Agé de 95 ans, il était l'un des moines bouddhistes les plus influents au monde, autant pour son engagement en faveur de la paix que pour le concept de "pleine conscience". Maître zen vietnamien[1], Thich Nhat Hanh (prononcer Tik - Nyat – anne) est appelé "thây" (maître en vietnamien) par ses disciples. Dès le début des années 1970, il a développé de nouvelles façons d’appliquer la sagesse ancienne aux défis de la vie moderne.

Thich Nhat Hanh, très sobre, a mis du temps à être reconnu comme un maître par les Occidentaux. En France en particulier, il y a eu beaucoup d'engouement pour le bouddhisme tibétain, propulsé en partie par les récits parus à propos du Tibet avec Hergé et Alexandra David-Neel. Mais avec Thich Nhat Hanh, ni robes safran, ni folklore, ni chants, ni clochettes, ni démons ! Dans ce nouvel ordre, les moines et moniales, un peu comme les Franciscains, sont revêtus d’une robe marron, signe d’humilité et d’amour de la nature... Mais aujourd'hui le Village des pruniers est le plus gros centre bouddhiste de France, et, chose rare, il s'y vit une plus grande égalité entre moines et moniales[2] et l’accent est mis sur la prise de décision par consensus plutôt que par une autorité quelconque. Thây est aussi l’un des premiers maîtres de notre époque moderne à avoir révisé les préceptes monastiques.

Ce message est composé de quatre parties :
1/ des repères concernant Thich nath Hanh (sa vie, la Pleine conscience, le village des pruniers…),
2/ des renseignements sur le Village des pruniers, avec des liens internet pour plus d'informations à la fin
3/ un article de Henri Tinq paru dans le Monde en 2001 ; c'est une sorte de reportage vivant sur le Village des pruniers, occasion de rendre hommage à H. Tincq qui est mort en mars 2020
4/ "Prendre soin de son enfant intérieur", extrait d'une interview de Thich Nhat Hanh parue dans psychologies magazine.com

 

Voici, en avant-goût, une proposition de méditation sur la mandarine.

  • « Un jour, un jeune ami m'a demandé de lui enseigner la pratique de la pleine conscience. Je lui ai offert une mandarine, mais il a continué à me parler de tous ses projets (...). Tout en mangeant, il réfléchissait et parlait. Il a épluché la mandarine, a engouffré les quartiers dans sa bouche et les a mâchés et avalés rapidement. Je lui ai dit : "Jim, arrête-toi ! Mange ta mandarine". Il m'a regardé et il a compris. Il s'est alors arrêté de parler et s'est mis à manger beaucoup plus lentement et en pleine conscience. Il a séparé chacun des quartiers restants, en a respiré le bel arôme, a mis un quartier à la fois dans sa bouche et a senti tout le jus qui entourait sa langue. Quel est le but de manger une mandarine ? C'est de manger la mandarine. Pendant le temps où vous la mangez, la manger est la chose la plus importante de votre vie. La prochaine fois que vous avez une mandarine, mettez-la dans la paume de votre main, s'il vous plaît, et regardez-la de telle sorte qu'elle devienne réelle. Vous n'avez pas besoin de beaucoup de temps pour cela ; deux ou trois secondes suffisent. En la regardant, vous verrez la belle fleur de mandarine avec le soleil et la pluie et le minuscule fruit en train de se former. Vous pourrez voir le bébé fruit se développer et sa couleur passer du vert à l'orange. En épluchant la mandarine, en la respirant et en la goûtant, vous pouvez être très heureux. Tout ce que nous faisons peut avoir cette qualité. Que vous plantiez une laitue, laviez la vaisselle, écriviez un poème ou ajoutiez des colonnes de chiffres à un tableau, vous pouvez le faire dans la pleine conscience et dans la concentration. »

 

Thich Nhat Hanh

 

Clés pour le zen, Thich Nhat HanhThich Nhat Hanh est décédé ce samedi 22 janvier à minuit heure locale, au Vietnam, à l'âge de 95 ans. Le maître "est décédé paisiblement" au temple Tu Hieu de la ville de Hue, le cœur du bouddhisme vietnamien, a déclaré son organisation sur le compte Twitter de celui qui avait popularisé le concept de "pleine conscience" jusqu'à Hollywood, à travers de nombreux livres et retraites de méditation. Depuis un accident vasculaire cérébral en 2014, Thich Nhat Hanh ne pouvait plus ni parler ni marcher.

"Nous invitons notre famille spirituelle mondiale bien-aimée à prendre quelques instants pour être en paix", précise la communauté internationale du village des Pruniers sur les réseaux sociaux.

Au sein de la tradition bouddhique dans laquelle il était, il a révolutionné en particulier deux domaines importants en plus de l'égalité homme-femme déjà soulignée :

Le concept de « bouddhisme engagé. Militant pacifiste de la première heure, son appel à la réconciliation durant la guerre du Vietnam lui vaut l'exil dans les années 1960[3]. Sa position lui a valu d'être proposé par Martin Luther King pour le prix Nobel de la paix en 1967, le qualifiant « d'apôtre de la paix et de la non-violence ». C'est lui qui introduit le concept de bouddhisme engagé dans son livre Vietnam : Lotus dans une mer de feu.

– Sa nouvelle approche de la méditation. Grand connaisseur du bouddhisme sous ses diverses formes, il a combiné des méthodes du Theravâda et des idées du Mahâyâna avec certaines découvertes psychologiques d'études occidentales contemporaines, ce qui lui a permis de former une nouvelle approche de la méditation.

 

Thich Nhat Hanh est né sous le nom de Xuan Bao en 1926. Vers 16 ans il rentre au temple Tu Hieu. Son père travaillait alors dans l'administration du futur empereur Bao Dai. «Je pensais que le bouddhisme pouvait être une solution pour décoloniser le Vietnam, comme Gandhi l'avait réussi en Inde», dit-il. Il passe sa licence de lettres, écrit des livres sous un pseudonyme, et étudie avec l'un des maîtres bouddhistes de son époque - un disciple de Lin-Tsi (tradition Rinzaï), l'un des grands moines du IXe siècle.

Ses tentatives pour rénover le bouddhisme se heurtent à la hiérarchie conservatrice et en 1949 il quitte son monastère pour s’installer avec quelques amis dans un temple abandonné de Saigon. Ils décident de changer de nom en utilisant le mot hanh (action). Xuan Bao prend le nom de Nhat Hanh (action unique). À partir de ce jour, il est connu sous le nom légal de Thich Nhat Hanh.

 

En 1950, il fonde à Saigon l'Institut des hautes études du bouddhisme An Quang, qui deviendra le berceau de la lutte non violente des bouddhistes contre la guerre du Vietnam entre 1963 et 1975. En 1951, il devient bhikkhu (moine). En 1952, à Da Lat, ses deux frères fondent le lycée et l'école primaire Tue Quang, la première école bouddhiste privée en charge des moines.

Pendant la guerre du Vietnam, il apprend à parler couramment le français ainsi que d’autres langues comme le chinois, le japonais, le pali, le sanscrit.

En 1961, il part étudier deux ans aux Etats-Unis. Il étudie les religions comparées à l’Université de Princeton et après la présentation d’un rapport sur sa vision du christianisme, du judaïsme et de l’islam, il enseigne les études comparatives des religions à l’Université Columbia de New York. Son but principal est de s'engager dans une campagne pour la paix.

Son travail lui plaît, mais en 1963, la lutte s’intensifie entre le Nord et le Sud du Vietnam et il rentre pour œuvrer à la réconciliation.

De retour à Saigon, il participe à la création de la première université bouddhiste du Vietnam, Van Hanh, loin des institutions monastiques traditionnelles, sur le modèle des universités américaines. Comme l'explique soeur Chân Không, « Thich Nhat Hanh voulait une institution qui enseigne un bouddhisme plus pratique que théorique. Le bouddhiste ne médite pas seulement sous les arbres. Quand les bombes tombaient, il n'était plus question de faire la méditation assise. Il fallait panser les blessés, donner à manger aux enfants. »

En 1965, il fonde l'Ecole de la Jeunesse au Service Social (EJSS), une organisation qui comptera jusqu'à 10 000 volontaires, avant d'être interdite par le régime communiste, en 1975, après la chute de Saigon. Ces travailleurs sociaux parallèles aident les Vietnamiens là où ils en ont besoin, dans l'élevage aussi bien que la santé ou l'éducation. Cette action sociale se poursuit aujourd'hui encore. Chaque mois, le village des pruniers envoie de l'argent au Vietnam pour soutenir près de 1 100 écoles maternelles dans les tout petits villages de montagne.

En février 1966, Thây crée l’Ordre de l’Inter-être[4] en se référant aux préceptes traditionnels des bodhisattvas bouddhistes, mais renouvelés en vue d'un bouddhisme moderne et engagé. Aujourd’hui, l’Ordre de l’Inter-Être compte plus de 3 000 membres dans le monde entier.

Il est invité aux Etats-Unis et en Europe pour lancer un appel contre la guerre du Vietnam et à la cessation des combats, et le 11 mai 1966, après que son maître lui ait transmis officiellement la lampe du Dharma, il quitte son pays pour une tournée de conférences. Il rencontre des chefs d’Etat, le pape Paul VI, le ministre américain de la Défense Robert Mac Namara, le moine trappiste Thomas Merton[5], qui deviendra son ami et son frère spirituel, et le pasteur Martin Luther King.

Au Vietnam, il s'est fait des ennemis de tous les côtés et on ne le laissera plus rentrer. Il s'exile alors en Occident. À partir de 1969-1970 il obtient le droit d’asile en France

Comme il est dit sur le site du Village des pruniers :

  • «C’est pendant cette période que Thây approfondit ses amitiés et son dialogue avec d’autres chefs religieux, en particulier des prêtres et pasteurs chrétiens, donnant lieu plus tard à la publication d’une série de livres particulièrement percutants sur le dialogue entre bouddhistes et chrétiens. Le père Daniel Berrigan, prêtre jésuite et pacifiste, fit d’ailleurs le choix de venir vivre auprès de Thây plusieurs mois afin d’apprendre la méditation.  Pendant son séjour à Paris, Thây commence à enseigner le Bouddhisme au sein de la prestigieuse École Pratique des Hautes Études de la Sorbonne. En tant que Professeur, il accède aux vastes collections de manuscrits bouddhistes de la Bibliothèque nationale. Là, Thây découvre des documents rares détaillant la vie du Maître Tăng Hội, un moine d’origine vietnamienne et indienne du IIIe siècle et qui, trois siècles avant Bodhidharma, devint le premier Maître Zen en Chine. Le maître Tăng Hội a pratiqué et enseigné le Zen, mais sans jamais rejeter l’étude des enseignements écrits. Au contraire, il s’est inspiré des textes de méditation proposé par le Bouddhisme primitif, notamment ceux mettant l’accent sur la respiration consciente et la pleine conscience (les Sutras Satipaṭṭhāna et Ānāpānasati). La découverte des écrits d’un maître zen vietnamien aussi important est une source d’inspiration profonde et ouvre la voie au type de Zen que Thây va développer et enseigner en Occident. (…)
  • En 1975, Thây termine l’écriture du manuscrit ‘Le Miracle de la Pleine Conscience’. Écrit à l’origine comme un manuel destiné aux travailleurs sociaux du Vietnam, afin de leur offrir la force spirituelle à poursuivre leur travail sans s’épuiser, il s’impose rapidement comme manuel de méditation de premier plan en Occident. Comme Jon Kabat-Zinn le dira plus tard, il s’agit du “Premier ouvrage à avoir éveillé le grand public à la question de la pleine conscience”. Il a fait œuvre de pionnier sur la scène de la méditation à la fin des années 1970 et au début des années 1980, en sortant la méditation de la salle de méditation, révélant comment la pleine conscience pouvait être intégrée à la vie quotidienne. (…) Devenu un classique de la méditation, il est aujourd’hui publié dans plus de 30 langues. »

 

Pour que thây puisse ordonner des moines, la stricte tradition exige la présence d’au moins dix moines certifiés Il prend l’initiative d’ordonner des moines et des moniales hors de cette tradition. Pour les premières ordinations il va en Inde, à l’endroit où le Bouddha lui-même a enseigné.

Il ouvre à Troyes un centre où passent les vagues de réfugiés vietnamiens. Comme sa maison croule sous le nombre des visiteurs, en 1982, il s'établit à Loubès-Bernac, à 85 km de Bordeaux. Il achète une première ferme, qu'il baptise "Village des pruniers", avec les 200 000 dollars d'avance sur l'un de ses livres. Il acquiert une deuxième ferme, à Dieulivol, à quelques kilomètres, puis une troisième à Thénac. Aujourd'hui, le Village des pruniers est constitué d'un ensemble de sept "hameaux" ou groupes de maisons, répartis sur plusieurs communes.

Comme il est dit sur le site du Village des pruniers : « Aux débuts du Village des Pruniers, Thây consacre son temps à explorer les anciens Soutras et à publier de nouveaux livres et traductions, offrant une vie nouvelle aux textes classiques et les mettant à la disposition d’un plus large public. Sa traduction du Soutra du Cœur, le Soutra le plus important du Bouddhisme Mahâyâna, s’impose rapidement comme la traduction moderne en anglais qui fait autorité ; tandis que son abécédaire bouddhiste, Le cœur des Enseignements du Bouddha, reste un manuel classique. Maîtrisant à la fois le chinois classique, le pali et l’anglais, il produit des traductions modernes du Soutra Ānāpānasati, du Soutra Satipaṭṭhāna et du Soutra du Diamant, transformant ces textes obscurs en manuels pratiques de méditation et de contemplation à la fois concrets dans leur application et pertinents. La biographie du Bouddha, Sur les traces de Siddhârta, est un best-seller publié dans plus de vingt langues. Composé d’enseignements bouddhistes très accessibles et raconté sans mystification aucune, Thây réussit avec cet ouvrage empli de poésie à dépeindre le Bouddha comme un être humain et non comme un Dieu. »

En 2018 il est autorisé par les autorités vietnamiennes à revenir, et vit dans le temple où il était devenu moine à 16 ans.

Pendant ses trente-neuf ans d'exil, il formera des générations de moines et moniales, sera reçu par des chefs d'Etat (Mikhaïl Gorbatchev, Bill Clinton, etc.), donnera des conférences, publiera une centaine d'ouvrages, ouvrira trois monastères en Californie et dans le Vermont.

Pendant ses années d'exil il popularise en Occident le concept de "pleine conscience", notamment auprès de célébrités comme la vedette de la télévision Oprah Winfrey ou l'actrice Gwyneth Paltrow. Il est également influent auprès de nombreux patrons des industries de la Silicon Valley, au premier rang desquels le géant Google, chez qui il fut invité à délivrer son enseignement. Il a également participé en coulisse aux accords de Paris sur le climat.

En 1982, avec l'aide de celle qu'il a connue au Vietnam et qui va devenir sœur Chân Không (« Merveilleuse Vacuité »), il fonde le village des Pruniers, une communauté discrète et nichée dans trois hameaux à la limite du Lot-et-Garonne, de la Dordogne et de la Gironde. À son contact, de très nombreux Français, Suisses, Allemands, Néerlandais, Américains… apprennent à inspirer et expirer, à méditer, à lâcher prise dans une sorte de communauté fondée sur la non-agression, sur l'écoute profonde et la Pleine Conscience. Ils sont bouddhistes, chrétiens ou agnostiques, professeurs, écologistes, psychothérapeutes... Aujourd'hui au village des Pruniers il y a près de 200 moines et nonnes. Hors pandémie il y a environ environ 4 500 visiteurs par an, et chaque année des retraitants du monde entier y viennent.

Comme il est dit sur le site du Village des pruniers :

  • « En 1988, après plus de 35 ans d’enseignement, Thây commence à ordonner ses propres disciples monastiques et à établir une communauté monastique. Il en vient à apprécier l’importance de la relation professeur-élève, qui consiste à s’engager à étudier et à pratiquer ensemble sans interruption, dans le contexte d’une communauté résidentielle de vie en pleine conscience. Au milieu des années 1990, une trentaine de moniales, de moines et de disciples laïcs de toutes nationalités font la démarche de venir vivre au Village des Pruniers afin de se former auprès de Thây. Au fur et à mesure que la communauté évolue, les enseignements de Thây sur la pratique spirituelle collective évoluent eux aussi. Thây prône une plus grande égalité entre moines et moniales[6] et met l’accent sur la prise de décision par consensus plutôt que par une autorité quelconque. Il est aussi l’un des premiers maîtres de notre époque moderne à réviser les préceptes monastiques (Pratimokṣa) pour les Bhikkhus et les Bhikkhunis (moines et moniales de pleine ordination). »
  • « Au début des années 2000, Thây devient l’un des principaux porte-parole bouddhistes de ‘l’écologie profonde’, développant ses enseignements sur l’environnement. (…) La notion d’inter-être devient le fondement de son action engagée. En 2008, Thây publie ‘Ce monde est tout ce que nous avons’, qui, avec franchise et réalisme, expose une approche bouddhiste de la crise environnementale croissante. (…) En 2007, il invite toute sa communauté à devenir végétalienne, afin d’affirmer un message puissant sur la manière dont un régime alimentaire à base de plantes peut réduire la souffrance et protéger la Terre. Ses réflexions les plus profondes pour les militants de l’environnement, que l’on trouve dans son livre “Love Letter to Mother Earth” (Lettre d’amour à la Terre Mère), sont une invitation à « tomber amoureux de la Terre », afin de générer une source d’énergie véritablement durable inspirant l’action et l’engagement. »

Récemment, Thich Nhat Hanh a fondé Wake Up, un mouvement mondial de milliers de jeunes qui se forment dans le monde entier à cette façon de vivre et il a lancé un programme international sur le site Wake Up Schools qui forme les enseignants qui souhaitent enseigner la pleine conscience dans les écoles en Europe, en Amérique et en Asie.

 

« Thây a été l'enseignant le plus extraordinaire, dont la paix, la tendre compassion et la brillante sagesse ont touché la vie de millions de personnes », souligne un communiqué du village des Pruniers. Sans doute méconnu au-delà de la sphère bouddhiste, Thich Nhat Hanh n'en fut pas moins l'un des moines bouddhistes les plus influents, auteur de dizaines d'ouvrages et promoteur en Occident du concept de « pleine conscience », ou la capacité à ramener son attention sur l'instant présent.

Il a en particulier écrit un livre sur Bouddha et Jésus où il rappelle que le maître des chrétiens invitait ses disciples à se comporter comme les oiseaux du ciel qui vivent en conscience ici et maintenant,

 

NB. Plusieurs citations sont extraites de https://plumvillage.org/fr/au-sujet/thich-nhat-hanh/thich-nhat-hanh-full-biography/  On trouve d'autres informations sur https://bouddhanews.fr/thich-nhat-hanh/ et sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Thich Nath Hanh où en particulier il y a une liste de ses livres.

 

cérémonie

2) Le Village des Pruniers

 

Le nom “Village des Pruniers” provient des 1250 pruniers de la Communauté dont plus de la moitié furent offerts par des enfants, et dont la production est vendue au bénéfice des enfants qui ont faim au Vietnam. On peut dire aussi que c'est la communauté de l’Inter-Être.

Thich Nath Hanh l'a fondé en 1982

Plusieurs types de pratiques simples sont proposées : respirer en pleine conscience ; méditation marchée, méditation assise (proche du zazen japonais), méditation guidée ; manger en pleine conscience ; se reposer… Le rituel n'est pas absent, et le bouddhisme.

Avec plus de 200 moines et moniales résidents, le Village des Pruniers comprend la plus grande communauté monastique bouddhiste en Occident. Le monastère est composé de plusieurs hameaux en Sud-Gironde (Hameau nouveau), Dordogne et Lot-et-Garonne (Thénac, Dieulivol, Loubès-Bernac, Puyguilhem). Sauf par temps de pandémie, l'accueil a lieu toute l’année sauf éventuellement lors de la coupure annuelle. Il y a des temps forts de retraites thématiques comme psychologie bouddhiste, méditation et santé, pratique pour les jeunes adultes… ou des retraites saisonnières comme celle de l’été ou celle d'hiver qui dure 90 jours.  On peut y participer seul, en famille ou avec des amis. On y trouve un grand brassage culturel.

Plusieurs fois au cours de la journée mais sans horaire, la cloche sonne et tout se fige artificiellement quelques secondes, en « arrêt sur image », cela permet à chacun de se rappeler à lui-même et de revenir à une respiration consciente et reconnaissante - « J’inspire, je suis conscient de la vie en moi et autour de moi ; j’expire, je me sens en vie ».

D'après le site du Village des pruniers : « Le modèle de retraite[7] de pleine conscience que Thây conçoit et propose est radicalement différent des retraites formelles -(Sesshin : méditation assise) proposées alors par les traditions zen japonaises en occident, des Pujas (retraites cérémonielles) proposées par les Bouddhistes tibétains, ou des retraites silencieuses proposées dans les traditions du Theravada. Thây développe un programme de retraites qui intègre une forme nouvelle reposant essentiellement sur des séances de méditations assises guidées, la marche méditative en plein air, une pratique moins formelle de méditation du repas, des relaxations guidées en position couchée, des petits groupes de partage du Dharma, sans oublier la ‘méditation du service’ (travail dans le jardin, vaisselle des grandes casseroles, nettoyage des salles de bain, etc.). Ces retraites incluent également des sessions de guidance pour la pratique des ‘Touchers de la Terre’ (appellation qu’il donne aux prosternations profondes)[8]. Son enseignement se fonde sur de solides connaissances en psychologie bouddhiste et sur sa compréhension de la culture occidentale ; ceci lui permet de développer des pratiques bouddhistes uniques en leur genre, en particulier concernant la communication et la réconciliation. Toutes ces pratiques, développées par Thây lui-même au Village des Pruniers, sont à la source d’un nouveau modèle de retraites de pleine conscience, aujourd’hui largement diffusé et connu dans le monde entier. »

Certains peuvent demander à s'engager et à recevoir la transmission[9].

  • « Recevoir les Cinq Entraînements à la Pleine Conscience signifie que vous voulez devenir un bodhisattva, un grand être pratiquant la grande compréhension, le grand amour, afin d’être utile au monde. Ce n’est pas un petit événement. C’est pourquoi lors de la cérémonie de transmission, il y a une demande formelle.
  • Lorsque nous étudions les Cinq Entraînements à la Pleine Conscience, nous voyons que c’est le chemin du Bouddha, des bodhisattvas. Quand nous faisons le vœu de recevoir ces cinq entraînements, nous voulons vraiment devenir un bodhisattva, un grand être. Par conséquent, nous avons besoin de temps pour réfléchir à cela, pour prendre la décision.
  • Les enseignants du Dharma et d’autres personnes qui aident les pratiquants laïcs doivent être très clairs sur le fait que suivre les Cinq Entraînements à la Pleine Conscience est un très grand événement dans notre vie.
  • Le moment où vous touchez la Terre devant les Trois Joyaux et recevez les Cinq Entraînements à la Pleine Conscience est un grand moment de changement dans votre vie. C’est parce que vous recevez cette force, cette détermination, de vivre de telle sorte que vous pouvez changer votre vie et changer le monde.
  • Recevoir les entraînements ne signifie pas devenir bouddhiste, mais devenir bodhisattva. Un bodhisattva est quelqu’un qui a une force spirituelle très puissante en lui ou elle. Si vous pouvez avoir cette force à l’intérieur, vous pouvez devenir très vivant, très fort. »

 

Centres de pratique du Village des Pruniers en France :
– Village des pruniers, Lieu dit Le Pey, 24240 Thénac La France. Constitué de trois hameaux, il regroupe plus de 200 moines et moniales et accueille chaque année des milliers de laïques, originaires du monde entier.
– Monastère de la Source Guérissante, 2 Rue Pascal Jardin, 77510 Verdelot La France
– Maison de l’Inspir, 8 Rue des Fans, 77510 Villeneuve-sur-Bellot La France
Site internet du village des pruniers : https://plumvillage.org/fr/ en particulier il y a des articles sur https://plumvillage.org/fr/articles-et-nouvelles/  et des textes  télécharger sur https://www.meditation-estrie.org/AutresLiens.html

 

3) Thich Nhat Hanh, l'Eveillé du village des Pruniers

Le Monde du 1er août 2001

Par Henri TINCQ

 

Moine engagé pendant la guerre du Vietnam, le "thây" est l'un des initiateurs du bouddhisme zen en Occident. Venus d'Europe et des Etats-Unis, ses adeptes suivent, dans le Bordelais, ses enseignements

ON dirait un village d'automates. Ou une projection de cinéma muet quand le film casse. A la première sonnerie d'un carillon, au premier coup d'un gong, interrompus dans leur élan, les disciples s'immobilisent net. Comme suspendus en vol, ils arrêtent tout mouvement, toute parole, se concentrent sur leur seule respiration, avant de se remettre en route au son de cloche suivant. " J'inspire, je vois au fond de moi l'enfant petit, fragile... J'expire, je me calme, je me relâche, j'envoie de l'amour ", scande, d'une voix suave, sœur Chân Không (" Vraie Vacuité ") qui, dans sa tunique brune - couleur de terre, couleur d'humilité -, le cheveu ras, le visage plissé, dirige, dès l'aube, la première marche de méditation.

Toute la journée, le village des Pruniers est rythmé par ce va-et-vient de l'"inspire-expire" qui, cent fois renouvelé, permet d'accéder à l'état de Pleine Conscience. Pleine Conscience de respirer, de marcher, de parler, de regarder, de manger, de sentir, de toucher. Pleine Conscience d'être vivant parmi les autres vivants, hommes, femmes, animaux, végétaux. "Respire, tu es en vie", notent au mur des messages calligraphiés. En salle de méditation, devant une statue fleurie et illuminée du Bouddha, le pratiquant se tient le dos bien droit pour garder sa concentration, observer sa respiration, s'ouvrir aux énergies environnantes : "Le but n'est pas la performance physique, explique Daniel Millès. Il est de parvenir à la pleine conscience de ce que je suis, de ce que je fais et de ce qui m'entoure, mon voisin qui tousse, l'oiseau qui chante, le gravier qui crisse, l'arbre qui frémit."

Nom exotique que celui de village des Pruniers en plein Bordelais - à cheval sur les trois départements de Dordogne, de Lot-et-Garonne, de Gironde -, quand des champs de vignes à l'infini sont en fusion sous un soleil de plomb ! En arrivant dans cette région proche de Duras, en 1982, le moine Thich Nhat Hanh a fait arracher les vignes de son nouveau domaine - le Vietnamien ne boit pas de vin - et fait planter 1 250 pruniers. Dans la légende bouddhiste, 1 250 est un chiffre sacré et le prunier est un arbre qui a les promesses de l'éternité. Dans l'écrin d'un lac qui appartient aussi au domaine poussent des massifs de lotus, symboles de pureté et d'éveil. Des nonnes, en couleur jaune safran, esquissent des pas de danse. D'autres sont en méditation assise. Des moines se prosternent, touchent la terre de leur front, pratique rituelle pour rechercher l'inspiration de leurs ancêtres. Des novices ajustent leur chapeau conique - le non là - en feuilles de palmier. On dirait un ballet de miniatures orientales, dessinées et peintes sur des pans de bois laqué.

Le lieu-dit Thénac - où le thây (le "maître") acheta sa première ferme - est devenu Nuage du dharma, le "hameau du bas", le Nectar. Les moniales vietnamiennes accueillent les retraitants, répartis en "familles" : Fleur de pêcher, Prodige, Salade de fruits, Maison sur la colline, etc. "Les larmes que je verse aujourd'hui sont devenues pluies", observe une autre affiche calligraphiée dans ces lieux enchantés. La douceur des paysages, la politesse des sourires, la lenteur des gestes, maîtrisés ou suspendus comme sur une scène de théâtre grec, transportent le visiteur dans une sorte de bulle inconnue, où toute notion de temps semble avoir disparu, où tout mot de trop ou de travers, toute expression de mal-être ou de colère semble banni, comme autant d' "énergies d'habitude" qu'on est prié d'abandonner au vestiaire. "A celui qui nourrit un sentiment de frustration ou de jalousie, il est recommandé de sortir, puis de marcher et de respirer", enseigne le maître.

Que cherchent-ils ces centaines d'Américains, Allemands, Néerlandais, Suisses, Français qui, l'hiver comme l'été, bouddhistes, chrétiens ou non-croyants, remplissent les retraites du grand maître zen Thich Nhat Hanh ? Ils viennent souffler, respirer, méditer, "lâcher prise" dans ce microcosme - ou contre-société - de non-agression, de fraternité, d'écoute et de respect. "Ecoute bien pour mieux aimer. Regarde bien pour mieux comprendre...", soulignent des affiches au mur tandis que, sur l'une des cloches, quatre mots sont gravés en anglais : listening (écouter), looking (regarder), understanding (comprendre), loving (aimer).

En réunion de sangha (communauté), quand un "frère" veut parler, il joint les mains et, assis en position du lotus, s'incline. Quand il a fini, pas d'applaudissement ou de murmure approbateur ou désapprobateur : le public joint à son tour les mains et incline la tête en direction de l'intervenant. S'incliner, c'est reconnaître ce qui est beau en l'autre et sa capacité d'éveil.

Dans son ermitage de bois, Thich Nhat Hanh se balance sur un rocking-chair. Jumelles sur le nez, il contemple, à perte de temps, l'horizon de vignobles et les forêts de hêtres qui entraînent son regard jusqu'à Monbazillac ou Sigoulès. Les nuits de pleine lune, des cerfs croisent sa marche de méditation. Il rêve aux paysages de son Vietnam natal - où ses livres sont imprimés clandestinement, mais où il reste interdit de séjour - "sans douleur ni nostalgie", confie-t-il à l'hôte de passage. Le bouddhisme n'est-il pas la philosophie de l'impermanence et du "non-attachement" ?

Il a adopté cet Occident où les gens "cherchent et souffrent". Outre ses enseignements, donnés à ses moines et moniales - une communauté de cent vingt, originaires du Vietnam, des Etats-Unis, d'Allemagne, de France - et aux retraitants, il rédige des ouvrages et des poèmes, dort peu, mange peu, fait du jardinage, plante des herbes, du basilic vietnamien, des menthes, des mélisses, dévore les livres sur la génétique ou la mécanique quantique.

 

Sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille. Il a connu la guerre, la solitude, l'exil. Ce grand maître contemporain du bouddhisme reste une figure historique dans son pays. Jeune, il fut l'un des premiers à rompre avec le ritualisme importé de Chine, traduisant en langue populaire les textes sacrés et le corpus de la tradition, fondant un monastère au doux nom de Phuong Boi (Feuilles odorantes de palmier), des villages expérimentaux, des écoles d'entraînements à la Pleine Conscience. Puis l'université Van Hanh et l'ordre de l'"Inter-être", qui transmet encore aujourd'hui son message de solidarité entre tous les vivants et leur environnement.

Travail social, aide aux nécessiteux : Thich Nhat Hanh est aussi l'un des "pères", au Vietnam, du mouvement du "bouddhisme engagé", dont les moines, pendant la guerre, claquaient la porte de leur monastère pour aller porter secours aux populations dans les villages bombardés, allant pour certains - images tragiques qui ont fait le tour du monde - jusqu'à s'arroser d'essence et s'immoler. Thich Nhat Hanh milite alors pour la "troisième voie", s'attirant des ennemis tant à Saïgon, défendue par les Américains, que dans le Nord communiste. En 1965, il fonde l'Ecole de la jeunesse et du service social (EJSS) qui va compter jusqu'à 10 000 membres, mais sera fermée à la "libération" de Saïgon. "Nous avons vaincu les Américains, nous n'avons pas besoin de vous", s'entend-il dire par les nouveaux maîtres du pays.

Dès 1967, il commence des tournées aux Etats-Unis et en Europe, ce qui lui valut d'être proposé au jury du prix Nobel de la paix par Martin Luther King, le prophète noir assassiné.

Il débarque en France au début des années 1970 avec un statut de réfugié. Avec l'inséparable sœur Chân Không, il anime encore aujourd'hui des réseaux de soutien à des écoles, des dispensaires, des plantations de son pays. Et continue d'aller porter la bonne parole dans les pays d'Europe, à New York et jusqu'en Californie. Peace in every step (traduit en France en 1992) a été diffusé à un million d'exemplaires aux Etats-Unis ; en France, son Bouddha vivant, Jésus vivant (Lattès, 1996) a été un succès. En Allemagne, ses enseignements ont fait l'objet de quarante-deux ouvrages, vendus comme des petits pains.

 

Quand le thây entre dans la grande salle des enseignements, au village des Pruniers, le silence s'installe. D'un seul geste, au coup de gong, les 800 participants se prosternent, retiennent leur souffle, puis inspirent et expirent. Bonnet sur la tête, les moines et moniales dans leur tunique grise, fermée sur le devant pour les novices, sur le côté pour les bikkus (moines ordonnés), entonnent les chants rituels : "Vivre en compagnie des sages, s'entraîner à la Pleine conscience et à la compassion est le plus grand des bonheurs (...). Prendre soin des parents, s'abstenir de faire souffrir, dire non à la drogue et à l'alcool est le plus grand des bonheurs (...). S'imprégner du dharma, apprendre les Nobles Vérités, atteindre le nirvana, avoir l'âme en paix : l'homme qui vit ainsi aura le plus grand des bonheurs !"

Simple entrée en matière pour le thây qui monte sur l'estrade, s'assoit en position du lotus, fixe l'assistance et boit le thé en joignant rituellement les mains autour du bol. "A chaque inspiration consciente, vous sentez le bouddha qui est en vous, commence-t-il d'une voix douce. Le bouddha est l'Etre éveillé qui est dans chaque cellule de votre corps, qui vous rend capable de comprendre et d'aimer. Le psycho [l'esprit] et le soma [le corps] sont deux aspects de la même manifestation. Formes et sensations inter-sont." Le public boit ses paroles. Un public de soignants, de psychothérapeutes, qui viennent réfléchir à leurs propres pratiques, de professionnels de la relation dans l'entreprise, de musiciens, de peintres, d'artistes. Beaucoup d'hommes et surtout de femmes d'âge mûr à la recherche de disciplines nouvelles pour mieux se connaître, s'accepter, améliorer leur bien-être.

Tour à tour, le maître évoque la présence des "ancêtres spirituels" dans le patrimoine génétique de chacun, les semences de l'Eveil - compassion, amour, joie - qu'il faut arroser comme des "graines de tournesol", les abus de consommation de la société moderne, les crises de la famille, les atteintes à l'environnement, les dérives de la science. "Si vous parvenez à identifier les causes de votre souffrance, alors vous êtes déjà sur la Voie", assure-t-il.

 

Outre son passé tragique au Vietnam, la clé du succès du thây est d'avoir su adapter son enseignement à l'Occident, de lui avoir donné une forme communautaire, de proposer des exercices simples, concrets, une vision du monde non dogmatique ou péremptoire. "Je ne vous propose que des outils, dit-il à ses disciples. Quand vous ouvrez une porte, vous avez besoin d'une poignée. Une fois la porte ouverte, vous pouvez la lâcher."

A son contact, les retraitants s'initient aux Trois Joyaux du Bouddha, du Dharma et de la Sangha. Puis aux Cinq Entraînements : respect de la nature et de toute vie, responsabilité sexuelle, consommation consciente, etc. Ils explorent les voies de l'Inter-être : "Que serait un légume sans le soleil qui le fait naître, sans l'eau qui le fait pousser, sans le jardinier qui le cultive. Même chose pour l'homme : en lui-même, il n'est rien. Il n'a pas d'existence propre. Il ne peut vivre en dehors des autres." Au village des Pruniers, on mange végétarien, on respecte la plante qui manque de pluie, l'insecte qui se promène sous la chaussure. On n'est "rien" en dehors du "tout". "Nous sommes tous responsables de ce qui vit et meurt", dit un militant écologiste pour qui le bouddhisme est un art de vivre autant qu'une philosophie : "Je ne transforme pas le monde si je ne me transforme pas moi-même."

Les Verts sont aussi à l'aise que des chrétiens, pour qui "prendre refuge" dans le bouddhisme ne signifie pas renier leur propre foi. Ils y voient, au contraire, une autre prise en compte de leur "individu", une rupture avec la discipline de leur Eglise, une autre manière de canaliser leurs émotions et leurs énergies, une autre forme d'universalisme. "Prendre refuge dans le dharma ne veut pas dire renoncer à ma religion d'origine, dit un ancien militant catholique. C'est prendre conscience qu'au lieu de vivre dans l'attente d'un paradis hypothétique, on peut vivre heureux dans le moment présent. Je n'ai renoncé à rien. Je me délivre seulement de mes peurs, de mes angoisses, de ma culpabilité. Je redécouvre dans le bouddhisme le sens de l'Autre auquel Jésus, le premier, m'avait convié." Thich Nhat Hanh refuse tout syncrétisme mais, pour qualifier les ressources spirituelles qui seraient disponibles en chaque homme, il parle aussi bien de "Royaume de Dieu" que de Bouddha !

 

Prendre soin de son enfant intérieur

Extrait d'une interview de Thich Nhat Hanh parue dans psychologies magazine.com

 

Prendre soin de l'enfant intérieur, Thich Nhat HanhDes millions de bouddhistes et de laïcs suivent son enseignement via ses livres, ses conférences ou ses retraites données chez lui, en France, au village des Pruniers. Il a créé ce centre bouddhique en 1982, seize ans après avoir été contraint à l'exil par le gouvernement vietnamien. C'est là que nous le rencontrons, tôt le matin, dans une grande salle peuplée de moines et moniales et de laïcs venus des quatre coins du monde pour une retraite de quelques jours, semaines ou mois. D'un pas lent, arrive Thây (« maître »), un petit homme de 87 ans qui en paraît 60, à l'air inébranlable. On aimerait que cet homme, qui a échappé par miracle aux bombes françaises, américaines, puis aux mains des communistes et à la douleur de l'exil, nous parle de lui. Rencontre rare avec un vrai sage.

Psychologies : Votre nouvel ouvrage porte sur l'enfant intérieur, une notion de psychologie. Comment la définissez-vous en tant que bouddhiste ?

Thich Nhat Hanh : Quand vous plantez une graine de maïs dans le sol, elle pousse et se transforme en plante. Alors, vous ne voyez plus la graine. Elle est pourtant toujours vivante. Lorsque vous regardez un adulte, l'enfant est bien là, même si vous ne pouvez pas le voir. Souvent, cet enfant a souffert et continue de souffrir. Pour le guérir, il faut commencer par le voir, reconnaître sa tristesse, puis lui parler en l'entourant de votre tendresse, en pleine conscience. Ainsi, vous l'apaiserez.

Vous considérez-vous comme un thérapeute ?

Dans notre tradition, on nomme le Bouddha « le roi des guérisseurs ». Car le dharma [l'enseignement du Bouddha, N.D.L.R.] a pour fonction de guérir les gens : la colère, le désespoir ou la jalousie sont leurs maladies. Le bouddhisme a, depuis l'origine, une approche psychologique. On y parle de la « conscience du tréfonds », qui correspond à l'« inconscient ». C'est là que résident les graines de ces « maladies », qui ne sont des maladies que si nous laissons leur énergie nous nuire sans utiliser la pleine conscience. Elle seule permet de se guérir, et de guérir les autres. »

Prendre soin de son enfant intérieur n'est donc pas qu'une démarche individuelle...

Non, car l'enfant intérieur est un enfant collectif. Il est une continuité des enfants intérieurs de votre père, de votre mère et de tous vos ancêtres. Si vous pouvez apaiser le vôtre, vous apaiserez aussi les leurs. Vous pratiquez non seulement pour vous, mais pour vos ancêtres. Dans votre enseignement, ce matin, vous avez dit : « Si vous n'êtes pas heureux, c'est à cause de vous, parce que vous n'utilisez pas la pleine conscience. »

Croyez-vous vraiment que cela soit suffisant ?

La marche méditative, la respiration consciente vous permettent d'être vraiment là. Et si vous êtes vraiment là, alors vous reconnaissez les conditions du bonheur que vous possédez. En profiter devient enfin possible. Tout de suite ! »

Pouvez-vous me parler de vous enfant ?

[Long silence.] Regardez cette photo au mur [il désigne de la tête un portrait de lui, en noir et blanc, enfant à l'air grave et serein]. Cet enfant a eu des parents très aimants et il avait seulement 16 ans quand il est devenu moine ! [Rires.]

Vous voulez dire que vous n'avez pas d'enfant intérieur blessé ? Vous êtes pourtant passé par des guerres...

Des guerres terribles... Cela nous fait souffrir. Mais cela nous aide, aussi. Quand, à l'école, des amis ont été tués par des soldats, il est devenu évident que l'on ne pouvait pas se contenter de réciter des sutras. Il fallait agir. Ainsi nous est venue l'idée du « bouddhisme engagé » : on a organisé des groupes de jeunes moines et laïcs pour créer des hôpitaux, des écoles... Cela aide à soigner les blessures physiques et mentales : celles des autres et les siennes. Il faut apprendre à savoir souffrir afin de souffrir moins.

Qu'est-ce que ça signifie savoir souffrir » ?

C'est ne pas chercher à fuir sa souffrance, mais l'accepter, la regarder en pleine conscience. Puis l'utiliser pour en tirer une énergie positive : la transformer et, ainsi, se transformer. L'utilité de la « communauté » (sangha) paraît évidente dans des conditions de guerre.

Mais aujourd'hui et ici, à quoi sert-elle ?

Au village, nous organisons des retraites pour plus de mille personnes : pour aider un tel groupe à se transformer, un maître, même talentueux, ne peut pas suf re ; il a besoin d'une sangha qui génère une énergie collective de compassion et de pleine conscience. Je pense qu'il en va de même pour les thérapeutes : s'ils s'organisaient en communautés de pratique, ils aideraient mieux les gens.

Comment préparez-vous l'après-Thây au village des Pruniers ?

Je ne vais pas mourir. [Il éclate de rire.] Si vous regardez autour de vous, vous pourrez me voir dans les moines et moniales. Mais ils vont aussi pratiquer le lâcher-prise : des États-Unis à Hong Kong, partout les sanghas travaillent déjà seules. Et notre tradition doit continuer d'évoluer en se nourrissant des sciences et de la psychologie.

Vous n'avez pas d'héritier direct ?

Tous le sont. On va comme une rivière, non comme des gouttes d'eau. Comme on l'a dit au Parti lors de notre retour au Viêt Nam : « Les vrais communistes, c'est nous ! »

calligraphie, Respirez souriez



[1] Comme le zen japonais, le zen vietnamien donne de la place à l'assise en silence, les coussins pour l'assise se ressemblent éventuellement, mais la discipline n'est pas la même. Vu de loin le zen vietnamien semble plus cool que le zen japonais, mais il faudrait voir de plus près ! Pour sœur Chan Khong qui a été le bras droit de Thich Nath Hanh, : parler de zen, « c’est juste un retour aux mots originels. Quand le Bouddha s’est éveillé, il a parlé de dhyana (= le travail sur soi) qui se décompose en samatha (= l’arrêt) et en vipassana (= le regard profond). En Inde, dhyana se dit "dyan’. Ce dernier mot est devenu chan en Chine, zen au Japon, sun en Corée, thien au Vietnam. Dans le monde actuel, le mot zen est le plus répandu. Rien de plus. » On trouve le lignage de Thich Nath Hanh et d'autres informations sur https://terebess.hu/zen/mesterek/Thich-Nhat-Hanh.html. « The Vietnamese name Thích (釋) is from "Thích Ca" or "Thích Già" (釋迦), means "of the Shakya (Shakyamuni Buddha) clan." All Buddhist monks and nuns within the East Asian tradition of Mahayana and Zen adopt this name as their "family" name or surname implying that their first family is the Buddhist community. »

[2] Dans l’ensemble, Thầy et Sr Chan Khong ont insisté sur le fait que les membres de la sangha quadruple (moines, nonnes, laïcs, et laïques) devaient être valorisés et respectés à cause de leur pratique et non à cause de leur genre. Cette position révolutionnaire a attiré beaucoup de femmes à être ordonnées dans la communauté. Cf. https://www.bouddhismeaufeminin.org/revolution-chez-les-nonnes-au-village-des-pruniers/

[3] En fait avant de devoir s'exiler, il part d'abord aux États-Unis pour étudier puis enseigner les religions comparées (à Princeton et à Columbia). Il revient au Vietnam mais doit ensuite repartir aux États-Unis, puis comme il était interdit de séjour au Vietnam, finalement il s'exile en France.

[4] « C’est au cours d’une des retraites de Thầy au Centre Zen Tassajara, en Californie, que Thầy invente en anglais le terme ‘Interbeing’ pour décrire la façon dont tout “inter-est” avec tout le reste.Thầy apprend à ses étudiants à regarder avec «les yeux de l’inter-être » pour voir qu’une feuille de papier ne peut exister sans les nuages, sans la forêt ou la pluie ; il ne peut y avoir de mère ou de père sans fille ou fils. « Tout coexiste », explique-t-il. « Être, c’est inter-être. Il est impossible d’être seul, par soi-même ; il faut nécessairement interagir avec toutes les autres choses. » » (Site du village des pruniers)

[6] Dans l’ensemble, Thầy et Sr Chan Khong ont insisté sur le fait que les membres de la sangha quadruple (moines, nonnes, laïcs, et laïques) devaient être valorisés et respectés à cause de leur pratique et non à cause de leur genre. Cette position révolutionnaire a attiré beaucoup de femmes à être ordonnées dans la communauté. Cf. https://www.bouddhismeaufeminin.org/revolution-chez-les-nonnes-au-village-des-pruniers/

[7] Comme il est dit : « Dans le programme annoncé, la liste des motifs d'inquiétude est à peu près aussi longue que celle des promesses de bonheur : partager sa chambre avec des inconnus, se lever chaque matin à 5 heures, participer aux tâches ménagères, adopter une alimentation végétarienne, se sevrer d'internet, méditer assis, debout, en marchant... Mais, comme à 10 ans, on pleure d'appréhension à l'arrivée et on pleure d'excitation au retour.» L'Obs (site web du 12 juin 2018)

[8] Au cours de ces rituels de salutation - les Touchers à la terre -, chacun est invité à se prosterner sur le sol, à plusieurs reprises, prenant conscience chaque fois de ses propres ancêtres : d’abord biologiques et familiaux, puis culturels et nationaux, enfin spirituels et essentiels.

[9] Les « Cinq Entraînements à la Pleine Conscience » sont une adaptation des cinq préceptes bouddhistes, ils sont présentés dans le livre de Thich Nhât Hanh : Changer l’avenir, pour une vie harmonieuse (Albin Michel)