L'Eucharistie, un rite cosmique d'après Henri le Saux
« L’Eucharistie est le rite cosmique par excellence… L’arbre de la Croix portait le salut du monde. De son chef, il s’élevait vers le ciel, de ses bras, il appelait le monde, mais c’était en pleine terre qu’il était planté. Le pain et le vin eucharistiques, eux aussi, proviennent de la terre. C’est de même en pleine terre que s’enracine le rite chrétien, dans le rite primordial qui est celui de l’homme et de la terre. » (Henri le Saux)
Henri Le Saux (1910-1973) était moine bénédictin, son nom indien étant Swami Abhishiktananda. Plusieurs messages le concernent déjà (cf. tag Henri le Saux).
Du 19 mai au 9 juin 1964, il se rendit en pèlerinage à Gangotrî, aux sources du Gange, en compagnie de Raymond Pannikar, son ami prêtre né d'un père hindou. À un moment donné ils concélébrèrent l'Eucharistie. À la suite de cela il écrivit : Une messe aux sources du Gange où, à partir du chapitre VIII, il reprend quelques éléments de leur pèlerinage, mais en modifiant l’ordre des événements et en changeant le nom de son ami. Ensemble ils méditent sur le mystère hindou et le mystère chrétien.
Voici :
- deux extraits de Une messe aux sources du Gange (publié en 1967 aux Editions du Seuil avec des photographies prises par R. Panikkar). NB : dans le début de l'extrait c'est son ami prêtre qui parle et qui rappelle une autre messe commune vécue à Arounachala.
- un extrait d'une lettre adressée à sa sœur, qui figure parmi les lettres publiées dans le livre Vers l’expérience intérieure (Transcription, annotation et présentation par Armelle Dutruc, Éditions Lethielleux 2018).
L'Eucharistie, un rite cosmique d'après Henri le Saux
1 – Une messe aux sources du Gange (extraits)
« Et cette messe au sommet de ce même Arounachala, la veille de l’Epiphanie, comment l’un et l’autre pourrions-nous l’oublier ? La montagne, ce jour-là, livra sacramentellement tout son secret de Flamme et de Lumière. Depuis des millénaires, la montagne attendait ce jour, en travail d’enfantement, comme dit saint Paul. La prière des foules, l’ardente dévotion des pèlerins qui accoururent, se prosternèrent, gravirent ses flancs, le silence des mounis qui se cachèrent dans ses creux, tout appelait ce moment-là. Les rites quotidiens du grand Temple qui se dresse en bas à son orient, tous aussi y tendaient. Et tout autant la Flamme qui chaque année, au jour du Tibame, jaillit de son sommet, pointant vers le Ciel, elle aussi annonce et présage de cette Présence du Ciel sur la Terre que réalise l’Eucharistie, de ce passage de la Terre au Ciel, et de l’homme à Dieu, qui est tout son mystère.
Tu comprends maintenant pourquoi je suis venu ici, à Gangotri, célébrer aux sources mêmes du Gange. Nous sommes ici tous les deux en prémices, au nom de l’Église, moi, le prêtre, toi, le moine, pour recueillir tout et consacrer tout.
La montée d’Israël à Jérusalem devait s’achever en la montée de Jésus à la Croix. Ainsi la montée de l’Inde vers ses sources doit-elle s’achever dans l’Eucharistie. C’est dans le retour aux origines que tout s’achève. L’homme vient de Dieu, l’homme va à Dieu. Ce n’est que dans l’Esprit que l’homme découvre le Père, mais ce n’est qu’au sein du Père que l’homme est rempli de l’Esprit.
La remontée aux sources est le signe du retour à l’unité primordiale de la multiplicité de l’être. Ainsi l’Eucharistie ramène-t-elle tout au Verbe en qui et par qui tout fut fait. Tout fut créé dans le mystère du Corps du Seigneur et tout mystérieusement se dirige vers Lui pour s’achever en Lui. C’est en l’éveil à l’Etre du Fils au sein du Père que toute conscience humaine s’éveille à soi, et c’est au réveil pascal de Jésus, et en Jésus, de tous les rachetés, que tout tend ici-bas, tous les mouvements du cosmos, toutes les pensées, tous les désirs des hommes. L’advaita de l’être, sur lequel méditèrent tant ici même nos rishis et nos sages, crois-moi, c’est l’Eucharistie qui en est le signe le plus haut.
(…)
Nous nous assîmes l’un en face de l’autre, et, avant de commencer la célébration liturgique, nous chantâmes d’abord quelques versets des Oupanichads, puis une litanie en sanscrit au Christ Sauveur, Fils de Dieu, Fils de l’homme, l’unique Seigneur.
L’Eucharistie est le rite cosmique par excellence. Cela devait être rappelé ici. L’arbre de la Croix portait le salut du monde. De son chef, il s’élevait vers le ciel, de ses bras, il appelait le monde, mais c’était en pleine terre qu’il était planté. Le pain et le vin eucharistiques, eux aussi, proviennent de la terre. C’est de même en pleine terre que s’enracine le rite chrétien, dans le rite primordial qui est celui de l’homme et de la terre.
C’est de cela que notre « introït » védique voulait être le signe, comme le serait à l’offertoire l’offrande de l’encens, des fleurs et de la flamme d’huile.
Le rite eucharistique se déroula alors lent et discret. Mais nous avions beau élever la voix pour nous entendre et nous répondre, la voix du fleuve couvrait les nôtres, tel un accompagnement de grandes orgues. Mystère aussi de la voix de l’Esprit qui remplit tout[1] et en laquelle se dit tout ce qui se dit de Dieu et tout ce qui est dit à Dieu...
Ensemble, nous chantâmes le Pater. Nos lèvres se rapprochèrent pour le baiser rituel. Nous partageâmes le pain. Ensemble, nous bûmes à la coupe sacrée.
Le sacrifice était consommé. Sur les bords du Gange, à sa source, l’offrande eschatologique avait été célébrée. Tout ce qui avait été prié et chanté en ces lieux, tout ce qui avait été offert symboliquement dans le temple ou près des eaux du fleuve, toute la peine des durs pèlerinages, tout le silence et l’austérité des ascètes, tout cela enfin avait été accompli dans le sacrifice de l’Agneau.
De ses sources, le Gange continuait à descendre vers la plaine, torrent tumultueux d’abord, charriant dans ses eaux tout ce qu’il avait arraché aux hauts pics, bientôt fleuve large et paisible, porteur de fécondité et de grâce...
(FIN DU LIVRE)
2 – Vers l’expérience intérieure
Lettre 55
Gangotrî, 28 juin 19642
Ma chère petite sœur,
Sais-tu d’où je t’écris cette fois ? Non plus seulement d’Uttarkâshi, mais de Gangotrî, les sources mêmes du Gange ou du moins de la Bhaghirati, une de ses trois branches maîtresses.
(…)
J’y suis venu, d’abord avec un ami prêtre, et un matin ensemble, nous avons remonté le cours du torrent pour aller dire la messe le plus près possible des sources, dans un creux de rocher, à quelques pas du fleuve, le bruit du flot roulant sur les cailloux accompagnant en grandes orgues. Achèvement dans l’Eucharistie de toutes les prières, les offrandes, les austérités qui s’élèvent ici vers le ciel depuis des siècles.
(…).
C’était le jour du Sacré-Cœur que mon ami et moi étions ensemble ici. Fête de la Source d’où jaillit l’Église, source elle-même qui s’origine au sein du Père : source de la divinité, source de l’être, source de tout, source où l’on se perd si jamais on ose y pénétrer, car nul jamais n’en revient ! On y passe en l’éternité. Le symbolisme de la source.
Et vois-tu ces pics neigeux pointant droit vers le ciel pour y capter l’onde fécondante, ils la fixent en neige sur leurs parois, et de ces neiges vient le fleuve qui donnera la vie à toute la plaine. Symbole de la vie monastique, immobile, droit dans le ciel, au sein du Père, pour que au travers d’eux, les moines, les moniales, la grâce ruisselle ! Immobiles, eux, fixés dans le ciel.
Le fleuve, lui, coule, et eux sans se retourner, recueillent sans cesse et sans cesse. C’est pourquoi Gangotrî est un lieu particulièrement cher aux sâdhus. (…)
Ce qu’il nous faut, vois-tu, ce sont des moines chrétiens qui ont compris le secret du dedans, car, seuls, ils feront comprendre aux hindous que le christianisme est une affaire du dedans et non point simplement une affaire d’organisation.
Joie, paix. Shânti, ânanda.
[1] Voir Introït de la Pentecôte.
[2] Après son pèlerinage à Gangotrî avec le père Panikkar, le père Le Saux prit une semaine de repos puis il repartit en solitaire à Gangotrî du 16 juin au 9 juillet 1964. Il y demeura en silence complet et sans lecture (sauf celle des psaumes) pendant trois semaines, souhaitant seulement éprouver ce qui se passe dans le silence intérieur de l’âme des sâdhus. (Cf. Journal, 24 juin 1964).