Cette question à propos du "visage originel" fait partie de l'un des trois kôans de base que le maître choisit dans le cadre de la relation maître-disciple du zen rinzaï. Ces kôans sont les suivants :
– Le 6e patriarche Enô (ch. Hui-Neng) demanda à un moine : « En ne pensant ni au bien ni au mal, à cet instant précis : quel était ton visage originel avant que ton père et ta mère soient nés ? »
– Un moine demanda à Maître Jôshû : « Le chien a-t-il la nature de Bouddha ? » Jôshû répondit : « Mu ! »
– Hakuin Zenji demanda à son disciple : « Lorsqu’on frappe dans ses mains, cela produit un son. Quel est le son d’une seule main ? »

 

Présentation du dossier par Christiane Marmèche.

Sur le blog des Voies d'Assise, le kôan du "Mu" de Jôshû est abondamment étudié puisqu'il fait partie de la pédagogie de Eizan Rôshi responsable du centre Assise au niveau du zen, et il m'a semblé intéressant d'étudier aussi le kôan du visage originel qui, par certains côtés, rejoint la question du “Qui suis-je ?” souvent évoquée par Jacques Breton, le fondateur du centre Assise.

Plusieurs personnes ont d'ailleurs évoqué cette idée qu'on pourrait faire un kôan chrétien à partir de la phrase de Jésus : « Avant qu'Abraham fût, je suis » (Jean 8, 58), le "JE SUIS" pouvant désigner Dieu tel qu'il s'est révélé à Moïse en Exode 3,14 (le "Je suis" est une expression souvent citée par Jacques Breton en ce sens-là).

PLAN :

Préambule : Quelques éléments autour de l'expression "visage originel".
I – Le kôan 23 du Mumonkan (énoncé, commentaire et poème de Mumon)
II – Des commentaires (Ama Samy, D. T. Suzuki, Thomas Merton, Bernard Durel).

 

QUEL EST TON VISAGE ORIGINEL ?

 

Préambule : L'expression "visage originel", signification et occurrences.

●   L'expression en japonais : 本來面目, honrai no menmoku

- Le caractère hon 本 a pour radical 木 qui désigne l'arbre, avec en bas une ligne indiquant le fonds et la source de l'arbre, c'est-à-dire les racines, d'où la traduction "origine", mais dans un sens concret plus que métaphysique.
- Le caractère rai 來  signifie simplement "venir" ou "retourner".
D'où honrai a pour sens "originel" dans le sens de "retourner à sa propre source ou racines".
Men面 désigne le visage, la face, et moku 目désigne l'œil, les yeux.
Littéralement : honrai no menmoku -> visage et yeux originellement viennent.

 « Visage originel (j. honrai no menmoku). Menmoku signifie "la face et les yeux", honrai no menmoku désigne la "nature de bouddha" (busshô) qui est originellement pour nous, que nous ignorons, mais que nous pouvons découvrir par la pratique de la méditation. Dans la tradition ch'an-zen, on l'appelle « le visage que nous avions avant la naissance de nos parents » (fubo mushô izen), c'est-à-dire avant que soient réunies les conditions mêmes de notre incarnation. Honrai no menmoku a pour synonyme honbunnin, la personne originale, la véritable personne. » (Jacques Brosse, glossaire de Polir la lune et labourer les nuages)

 

Le Soutra de l'estrade●   Le "visage originel" dans le Sûtra de l'estrade.

« Le visage originel est une notion spécifique du bouddhisme Chan pour désigner la nature de bouddha. Le maître pose souvent cette question : “Quel est votre visage originel d'avant la naissance ?” La réponse donnée dans ce cas par Huineng (jap. Enô) se trouve dans son Sûtra de l'estrade[1], dont on sait bien qu'il n'est pas l'auteur mais qu'on lui attribue. Il y est dit : “Ne pense pas au bien, ne pense pas au mal ; à cet instant précis, cela c'est le visage originel du supérieur Ming (jap. Myô).” » (Catherine Despeux, Wumen Huikai, p. 133)

L'expression "visage originel (ch. benlai mianmu) ne figure que dans la version la plus récente du Sûtra de l'estrade, celle de Zong Bao(宗寶本)– réf. Zongbao, T.48.2008 : 349.b. – qui aurait été publiée aux alentours de 1291.

 

●   Le "visage originel" dans le cas 23 du Mumonkan.

On trouve l'expression dans le cas 23 du Mumonkan (cf. l'énoncé au I du présent message).

Le Mumonkan a été compilé par Mumon Ekai (1183-1260), il a été publié pour la 1ère fois en 1228.

 

●   Le "visage originel" dans le "Fukanzazengi"[2] et autres écrits de maître Dôgen.

On trouve l'expression du visage originel (本來面目, honrai no menmoku) dans le "Fukanzazengi" (Les règles universelles pour la pratique du zazen) de maître Dôgen (1200-1253)[3].

« Vous devez abandonner une pratique fondée sur la compréhension intellectuelle, courant après les mots et vous en tenant à la lettre. Vous devez apprendre le demi-tour qui dirige votre lumière vers l'intérieur, pour illuminer votre vraie nature. Le corps et l'âme d'eux-mêmes s'effaceront, et votre visage originel apparaîtra. »

 Ceci est par exemple commenté de la façon suivante :

« Zazen permet simplement aux gens d'éveiller leur esprit et de demeurer à l'aise dans leurs facultés originelles. C'est ce que l'on appelle montrer le visage originel et révéler la nature fondamentale.» (Keizan Jokin[4])

 

 

    I – Cas 23 du Mumonkan : Ne pense ni au bien ni au mal                

二十三 不思善惡

 

●  Énoncé du cas.

Le sixième patriarche était poursuivi par le moine Myo jusqu'au mont Daiyu. Soudain le patriarche, voyant venir Myo, déposa la robe et le bol sur un rocher et dit : « Cette robe représente la foi ; on ne peut se la disputer par la force. Si tu veux l'emporter, prends-la maintenant. »
Myo essaya de la soulever, mais elle était aussi lourde à déplacer qu'une montagne. Terrifié et tremblant, il cria : « Je suis venu pour le dharma, pas pour la robe. Je te supplie de me l'enseigner. »
Le patriarche dit : « Ne pense ni au bien, ni au mal. À ce moment précis, quel est le visage originel du moine Myo ?
À cet instant, Myo fut directement illuminé. Tout son corps était couvert de sueur.
En larmes, il s'inclina et dit : « Hormis les mots secrets et leur sens secret que tu viens juste de me révéler, y a-t-il encore quelque chose de plus profond ? »
Le patriarche dit : « Ce que je viens de te dire n'est en rien un secret. Si tu réalises quel est ton propre visage véritable, le secret sera trouvé en toi-même. »
Myo dit : « Bien que je sois allé à Obai avec les autres moines, je n'avais jamais réalisé ce qu'est mon vrai Soi. Maintenant, grâce à ton enseignement, je suis comme un homme qui boit de l'eau et sait par lui-même si elle est froide ou chaude. Maintenant c'est toi, frère laïc qui est mon maître. Le patriarche dit : « si c'est ce que tu sens, prenons tous les deux Obai pour maître. Soit attentif et tiens bien ce que tu as réalisé. »

      NOTE : pour connaître le contexte de cette histoire, lire le commentaire de Ama Samy au II – 1°.

 

Commentaire de Mumon.

On peut dire du sixième patriarche que son action a surgi de l'urgence de la situation. Il a la bonté d'une grand-mère qui pèle le litchi frais, enlève le noyau et le met dans votre bouche et vous demande de l'avaler !

 

Poème de Mumon

On ne peut le décrire ni le peindre
Vous ne pouvez l'admirer ; n'essayez pas de le chercher.
Votre visage originel ne peut être caché nulle part;
Même quand le monde est détruit, il n'est pas détruit

 

II – Commentaires (A. Samy, D T Suzuki, T. Merton, B. Durel)

 

Ama Samy, Coeur zen - esprit zen1) Réflexions de Ama Samy.

●  Commentaire du kôan extrait de Cœur zen, esprit zen, Ed. Sully, p. 54-58.

Hui-neng était le sixième patriarche du zen. C'était un bûcheron pauvre et illettré. Un jour, alors qu'il vendait du bois, il entendit quelqu'un lire le Soutra du Diamant et fut profondément bouleversé par la phrase : « Ne demeurant nulle part, l'esprit se manifeste. » Cela l'incita à rechercher un maître qui pourrait l'aider à atteindre le véritable Éveil, et c'est ainsi qu'il arriva chez le cinquième patriarche. […] C'était un laïc est un nouveau venu, si bien que… on leur envoya aider à la cuisine.

Bientôt le temps arriva pour le cinquième patriarche de trouver un successeur. Il demanda à ses moines de composer chacun un poème manifestant l'illumination de son cœur-esprit. Le supérieur des moines [Shenxiu] composa un poème, mais il eût peur de le montrer au maître ; alors il l'accrocha au mur du monastère ; s'il était bon, il serait appelé, sinon personne ne s'en soucierait :

Le corps est l'arbre de l'Éveil,
L'esprit est comme un miroir clair
Efforce-toi de le polir toujours
Afin que la poussière ne puisse s'y déposer.

Cette poésie dépeint "l'approche graduelle" de l'illumination dans le zen : travaille dur, lutte avec toi-même et le monde, sois toujours éveillé et vigilant, accroche-toi à ce que tu as. Elle met l'accent sur l'effort humain et reflète une vision quelque peu dualiste de la réalité. L'esprit est pour ainsi dire le miroir de la nature : garde-le pur et sans tache, pour que la vraie nature puisse se refléter dans sa pureté. Notre aide-cuisinier illettré en entendit parler. Dans un mouvement spontané, il demanda à quelqu'un décrit son poème à côté du premier :

Originellement, l'Éveil n'a pas d'arbre.
Là n'existe aucun miroir clair.
Il n'y a pas une seule chose depuis le commencement.
Où donc la poussière pourrait-elle se déposer ?

La légende veut qu'en prenant connaissance de ce poème, le cinquième patriarche se rendit à la cuisine, testa et authentifier Hui-neng, et le nomma son successeur et sixième patriarche du zen. Je dois préciser que les érudits ont mis en doute l'historicité de ce récit. La compétition de poésie n'a probablement jamais eu lieu, et les poèmes semblent en fait avoir été composés des décennies plus tard. Mais le second poème reflète sans aucun doute un véritable Éveil et il est le critère d'un tel Éveil.

« Il n'existe pas une seule chose depuis le commencement. » Il n'y a ni esprit, ni nature ! C'est la marque du zen, de l'approche "soudaine". C'est l'épée de diamant qui tranche les mille et un nœuds du cœur et de l'esprit humain. Quand l'Empereur de Liang demanda à Bodhidharma : « Quel est le premier principe des enseignements sacrés ? », il répondit : « le vide, rien de sacré » C'est votre véritable Soi, votre Soi avant que votre mère et votre père ne soient nés. Ce n'est pas un monde objectif, ce n'est pas non plus le monde subjectif. C'est votre cœur-esprit, c'est le cœur-esprit du ciel et de la terre.

Pour revenir au récit : après qu'il eut nommé Hui-neng son successeur, et lui eut donné sa robe et son bol comme symboles de la transmission, le cinquième patriarche savait que les moines n'accepteraient pas sans protester cette transmission à un laïc récemment arrivé. Les moines zen ne sont pas exempts d'avidité, d'envie, de rivalités, de haine, et les histoires à ce sujet sont nombreuses. Il conseilla à Hui-neng de partir sur le champ et de pratiquer en secret pendant quelques années avant de revenir dans le monde pour enseigner et diriger. Le koan commence ici.

Quand les moines apprirent ce qui s'était passé, ils devinrent furieux et se lancèrent à la poursuite du "voleur" de Dharma. Ce fut une chasse longue et difficile. Que cherchaient-ils ? Ils étaient venus chercher le vrai Dharma, en quête de l'Éveil. Mais après quoi couraient-ils à présent ? Presque tous les moines qui s'étaient lancés à la poursuite de Hui-neng abandonnèrent en chemin par épuisement, à l'exception d'un seul, fort et déterminé, un moine appelé Myo, qui était un ancien général. Myo rattrapa Hui-neng sur le mont Daiyu.

Hui-neng déposa la robe et le bol et dit à Myo : « Prends-les s'il te plaît, c'est seulement un symbole de foi et de confiance. Est-ce pour cela que tu es venu ? » Myo resta interdit : est-ce pour cela qu'il était venu, pour devenir un moine et travailler toute sa vie ? Dans la parabole du fils prodigue de Jésus, il est dit que le Fils prodigue, au plus profond de sa misère, « s'était trouvé lui-même » et avait ainsi commencé son voyage de retour chez lui. Myo « se trouve maintenant lui-même » et, en larmes, implore : « Je suis venu pour le Dharma, pas pour la robe, s'il vous plaît, aidez-moi ! » Hui-neng fait fonction de véritable maître et appelle Myo à découvrir son vrai Soi : « Ne pense ni au bien, ni au mal. À cet instant précis, quel est ton visage originel, ton visage originel avant que ta mère et ton père ne soient nés ? » Quelle est ta réalité ultime ? Qui es-tu vraiment ? Qui suis-je ?

Les écailles tombèrent des yeux de Myo et il s'éveilla soudain. Le soi s'éveille au Soi. Son Soi avant qu'il ne soit né, avant que sa mère et son père ne soient nés. « Ne pense ni au bien, ni au mal » : la référence ici n'est pas à l'éthique ou la morale. C'est une référence au royaume du Soi qui est au-delà de toutes dualités et relativités. Notre personnalité ordinaire et notre image de nous-mêmes sont définies en termes de dualités : du passé, du présent et du futur ; en termes de personnes, de lieux, d'expériences ; en termes de bon et de mauvais, de problèmes et de contradictions, de limites et de frontières, de vie et de mort, de ciel et d'enfer. […] Pouvez-vous vous éveiller au milieu de ce monde, au milieu de cette vie samsarique, ici et maintenant, et non pas après avoir résolu tous vos problèmes de vie et tous vos conflits ?

Se tenant au milieu de toute sa souffrance, de son avidité et de ses illusions, Myo s'éveille au Soi qui est vacuité : depuis le commencement, il n'existe absolument aucune chose ! Aucune chose à se saisir, aucune chose à fuir, rien qui ne limite ou qui n'altère le Soi. C'est le vide qui s'éveille au vide ! Cela est le Soi, le Soi sans forme. Ne demeurant nulle part, l'esprit se manifeste. L'oiseau chante, la rivière coule ; le ciel est bleu, la rose est rouge. […]

Quand Myo parvient à la réalisation, il dit avec stupéfaction : « Maintenant je sais, c'est comme un homme qui boit de l'eau et qui sait par lui-même si elle est froide ou chaude. » Réaliser le vide n'est pas une abstraction, ni une théorie, ni une opinion. C'est le Soi s'éveillant au Soi. C'est votre cœur-esprit revenant chez lui, dans la paix du cœur et de l'esprit. […]

Dans son beau poème sur ce koan, Mumon s'exclame : « Cela ne peut être décrit ! Cela ne peut être dépeint ! Cela ne peut être suffisamment célébré ! Cessez de tenter d'en faire quelque chose ! » Puis il continue à proclamer : « Il n'y a nulle part où cacher le visage originel. »

 

●  Les deux modes d'être, Cœur zen, esprit zen p. 29.

Nous pouvons être dans deux modes de conscience et de perception, ou deux manières d'être.

– Le premier est celui de la survie et de la sécurité, d'être quelqu'un en opposition à d'autres : il implique la séparation, la division, l'analyse, la comparaison, la compétition, le jugement et la lutte. Il prend racine dans le désir d'imiter ou mimétisme, et dans la peur. C'est ce que nous appelons le mode de l'ego et il est lié à l'anxiété.

– L'autre mode, nous l'appelons le mode du Soi. C'est celui de l'être, de l'unité et de l'ouverture. C'est le Soi en tant que vacuité, en tant qu'ouverture, en tant que rien, absence d'objet. Ce Soi est au-delà des dualités, des divisions et des séparations. Ici, il n'y a pas de sujet et pas d'objet, il n'y a pas de ceci opposé à cela. Il n'y a pas de peur, pas d'anxiété. Il n'y a rien à perdre : car le Soi est vacuité. Il est aussi plénitude. Il y a en lui de la joie, de la paix, de l'équanimité, de l'amour, de la compassion. Pas d'attachements, pas d'obsessions, pas de demandes, pas de fuites. Se laisser être soi-même juste comme on est, avec toutes ses peurs, ses imperfections et sa vulnérabilité. En acceptant d'être dans le mystère, l'obscurité, l'ignorance. Le zazen, c'est entrer dans ce mode d'être et de conscience du Soi. Réalisez que vous êtes vacuité, ouverture et unité. C'est ce que sont votre esprit et votre cœur. Soyez juste cela. Non pas tant dans la clarté et la pureté totale, mais dans l'obscurité et l'ignorance, d'où surgissent la foi transcendantale, la confiance et l'amour. Faites-le en restant en contact avec votre corps et votre respiration, dans un acte corps-esprit/cœur.

 

2) Réflexions de Daisetz Teitaro Suzuki.

Daisetsu Teitarō Suzuki, photographie Shigeru Tamura● Extrait de l’anthologie : Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1968[5]

Voici l’un des premiers koans proposés aux disciples de jadis. Lorsque le moine Myo (ch. Ming) demanda au Sixième Patriarche ce qu’était le Zen, le Maître lui dit : « Lorsque ton esprit ne se réfère pas au dualisme du bien et du mal, quel est ton visage originel avant ta naissance ? » (Sous-entendu : montre-moi ce « visage » et tu pénétreras le mystère du Zen. Qui es-tu avant la naissance d’Abraham[6]? Lorsque tu auras eu un contact personnel, intime, avec ce personnage, tu sauras mieux qui tu es et qui est Dieu… »)

Au moment où cette question lui était posée, le moine Myo était déjà préparé, spirituellement, à en comprendre la vérité (la forme interrogative n’est qu’une apparence ; il s’agit en fait d’une affirmation destinée à ouvrir l’esprit de l’interlocuteur). Le Patriarche savait que l’esprit de Myo était sur le point de s’ouvrir à la vérité du Zen. Le moine avait tâtonné dans les ténèbres longtemps et avec sérieux ; son esprit avait mûri, il était pareil à un fruit mûr qu’il suffit d’une légère secousse pour faire tomber de l’arbre. La question touchant le « visage originel » était cette touche finale, et aussitôt Myo eut la révélation de la vérité. Mais lorsque cette question (qui n’en était pas une) est posée à un novice, moins entraîné que ne l’était Myo à la discipline du Zen, elle a pour but d’éveiller son esprit au fait que ce qu’il a jusqu’alors considéré comme un lieu-commun ou au contraire comme une impossibilité logique n’en est pas nécessairement un ou une, et que son ancienne manière de considérer les choses n’était pas toujours correcte ou utile à son bien-être spirituel. Cela étant compris, l’élève peut s’attacher à la proposition elle-même et s’employer à atteindre la vérité qu’elle contient — si elle existe. Forcer l’élève à adopter cette attitude est le but même du koan. L’élève doit ensuite poursuivre sa recherche jusqu’à ce qu’il se trouve en quelque sorte au bord d’un précipice mental, et n’ait plus d’autre ressource que de sauter par-dessus. Cet abandon de ses anciens modes de pensée l’amènera à affronter son « visage originel » — ainsi que le souhaitait le Sixième Patriarche.

On voit par cet exemple que le koan n’est pas utilisé aujourd’hui tout à fait de la même manière qu’aux premiers temps. Dans sa première forme, il représentait en quelque sorte le point culminant de tout le travail intérieur accompli par le moine Myo, et son aboutissement. Aujourd’hui, le koan remplit un peu le rôle du « starter » au début de la course. Son exercice agit ensuite comme un levain, amenant l’esprit à s’ouvrir à ses propres secrets dans le plein épanouissement du satori.

 

● Autre version du début dans An Introduction to Zen Buddhism de D T Suzuki.

Quand le sixième patriarche demanda au moine Myo (Ming) quel était le Zen, il dit : “Quand ton esprit ne se réfère pas au dualisme du bien et du mal, quel est ton visage originel avant que tu sois né ?” (Montre-moi ce "visage" et tu entreras dans le mystère du zen. Qui es-tu avant qu'Abraham soit né ? Quand tu as eu une rencontre personnelle, intime avec ce personnage, tu connaîtras mieux qui tu es et qui est Dieu. Le moine est ici en train de serrer la main à l'homme originel, ou, si on parle de façon métaphysique, avec son propre Soi intérieur)

 

3) Notre visage originel (Thomas Merton, Mystique et zen)[7]

Thomas Merton, Mystique et zenL'intuition du zen, comme le montre Bodhidharma consiste en une saisie directe de notre "esprit" ou de notre "visage originel". Cette saisie directe implique le rejet de tous moyens ou méthodes conceptuels, en sorte que l'on parvient à l'esprit en "n'ayant pas d'esprit" (wou h'sin), en fait en "étant" esprit au lieu de "l'avoir". L'illumination zen est une intuition de l'être dans toute sa réalité et son actualisation existentielles. C'est un acte pleinement éveillé et superconscient, cet acte est un acte d'être, qui transcende le temps et l'espace. C'est ainsi que l'on parvient à "l'esprit du Bouddha" ou à "l'état du Bouddha".

On peut établir une comparaison avec les expressions chrétiennes “avoir la pensée du Christ” (1 Cor 2, 16), “être un seul esprit avec le Christ”, “celui qui s'unit au Seigneur n'est avec lui qu'un seul Esprit” (1Cor 6, 17), bien que la notion bouddhique ne fasse pas état d'un ordre surnaturel au sens thomiste du mot.

L'intuition du zen est la conscience d'une pleine réalité spirituelle et donc la perception du vide de toutes les réalités limitées et singulières. Aussi n'est-il pas exact de dire que l'illumination du zen est une perception de notre nature spirituelle individuelle personnelle ou, comme dirait Zaehner, de notre "unité pré-biologique".

On peut se demander si notre habituelle impuissance à distinguer notre "ego empirique" de "la personne" ne nous a pas amenés à simplifier à l'excès et à falsifier toute notre interprétation du bouddhisme. Il y a dans le zen des vues qui laissent supposer un personnalisme plus profond et plus spirituel qu'on ne s'y attendrait à première vue. L'intuition du zen est tout ensemble une libération des limitations de l'ego individuel et une découverte de notre "nature originelle" et de notre "véritable visage" en "esprit" qui n'est plus limité au moi empirique mais se trouve en tout et au-dessus de tout. L'intuition du zen […] n'est pas une plongée panthéiste, ni une perte du moi dans la "nature" ou dans "l'Un". Ce n'est pas un repliement dans notre essence spirituelle et une négation de la matière et du monde. Au contraire, c'est reconnaître que le monde entier a conscience de lui-même en moi et que je ne suis plus mon moi individuel et limité, encore moins une âme désincarnée, mais que je dois chercher mon "identité" non pas dans la séparation, mais dans la convergence avec tout ce qui est. Cette identité n'est pas la négation de ma réalité personnelle propre, mais sa plus haute affirmation.

 

4) Extrait d'un recueil d'enseignements de Bernard Durel sur "Kôans et paraboles".

J'en viens à un kôan qui est évidemment le grand kôan :

Quel est ton visage avant la naissance de tes parents ?

Un beau jour, le disciple arrive et le maître lui donne ce kôan. Ce n'est pas un sujet de réflexion. Le disciple le mémorise, il l'a avec lui. Pendant le zazen, le kôan peut revenir mais ce n'est pas un travail sur une image, sur un contenu. […]

 

Vous connaissez sans doute Maurice Zundel. Il parle de notre être habituel que symbolisent nos parents (l'héritage si vous voulez) et il appelle ça "les préfabriqués", c'est-à-dire tout ce qui est dans le berceau lorsque nous naissons (au moins potentiellement). Mais nous avons un visage originel qui est plus ancien que cela.

À partir du moment où je me suis approché de ce kôan, je me suis rendu compte qu'il y avait dans les contes et légendes des vérités que je n'avais pas pu percevoir auparavant. Il y a par exemple des enfants qui ne sont pas encore nés, qui se baladent dans l'espace éthérique intermédiaire et qui se cherchent des parents adéquats : il y a beaucoup de contes bâtis sur ce motif, et c'est tout à fait juste. L'enfant originel est né avant sa naissance. Ces contes et légendes reposent sur ces archétypes.

Quel est ton visage avant la naissance de tes parents ? est un très bon kôan, comme une bombe à retardement… qui peut produire des fruits dans notre vie.

N B : "Koans et paraboles" est un cahier de l'association "S'asseoir" de Strasbourg qu'on peut joindre par mail (secretariat.sasseoir@yahoo.fr) d'après le site de Kergallic où Bernard Durel anime des sessions (http://kergallic.org/spip.php?article24).


[1] Sūtra de l’Estrade est un texte produit en Chine entre le VIIe siècle et le XIIIe siècle.

[2] Maître Dôgen l'emploie dans d'autres textes, par exemple dans Bendowa.

[3] Dōgen a écrit une première version du "Fukanzazengi" en 1227, mais il retravaillera le texte en 1242-1243.

[4] Keizan Jōkin (瑩山紹瑾禅師, 1268-1325) est le successeur à la troisième génération de Dōgen et le "second fondateur" de l'école Sōtō du Zen japonais.

[6] Note de C Marmèche : Il y avait ici une note dans le texte originel, mais les notes ne sont pas copiées dans le site où j'ai trouvé ce texte. Je suppose que D T Suzuki fait référence à ce que dit Jésus : « Avant qu'Abraham fut, je suis » (Jean 8, 58).

[7] Thomas Merton, Mystique et zen, Albin Michel, 1995, p. 34-36. Ce passage est extrait d'un autre message du blog : Thomas Merton (1915-1968) moine trappiste, auteur à succès et ermite, pionnier du dialogue avec le bouddhisme et pacifiste.