Lors des deux premiers jours de sesshin, après une introduction concernant le sesshin, Eizan Rôshi a commenté l'épisode qui a eu lieu entre Rinzaï et son maître Ôbaku, là où Rinzaï était né en tant que maître zen. Cette histoire qu'Eizan Rôshi lisait lisait en japonais en l'actualisant (et que Philippe Jordy traduisait ensuite en français), nous en avons une traduction française dans les Entretiens de Lin-Tsi (jap. Rinzaï), les passages commentés par Eizan paraîtront sur le blog vers le 20 juillet.

Les deux jours suivants il s'est appuyé sur un autre passage des Entretiens de Lin-Tsi, qui se trouve au début du livre, le passage bien connu où Rinzaï lance son cri « Katsu ! » (ch. Khât) en guise de réponse. C'est ce qui figure ici. En fait, le quatrième jour qui est le jour de milieu de sesshin, Eizan Rôshi a fait honneur au silence et a donc fait un enseignement quasi silencieux !

Note. Ce que Demiéville rend par « khāt » est le caractère chinois he ( 喝, katsu en japonais) impossible à traduire. C’est un cri, une interjection et « un son guttural, rauque et étouffé » (Dictionnaire classique de la langue chinoise 1966).

Liste des messages concernant les enseignements d'Eizan Rôshi à Tôkyô 1992, des informations concernant le sesshin, la transription, la lecture du japonais figurent dans le 1er message (les messages seront progressivement publiés) :

  •  Jours 1 et 2 : L'histoire de Rinzai avec Ôbaku (ch. Lin-tsi et Houang-po), Entretien n° 66 : Jours 1 et 2 : Rinzaï et Ôbaku.
    Jours 3 et 4 : La montée en salle et le Katsu de Rinzai. Entretien n° 1 a et b (présent message)
    Jour 5 : La vue juste selon Rinzai. Entretien n° 11 : Jour 5. La vue juste selon Rinzai.
    Jours 6 et 7 : « Si vous rencontrez un Buddha, tuez-le » et les quatre Katsu de Rinzai. Entretiens n° 20 et 61
    Entretiens de Lin-tsi traduits par Paul Demiéville : présentation du livre suivie de 7 extraits dont 5 correspondant à ce qu'a commenté Eizan Rôshi

 

Troisième enseignement d'Eizan Rôshi

Le Katsu de Rinzaï et deux histoires zen :

Le rêve du maître et L'apprentissage dans l'art de cambrioler

 

Entretiens de Lin tsi« Un jour, un gouverneur très important d'une province de Chine est arrivé au monastère de Rinzaï accompagné de toute une cohorte de suivants. Rinzaï monte sur son estrade et dit : “Je n'y peux rien, ce sont les usages du monde, je dois donner un enseignement. S'il s'agit d'enseigner le fondement du zen, il n'y a aucun mot pour cela, il n'y a même pas à ouvrir la bouche. De la même manière, je crois que vous tous qui êtes là à m'écouter, vous n'avez rien à comprendre et vous ne pouvez pas comprendre. Néanmoins je vais vous donner mon teishô sachant bien qu'il s'agit d'une seule dimension. Si, en écoutant cet enseignement, il y a quelqu'un qui a une question, qu'il s'avance.” […]

Un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme. Le maître fit « Khât ». Le moine s’inclina. »

 

Ceci est le début des Entretiens de Lin Tsi (jap. Rinzaï). Et cette citation va être l'essence de mon enseignement d'aujourd'hui.

 

Le fondement du zen est quelque chose qui passe au-delà des mots, qui n'a pas besoin des mots et qui s'exprime en un instant. Néanmoins, et cela est assez amusant, il y a énormément de texte dans le zen ! Dans le zen, c'est aussi un point important de voir qu'il y a des textes qui parlent de la négation des textes.

Parmi les nombreux textes du zen, les enseignements de Rinzaï sont, me semble-t-il, les plus importants. C'est à travers ces Entretiens qu'on est à même de comprendre le cœur du zen, cet enjeu, cette bataille pour la vie ou la mort qui est au cœur du zen. Dans de nombreux passages, Rinzaï a, tour à tour, interprété le rôle du questionneur et le rôle du maître qui enseigne. Tous ces entretiens sont nés de l'esprit même de Rinzaï. N'oubliez pas qu'il s'agit d'entretiens qui remontent à 1200 ans au moins. Et me voilà, moi, en train de vous en parler maintenant.

Quand on lit la Bible, il s'agit bien de la même chose : vous lisez un texte très ancien mais, en même temps, c'est Jésus-Christ qui vous parle. Essayez de penser à cela : si Jésus-Christ est là, vivant devant vous, quel sera son enseignement ? Si vous n'avez pas cette représentation, vous lisez la Bible comme un très vieux texte et c'est tout.

Que ce soit pour la Bible ou pour les sûtras, l'attitude que vous avez pour les lire est fondamentale.

 

●   Comment lire des paroles sacrées ?

Je ne suis pas un spécialiste des textes chrétiens, mais je voudrais revenir à quelques citations de L'imitation de Jésus-Christ.

 «Il faut chercher la vérité dans l'Écriture sainte et non dans de belles phrases. Il faut lire l'Écriture dans la même disposition de cœur que celle dans laquelle elle a été écrite. Nous devons y chercher l'utilité plutôt que la délicatesse du langage [1] »

Que signifie : “lire la Bible avec la même disposition de cœur que ceux qui ont écrit le texte” ? C'est bien là la prière, la méditation, n'est-ce pas ? Sans prière et sans méditation, il est hors de question de pouvoir comprendre la Bible.

 

Pour le zen, si vous voulez comprendre les enseignements de Rinzaï, il vous faut faire zazen. Les Entretiens de Rinzaï ne sont autres qu'une manière de confession du phénomène d'éveil. C'est cela que vous poursuivez dans le zazen, et vous ne pouvez le comprendre que par le zazen.

Il est écrit quelque part dans ces enseignements qu'il faut écouter les paroles sacrées en silence, et que ces paroles mêmes sont silence.

Le silence : il n'y a rien de plus important.

De par le monde, il y a énormément de gens qui lisent des textes zen, qui croient les comprendre et partent dans des interprétations erronées. Le problème est tout simplement qu'on ne peut exprimer la vérité ou la réalité par des paroles. Ceci est quelque chose d'universel, que ce soit pour la Bible ou pour les sûtras. Si vous lisez ce texte, vous avez une interprétation qui en appelle un autre… et vous partez dans les erreurs.

Souvenez-vous de l'espèce de cri qu'a fait Rinzaï lorsqu'il enseignait : c'était là un enseignement très simple, le cœur de son enseignement.

 

 

●   Retour au texte des Entretiens de Rinzaï lu au début.

Je reviens au texte que je vous ai lu au début. Rinzaï a été sommé, par un gouverneur très important, de faire l'enseignement et il a bien fallu qu'il monte sur l'estrade.

À ce propos, je voudrais dire combien les grands fonctionnaires de l'État chinois étaient des personnages admirables puisqu'ils allaient voir un maître zen, lui demander son enseignement, et faire zazen avec lui.

Donc Rinzaï a été obligé de monter sur son estrade pour donner quelque enseignement. Il sait qu'il est impossible de restituer le véritable enseignement à travers des paroles. Le faire c'est comme parler d'un poisson qui flotte dans l'air alors que l'élément naturel du poisson est l'eau. Le Bouddha, Bodhidharma, Hakuin, tous ont abondamment décrit les choses, mais pour finir, tous ont été obligés d'avouer qu'il leur était impossible de parler. Pour décrire la réalité ultime, le seul moyen est le silence.

Du temps du Bouddha, il y avait un disciple très appliqué qui toujours questionnait Bouddha. Mais Bouddha répondait toujours par le silence. Ce silence était une réponse aussi foudroyante que l'éclair et aussi étonnante que le tonnerre. Attention, encore une fois, ce silence n'est pas un état de silence dû à une incompréhension, au fait qu'on en soit perdu.

Le zazen est la religion du silence. C'est le zazen silencieux qui vous enseigne. Malheureusement, il y a des gens qui croient que le zazen est une attitude de négation des paroles, et que, par le silence, on pourra aller derrière les paroles… Je suis persuadé qu'il y a des gens qui croient qu'à travers ce silence, à travers cette attitude silencieuse, il y a un secret caché ; mais on aboutit ainsi au mysticisme. En Europe et en Amérique, il y a de nombreux livres qui décrivent le zen comme une religion mystique. C'est une énorme erreur en ce qui concerne le zen puisque dans le zen, il n'y a rien d'autre qu'un enseignement concret, pratique.

 

 

Quenten Lee,maître et disciples●   Histoire zen : Le rêve du maître.

Je vais vous raconter une histoire. En Chine, il y avait autrefois un maître nommé Isan. Autour de lui étaient regroupés 1500 pratiquants de l'ascèse. Un jour qu'il faisait la sieste, il voit, à son réveil, trois disciples autour de lui. À ces trois il a posé la question suivante : « Je faisais la sieste et je viens de me réveiller. Y en a-t-il un de vous trois qui soit capable de savoir quel rêve je faisais ? » – Attention, ceci n'est pas une question simple, c'est une question qu'on pose en dokusan : « Essayez de deviner le contenu dans mon rêve. » –

  • Un disciple s'avance, verse un peu d'eau dans le bol du maître et le lui propose. Le maître se lave le visage avec cette eau.
  • Le second va quérir à la cuisine du thé et un gâteau qu'il propose au maître.
  • Le troisième lui masse les épaules.

C'était ce qu'il avait rêvé, et Isan a été extrêmement heureux que ses trois disciples aient deviné son rêve.

 

Je vous demande : y a-t-il un secret dans cette histoire ? Il n'y a rien de plus simple, rien de plus concret, de plus réaliste que cette histoire !

Le zen n'a absolument rien de caché : tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je vois : c'est le zen. Le kenshô, c'est quand vous vous en rendez compte.

Encore une fois, si on pouvait comprendre le zen avec des mots, je ferai le teishô (l'enseignement) du matin au soir. Est-ce que vraiment vous avez besoin de venir de France, de payer si cher un billet d'avion pour avoir mal aux jambes et entendre mes enseignements ? Non. Je crois qu'on ne peut pas expliquer les choses par les mots. Il faut donc avoir mal aux jambes et faire zazen dans ces conditions. On ne comprend pas le monde sans cette expérience religieuse du zen.

Dans toutes les traditions, tout le monde faisait cette expérience autrefois, comme ces grands moines chrétiens qui pratiquaient la méditation. Je ne dis pas que la méditation pratiquée à cette époque dans les monastères chrétiens était tout à fait semblable au zazen, mais, enfin, tout pointe vers la même chose.

Par exemple L'imitation de Jésus-Christ a été écrite sous l'effet de la prière et du recueillement, ce sont des mots qui sont sortis du silence de la prière et du recueillement. Rien ne peut être enseigné par des paroles, ou juste par un son, un cri sortant de la bouche. Si vous ne comprenez pas cela, c'est fini pour vous. On ne peut exprimer le monde du satori par des mots. Je vous demande de bien comprendre cela.

Pour en revenir à Rinzaï, lors de ses enseignements, il demandait à quelqu'un de venir devant lui pour poser des questions. Et en lisant les Entretiens, on voit qu'une chaude discussion s'engageait alors.

 

●   Évolution de la pratique méditative assise.

Le bouddhisme est né en Inde qui est un pays très chaud. Là-bas, on faisait la méditation sous un grand arbre, à l'abri du soleil. Cette pratique est ensuite passée en Chine et elle s'est modifiée sous l'influence de la culture chinoise et des usages chinois. En Inde, au départ, la méditation assise était une pratique très passive, très ouverte, d'une grande souplesse et d'une très grande réceptivité. En Chine, sous l'effet de la culture chinoise, c'est devenu quelque chose de très actif et de très énergique. Par exemple, je pense qu'en Inde il n'y avait pas de samu (travail) obligatoire comme pratique, cela est venu de la Chine.

On peut comparer les cultures et comparer les pratiques d'ascèse. Il n'en reste pas moins que c'est en Chine que le sens profond du zen s'est révélé, et que cela est devenu quelque chose de beaucoup plus ancré dans le réel. Le zen tel qu'il s'est manifesté en Chine ne doit pas faire l'objet d'une discussion théorique. Le zen, c'est là où nous sommes dans la vie quotidienne, quand nous mangeons et quand nous parlons entre nous.

 

Rinzai - Lin-Tsi, peinture de Hakuin●   Condition pour lire les Entretiens de Rinzaï.

Ce que je viens de dire est vrai à telle enseigne que dans les Entretiens de Rinzaï il y a des expressions de chinois populaire, d'un chinois très courant. Mais plus de mille ans nous séparent de ces enseignements, c'est devenu un ouvrage classique et, quand les Japonais d'aujourd'hui le lisent, ils ne comprennent pas grand-chose. De plus, on a ces Entretiens en chinois ou en japonais moderne, lorsqu'on les traduit en français moderne, on les comprend de moins en moins lorsqu'on les lit ! Par contre, ce qui est amusant, c'est que, si vous faites zazen, vous comprenez tout. Disons que, pour bien lire ces Entretiens, la condition nécessaire et suffisante, c'est le zazen.

Mots, échanges de mots, discussions sont, pour le zen, quelque chose de désordonné, de déséquilibré. Là, nous sommes dans un discours de dénomination. Quand vous prononcez le mot "glace", ce n'est pas pour autant que vous avez la sensation de manger la glace ! Pour avancer je vous demande de faire vraiment cette distinction essentielle entre la réalité et la dénomination.

 

●   Les différents stades dans la pratique de zazen.

Parlons maintenant plus simplement de votre zazen. Tout le monde, ici, dès le matin, pratique le zazen avec application. Beaucoup de gens ont vraiment mal aux jambes. Eh bien, cette douleur, c'est très important pour vous.

  • Au début, les gens qui commencent le zazen ont généralement mal aux jambes, ça commence par là. Cela prouve que vous êtes en vie ! Oui, asseyez-vous avec confiance, vous êtes en vie.
  • Ensuite, si la douleur dans les jambes disparaît, à ce moment-là vous avez la tête pleine de phénomènes.
  • Quand, enfin, ces phénomènes disparaissent… vous vous endormez en zazen ! Quand vous dormez, vous n'avez pas mal aux jambes. Au début, quand vous aviez mal aux jambes, vous ne pouviez pas vous endormir…
  • C'est donc tout un processus… et quand enfin, vous arrivez à la fin de ce processus, le vrai zazen commence.

Quand vous en êtes au stade où vous pouvez vous endormir en zazen, vous êtes déjà très proche du vrai zazen, vous faites ami-ami avec le zazen.

Quelqu'un qui était allé au Ryutaku-ji avait trouvé que les moines s'endormaient vraiment beaucoup trop pendant le zazen. Mais non, il faut voir qu'ils ont une vie très dure et que beaucoup pratiquent le zazen nocturne.

 

J'en reviens à la douleur des jambes et je vous dis qu'elle est très importante. C'est par elle que vous entrez dans le monde de l'expérience physique. Et si vous dites que vous avez mal aux jambes à quelqu'un qui est déjà pratiqué le zazen, cette personne est à même de vous comprendre, elle est aussi passée par là !

 

●   Histoire zen : L'apprentissage dans l'art de cambrioler.

zen, Sengai GibonJe vais vous raconter une histoire. C'est celle d'un voleur qui était expert dans son art. En prenant de l'âge, il a senti son corps se durcir, ce qui faisait qu'il était moins libre de son corps. Il a donc voulu enseigner les techniques du vol à son fils.

Un jour, au soleil couchant, ils sont entrés tous les deux dans une maison pour y commettre un vol : ils sont d'abord passés sur une échelle par-dessus la clôture. Dans une resserre il y avait un grand coffre plein d'objets précieux. Mais il fallait d'abord ouvrir la porte. Or, ouvrir cette porte, ça faisait du bruit. Comment faire alors pour ouvrir sans faire de bruit ? Ils ont alors pensé : « Si on y met de l'eau il n'y a plus de bruit. » Ils ont donc uriné sur la glissière et en même temps ça a servi à les calmer puisque, quand vous urinez, vos battements cardiaques diminuent. Je crois qu'actuellement, les vrais voleurs ont encore ce genre de technique ! De plus, cela a une fonction supplémentaire car si on les prend à uriner ainsi, ils ont un bon alibi… On m'a raconté tout ça, je ne l'ai pas inventé !

Toujours est-il que les voilà dans cette resserre. Ils trouvent cet énorme coffre contenant des objets précieux avec la clé dessus. Ils l'ouvrent. Le père dit à son fils d'étaler une grande toile pour y mettre tous les objets. C'est ce qu'ils font et ils ferment le baluchon. Le père dit alors à son fils de rentrer dans le grand coffre. Le fils y rentre et le couvercle se referme sur lui… et tourne la clé ! Le père s'en va par l'échelle alors que le portail est fermé à clé, puis il crie « Au voleur ! Au voleur ! » tout en ramenant chez lui l'échelle ! Voilà le fils dans de sales draps. Il doit paniquer en se disant que les gens de la maison ont dû entendre l'appel « Au voleur ! ». Tout le monde s'agite dans la maison. On allume les lampes, on fouille le jardin : « Où est le voleur ? Où est-il ? » Une jeune fille de la maison pense à un kimono précieux qui se trouvait dans le coffre de la resserre et y va. Comme la porte est entrouverte, elle s'introduit dans la resserre. Elle tourne la clé du coffre, mais au moment où elle va ouvrir le couvercle sous lequel se trouve le fils, celui-ci fait un petit bruit pour faire croire qu'il y a une souris. « Ah bon, il y a une souris. » Et la jeune fille part. À ce moment-là le fils en profite pour surgir du coffre et s'enfuir. La jeune fille le voit et crie : « Le voleur est là ! » Alors le fils court en passant par le jardin. Il voit un vieux puits avec à côté une pierre, et  il envoie cette pierre dans le puits puis s'enfuit avant même que la pierre n'ait touché le fond. À ce moment-là les gens de la maison arrivent et crient : « Le voleur est dans le puits » et tout le monde se penche pour regarder. Alors le fils en profite pour accroître son avance et rentrer chez lui.

En arrivant il trouve son père en train de fumer tranquillement, et il lui dit : « Papa, c'est terrible ce que tu m'as fait. Je suis ton fils, pourquoi m'avoir fait ça ? »

Le père : « Te voilà rentré sans encombre. Dis-moi comment tu t'en es tiré ? »

Et le fils raconte le petit bruit de la souris, la façon habile avec laquelle il s'est servi de la psychologie de ses poursuivants.

Le père félicite alors son fils qui est devenu un voleur accompli. Et il lui donne sa licence de voleur !

 

●   En guise de conclusion.

Comprenez donc que, quelle que soit la quantité de livres que vous pouvez avaler, la seule chose importante, ce sont les expériences que vous faites. Le monde des paroles, le monde des écrits ne sert à rien. Il y a une très grande limite aux mots. Les mots sont contingents, ils sont des principes abstraits, ils ne peuvent pas restituer vraiment la réalité.

On dit que le silence est d'or. En France on dit aussi « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » (Alfred de Vigny). Le silence le plus absolu est ce qu'il y a de mieux.

 

Quatrième enseignement d'Eizan Rôshi

Enseignement silencieux

 

Vous vous souvenez que Bodhidharma a transmis le bouddhisme d'Inde en Chine. C'est au monastère Shaolin sur le mont Song qu'il s'est retiré dans une caverne pendant neuf ans sans mot dire. Il a fait le zazen en silence, face au mur. Ce zen est parvenu, à travers le temps, jusqu'à nous, jusqu'à ce temple du Kaizen-ji. À quel point le silence est la religion suprême ! Encore une fois, le silence vous enseigne, le silence c'est l'enseignement.

Rinzaï, lorsqu'il était obligé de faire un enseignement de temps en temps, s'en tirait par des récréations. C'est une manière de faire silence.

Ceci est le premier point de mon enseignement.

 

Nous en sommes au quatrième jour du sesshin. C'est le jour où, en général, tout se déroule mieux, de façon plus fluide. Ce matin les sûtras était chantés de manière harmonieuse, tout le monde était à l'unisson.

1992, kinhin au Kaisen-jiEnsuite on a fait zazen, puis il y a eu le kinhin [marche en procession dans le zendô]. Quand vous faites le kinhin, ne perdez pas le MU, ce MU dans lequel vous avez mis toute votre énergie pendant le zazen. Je vois bien que ce n'est pas le cas puisque les pas de tous les gens sont désaccordés pendant le kinhin. C'est dommage ! Tout le monde était bien accordé en zazen, et puis voilà qu'en kinhin, tout se désaccorde. Au moment du kinhin, je prête une grande attention à vos pas. Grâce à votre pratique en France avec le Père Breton, les sûtras, ça va très bien, mais le kinhin, ce n'est pas ça. Il vous faut faire kinhin exactement comme vous faites zazen.

Zazen est vraiment quelque chose de paradoxal et de contradictoire apparemment. Vous faites zazen en quelque sorte tendus, concentrés, et en même temps, totalement relâchés, exactement comme une mère qui tient son enfant dans ses bras : elle ne le sert pas de toutes ses forces contre son corps, mais si elle lâche les mains, l'enfant tombe. Faites MU en zazen exactement comme une mère tient son enfant. C'est ça le vrai zazen.

Si, quand vous dormez, quand vous marchez, quand vous vivez la vie quotidienne, vous oubliez de faire le MU, vous revenez au premier stade du zazen, vous revenez à la case départ.

 

Nous en sommes à la moitié du sesshin. Faut-il vous rappeler que la moitié restante est d'une qualité différente de ce que l'on a fait jusque-là… Nous en sommes à un moment qui commence après trois jours de pratique, c'est donc tout à fait différent de la première partie. Si vous vous appliquez avec ferveur, tout va s'approfondir.

 

J'ai donc parlé de Rinzaï et de son silence. J'arrête là mon enseignement.



[1] D'après Livre Ier, chapitre V, 1°.