Patrice Chagnard« Quel chemin y a-t-il entre le cœur et l'œil, entre la puissance du désert et l'éphémère de l'image ?
   Un immense désir et un désir de l'immense.
   Des milliers de routes et de clins d'œil.
   Des sourires attendus et des patiences.
   Une vibration incessante, une conversation soutenue entre la force du typhon et celle du grain de blé.
   Un cinéaste nous parle et nous restitue des lumières à vous brûler le cœur et des silences à vous désaltérer le regard.»
   (Introduction de l'article en colonne de gauche)

N B :  Le message précédent donne des indications vers les anciens films réalisés par Patrice Chagnard et des liens vers des vidéos gratuites de beaucoup d'entre eux : Voir ou revoir d'anciens films de Patrice Chagnard (Zen, le souffle nu ; K-G Dürckheim...)

 

LE LIEU OÙ LES IMAGES RESTENT

Interview de Patrice Chagnard par Robert Faure publiée en 1988

 

R F : Qu'est-ce que le temps pour un cinéaste ?

P C : C'est un temps profond, c'est une durée interne, intérieure, bien sûr. C'est un combat terrible pour maintenir cette durée-là, exister dans cette durée. Et alors là, on se bat avec des trucs invraisemblables ! Par exemple, aucune production ne reconnaît l'existence ou l'exigence de ce temps. C'est-à-dire que ce qu'on vous donne, c'est la durée qu'il faut pour résoudre les problèmes techniques que pose la fabrication d'un film de 26 mn, 50 mn ou d'1h ½. Et ça, ça ne tient absolument pas compte du temps de la création. Il faut la trouver là-dedans, en gagnant du temps sur les manipulations techniques ou grammaticales.

Je suis incapable de distinguer dans ma vie ce qui est "faire un film" de ce qui est "vivre pour soi". Ça va jusqu'à la prière. Je crois que les moments de prière les plus intenses pour moi ont toujours été des moments de travail.

R F : C'est un métier difficile ?

P C : C'est-à-dire qu'il y a une telle angoisse dans ce métier, le combat est tellement impossible avec ses propres forces, qu'avec ses seules énergies on n'y arrive pas. Et finalement, il n'y a que dans la prière qu'on arrive à franchir un certain nombre d'obstacles. Évidemment pour moi ça tient à la nature du sujet que je traite et à mon désir de trouver une unité dans ma vie autour de l'expérience spirituelle et de sa communication.

R F : L'expérience spirituelle telle que vous l'éprouvez est un temps sans séparation entre action et regard ?

P C : Il y a ces deux pôles dans la vie, complètement liés pour moi. Le temps de contemplation par exemple, je peux le trouver dans une journée de montage, pendant un tournage. C'est à ce moment où on lâche quelque chose de soi, qu'est tout le travail du montage. Et c'est au moment de lâcher quelque chose que j'entre pour quelques secondes ou quelques minutes de prière très intenses qui sont vécues là au cœur de toutes ces contradictions de mon travail ! Ce sont des moments de prière forts en définitive, bien plus que le moment où je suis chez moi devant ma petite icône. Je veux dire qu'on ne va pas prendre ses forces d'un côté pour les donner de l'autre, ce n'est pas vrai. De même, je ne suis pas celui qui a vécu une expérience spirituelle et qui va ensuite la retraduire dans un film pour d'autres. Je suis celui qui vit une expérience spirituelle là, dans ce travail de communiquer.

R F : Prenons un exemple, combien de temps avez-vous mis pour faire le film de Dom Le Saux ?

P C : J'ai passé deux ans de ma vie à faire "Swamiji". En fait il y a derrière, toute mon expérience en Inde, toute une dynamique, et cette dynamique m'a fait vivre et a modifié ma vie !

R F : Le mauvais exemple de transmission pour vous serait de procéder en deux temps, comme un verre qu'on remplit puis qu'on transvase ?

P C : Ça, c'est celui qui prêche, c'est insupportable. Il y a deux choses dont j'ai horreur : la prédication et le journalisme, disons la prédication et l'information pour être encore plus clair. Un film n'est pas spirituel parce qu'il traite d'un sujet spirituel. J'ai souvent fait le contraire dans ma vie : traiter des sujets qui ne sont pas spirituels et faire un film qui a à voir avec la spiritualité. Il y a un regard, une intériorité ; il y a une manière d'interpréter, de lire une réalité.

R F : L'art du quotidien est déjà, selon le regard qu'on lui porte, un langage sacré ?

P C : Tout art véritable, toute grande œuvre touche en moi cette émotion spirituelle.

R F : De quelle nature est-elle ?

P C : J'allais dire qu'elle n'est pas naturelle du tout. C'est une révélation à la fois très intime, et en même temps qui ne vous appartient pas. Vous êtes relié à quelque chose qui ne vous appartient pas, dépossédé de vous-même. Tout cela va dans le même sens. Je retrouve cela au cœur de la tradition catholique. L'abandon, pour tous les grands mystiques, c'est l'étape ultime.

R F : Peut-on proposer l'abandon comme la première marche ?

P C : C'est l'ultime. On n'ose pas croire à quel point l'expérience spirituelle est là toute simple. Immédiate. Alors on projette dans un imaginaire un itinéraire fabuleux, initiatique, ésotérique, etc… On n'ose pas le croire, parce que ça fait peur.

R F : Comment concilier vous les exigences technico-professionnelles de quelqu'un dont les forces sont tournées vers l'accomplissement d'un film ?

P C : En fait, j'ai trouvé mon ascèse dans la pratique de mon métier.

R F : Avec ce que ça a de rigueur, d'exigence, d'absolu même ?

P C : Pendant quelques années de ma vie, je n'ai pas exercé ce métier. Je me suis entièrement consacré à la vie spirituelle. C'était plutôt une vie à part, dans la solitude, dans le silence, dans la pauvreté. Une vie monastique dans un sens. Mais je me suis aperçu que dans ma vie, j'avais besoin d'autre chose, pour continuer mon itinéraire. Pour moi, cette vie là devenait un piège. Je voyais mon film en 700 mm, sur écran circulaire. Je n'avais plus rien à faire. J'étais dans mon film pour l'éternité. La projection de l'imaginaire est totale. C'est une épreuve pour moi, de faire un film, mais une épreuve qui est libératrice d'expériences spirituelles authentiques profondes.

R F : Quand il s'agit de revenir à des choses immédiates, qui peuvent se chiffrer, on a tendance à les vivre d'une façon paradoxale… Elles relèvent ou bien de l'expérience intérieure ou bien de la vie concrète. Peut-on vivre ce paradoxe ?

P C : C'est vivre un "et" à la place d'un "ou", et ce "et" est une épreuve d'humilité terrible, parce que c'est perdre l'imaginaire qu'on se fait de l'absolu. C'est le grand renoncement. Il y a une grande tension à l'intérieur de moi : une prétention à vouloir créer une œuvre digne de cet absolu qui est mon sujet, d'être enfin auteur au sens fort, capable d'enfermer Dieu dans des images ! Et cela est tout à fait impossible. Il faut entrer au contraire dans la véritable ascèse de l'iconographe. Quand on a la prétention, comme celle que j'ai, de faire des films sur les réalités spirituelles, c'est d'abord prendre conscience que je ne peux filmer, transmettre de cette réalité que ce que j'en ai vécu, senti, réalisé, au sens fort du mot.

zazen, le souffle nuR F : Et parfois, quelque chose vous échappe ?

P C : Il faut être d'une grande vigilance pour ne rien se réapproprier mais être attentif à tout. Être assez vigilant, pour sentir que dans ce plan il y a une lumière, quelque chose que je n'ai pas mis en scène, que je n'ai pas voulu, qui m'est donné, qu'il faut que je respecte. Ce n'est pas évident, car il y a cette tentative de construire, d'élaborer et puis il y a ce moment où il faut savoir ne plus élaborer, ne plus construire, ne plus écrire, pour qu'une parole plus forte, qui nous dépasse nous-même, puisse passer à travers nos images et nos sons. C'est le vrai travail du cinéaste qui s'affronte à ces sujets-là. C'est à mon avis le sens de toutes les grandes œuvres cinématographiques. Je le sens chez Misogushi, Howard Hauwks, chez Renoir… C'est ce qui me touche chaque fois.

R F : Pour vous, la spiritualité n'est pas une expérience qui ne se vit que dans certains lieux et à certains moments. C'est le domaine du quotidien ?

P C : Absolument. C'est vraiment le fond de ma foi ; c'est quelque chose à quoi je crois. Je pense que la grâce de Dieu peut toucher des êtres très simples, là où ils sont. Sa grâce peut reposer sur eux, dans sa simplicité, dans son évidence non consciente, non réflexive. Je dirais que c'est le grand obstacle pour nous, qui voulons saisir, être conscients de posséder. On veut prier, mais on veut surtout avoir l'expérience de la prière. Et là on en sort. Les moments où il nous a été donné d'être vraiment dans la prière, ce ne sont pas des moments de conscience d'être dans la prière.

R F : Comme si le fait d'être conscient d'être dans la prière était une sorte de distraction de la vraie prière…

P C : C'est même la distraction majeure. La recherche du sentiment de… qu'on cache souvent derrière le mot "expérience". Il faut distinguer le mot "expérience" et le "sentiment de"…

R F : N'avez-vous pas été tenté de faire un film sur les visages ?

P C : Toujours, on ne sort jamais du visage humain. C'est notre matière la plus noble. Et en fait dans mes films, chaque fois que je mets un paysage, c'est toujours pour préparer au choc d'un visage ou pour en être l'écho. Le visage c'est la base ; on ne filme pas autre chose.

R F : Les visages sont des miroirs ?

P C : Non, pas des miroirs. La nature est un miroir et je pense que le visage humain est bien plus que ça. La nature est miroir où se joue quelque chose. Tout se noue dans un visage. C'est là où la poésie des paysages est quelque chose de tentant, mais de très dangereux. Si on échappe trop longtemps au visage, on ne peut plus parler de spiritualité. Ça devient de la poésie mystico-tout ce qu'on voudra.

R F : Quand on s'éloigne de l'expérience, on s'éloigne du visage ?

P CHAGNARD, Marie-Claire, La cage ouverteP C : Et on s'éloigne de la parole au sens fort, de la parole au sens vrai. Seul un visage parle, la nature ne parle pas. Elle reflète quelque chose, elle est miroir de… elle résonne, elle est l'écho… C'est une tentation de filer dans ce faux silence.

Je viens de filmer une femme ermite[1]. C'est l'expérience limite pour moi. Tout est donné, tout est là dans chaque plan ; je ne sais pas où couper ; elle parle, je filme son visage : et vraiment tout est là, la parole, le silence. La seule chose que j'avais à faire, c'est d'être là et ce n'est pas si facile, justement parce qu'il n'y a rien à construire.

Il y a une histoire que je veux raconter, parce que pour moi elle est absolument fondamentale. Elle est arrivée à un copain journaliste. Un jour il, il fait un magazine genre "5 colonnes à la une" dans un carmel. Il arrive, il rencontre les sœurs, il les interroge, il les filme, à l'époque où personne n'allait filmer dans les monastères. Il parle avec une sœur qui l'interroge à son tour. « Mais vous, Monsieur, vous venez d'où ? » Il raconte les lieux de ses précédents reportages. À son tour, la sœur lui dit : « Eh bien nous, Monsieur, nous vivons dans le lieu où les images restent. » Et bien pour moi, c'est complètement fondateur. Pour moi, tout mon désir de cinéaste, il est vers ce lieu où les images restent. Ce que je trouve très beau chez cette femme, c'est qu'elle ne lui dit pas : « Il y a le monde et nous ». Elle lui répond en le mettant en face de son propre désir. C'est une phrase clé. Tout mon travail s'articule autour de cette histoire. En faisant des sujets comme cela, j'accepte de prendre le risque que tout mon cinéma soit cassé.

R F : C'est un énorme paradoxe. Vous travaillez dans le fugitif, pour qu'il y ait des moments d'éternité.

P C : Je refuse de travailler dans le fugitif.

R F : Quand je pense à des médias qui ne traitent que l'événement au jour le jour par exemple, ils sont étouffés par le désir de coller à l'immédiat, au sensationnel. Et ça vieillit très vite.

P C : Et ça pour moi, c'est exactement l'adversaire redoutable.

R F : Il y a un événement qui naît et qui, en même temps, de la même manière dont il est traité, est en relation avec la profondeur de l'être humain. Et cet événement, selon la mise en valeur, ne vieillit jamais.

P C : Bien sûr, parce qu'on a accédé à quelque chose de l'ordre du sens et dès qu'on est dans l'ordre du sens, on n'est plus dans quelque chose qui va mourir ; on est dans la promesse de vie éternelle.

Je voudrais revenir sur un point que l'on a abordé trop vite. C'est l'orgueil. Vous disiez tout à l'heure, en parlant de votre tentative, "ça va paraître orgueilleux". C'est vrai. Mais il faut avoir l'audace d'assumer le poids de ce qui nous traverse au risque de paraître orgueilleux aux yeux de la "fausse humilité". On est appelé à ça, et dans le travail de création, je me sens fortement appelé à ça. Et en même temps j'insiste sur la dépossession. Et cette contradiction-là est au centre du problème, au centre de l'expérience spirituelle. La question de l'orgueil est au centre. Et c'est en prenant conscience de notre orgueil, que l'on fait l'expérience de l'humilité. Dans ce désir d'aller le plus loin possible, on fait l'expérience de ce fabuleux orgueil pour nous, qui nous empêche d'accéder justement à cette expérience, qui est dans une blessure, au moment où quelque chose se casse. Il faut entrer dans cette attente.

R F : Le meilleur d'un être c'est sa capacité de créer.

P C : Contrairement à ce que les gens croient, créer n'est pas le privilège des créateurs.

R F : C'est le privilège de tout le monde ? Et c'est une responsabilité de le faire savoir.

P C : C'est quand j'ai cette conscience très forte que je ne suis créateur que parce que je suis homme et que je ne suis pas plus créateur que n'importe quel homme qui a le droit à ce nom d' "homme", c'est à ce moment que je crée juste, que ma création n'est pas complaisante, qu'elle n'est pas miroir de moi-même, miroir de ma jouissance d'être auteur.



[1] Film Marie-Claire, La cage ouverte. (Collection Solitudes), de Patrice Chagnard, 1986, 30' Production : CFRT. Film diffusé le 28 août 1988 sur A2.  Cf un extrait sur https://www.bpi.fr/en/sites/SiteInstitutionnel/contents/Contenus/agenda/projections/la-cage-ouverte--zen-le-souffle.html