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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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1 février 2026

Voués dans notre corps à la lumière - A M Besnard

“L'évangile de la Transfiguration est au cœur du christianisme. Il montre la gloire de Dieu éclatant dans le corps du Christ. Il montre qu’un corps humain est capable de la gloire de Dieu et peut tenir debout dans la Nuée du Mystère Sans Forme, dans l’intimité de l’Esprit divin qui ne dépend ni du temps ni de l’espace.” C'est ce que dit Albert-Marie Besnard, dominicain, qui était ami de Jacques Breton. Plusieurs textes figurent déjà sur le blog (tag A-M Besnard).

Ce texte est extrait de Il faut que j'aille demeurer chez toi, paru le 1ᵉʳ mars 1978 chez Cerf.

À partir de 1976, A M Besnard lutte contre le cancer dont il meurt le 6 février 1978. Le livre date de cette période : « Toute la pensée et l'expérience du Père Besnard sont encloses dans ces pages des deux dernières années de son existence où il vit sa foi à l'épreuve de la maladie. Bien minces sont les confidences qui sourdent comme malgré lui, et d'autant plus poignantes, mais elles ne sont que la signature d'une bien plus grande réalité : le modelage d'un homme par Dieu, sa réponse, son abandon à l'amour qui laboure et purifie, rend pleinement homme et transfigure. Au milieu du chemin de la vie, le P. Besnard est emporté dans le feu, comme le prophète, "vers la Jérusalem d'en-haut". »

 

 

Voués dans notre corps à la lumière !

 

Albert-Marie Besnard

 

L'Evangile de la Transfiguration (Lc 9, 28-36) est au cœur du christianisme. Il est l’un des joyaux de la Révélation et de notre espérance. Il montre la gloire de Dieu éclatant dans le corps du Christ. Il montre qu’un corps humain est capable de la gloire de Dieu et peut tenir debout dans la Nuée du Mystère Sans Forme, dans l’intimité de l’Esprit divin qui ne dépend ni du temps ni de l’espace. C’est la meilleure nouvelle qui pouvait être annoncée à ces êtres de glaise que nous sommes. C’est la plus belle lumière qui pouvait illuminer notre nuit. Non plus une lumière qui n’éclaire de l’extérieur que de blafardes enveloppes charnelles tôt promises à l’anéantissement, mais une lumière qui irradie de l’intérieur de chaque cellule du corps du Christ et manifeste que l’homme est promis à devenir le temple d’une vie éternelle. Et cela se joue dans nos corps à nous aussi, dans nos « pauvres corps » comme les désigne saint Paul, d’un mot qui reflète trop bien notre condition la plus courante.

Nos pauvres corps, oui, car comment y sommes-nous ? Comment les habitons-nous ? Comment les traitons-nous ? Jamais peut-être autant qu’à notre époque le corps humain n’aura été le lieu et le signe de plus de contradictions, d’exaltations et de misères mêlées.

Nous pourrions monter un film hallucinant et fantastique de ce que deviennent ces corps dans l'exaspération de nos conditionnements, de nos erreurs, de nos délires. Par exemple, vous le savez, la torture est répandue en d'innombrables pays et poussée en ses raffinements comme jamais elle ne l'avait été. Corps violentés, corps défigurés, corps désarticulés entre les mains d'individus et de pouvoirs qui ne sont eux-mêmes que des pantins dérisoires et cruels au service d’intérêts combien douteux !

A cette séquence du film, on pourrait voir succéder quelques extraits de ces films érotiques qui suggèrent autant de raffinements désordonnés et vains dans le plaisir tiré du corps humain qu’on en voyait tout à l’heure dans les souffrances qu’on peut lui infliger.

La caméra pourrait s’attarder aussi dans quelques salles d'hôpital et quelques cours d’hospice, des handicapés viendraient dire comment la maladie ou l'accident a transformé soudain leur corps de liberté en prison à vie, et comment pourtant ils essayent courageusement de le faire servir à une existence véritable.

Mais n’allons pas aux extrêmes. Restons dans notre quotidien. Nous retrouverions de semblables contrastes. D’une part, des soins corporels devenus obsessionnels sous la voix persuasive et douce d’une publicité qui ne cesse de nous vanter d'innombrables produits pour choyer subtilement tous les besoins de notre peau, de notre santé, de notre apparence. D'autre part, un genre de vie si peu équilibré, si peu soucieux de la véritable santé que nos corps en ressentent très vite une usure prématurée, connaissent la constellation des insomnies, malaises, fatigues, dépressions qui font de beaucoup d'hommes modernes, même parmi les plus favorisés, des êtres mal dans leur peau, et donc souvent hélas des êtres à moitié perdus pour le vrai service de leurs frères.

Le poète Antonin Artaud comprend soudain, à la mort de son père, pourquoi ce dernier n'avait pas su l’aimer : « Moi qui suis gêné dans mon corps, écrit-il, je compris que toute la vie il avait été gêné par son corps. » De combien d’êtres que nous accusons d'incapacité, de paresse, d’agressivité, de méchanceté pourrions-nous dire qu’à la vérité ils auront été toute leur vie gênés par leur corps ? Antonin Artaud poursuivait : « Je compris (donc) qu’il y avait un mensonge de l’être contre lequel tous en tant qu'hommes, nous sommes nés pour protester. »

Un mensonge de l’être. Oui. Ce voile de mensonge s’est déchiré un jour, la vérité de l’être de l’homme s’est manifestée : ce jour sur la montagne où le Christ est apparu aux yeux des disciples tel que Dieu a voulu l’homme, tel qu'il veut le reconstituer. Un être ruisselant de lumière, un être parfaitement remis en ordre, en ordre à l'égard de l’Amour trinitaire qui lui offre à partager sa vie, en ordre à l’égard de ses semblables, en ordre à l'égard de la création dont il est l’une des merveilles selon le mot du psaume 8 : « Qu'est-ce donc le fils d'Adam que tu veuilles le visiter ? A peine le fis-tu moindre qu’un dieu, tu le couronnes de gloire et de beauté » (Ps 8, 6-7).

La Révélation proclame une espérance offerte à nos corps mêmes qui dépasse tellement tout ce que de nous-mêmes nous pouvons imaginer, que la raison humaine ne peut pas y croire. La transfiguration et la résurrection de Jésus, l’annonce de la résurrection des corps, sont des lumières trop fortes, trop incroyables pour l'esprit humain. Nous sommes tous prêts à rêver que la médecine nous rendra bientôt centenaires, quelques anticipateurs vont jusqu’à penser qu’on trouvera peut-être le secret de l’immortalité pour nos cellules, mais tout cela demeure dans le cadre finalement très étroit de la science ou de la science-fiction. Que l’homme porte en germe, de par la grâce de Dieu, une capacité de spiritualisation qui transfigure son corps même, son corps tout entier, voilà ce que nous tenons pour vrai puisque la foi nous le dit, mais qu’au fond de nous-mêmes nous continuons de tenir pour incroyable parce que notre existence concrète nous empêche d’en saisir le moindre pressentiment.

Et c’est ainsi que les chrétiens qui apportent au monde le message de la plus extraordinaire dignité du corps humain sont encore de ceux qui bafouent leur corps, soit en le méprisant soit en le bouchonnant, autant sinon plus que les autres.

Pourtant, la transformation dont parle saint Paul, celle qui transformera nos pauvres corps à l’image du corps glorieux du Christ, n’a de sens satisfaisant que si quelque chose s’en opère secrètement dès aujourd’hui. Ce serait faire erreur sur le christianisme que d’y voir l’acceptation pure et simple, ici-bas, de toutes les opacités, de toutes les impuissances, de toutes les défigurations du corps en échange de la promesse qu’au soir du monde, lorsque débutera la fête éternelle, la magie divine nous donnera un corps tout neuf, inédit, merveilleux à la manière dont la fée Carabosse d’un coup de baguette magique revêtit Cendrillon de ses habits somptueux.

Le mystère de la Transfiguration nous fait comprendre qu’il y a continuité entre ce que Jésus vit au cours de sa vie terrestre et la gloire de sa Résurrection. Cette dernière manifestera la victoire définitive des énergies de lumière qui déjà pourtant sont en lui. Ainsi pour nous. Nous ne serons des êtres de lumière dans la vie éternelle que parce que nous portons déjà, par la grâce divine, la capacité de laisser la lumière commencer à transfigurer nos corps. Je dis bien : nos corps, j'entends par là non ces carcasses animées auxquelles nous les réduisons souvent en les matérialisant grossièrement, mais notre façon charnelle et corporelle d’être au monde, et d’y agir, et d’y aimer et d’y souffrir.

Que cette capacité soit infinitésimale, que ces commencements soient longs comme des aubes interminables quand l’aurore radieuse tarde à venir, Je suis le premier à le ressentir et à en convenir. La semence qui, en ce nouveau printemps, fait verdoyer le sol n’a commencé, elle aussi, qu’à être une graine infinitésimale. L'important est qu’elle est puissance de germination, puissance de vie.

Un appel nous est adressé à tous. Que faisons-nous pour honorer les capacités de lumière qui gisent en notre être corporel ? Des tâches multiples nous attendent ici et je ne peux que les énumérer sans m'attarder : avoir estime et respect pour nos « pauvres corps » et ceux de nos semblables. S’opposer à leur dégradation, quelque forme que prenne cette dernière : torture, oppression, maladies créées par la société, dépravations issues de l’ignorance ou du péché. Reconnecter patiemment, inlassablement, fil à fil, les délicats liens qui tissent entre notre corps et notre esprit, à travers notre système nerveux, la transparence dont certains êtres nous donnent parfois l’exemple encourageant.

Pour réaliser tout cela, bien entendu, il faut beaucoup d’« âme », il faut la finesse de l'esprit, il faut la pureté du cœur, il faut la guérison du psychisme. Rien ne se fait dans le corps sinon avec tout notre être. Et rien ne se fait dans le corps qui soit pour le corps seul, mais au bénéfice de tout notre être. C’est le tout de l’homme qui doit venir à la lumière, comme dans sa Transfiguration c’est le tout du Christ qui est apparu dans la lumière. Pratiquer les Béatitudes, prier en vérité devant Dieu Trinité, aimer et servir le prochain : voilà qui contribue à transfigurer nos corps. L'invention de la photographie nous a permis de voir, d’une manière saisissante, à travers les photos successives de Charles de Foucauld, comment un être qui laisse les énergies de l'Evangile l’envahir, se trouve transfiguré jusque dans les traits de son visage ! En un sens, Nietzsche avait raison : si les chrétiens savaient laisser rayonner davantage la lumière de la Résurrection qui déjà devrait les travailler, il serait plus facile pour tous de croire en leur Sauveur.

 

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