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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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20 mars 2026

Le juste souffrant, guérison pour ses amis malades

En quoi la mort du juste souffrant peut-elle être un lieu de guérison pour ses amis malades ? Cette question est au cœur du mystère pascal que les chrétiens célèbrent plus particulièrement à Pâques, mais déjà elle est présente dans l'Ancien Testament à travers plusieurs figures, en particulier celle de Job et celle du Serviteur souffrant (Isaïe 52, 13 – 53,12 dont il est fait lecture le vendredi saint).

Voici un extrait du livre de Paul Beauchamp, Psaumes nuit et jour, Seuil 1980, chapitre 8, "Le malade en procès".

 

Le juste souffrant, guérison pour ses amis malades

 

Paul Beauchamp

 

D’habitude, le malade qui se plaint dans la prière des Psaumes est, en même temps, une victime des hommes. Il ne souffre pas seulement d’être atteint dans son corps, mais d’être abandonné d’autrui. Pas seulement abandonné, mais rejeté, et plus que rejeté : pourchassé, et même accusé, condamné, haï. (…)

Commençons par l’explication pratique : on trouve dans toutes les prisons (et plus particulièrement dans certaines, qui ne sont pas toujours seulement les plus éloignées) des hommes accusés et malades à la fois.

Dans le cas extrême, le condamné à mort est exposé à perdre en même temps toute amitié humaine et sa vie : c’est la situation du Psaume 22 (Pourquoi m’as-tu abandonné ?). En pareil cas, on dira que le suppliant est malade parce qu’il a des ennemis.

Une variante ethnologique de la même explication a été proposée : les ennemis du plaignant l’ont rendu malade en lui « jetant un mauvais sort ». Il pourrait y avoir des allusions à ces maléfices dans les textes (Ps 38,13 ; cf. Ps 69,24 ; 2 S 3,29).

Le rapport entre l’hostilité et la maladie peut comporter beaucoup d’autres nuances : la simple perception de la haine suffit à rendre malade, sans que l’ennemi ait besoin de rien faire, et l’on oublie parfois cette terrible efficacité de la haine, quand on cherche à comprendre les persécutés. Point n’est besoin de formules magiques pour que la haine agisse. Les Psaumes illustrent cela d’autant plus que, souvent, la maladie s’y confond avec l’épouvante devant la mort, avec l’action à distance que déjà la mort exerce.

Mais d’autres commentateurs ont inversé l’explication : le plaignant a des ennemis parce qu’il est malade. Ceci peut se vérifier au niveau ethnologique quand un peuple croit que la maladie vient punir un péché caché. Naturellement, le recours aux croyances d’un peuple n’est qu’une étape dans toute explication. D’abord, parce qu’il faudra rendre compréhensibles (si on le peut) ces croyances lointaines et particulières. Ensuite, parce qu’on s’aperçoit qu’elles sont souvent moins particulières qu’on ne croyait, moins anciennes aussi.

 

Il est vrai que les Juifs expliquaient spontanément la maladie par le péché. Mais les autres faisaient de même. Ainsi, les habitants de Malte, des païens, voient un serpent mordre saint Paul qui vient à peine d’échapper à un naufrage et ils en concluent : Cet homme est sûrement un assassin (Ac 28,4) que les dieux poursuivent. Du côté d’Israël, le Livre de Job montre comment les amis d’un malade, venus le réconforter, finissent par devenir des ennemis et l’accuser. Type parfait de l’homme à la fois malade et accusé, Job parle comme les psalmistes. Job lépreux n’hésite pas à dire : Il m’a livré entre les mains des méchants (Jb 16,11 : voir tout le passage).

(…)

*

Je repartirai, pour ma part, de la sagesse des nations, qui a depuis longtemps observé qu’« un malheur n’arrive jamais seul ». Les maux s’accumulent et s’attirent. Ils se rassemblent de tous les points de l’horizon sur le même support. Maladie, pauvreté, solitude (ou rejet) tendent à se rencontrer : elles convergent souvent. Ce n’est pas cela (malheureusement) qui est surprenant. Ce qui étonne, c’est que le centre de rassemblement, le point de saturation des maux soit justement le lieu où se reforment toujours de nouvelles figures centrales de la Bible. On y trouve le plaignant des Psaumes. On y trouve Job.

On y trouve, en particulier, celui qu’annoncent les prophéties tardives du Livre d’Isaïe. Celui-là est touché, comme Job, dans son corps. Son aspect fait penser à celui d’un lépreux :

Homme de douleur et connu de la souffrance

comme ceux devant qui on se voile la face… Is 53,3

Il est, en même temps, victime d’un procès injuste :

par coercition et jugement, il a été saisi. Is 53,8

Ces prophéties dessinent le type de l’homme souffrant, tel qu’il fut vécu par des multitudes d’hommes. Un rendez-vous est donné par la Bible à ce carrefour. On entend par prophétie l’attente, renouvelée d’âge en âge, qu’un homme vienne correspondre parfaitement à ce lieu, vienne le remplir de la part de Dieu.

 

Si l’attention est attirée par ce lieu de rencontre entre le mal physique et l’injustice, c’est que leur rapport renferme un secret. L’âme humaine est fascinée par ce rapport, et cette fascination n’est pas une donnée « antique ». Ce ne sont pas seulement les hommes de l’antiquité qui associent le péché et le malheur. L’inconscient humain, à commencer par celui de la victime, ne distingue pas entre celui qui supporte et celui qui apporte, qui cause le mal. L’inconscient humain voit une faute dans toute chute, tout accident, toute incapacité.

Sans doute la conscience claire veut qu’il n’y ait pas de secret. Elle se trompe autant que l’inconscient se trompe. Les déclarations plus ou moins tendues et véhémentes de la conscience claire, en nous et autour de nous, diront qu’il n’y a aucune espèce de rapport entre le mal physique et le péché. Mais personne ne peut changer les profondeurs de son être inconscient à force de déclarations logiques. Le mal physique et le mal moral, de toute manière, ont en commun qu’ils sont un mal. Il y a, de toute manière, un rapport entre les deux du fait que tout mal physique entraîne un processus, une dialectique, un engrenage d’accusation et de culpabilité, dans l’ordre du mal moral. Accusation de soi, accusation des autres, accusation de Dieu. On pourrait même dire condamnation, puisque cette attitude n’attend et ne cherche aucune réponse de l’accusé. Par contrecoup, ce processus entraîne un processus de justification qui n’est pas plus fécond.

C’est justement, à mon avis, la leçon du Livre de Job, que Job résiste à cet engrenage. Il refuse la logique de l’inconscient et aussi la logique de ce conscient qui ignore l’inconscient. Il tient fermement sur une seule ligne. Ni se déclarer lui-même coupable, ni déclarer que Dieu a déjà, une fois pour toutes, fait la justice. Quand Job accuse Dieu, ce n’est pas pour avoir le dernier mot, au contraire : c’est, au nom d’une foi brûlante, pour que Dieu parle. Or, il parle : il se montre en train de créer le monde, maintenant !

 

Mais il y a un lien entre le mal physique et le mal moral, dans le cas de Job : son mal physique révèle le mal moral chez ses mauvais amis, qui ont cédé à l’engrenage d’accusation. Pourtant, à quoi bon cette révélation, si c’est pour que ces mauvais amis soient condamnés ? Les choses tournent autrement : Job est l’histoire typique d’un malade en procès. A l’issue du procès, ce sont les mauvais amis, les accusateurs qui sont pardonnés ! Ceci par considération pour Job, l’accusé. La confiance active de la victime dans la justice de Dieu éteint toute accusation. Job, parce qu’il a été sincère dans l’épreuve et n’a pas eu peur de parler devant Dieu, a rendu sains ses amis, qui pourtant ne paraissaient pas malades ! Ce n’est pas parce qu’il a souffert pour eux, comme on dit, c’est parce qu’il leur a révélé leur vraie nature, ce qui n’est pas les condamner, mais les guérir.

L’homme prophétisé au Livre d’Isaïe apporte la même chose à ceux qui disaient :

…nous l’estimions châtié

frappé de Dieu et humilié. Is 53,4

Une lumière qui ne vient pas d’eux-mêmes leur montre dans cette accusation leur propre visage, et c’est ce qui les sauve, s’ils veulent voir.

 

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