uniquement les ondes…

–  Mais je vis avec les sons, non avec ces vibrations et ces ondes-là !

- Tout cela est subjectif, la seule réalité objective ce sont les ondes ! »

 C'est dans cette phrase que se manifeste la grandeur et la tragédie de l'esprit occidental. Grâce à cette prétention, que ce sont les ondes qui représentent la seule réalité, s'est développée la science de la nature, la grande technique, les découvertes de la médecine, de la physique,  et tout ce qui fait la grandeur de l'Occident admiré partout.  Mais on a sacrifié l'intériorité de l'homme ; l'homme en tant que sujet n'est « que » quelque chose de subjectif…  et en disant cela on perd de vue l'homme dans la totalité. (…)

 

p. 60. Il faut d'abord prendre conscience, être ouvert à l'appel de l'Etre profond. Au commencement du développement spirituel se trouve cette prise de conscience de quelque chose de tout autre en nous-mêmes.  Le véritable guide spirituel est celui qui aidera à faire cette réalisation consciente par la prise au sérieux de certaines expériences que l'on a faites au cours de sa vie. (…)

 

p. 62. Tous les dons, tous les sens doivent s'affiner, passer du grossier au fin, de l'extérieur à l'intérieur. Comme le gourmand a la chance de devenir gourmet, le corps physique a la chance de se dépasser en s'ouvrant au corps éthérique, la conscience épaisse devient capable de discernement, etc.  La sensation du corps dans son entier se réveille à travers l'éveil de la matière fine que représente le corps éthérique. Le corps physique se manifeste par de grosses vibrations et l'autre par des vibrations fines dont sont composées les grandes ondes.  Mais les petites ondes dépassent le corps physique de sorte que l'homme qui est éveillé à sa matière fine n'est « bien dans sa peau » que dans la mesure où il dépasse sa peau.  Autrement dit : les qualités sensorielles passent de la surface à la profondeur. 

Le mot profondeur veut dire bien autre chose qu'intensité ; est profond, toujours, ce qui engage l'homme avec le tout de sa personne ; plus son être entier est engagé, plus ses sentiments sont profonds.  Plus ses sentiments sont superficiels, plus il n'est engagé qu'avec une partie seulement de lui-même. Dans la profondeur c'est l'Etre qui est en jeu. Il engage l'homme entier et lui donne sa vraie responsabilité.  Il est donc très important d'apprendre à faire la distinction entre l'intensité d'un sentiment et sa profondeur. Il y a des sentiments extrêmement forts, intenses, qui sont plats, sans profondeur, et il y a des sentiments d'une grande profondeur qui sont à peine un souffle très léger et pourtant vous touchent profondément. (…)

 Le plus gros obstacle face à l'Etre essentiel qui est vie, dynamisme créateur, c'est tout ce qui est statique, opposer à tout changement, à tout développement. Il s'agit du moi existentiel qui peut être définie comme un « je » tournant toujours autour du désir statique de pouvoir maintenir une position. C'est sans doute la définition la plus simple du « moi » opposé à l'Etre. ; il ne s'intéresse qu'à une chose : maintenir sa position où que ce soit et à tout moment, qu'il s'agisse d'une position matérielle, de la réputation dans la société, d'un rôle dans la hiérarchie sociale, de son prestige, de ses finances, de sa santé…, tout ce qui assure finalement une certaine sécurité, un certain plaisir, face aux changements de la vie.

 

[1] Saint Paul lui-même dit : « Voici ce que je dis, mes frères : le temps s'est contracté ; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, que ceux qui pleurent soient comme s’ils ne pleuraient pas, que ceux qui se réjouissent soient comme s’ils ne se réjouissaient pas, que ceux qui achètent soient comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui usent comme s’ils n’en abusaient pas. Car la figure de ce monde passe » (1 Co 7, 29-31) phrase où il y a littéralement des "comme non" dans le grec. Ceci est par ailleurs repris par le philosophe Agamben dans son livre Le temps qui reste, un commentaire de l’Epître au Romains. ainsi que dans sa conférence « L’Église et le royaume » faite à la Cathédrale de Notre‐Dame de Paris le 8 mai 2009 (https://www.unifr.ch/orthodoxia/de/assets/public/Lehre/HS2021%20-%20Agamben/Agamben_Eglise-Royaume.pdf)

 

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