Hakuin, maître zen, par M Shibata, partie2
À travers la vie de Hakuin et deux de ses grands textes, Masumi Shibata nous fait découvrir ce grand maître. Figurent ici des extraits du 2e texte – "La Bouilloire Orate" (en japonais : Orategama)", le premier message contenant une présentation de Hakuin et des extraits de "Conversation oisive nocturne sur une barque" (en japonais : Yasenkanwa).
Il s'agit d'un chapitre du livre Les maîtres du zen au Japon, Collection "Les grands initiés" dirigée par Jacques Brosse, publié d'abord en 1969, par G.-P. Maisonneuve & Larose, puis en 1974 chez Robert Laffont, réédité en 2001. C'est la version de 1974 qui est à la source du présent texte. Les traductions de textes japonais ne sont pas nécessairement les meilleures, mais le livre a le mérite d'initier au zen vivant.
2. LA BOUILLOIRE ORATE (en japonais : Orategama)
[Choix de lettres de Hakuin rassemblées sous ce titre].
L’allure de ces lettres est très classique et virile, et apporte beaucoup de courage aux lecteurs. Dans l’une d’elles, adressée à l’un des pages du seigneur Nabeshima, Hakuin insiste sur l’importance de poursuivre le chemin de la réflexion même au cours de la mobilité sans le borner seulement au moment de l’immobilité. Hakuin lui-même avoue que pendant sa jeunesse il avait donné une mauvaise direction a son chemin de la réflexion. Il avait pensé en ce temps-là que la Voie du Bouddha consistait en une sorte d’apathie. II recherchait les endroits les plus calmes, évitant la mobilité. Ainsi, il demeurait assis tel une momie desséchée. A la moindre petite histoire de la vie, il s’énervait, et il perdait toutes ses capacités dès qu’il se mettait en mouvement. Lâche et craintif, suant sans cesse, les yeux larmoyants, il ne sentait en lui aucune force spirituelle apparaitre.
Mais, après trois ans qu’il se fut soigneusement exercé à sa méthode de contemplation intérieure, tous ces maux disparurent. Bien qu’âgé de 65 ans, il avait l’énergie spirituelle d’un homme de 30 ou 40 ans.
Les pratiquants commettaient l’erreur de penser que seule la méditation assise permettait de progresser, alors que le chemin de la réflexion pratiqué durant la mobilité ne le pouvait permettre. Mais d'un autre coté les pratiquants habitués au calme ne peuvent entrer dans la mobilité. C’est pourquoi le Maitre du Zen Ta-houeï a dit :
« Le chemin de la réflexion pendant la mobilité est des milliards de
fois supérieur au chemin de la réflexion pendant l’immobilité. »
Aussi, dans un même sens, Daïto écrivit cette poésie :
« Voyez ! Regardez !
Les chevaux qui courent dans un sens et dans l’autre
Le long des berges de la rivière Kamo.
C’est ça le Za-zen ! »
Toujours dans ce même sens, Ikkyu nous dit de son côté : « Lorsque vous lisez des sutras ne dites pas que c’est une lecture de sutra, mais du Za-zen. Lorsque vous balayez ne dites pas que c’est du balayage, mais du Za-zen. Lorsque vous semez des graines de thé ne dites pas que ce sont des semailles, mais du Za-zen. Lorsque vous montez à cheval ne dites pas que c’est de l’équitation, mais du Za-zen. » Ainsi le Maître de Hakuin, Shoju, s’était assis pour méditer à la façon du Za-zen, durant sept nuits, dans un cimetière au moment où de nombreux loups étaient apparus dans son village. II voulait éprouver sa méditation authentique afin de savoir si elle était capable de ne pas s’interrompre, même dans le cas où il aurait le museau des loups sur lui. Mais, malgré cela, Hakuin ne dit pas qu’il faille abandonner l’immobilité et rechercher tout spécialement la mobilité. Plutôt il est essentiel que la méditation du pratiquant soit pure au point qu’il ne sente pas de changement entre mobilité et immobilité. Ainsi il est dit : « Les zénistes authentiques lorsqu’ils marchent ne s’en aperçoivent pas, lorsqu’ils sont assis ne s’en aperçoivent pas ». Donc Hakuin conseille aux pratiquants de méditer les kôans parallèlement à la poursuite de la méthode de contemplation intérieure. Ne tombez jamais dans le desséchement assis d’une réflexion figée. Ne prenez jamais le Zen pour une quiétude en position assise. Si le Zen n’était que cela, il détruirait toutes les fonctions sociales, car les travailleurs seraient obligés d’abandonner leur métier pour s’adonner à cette quiétude. Alors le Zen serait l’objet des reproches de tout le monde. Dans l’ancien Génie militaire on enseignait que, lorsque l’on développe son action tantôt dans la bataille tantôt dans l’agriculture, tout est pare. Il en va de même pour la recherche du Zen. Le kôan représente la bataille et la méthode de contemplation intérieure représente l’agriculture. Tous deux sont aussi indispensables que des ailes à un oiseau. Que vous soyez en mouvement ou immobile poursuivez-les tous deux purement et uniquement, comme si vous étiez tout seul au milieu d’un champ immense, même si vous êtes entouré de mille ou dix mille personnes. Si vous continuez d’avancer sans reculer, vous ne manquerez pas d’éprouver une grande joie d’avoir pu voir dans votre propre Essence. Si vous voulez savoir si c’est vraiment votre propre Essence que vous avez découverte, interrogez-vous sur les kôans suivants :
« Saisir une bèche sans les mains,
Monter sur un buffle tout en marchant à pied.
Lorsque l’on traverse un pont,
Le pont coule et l’eau ne coule pas. »
ou bien:
« Les lanternes sautent et entrent dans les piliers.
Les bâtiments monastiques courent et sortent
Par la porte du monastère. »
ou bien :
« Si un bovidé du Chantoung mange du fourrage,
Le ventre d’un cheval du Yunnan se gonfle. »
ou bien encore :
« Lorsque monsieur Tchang boit de l’alcool,
Monsieur Li est ivre.
Si vous voulez comprendre cela,
Vous voyez la grande ourse en direction du Sud. »
ou bien enfin:
« Au milieu des montagnes vertes,
les vagues écumantes sont [soulevées.
Au fond d’un puits la poussière s’envole. »
Si nous saisissons bien le sens de ces vers alors le but de voir dans notre propre Essence est atteint. Sinon ne prétendez pas que vous avez vu dans votre propre Essence. Mais Hakuin n’abandonne pas les pratiquants à cette étape, il leur pose alors des kôans plus compliqués.
Par exemple, la règle 38 de « Passe sans Porte » (Paris, Editions Traditionnelles, 1968) : « La Vache franchit la Porte. »
Wou-tsou (Fa-yen) dit :
« Par exemple, une vache franchit la porte. Sa tête, ses cornes et ses quatre pattes ont toutes passé. Pourquoi sa queue ne peut-elle pas passer ? »
ou bien la réflexion de Kanzan :
« Dans la règle du Cyprès dans le Jardin se dégage une activité de brigands. »
L’approfondissement du pratiquant par étapes grâce à ces kôans est caractéristique de la méthode de Hakuin.
Dans une lettre qu’il avait adressée à un moine malade, il donna à celui-ci beaucoup d’encouragements :
« L’exercice que l'on poursuit au milieu des souffrances de la maladie ne reculera jamais désormais, même si l’on venait à rencontrer l’adversité. Le malade savant est le plus misérable du monde car, étant donné qu’il est savant, il réfléchit sans cesse à son passé et à son avenir, il fait des reproches à ses infirmiers, il éprouve de l’amertume pour ceux qui ne viennent pas le voir, il est triste de ne pas avoir acquis la réputation sur laquelle il comptait, il a peur de son au-delà, il songe à son pays natal, il est en colère après les divinités qui ne répondent pas vite à ses prières; extérieurement, il est allongé, très calme, mais intérieurement il est un véritable champ de bataille.»
Hakuin cite exemple de deux moines qui avaient poursuivi le chemin de la réflexion authentique au milieu des souffrances de la maladie et il avoue, maintenant, à 65 ans, qu’il n’a pu garder sans cesse ce chemin de la réflexion authentique que durant les seules cinq ou six dernières années, bien qu’il se soit exercé pendant quarante ans. Et il conseille aux malades de contempler assidument « le beurre le plus raffiné de tous ».
Au cours d’une conférence qu’il avait faite, Hakuin avait dit : « En dehors de l’esprit il n’y a pas de Lotus de la Bonne Loi et en dehors du Lotus de la Bonne Loi il n’y a pas d’esprit. » Alors une vieille nonne du Lotus de la Bonne Loi lui écrivit pour l’interroger. Hakuin lui répondit par une longue lettre très intéressante car elle contient la révélation par Hakuin lui-même des étapes par lesquelles passa sa pratique. Il y utilise la terminologie de l’école du Lotus de la Bonne Loi, autre appellation de l’école de Nichiren dont l’exercice a pour base les litanies : « Adoration du Lotus de la Bonne Loi » répétées en frappant sur un tambourin. Ainsi cette lettre peut être considérée comme une critique de l’école de Nichiren :
« Dans le bouddhisme, il y a 5048 volumes de sutras et tous se trouvent condensés dans les huit volumes du seul sutra du Lotus de la Bonne Loi. Les 64 360 caractères de ce sutra sont condensés en un seul : Esprit. Donc pour comprendre le Lotus de la Bonne Loi, il faut voir dans notre propre Esprit. Il y a plusieurs pratiques qui nous mènent à voir dans notre propre Esprit, mais pour le pratiquant de cette école la meilleure est l’exercice de l’« extase du Lotus de la Bonne Loi », c’est-à-dire que dès maintenant, dans la tristesse ou la fatigue ou l’ennui ou la joie, que vous soyez allongé ou debout, répétez sans cesse « Adoration du Lotus de la Bonne Loi », et, en prolongeant cela avec grand recueillement, il faut que vous désiriez très vivement voir absolument le vrai Visage du Lotus de la Bonne Loi. Si vous répétez cet exercice longtemps, sans qu’il soit ennuyeux pour vous, alors vous sentirez votre esprit stable comme un grand rocher et vous serez sur le chemin de la réflexion authentique sans avoir aucune conscience ni passions vulgaires, vous serez comme gelé à mort dans des couches de glace. Si vous ressuscitez de là, la vérité pure et unifiée vous apparaitra et vous rencontrerez le Lotus de la Bonne Loi. »
Il en va de même pour l’école du Shingon et celle de la Terre Pure, la première par l’exercice des Dharanis (charme, enchantement magique) et la deuxième par l’exercice du « nembutsu », qui permettent d’atteindre le même but.
Seulement il est très important de ne pas s’arrêter au milieu de l’exercice en croyant avoir déjà atteint le but. Les pratiquants sont sujets à prendre pour leur Visage originel le moment où leur esprit est purifié parfaitement comme un miroir clair reflète les images exactement. Ce n’est pas encore l’expérience de voir en notre propre Essence et il faut donc continuer jusqu’à elle, ne pas s’y arrêter et continuer encore. Voulant illustrer ce qu’il vient de dire Hakuin utilise une anecdote que nous résumons ici :
Les deux frères Tchang voyageaient. En cours de route chacun d’eux trouva un morceau d’or. Ils se réjouirent. Puis ils se séparèrent et furent trente ans sans aucune nouvelle l’un de l’autre. Le plus jeune rechercha son ainé et enfin découvrit sa résidence. II s’y rendit donc et en arrivant chez lui il découvrit des charrettes pleines des précédentes récoltes, beaucoup de bœufs, chevaux, etc. alignés, de nombreuses volailles circulant dans le jardin, les allées et venues de jolies dames et de gentilshommes. Intimidé, le cadet n’osait entrer. S’inclinant bas, il déclina son identité. Un portier élégant vint lui ouvrir et le cadet le suivit en demeurant courbe. L’intérieur de l’habitation était royal. Muet de surprise le cadet ne savait où s’asseoir. Alors l’ainé apparut après qu’une jolie servante eut soulevé la légère tenture de soie. II était entouré de nobles dames et portait un riche vêtement de soie. II s’assit sur une peau de panthère et s’'appuya sur un accoudoir d’acajou. Un brule-parfum d’or était en harmonie avec le tintement des bijoux des jolies femmes. Au premier coup d’œil, le cadet s’inclina jusqu’à terre et se mit à pleurer sans arrêt. II ne pouvait regarder en face de lui. Son frère lui dit : « Mon cher petit frère, pourquoi es-tu venu si tard et pourquoi sembles-tu si misérable ? » Essuyant ses larmes le cadet lui demanda timidement : « Quel est votre seigneur et pourquoi êtes-vous si riche ? — Je ne sers aucun seigneur, j'ai seulement ramassé un fragment d’or autrefois. - Mon frère, quelle énorme quantité d’or avez-vous ramassée jadis pour être devenu si riche ? — Rien, seulement ce que nous avons ramassé toi et moi sur la route il y a trente ans. - Comme il est étrange qu’avec ce petit morceau d’or vous soyez devenu si riche. » Le cadet se demandait si son frère n’était pas devenu chef de gang et si, dans ce cas, il ne serait pas plus prudent pour lui de quitter ces lieux au plus vite. Alors l’ainé se mit à rire et dit : « Ce que tu as ramassé il y a trente ans, qu’en as-tu fait ? L’as-tu perdu au jeu ? As-tu fréquenté les lieux de plaisir ? — Votre pensée est naturelle en me voyant aussi misérable. Je voudrais vous parler seul à seul. » L’ainé fit un signe aux femmes qui se retirèrent. Le cadet se rapprocha de lui et commença de parler : « Je ne suis pas homme à m’adonner aux jeux et à fréquenter les lieux de plaisir, je suis misérable parce que j’ai toujours conservé l’or. Vous m’aviez conseillé de ne pas dépenser aveuglement cet or, de bien le conserver. Ayant suivi strictement ce conseil, j'ai bien enveloppé l’or dans dix paquets successifs et l’ai toujours conservé sur moi. De peur qu’on ne me le prenne, je n’ai jamais fermé l’œil depuis trente ans. Craignant que quelqu’un en apprenne l’existence, je me suis éloigné de tout le monde. Lorsque quelqu’un m’abandonnait j’en étais content. De peur de le dépenser, je ne me suis même pas marié. J’ai toujours habité des cabanes abandonnées, vivant comme un mendiant, et cet or, le voici intact ». Il jeta alors un regard à gauche et à droite pour voir si quelqu’un ne le regardait pas, puis il détacha de son cou un sachet très crasseux devant lequel il se prosterna à plusieurs reprises. Il ouvrit dix paquets et l’or apparut tandis qu’il regardait encore à gauche et à droite : « Mon frère ainé, ce que vous aviez ramassé alors, l’avez-vous encore ici ? Montrez-le moi. — Peu après notre séparation, il y a trente ans, je m’en suis défait. » Le cadet cria de stupéfaction : « Mon ainé qui l’a perdu est devenu si riche et moi qui l’ai conservé suis devenu si pauvre ! » Serrant les dents, il se gratta fort la tête en se lamentant longtemps : « La conservation mène à la misère et la perte à la richesse. Alors maintenant je voudrais le jeter et suivre votre expérience. » L’ainé éclata de rire et lui conseilla : « L’or que tu as ramassé a moins de valeur qu’une feuille jaune. Moi, après avoir ramassé cet or, je m’en suis servi pour acheter beaucoup de sel. J'en ai tiré un bénéfice qui m’a servi à acheter beaucoup de coton. J’en ai tiré encore un bénéfice qui m’a servi à acheter beaucoup de lin. J’en ai tiré encore un bénéfice qui m’a servi à acheter beaucoup d’aliments. Ainsi j’ai maintenant trois cents employés et beaucoup de terres. Tout cela parce que j’ai abandonné l’or. » Le cadet se mit à rire en se levant : « Félicitations, mon frère ainé ! J’ai bien compris maintenant que votre abandon est plutôt une conservation et ma conservation plutôt un abandon. Ah ! mes trente ans de conservation ont été perdus. » Et il pleura amèrement.
Hakuin avait raconté cette anecdote dans le but d’éviter aux pratiquants de se figer à une étape et de les faire évoluer sans cesse. Puis il se rapporte à sa propre carrière comme preuve à l’appui de ce qu’il vient de dire.
Un jour, alors qu’il avait 7 ou 8 ans, Hakuin avait accompagné sa mère pour assister à un sermon bouddhique prononcé par un moine. Celui-ci traita des enfers avec tant d’éloquence qu’il semblait à tout son auditoire être déjà au milieu des flammes et des cris. Tous, qu’ils fussent moines ou laïcs, avaient la chair de poule et les cheveux dressés sur la tête. De retour chez lui, Hakuin songea à tous les péchés qu’il avait l’habitude de commettre chaque jour, en tuant de pauvres insectes par exemple. Il ne voyait aucun endroit possible où se cacher. La crainte des enfers ne le quittait plus, non moins que les tremblements. Un jour il prit un bain avec sa mère. Afin que la température de l’eau fût plus forte la mère demanda à sa servante d’ajouter du bois. Alors l’eau se mit à chanter, la chaleur atteignit sa peau et la baignoire résonna. Tout de suite il songea aux enfers. II cria si fort qu’on l’entendit dans tout le voisinage. Depuis ce temps-là il chercha à devenir moine, mais ses parents ne le voulaient pas. Alors, il se rendit souvent aux temples et récitait les sutras.
A 15 ans, il quitta sa famille afin de devenir moine. II fit ce vœu : « Tant que je n’aurai pas trouvé la force physique ininflammable et insubmersible, je ne me reposerai jamais jusqu’à la dernière minute de ma vie. » Ainsi, assidument, jour et nuit il récitait des sutras et se prosternait. Lorsqu’il tombait malade, il ressentait les douleurs avec la même acuité qu’auparavant et mécontent il se dit : « J’ai quitté ma famille malgré sa volonté, mais je n’ai encore obtenu aucun résultat. J’ai entendu dire que le Lotus de la Bonne Loi est le roi des Sutras et même les démons en font la louange. Lorsque les damnés implorent les hommes de les sauver, ils leur demandent de réciter à leur intention le Lotus de la Bonne Loi. Donc, si la lecture de ce sutra par les hommes peut soulager leurs souffrances, à plus forte raison serons-nous sauvés si nous faisons cette lecture nous-mêmes. Certainement que dans ce sutra je pourrai découvrir un sens profond. »
Alors il prit le Lotus de la Bonne Loi et se mit à le lire. Ce sutra était plein de paraboles qu’il ne comprit pas, ce qui l’incita à penser que s’il avait réellement tant de mérites pourquoi les livres confucianistes, des historiens et autres n’en auraient pas autant ? Ce fut la déception de ses 16 ans. A 19 ans, Hakuin lut la « Louange de la religion authentique » où il apprit que le précepteur Yen-t’eou (828-887) fut tué par un brigand et que son cri s’entendit au-delà de trois li (un li équivaut à environ 600 mètres). L’ayant lue, il pensa : « Tout pénétrant que fut son cri, il ne put échapper au sabre du brigand. Hélas ! Même pour le précepteur Yen-t’eou — licorne et phénix parmi les moines, crocodile et dragon dans la mer du bouddhisme — il en est ainsi. Comment pourrais-je échapper aux bâtons des démons de l’enfer après ma mort ? S’il en est ainsi, à quoi la recherche du Zen et l’étude de la Voie servent-elles ? Le bouddhisme est tellement faux. II est regrettable que j’aie fait partie de cette troupe diabolique. Comment dois-je faire maintenant ? »
Ainsi il fut plongé dans une grande angoisse et il ne mangea pas de trois jours. Tous ses espoirs en le bouddhisme furent détruits. Il regarda les statues du Bouddha et les livres sacrés comme s’ils avaient été de la boue. II ne lisait que les livres mondains et prenait plaisir à la création poétique et prosaïque. Ainsi il oubliait un peu ses peines. Plus tard, alors qu’il était à Yo-shû, il lut les trois livres sacrés du bouddhisme et il examina bien ses manquements. Il fit tout à coup volte-face et se mit à réfléchir nuit et jour au kôan : « Mu » [1] de Tchao-tcheou (cf. règle 1 de « Passe sans Porte » : Le chien de Tchao-tcheou. Et au printemps de sa 24° année, il connut l’expérience de voir en sa propre Essence et découvrit que lui-même était le précepteur Yen-t’eou. Mais il était devenu très orgueilleux et vaniteux. Il se dit : « Depuis deux ou trois siècles personne n’a jamais connu la grande et profonde expérience que j’ai vécue. »
Fièrement, il alla jusqu’à Shin’yô pour y rencontrer Maitre Shôju. II écrivit ses pensées sous forme de stances sur un bout de papier qu’il présenta au Maitre. Celui-ci le prit de sa main gauche et dit : « Ceci n’est que ce que tu as étudié, mais qu’as-tu vu ? » Tout en disant cela, le Maitre lui tendit sa main droite. — « Si ce que j’ai vu pouvait vous être présente je l’aurais sorti de ma bouche », et Hakuin fit semblant de vomir. Alors le Maitre lui dit : « Que dis-tu du « Mu » de Tchao-tcheou ? — Quelle main ou quelle jambe pourrait saisir le « Mu ? » Alors le Maitre tordit de ses doigts le nez de Hakuin et dit : « Quand même j’al pu saisir avec ma main et avec ma jambe ! » Hakuin demeura hésitant. Le Maitre éclata de rire et cria : « Démon têtu ! » Hakuin resta indifférent. — « Tu te contentes de ça ? — Je n’ai besoin de rien de plus. » Le Maitre lui demanda le sens du Kôan : « Où alla Nan-ts’iuan après sa mort ? » Alors Hakuin se boucha les oreilles et sortit. Le Maitre cria : « Frère ! » Hakuin tourna la tête. Le Maitre cria encore : « Démon têtu ! » Depuis ce temps-là, chaque fois qu’il rencontrait Hakuin, il lui criait : « Démon têtu ! » Un soir le Maitre s’était assis dans la galerie pour jouir de la fraicheur. Hakuin vint lui présenter une nouvelle stance. Le Maitre cria : « Illusions et conjectures ! » Hakuin cria lui aussi très fort : « Illusions et conjectures ! » Alors le Maitre saisit Hakuin par le col, lui donna vingt ou trente coups sous la colère et d’un coup de poing l’envoya par-dessous la galerie. C’était une nuit de mai qui succédait à une journée de pluie fine. Hakuin était allonge dans la boue et ne bougeait pas, semblant ne plus respirer. De la galerie partaient les rires du Maitre.
Peu de temps après Hakuin se levait et venait se prosterner. Tout son corps était trempé de sueur. Le Maitre cria à haute voix : « Démon têtu ! » Dès ce moment-là Hakuin se mit à étudier assidument le kôan de Nan-ts’iuan, oubliant de dormir et de se nourrir. Un jour il lui sembla qu’il saisissait quelque chose, alors il se présenta devant Shoju pour le lui soumettre, mais celui-ci ne fut pas d’accord. II cria seulement : « Démon têtu ! » Alors Hakuin songea à le quitter et à s’en aller. Un jour qu’Hakuin était allé demander l’aumône au village, il rencontra un fou qui voulut le frapper de son balai. Alors, à cet instant, il comprit le kôan : « Où alla Nan-ts’iuan après sa mort ? » et les autres. Hakuin s’en retourna vite auprès de Shoju pour lui présenter ses pensées. Le Maitre ne lui dit ni « bien » ni « mal », mais sourit seulement. Dorénavant il cessa de l’appeler : « Démon têtu !» Plus tard Hakuin éprouva deux ou trois fois la grande joie de l’Ilumination et il regretta de ne pas pouvoir toujours bien exprimer sa pensée. Mais un jour il découvrit deux vers :
« Venu vous dire au revoir jusqu’à la porte,
Ou est une touffe de hauts bambous.
Pour vous les feuilles apportent un vent pur. »
Il éprouva une grande joie comme s’il avait découvert une lueur en chemin au milieu de l’obscurité de la nuit. Il cria très fort : « Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai éprouvé l’extase de l’expression. » Il se leva et se prosterna. Plus tard, il alla en pèlerinage dans la province Seiyô. Il marcha malgré la pluie avec de l’eau jusqu’aux genoux et tout à coup il comprit le sens de la poésie : « Les feuilles de Lotus sont si rondes... » La joie de Hakuin fut si grande qu’il tomba dans l’eau et qu’il ne songea même pas à se relever. Tous ses objets personnels, qu’il portait sur son dos, étaient trempés. Des gens qui passaient voulurent le relever et ils le prirent pour un fou tant il riait d’une façon désordonnée.
Une nuit de la même année, en saison hivernale, il se trouvait assis en méditation dans le temple situé à Shinoda, et en entendant le son subtil de la neige il saisit quelque chose. L’année suivante, il était en train de déambuler dans le monastère de Reisho et soudain il perdit ce qu’il avait obtenu auparavant et fut rempli de joie.
Alors qu’il avait 32 ans, sa mère lui apparut en rêve. Elle lui remit un vêtement de soie violet. En soulevant le vêtement, les manches lui semblèrent très lourdes. Alors, les examinant, il découvrit dans chacune d’elles un vieux miroir. Celui qui était dans la manche droite avait une transparence si extraordinaire qu’elle lui pénétrait jusqu’au cœur. Ainsi son esprit et la montagne, la rivière et la terre se pénétrèrent comme un étang transparent qui n’aurait pas de fond. Celui qui était dans la manche gauche était complétement terne et sa surface était comme une cocotte en fonte neuve qui n’aurait encore jamais été en contact avec la flamme. Mais Hakuin s’aperçut que le reflet du miroir de la manche gauche était des milliards de fois plus lumineux que celui de la manche droite. Depuis ce moment Hakuin vit toutes les choses comme si c’était son propre visage qu’il voyait et il comprit pour la première fois que le Tathagata voit de ses yeux la nature du Bouddha.
Désormais, lorsqu’il lisait le Recueil de la Falaise Verte (Pi-yen-lou) (en japonais : Hekiganroku), il constatait que sa compréhension était devenue très différente de ce qu’elle était auparavant. A quelque temps de là, il lisait un soir le Lotus de la Bonne Loi et il pénétra au sens profond de ce livre sacré. Toutes les interrogations de sa jeunesse furent supprimées d’un seul coup et il comprit combien ses compréhensions anciennes étaient erronées. Il ne pouvait se retenir de pleurer tout haut. Ainsi Hakuin exposa sa propre expérience dans le but de faire comprendre aux pratiquants que la recherche du Zen n’est pas facile et que les pratiquants ne doivent pas se contenter d'une petite obtention.
Une lettre de Hakuin qui s’est conservée jusqu’à aujourd’hui, traite de la préséance du nembutsu ou du kôan, l’un sur l’autre. Cette lettre constituait la réponse de Hakuin à la demande d’un dévot : « Quelqu’un m’a conseillé de pratiquer le « nembutsu » afin de poursuivre sans interruption la réflexion authentique. Qu’en pensez-vous ? Le « nembutsu » a-t-il la même valeur que le « Mu » de Tchao-tcheou ? » et elle est très intéressante au point de vue psychologie religieuse. En bref, Hakuin répondit qu’il n’y avait aucune différence entre eux comme il n’y a aucune différence entre tuer un homme avec un sabre ou bien avec une lance. L’efficacité dépend uniquement des efforts du pratiquant. Ainsi, Enjo, adepte du « nembutsu » le pratiquait purement, et il parvint au recueillement complet et atteignit l’extase. Il comprit définitivement ce qui allait naitre dans l’au-delà. Alors il se rendit auprès de Maître Dokutan. Tan lui demanda : « De quelle province viens-tu ? — Du Yamashiro. — Selon la méthode de quelle école as-tu pratiqué ? — J’ai pratiqué selon la méthode de la Terre Pure. — Quel âge a le Tathagata Amida ? — Il a le même âge que moi. — Quel âge as-tu ? — J’ai le même âge qu’Amida. — Où est-il en ce moment ? » Alors Enjo souleva légèrement le poing gauche. Tan, surpris, lui dit : « Tu es un vrai pratiquant de l’école de la Terre Pure. »
Le Zen, l’école de la Terre Pure et toutes les autres ne sont que des traitements à appliquer selon les maladies qui peuvent être classées en catégories comme les hommes dans la société. Mais quant à la rapidité de l’apparition et à la profondeur de l’Illumination, le kôan est plus efficace pour y parvenir que le « nembutsu », car il fait naitre dans l’esprit du pratiquant beaucoup plus d’interrogations que le « nembutsu ». C’est cette concentration d’interrogations qui est la plus importante pour parvenir à l’Eveil. Dans ce sens, des proverbes du Zen disent : « A une profonde interrogation correspond un grand Eveil. Lorsque l’interrogation est grande l’Eveil est grand » et « La maladie est grave parce que l’on ne s’interroge pas. »
Et c’est encore dans le même sens qu’Hakuin posait aux pratiquants un kôan qu’il avait créé lui-même : « Ecouter le son d’une seule main. » Lorsque l’on frappe nos deux mains, un claquement se fait entendre. Ainsi, le kôan de Hakuin pose la question : « Avec une seule main, qu’entendons-nous ? » En le posant à ses pratiquants, Hakuin pensait que ce kôan était plus efficace pour susciter les interrogations chez eux que le « Mu* » de Tchao-tcheou.
En Chine également, à l’époque des T’ang et à celle des Song ou le Zen était viril, on ne mélangeait pas le Zen avec le « nembutsu ». Ce fut seulement à la fin de l’€poque des Ming que le Zen, additionné au « nembutsu », tomba en décadence.
Hakuin traite du shintoïsme en parallèle avec le Zen. Notre corps est une parcelle du ciel et de la terre, et le ciel et la terre sont notre corps en plus grand. Donc toutes les divinités du shintoïsme ont leur siège dans notre corps et, si l’on veut célébrer le culte de ces divinités, le Za-zen est tout juste cela. Si nous nous asseyons bien droits, en plaçant notre énergie spirituelle dans le bas-ventre, sans aucune illusion dans les yeux et les oreilles, tous les sens purs, c’est la célébration du culte des divinités du ciel et de la terre. Tout ceci représente l’essentiel du sermon de Hakuin sur le shintoïsme.
Hakuin n’était pas un moraliste à la lettre. Ainsi, en plaisantant il écrivit un griffonnage sur le mont Fuji : « Mademoiselle Fuji, ôtez votre vêtement de brouillard, je veux voir votre peau neigeuse ! »
Dans ce sens il existe une anecdote sur Hakuin, très familière aux Japonais : Non loin du temple de Hakuin vivait une famille de commerçants. Un jour la fille, qui n’était pas mariée, se trouva enceinte. Furieux, son père voulut connaitre avec qui elle avait eu des relations. La fille finit par prononcer le nom d’Hakuin. Etonné et courroucé à la fois, son père prit le nouveau-né et courut jusqu’au temple où il abandonna l’enfant dans les bras d’Hakuin en criant : « Sale bonze ! » Hakuin prit enfant sans proférer aucune protestation et, depuis ce jour-là, à chaque fois qu’il allait en ville pour demander l’aumône, il emportait l’enfant dans ses bras, demandant aux femmes un peu de leur lait pour lui. Les gosses des rues couraient derrière Hakuin en se moquant de lui et lui jetaient des cailloux. Mais Hakuin demeurait imperturbable au milieu de l’animosité générale. Un jour d’hiver où la neige tombait, Hakuin était allé selon son habitude demander l’aumône et du lait pour le bébé. Alors la fille-mère le vit et son remords devint si grand qu’elle finit par avouer la vérité : « En vérité Hakuin n’est pas le père de mon enfant. Son véritable père est le commis du magasin de notre famille. Mais Père était en si grande colère... ». Le père courut immédiatement auprès d’Hakuin et se confondit en excuses. Hakuin lui rendit le bébé non sans regret.
Une autre anecdote fera ressortir le coté humoristique de son caractère : Un seigneur était venu lui demander : « Qu’est-ce que l'enfer et qu’est-ce que le paradis ? » Au lieu de lui répondre, Hakuin l'insulta : « Espèce de grossier seigneur ! Borné ! Tu ne connais même pas la doctrine du bouddhisme ! Comment des vassaux peuvent-ils obéir à un tel baudet ? Tas de foin ! » Le seigneur se contint au début, mais n’y tenant plus il tira son sabre. Hakuin se recula, puis courut en tous sens en continuant d’insulter le seigneur qui le poursuivait. Mais Hakuin finit par se trouver acculé, le sabre du seigneur au-dessus de sa tête. S’apprêtant à le pourfendre le seigneur dit : « Tiens Hakuin ! » Juste à ce moment, Hakuin cria : « C’est ¢a l’enfer ! » Le seigneur eut un temps d’arrêt. Hakuin cria immédiatement : « C’est ça le paradis ! »
[1] Dans le livre de Shibata, le mot "Mu" (prononcer Mou) est traduit par "Néant" mais ce n'est pas son sens, voir ce qu'en dit Eizan Roshi dans le tag Enseignement Eizan Rôshi.